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Analyse

Pourquoi refuser la tutelle de Rubio et donner procuration à l’Iran?

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Photo RABIH DAHER/AFP
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Publié oct. 30, 2026 - 05:03

On peut s’opposer à la politique américaine, douter de la capacité de Washington à faire pression sur Israël et critiquer toute démarche de négociation qui ne parviendrait pas à protéger le Liban. Ce sont des droits politiques légitimes, et même des devoirs lorsque le territoire, les populations et la souveraineté sont en jeu. Mais affirmer que l’État s’est trompé en choisissant la voie associée à Rubio et qu’il aurait dû se joindre aux négociations d’Islamabad appelle une question plus simple que toutes les analyses: quelle place le Liban occuperait-il dans cette autre formule? Et qui parlerait en son nom?

S’il s’agit de laisser l’Iran négocier le dossier libanais dans le cadre de ses propres pourparlers, on propose alors de renoncer au pouvoir de décision national au profit d’un autre État. Le désaccord ne porte plus que sur l’identité du tuteur, tandis que le Liban demeure un dossier posé sur la table, attendant que d’autres décident de son sort.

Ce qui frappe, c’est que certains des plus farouches adversaires des diktats américains ne voient aucun inconvénient à mandater Téhéran. Ils demandent à l’État de ne pas écouter Rubio, puis lui proposent de se plier aux résultats de négociations auxquelles il n’a pas participé. Comme si l’indépendance à l’égard de Washington passait par une procuration donnée à l’Iran.

Le Liban a besoin d’un siège à la table des négociations. Et ce siège suppose une délégation libanaise investie d’un mandat libanais, formulant des revendications claires et rendant compte de ses résultats aux institutions constitutionnelles. En revanche, glisser le dossier libanais dans la serviette d’un négociateur iranien reviendrait à subordonner nos priorités aux impératifs de sa propre négociation.

La question n’est donc plus de savoir si l’Iran est un ami ou un adversaire, ni si nous avons confiance dans ses intentions. Les États négocient pour défendre leurs intérêts. Ceux de Téhéran peuvent coïncider avec ceux du Liban sur certains points et diverger sur d’autres. L’Iran est en droit de définir ses priorités, mais l’État libanais a le devoir de ne pas laisser un autre pays décider de la place qu’occuperont les droits de ses citoyens dans l’ordre des négociations.

Si les sanctions, la sécurité régionale, les capacités militaires et les relations avec les États-Unis figurent parmi les dossiers en discussion, qui peut garantir le rang qu’y occupera le Liban? Qu’est-ce qui empêcherait que le calme sur son front devienne l’une des contreparties d’un marchandage plus vaste? Et qui serait habilité à s’y opposer si le négociateur iranien estimait avoir obtenu un avantage justifiant une concession sur un dossier dont son propre peuple ne supporterait pas directement le coût?

Dans ce cas, le mandat conféré comprendrait le pouvoir de hiérarchiser les revendications, d’en reporter certaines et d’accepter des compromis à leur sujet. Or, aucune partie libanaise n’est en droit de déléguer un tel pouvoir à l’étranger, puisqu’il engage les droits de tous les Libanais.

On nous dit que la voie soutenue par Washington pourrait ne déboucher sur aucun résultat. C’est une éventualité qu’il faut prendre au sérieux. Mais l’échec ou l’enlisement d’un processus de négociation exige d’en revoir les instruments, les conditions et les garanties. Il ne rend pas plus judicieux l’abandon du droit de négocier. L’État peut réclamer un accompagnement diplomatique supplémentaire, des garanties plus solides ou un rôle international plus efficace. Il peut formuler des objections, rejeter une proposition inéquitable et revoir sa position. Tout cela relève de l’exercice de la souveraineté.

Attendre, en revanche, de voir ce que l’Iran aura obtenu priverait le Liban jusqu’au droit de choisir le moment où il dira oui ou non.

De même, qualifier toute option libanaise de «voie Rubio» revient à réduire l’État à la volonté d’un ministre des Affaires étrangères d’un autre pays, comme si ses institutions n’avaient ni volonté ni intérêts propres. Encore faudrait-il démontrer le bien-fondé d’une telle réduction. Le critère d’évaluation d’une négociation doit résider dans son contenu. Contribue-t-elle à mettre fin aux agressions? Exige-t-elle le retrait des forces d’occupation et la restitution des territoires? Garantit-elle le retour des habitants? Renforce-t-elle l’autorité de l’État et son monopole sur les armes? Quelles sont les garanties et les modalités d’application prévues?

Si cette démarche échoue au regard de ces critères, c’est sur cette base qu’elle doit être critiquée. Si elle permet des avancées, elle doit être jugée à l’aune de ses résultats. La rejeter pour la seule identité du médiateur ne constitue pas une politique de rechange.

Il en va de même pour les négociations avec Israël. On peut diverger sur leur forme, leur calendrier et le niveau de représentation qu’elles impliquent. Mais négocier est un moyen de faire face à un conflit dont le coût humain et national est considérable. Un État qui négocie fait valoir ses droits, éprouve la possibilité de les obtenir et assume la responsabilité de sa position devant son peuple. Il ne délivre pas pour autant un brevet d’innocence à la partie adverse, pas plus qu’il n’accepte d’avance ses conditions.

Le paradoxe est qu’on refuse que le Liban négocie avec Israël, tout en acceptant que l’Iran négocie l’avenir du Liban. Selon cette logique, le problème tiendrait au fait que les Libanais veuillent parler en leur propre nom. Quant au contenu des négociations et aux concessions ou arrangements qu’elles pourraient comporter, ils seraient laissés à celui qui se trouve investi du pouvoir de parler à leur place.

Les habitants du Sud, en particulier les chiites qui paient le prix des affrontements dans leurs foyers, leurs moyens de subsistance et l’avenir de leurs enfants, ont un intérêt direct à mettre fin à cette procuration. Ils ont le droit de savoir qui réclame leur retour, quelles conditions sont discutées, ce qui est accepté ou refusé en leur nom. Et ils ont le droit de demander des comptes. Aucun citoyen libanais ne peut demander des comptes à un négociateur iranien, modifier ses priorités ou exiger de lui qu’il révèle ce qui s’est dit à huis clos.

C’est pourquoi la reprise en main des négociations par l’État participe du rétablissement de sa responsabilité envers ces populations. On ne peut lui demander de les protéger tout en lui interdisant de disposer des instruments politiques et diplomatiques nécessaires à leur protection. Et l’on ne peut, sans contradiction, l’accuser d’impuissance tout en s’obstinant à maintenir les décisions relatives à la guerre et aux négociations hors de ses institutions.

Que ceux qui contestent le choix de l’État proposent donc une solution de rechange, en précisant les revendications, les moyens, les garanties et l’autorité qui devra répondre de ses actes devant les Libanais. Quant à la formule «Nous aurions dû aller à Islamabad», elle restera incomplète tant qu’elle n’aura pas répondu à la question essentielle: y allons-nous en tant qu’État qui négocie, ou en tant que dossier dont les Iraniens négocient le sort?

Il ne nous est pas demandé de faire confiance à Rubio, ni de signer un chèque en blanc à quelque médiateur que ce soit. Ce qui importe, c’est de reconnaître le droit du Liban à être maître de sa propre cause et de demander des comptes à son État sur la manière dont il la défend. Quiconque refuse que les Américains décident à notre place doit refuser avec la même fermeté que les Iraniens le fassent.

Le Liban n’a pas besoin de changer de mandataire. Il est temps qu’il retrouve sa signature.

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