

On est loin, bien loin de 2014, lorsque les dirigeants iraniens se vantaient publiquement d’avoir réussi à «rattacher» politiquement et militairement, «trois capitales à la révolution iranienne», en citant nommément Bagdad, Damas et Beyrouth, noyaux d’un «empire» qu’ils rêvaient de bâtir.
Douze ans plus tard, la République islamique se retrouve en train de s’adonner à toutes sortes d’acrobaties pour essayer de préserver un minimum d’influence sur deux pays où ses instruments militaires ont pu être sensiblement affaiblis. Le troisième, la Syrie, a totalement échappé à son contrôle.

Vendredi, Bagdad a emboîté le pas à Beyrouth, en fermant son espace aérien à l’aviation iranienne, assénant de la sorte un sévère coup à Téhéran qui considère l’Irak comme le prolongement naturel de son «empire».
Les aéroports d’Erbil et de Souleimaniyé, dans le Kurdistan irakien, ainsi que ceux de Bagdad et de Najaf, ville qui abrite un des sanctuaires chiites les plus importants au monde et qui constitue un hub majeur pour les vols iraniens, ont suspendu les vols de et à destination de l’Iran.
Ces décisions ont été prises en application des mesures restrictives prises par Washington contre le régime des mollahs. Les États-Unis, rappelle-t-on, avaient menacé d’imposer des sanctions à toute entité qui traiterait avec des compagnies aériennes iraniennes après le 23 septembre. L’objectif est de clouer au sol l’ensemble de la flotte aérienne iranienne, dans le prolongement de l’opération baptisée D-Day économique, annoncée le 24 août 2026 et destinée à asphyxier économiquement la République islamique, pour l’amener à accepter les conditions américaines dans le cadre des négociations entre les deux pays. Une paralysie de la flotte civile entraînera immanquablement des pertes colossales pour le secteur de l’aviation dans ce pays déjà en butte à des difficultés économiques et financières énormes.
Jeudi, ce sont les Émirats arabes unis, principal hub aérien du Moyen-Orient, qui ont suspendu tous les vols des compagnies aériennes iraniennes à destination et en provenance du pays. Au moins neuf pays jusque-là ont pris la même décision: Oman, la Turquie, le Qatar, la Géorgie, l'Azerbaïdjan et le Turkménistan, en plus de l’Irak, des EAU et du Liban.
Concrètement, les compagnies aériennes iraniennes ne desservent plus, suivant une liste non exhaustive, que la Chine, l’Inde, le Pakistan et la Russie à condition de ne pas survoler les pays de l’Union européenne qui avait imposé des sanctions à Téhéran. Elles ne peuvent pas non plus desservir les pays d’Amérique latine, à cause de problèmes liés aux correspondances ou aux sanctions et n’ont pas de liaison avec l’Afrique.
Une pénurie de devises
Pour Téhéran, l’impact est double: économique et politique. Sur le plan économique, ces interdictions vont certes accentuer les pertes déjà subies par l’ensemble des secteurs d’activité iraniens. Mais à l’instar des restrictions imposées aux exportations de carburants iraniens et au secteur bancaire, elles vont surtout priver le pays de devises, dont il a grandement besoin pour continuer à faire tourner, autant que faire se peut, sa machine économique et même militaire. C’est sans doute là l’aspect le plus important des restrictions américaines, dans la mesure où l’Iran fait face déjà à une sérieuse pénurie de devises en raison du blocus maritime américain et du train de sanctions américaines et européennes.
Cette politique d’assèchement des devises et de paralysie de la flotte aérienne iranienne s’avère d’autant plus coûteuse que Téhéran va voir ses dépenses sensiblement augmenter s’il essaie de contourner les interdictions décidées, en faisant passer ses avions par des pays tiers ou s’il maintient l’entretien des appareils cloués au sol.
On imagine l’impact qu’elle aura également sur le plan social, dans la mesure où de nombreux Iraniens se verront prisonniers dans leur propre pays, faute de moyens pour pouvoir trouver des alternatives afin de contourner les restrictions imposées aux vols. La hausse du prix du carburant, le rationnement de cette matière et la chute du rial compliquent autant les déplacements intérieurs que les voyages terrestres vers l’Irak voisin.
Au plan politique, l’impact direct est un isolement international accentué que Pékin et Moscou, aussi puissants soient-ils, peuvent difficilement combler et auquel Téhéran pourra, à long terme, péniblement résister. C’est ce que le président américain Donald Trump ne cesse d’ailleurs de répéter, en affirmant que le régime iranien finira par «tomber de lui-même». Mais ce dernier continue d’essayer de manœuvrer, puisqu’il est aujourd’hui question d’une nouvelle proposition iranienne qui reprend cependant grosso modo des idées que Washington a déjà rejetées: un arrêt de la guerre en vue d’un début de négociations autour du nucléaire. Avec cette variante: la proposition, présentée à New York par le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, porte sur une feuille de route étalée sur sept jours, alors que l’ancienne portait sur 60 jours.
La chute d’un «empire»
Quoi qu’il en soit, l’aspect le plus important de cet isolement se rapporte surtout à l’effondrement de «l’empire» que Téhéran pensait avoir commencé à bâtir. Initié par la chute du régime de Bachar el-Assad, qui a privé Téhéran de son accès à la Méditerranée, ce processus s’est poursuivi avec l’Irak et le Liban, résolument engagés sur la voie d’un affranchissement total de l’influence iranienne. Ironiquement, ces transformations n’auraient pas pu se produire si Téhéran n’avait pas signé lui-même son arrêt de mort en décidant de s’engager, par le biais de ses proxies régionaux, dans le conflit militaire régional qui a commencé par l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023.
En fermant tous ses aéroports devant les Iraniens et les chiites irakiens qui se rendent dans la République islamique, l’Irak a franchi un pas de plus sur une voie dont il n’a pas l’intention de dévier, comme l’a confirmé vendredi son Premier ministre, Ali el-Zaidi, devant l’Assemblée générale de l’ONU. Ce dernier a notamment insisté sur le fait que l'État irakien doit détenir l'exclusivité du pouvoir et des décisions de guerre et de paix, critiquant vivement les factions armées pro-iraniennes qui refusent toujours de désarmer.
Un discours auquel a fait écho son homologue libanais, Nawaf Salam, qui a développé la même idée, en soulignant la détermination du pouvoir libanais à recouvrer son entière souveraineté.
Nawaf Salam a indirectement réagi aux tentatives incessantes de Téhéran d’inclure le dossier libanais dans ses négociations avec les États-Unis en assénant devant l’Assemblée de l’ONU un: «personne ne parle au nom du Liban». «Personne ne négocie non plus en son nom, à part l’État libanais, à travers ses institutions», a poursuivi M. Salam. Un message destiné autant à Téhéran qu’à son instrument militaire au Liban, le Hezbollah, qui s’oppose aux négociations directes engagées par Beyrouth avec Israël, ne reconnaissant que le droit de l’Iran dans ce domaine. Aux gesticulations de la République islamique, s’ajoutent ainsi celles de ses agents régionaux, tout aussi vaines, même si elles s’efforcent d’être bruyantes.