
Reportage à Chiclayo de Maxime Pluvinet

Le pays du Cèdre est le théâtre de la première visite papale depuis celle de Benoît XVI en 2012. Mais derrière la figure du Souverain Pontife qui arrive ce dimanche en visite officielle au Liban, ce sont près de quatre décennies passées au Pérou qui auront constitué l’espace de mission de Mgr Robert Francis Prevost, qui deviendra Léon XIV.
La petite statue de Martin de Porras se tient à la droite de l'autel, dans la paroisse de Vianney, aux abords de la ville péruvienne de Chiclayo. La représentation de ce saint du XVIe siècle, né d'une mère esclave, résonne pour Lisbeth, professeure et réfugiée vénézuélienne. C'est au cœur de cet édifice qu'elle vit Mgr Robert Prevost, désormais pape Léon XIV, célébrer la Journée Internationale des Migrants et incarner la doctrine sociale de l'Église.

Lisbeth nous mentionne d'autres figures vénérées en son pays, telles que la Vierge de Coromoto, patronne de la République bolivarienne. Son icône, elle l'a vue être à la tête d'un cortège auquel elle participa en souvenir de leur exode du Venezuela, où sévit depuis 2017 une grave crise politique et économique, sans compter l'embargo étasunien. Depuis la métropole péruvienne de 600 000 habitants qu'est, Lisbeth est désormais membre de l'Unité de Mobilité Humaine et contre le Trafic d’êtres humains. Une branche de Caritas Chiclayo, antenne de l'organisation humanitaire de l'Église catholique, dont la fondation doit beaucoup à celui qui est désormais son chef.
« Cela a été rendu possible grâce à l’action de celui qui était alors Monseigneur Robert Prevost », confirme Lisbeth, qui se rappelle d'un homme accessible et à l'écoute des besoins des migrants de Chiclayo, comme d'autres. Elle se rappelle de « sa grande préoccupation au sujet de l’importante migration vénézuélienne ici à Chiclayo ». Non seulement la crise vénézuélienne fut un baptême « de feu » pour Mgr Robert Prevost, mais d'autres crises aux impacts sociaux majeurs devaient confirmer qu'il se trouvait toujours en première ligne, affichant des qualités essentielles, telles que la proximité, l'accessibilité et l’écoute.

« J'ai une image en tête que vous pouvez retrouver sur les réseaux sociaux », se remémore Antonieta Pacheco Jara, coordinatrice de la pastorale de l’écologie intégrale de Caritas. « C’était lors du cyclone Yaku, lorsqu’il se rendit dans les villages en bottes, souligne-t-elle. Il s’approchait des gens et il écoutait. Cela était essentiel pour n’importe quel travail d’inclusion, d’évangélisation, de synodalité : il écoutait. Il n’était pas seulement une autorité religieuse qui commandait parce qu’il le pouvait, assis confortablement. Non, il se rendait sur le terrain et écoutait. »
Église, peuple de Dieu
Lorsque Robert Francis Prevost fut nommé évêque de Chiclayo, au nord du Pérou, en 2015, cela faisait déjà trente ans (non successifs) qu'il connaissait le pays. Là-bas, depuis 1985, il gravit les échelons, de missionnaire jusqu’à prieur de l'Ordre mendiant des Augustins, qui eut sa part dans la « conquête spirituelle » des Amériques depuis les débuts de la colonisation européenne. En tant qu'évêque, Monseigneur Robert Prevost fut un homme d'action, aux dires de ses collaborateurs, inscrit dans la droite lignée de la doctrine prônée par le pape François « d'Église, peuple de Dieu ».
Opposé au cléricalisme et partisan de la synodalité, il confie aux laïcs les tâches les plus ardues, aux côtés des religieux. Il était très actif dans les actions pastorales qui s'alignaient avec la doctrine sociale de l'Église. Et pas seulement dans les discours ou les homélies. Il était, comme le rappelle Augusto Reque de Caritas Chiclayo, un « pasteur qui avait l'odeur de ses brebis », en référence à une phrase citée par Monseigneur Robert Prevost lors d'une de ses homélies.
Augusto, responsable de l'unité de Mobilité Humaine de Caritas, se souvient, avec sa collègue Yolanda Díaz, de l'une des premières interactions avec Monseigneur Prevost. Un fait notable, révélateur de l'alignement de celui qui choisit pour nom de Souverain celui de l'un des pionniers de la doctrine sociale contemporaine du Vatican. Ce premier contact est intervenu lors de la messe célébrée par l'évêque, à leur invitation, pour la commémoration de l'assassinat de Mgr Oscar Romero, archevêque salvadorien sanctifié par le pape François, assassiné en 1980 par des militaires alors qu'il s'opposait à la violence de la répression étatique dans son pays en pleine guerre civile.
Un homme d'action
L’autre épisode révélateur de l'approche sociale active de Mgr Prevost – mentionné en filigrane lors de nos interviews à Chiclayo – est le rôle joué par l'actuel pape face au scandale du Sodalitium, une organisation ultra-conservatrice accusée d'abus sexuels, physiques et psychologiques contre plusieurs dizaines de personnes entre 1971 et les années 2000. Le livre Mitad monjes, mitad soldados compile les témoignages d’anciens sodalites et relance l’attention sur les plaintes ignorées pendant des années.
Dès la publication de l’enquête, Mgr Prevost se montre un allié des victimes, mettant en place des mesures de prévention dans son diocèse et soutenant la démission forcée du cardinal Cipriani à la suite de l’intervention du pape François. Promu en 2023 à Rome comme préfet du Dicastère pour les évêques et président de la Commission pontificale pour l’Amérique latine, Prevost a joué un rôle central dans l’enquête sur le Sodalitium. Le rapport du Vatican confirme 98 victimes, dont 37 d’abus sexuels, et met en évidence la complicité de certains clercs.
Mgr Prevost recommande la dissolution de l’organisation et la révocation de ses responsables, menant à l’expulsion de clercs compromis et à la fermeture définitive de toutes les entités fondées par Figari. Cette affaire illustre que Mgr Prevost s’inscrit dans la droite ligne du pape François et de la doctrine sociale de l’Église. En agissant avec transparence, en protégeant les victimes et en s’opposant à des structures de pouvoir corrompues au sein de l’Église, Mgr Prevost applique les principes de justice, de responsabilité et de défense des plus vulnérables, chers au Pontife argentin.
Ces cas ne constituent qu'un échantillon de la vie de Robert Prevost au Pérou, celui de sa période en tant qu'évêque. En quatre décennies d'expérience ecclésiastique de terrain dans la nation andine, beaucoup de faits concordent pour affirmer que ce pays fut le laboratoire de sa mission qui le confirma dans la voie de la doctrine sociale. Mais c'est désormais au Pape Léon XIV, et non à Robert Francis Prevost, qu'il faut s'adresser au sujet de la question de la doctrine sociale de l’Eglise à la lumière de l’expérience péruvienne.