
À l’approche de l’hiver, les habitants des villages encore habités dans la zone de guerre au Liban-Sud affrontent l’isolement, les difficultés économiques et la fragilité des services. À travers des projets de développement qui s’inscrivent dans la durée, l’ONG Nawraj renforce l’ancrage des sudistes à leur terre.
La route s’étire, serpente à l’infini, bordée de jeunes pins qui ne dissimulent pas les oliveraies aux arbres jeunes ou plusieurs fois centenaires, ou aussi les pinèdes fraîchement aménagées. L’effort de reboisement et de développement de l’oléiculture est palpable depuis quelques années déjà sur les collines de cette partie du Liban-Sud. De Hasbaya à Marjeyoun, les champs s’étendent à perte de vue. Des bâches sont étendues sous des oliviers. Des hommes et des femmes sont occupés à en cueillir les fruits. D’autres préfèrent attendre encore quelques pluies. Plus gorgée d’eau, l’olive donnera une meilleure huile après la pression à froid.
Derrière cette apparente normalité se cache cependant une autre réalité. Dans les villages encore habités de la zone frontalière, la guerre a tout bouleversé: les déplacements, l’activité économique, l’éducation et l’accès aux soins. Les journées y sont devenues synonyme de lutte au quotidien.
Sur la petite place de Deir Mimés - à quelques kilomètres de la ville de Jdeidet Marjeyoun - une petite foule était rassemblée en cette matinée d’octobre autour de Tania Jarawane, la présidente du conseil municipal du village qui fait face à la colline rocheuse sur laquelle s’élève majestueusement le château de Beaufort. Ils sont là pour accueillir le président de l’ONG Nawraj, Fouad Abou Nader, qui a choisi d’entamer à Deir Mimés une tournée qui a englobé les localités de Bourj el-Moulouk, Qlayaa, Marjeyoun et Kawkaba. Au programme, s’enquérir des besoins des habitants à l’approche de l’hiver et inaugurer, à Kawkaba, un espace de restauration, entièrement financé par son association.
Ce projet fait partie d’un ensemble d’activités menées par Nawraj, dans plusieurs domaines, dans la perspective d’un développement durable indispensable pour freiner l’exode rural, des chrétiens notamment.
Au fil des étapes, les mêmes préoccupations reviennent dans les propos des habitants. Ces derniers détaillent devant leur hôte leur inquiétude face à l’hiver, leurs difficultés économiques. Ils ne cachent pas non plus leur frustration. Ils sont nombreux à déplorer le fait que l’État n’assure qu’une présence limitée dans la région, alors que certains services essentiels auraient besoin d’être renforcés. Les partis politiques, pourtant solidement implantés dans ces localités, sont eux aussi la cible de critiques.
Le dossier hospitalier cristallise une partie des inquiétudes exprimés. Les deux seuls hôpitaux publics de la région, à Marjeyoun et à Hasbaya, disposent de moyens insuffisants pour prendre en charge des cas complexes. Les patients nécessitant des soins lourds doivent être transférés vers Jeb Jannine ou Zahlé, dans la Békaa. Un déplacement qui peut prendre une heure et demie pour rejoindre le premier village et près de deux heures pour le second.
À cela, s’ajoutent les défis économiques, devenus aussi redoutables que ceux qui sont liés à leur sécurité.
On aurait pu croire, à cette heure de la journée, que les villages visités venaient de se réveiller, mais en fait, l’activité économique y est depuis plusieurs mois au point mort. La guerre les a plongés en mode survie. L’inquiétude des habitants, palpable, est exprimée sous forme de questions: «Comment va-t-on faire pour assurer du mazout aux habitants avec la flambée des prix du carburant?» «Comment va-t-on pouvoir chauffer les écoles?» «Vous vous rendez compte que pour aller faire nos formalités à Saïda, le trajet qui nous prenait une heure de route nous en prend quatre aujourd’hui, à cause des détours?»
À aucun moment, il n’est question de partir. Le départ n’est pas une option pour eux. Au contraire. Dès le début de la guerre, en 2024, ils ont fait le choix de rester et ils le maintiennent. Qlayaa, par exemple, compte aujourd’hui encore près de 2000 habitants.
«Nous ne sommes pas paresseux»
Certes, des familles sont parties, pour des raisons professionnelles, pour l’éducation des enfants, ou à cause de l’insécurité et de l’isolement accentué par les routes coupées ou détournées. Mais la majorité, elle, a fait le choix de rester. «Nous ne voulons pas être isolés. Nous voulons rester rattachés à l’État et demandons à l’État d’être avec nous. Nous aurions aimé avoir un poste de gendarmerie dans le village», lance Tania Jarawane. Son ton est posé, ferme. Celui d’une femme qui sait bien ce qu’elle veut et qui entend faire parvenir sa voix. «Nous espérons que la saison des olives sera bonne, mais les problèmes sont énormes aux portes de l’hiver. Nous avons besoin d’initiatives pour que les villageois restent. Nous ne sommes pas paresseux. Nous avons besoin d’initiatives», insiste-t-elle.
Les propos de Fouad Abou Nader lui font écho. Le discours de Tania Jarouane renvoie au cœur même de l’activité et de la raison d’être de Nawraj, qu’il a fondée en 2010. L’association s’est donné pour mission de favoriser le développement socio-économique des zones périphériques, en initiant et en soutenant des initiatives susceptibles d’améliorer les conditions de vie des populations. Son champ d’action s’étend aux domaines de l’éducation, des soins de santé, de l’emploi, de l’agriculture, de l’éco-tourisme, favorisant une interaction entre les différentes communautés bénéficiaires.
Lorsque la guerre a éclaté en Syrie, l’association est intervenue dans des localités du Akkar et à Qaa, où le conflit avait débordé. La guerre entre Israël et le Hezbollah l’a poussée à renforcer depuis 2024 son action dans les villages chrétiens du Liban-Sud.
L’enjeu est de permettre aux habitants de rester sur place, en établissant des activités économiques et des services s’inscrivant dans une logique de développement porté sur l’avenir. Une ambition qui se traduit déjà par plusieurs projets.
L’inauguration d’un espace de restauration, Notre-Dame de Haramoun, à Kawkaba, s’inscrit précisément dans ce cadre. ll assure des emplois à un groupe, certes limité, d’habitants, mais son intérêt réside dans le fait qu’il entretient l’espoir d’une possible reprise de l’activité économique dans une région qui grouille de monde en temps normal. Un élément sur lequel Fouad Abou Nader a insisté dans son allocution, en relevant que le nouvel espace de restauration de Kawkaba serait ainsi un lieu de rencontre, pour tous les villages de la région.
Il s’agit du premier projet de développement «sous les bombes» a insisté Fouad Abou Nader, en précisant qu’il n’est pas possible d’attendre que tout rentre dans l’ordre pour agir. L’idée est de lancer des activités qui puissent s’inscrire dans la durée, même lorsque les conditions sont particulièrement difficiles, confie-t-il à Levant Time.
L’espace de restauration Notre-Dame de Haramoun n’est que le premier d’une série d’autres projets prévus dans le même objectif de résistance socio-économique. Dans chacun des villages visités, Fouad Abou Nader expose ce qui est prévu dans une deuxième étape: faire redémarrer la coopérative du village frontalier de Debel, situé dans la «ligne jaune», en reconstituant son cheptel bovin, après la perte d’un nombre important de vaches durant la guerre, et de lui permettre ainsi de rétablir sa capacité de production laitière. Une initiative des plus importantes dans le contexte d’incertitude quant à l’issue du conflit militaire.
Un deuxième projet de Nawraj, actuellement dans sa phase préparatoire, est de nature à donner un coup de pouce économique non négligeable à l’ensemble des villages de la région. Il s’agit de la mise en place d’une usine pour la fabrication de briquettes à base de noyaux d’olives broyés et d’autres résidus de la collecte d’olives, qui remplaceraient le bois pour le chauffage. Une initiative à double impact écologique et socio-économique certain.
Un soutien solide aux écoles
Pour Fouad Abou Nader, la priorité est de donner aux habitants des moyens solides pour rester dans leurs villages. «Sans vous, cette terre aurait perdu son visage et cessé d’exister», leur a-t-il lancé à Kawkaba, dans une allusion au triste sort des localités alentour, dont les habitants ont été contraints de fuir.
Relancer le circuit économique local est ainsi devenu aussi essentiel que de maintenir les écoles ouvertes et de garder les hôpitaux fonctionnels, même à minima. «Si les écoles devaient fermer, les familles seraient contraintes de partir», préviennent les habitants.
Pour éviter ce danger, Nawraj a pu couvrir, l’année dernière, les frais de scolarité de 1 347 élèves dont les parents n’étaient pas en mesure de s’acquitter intégralement de la scolarité, grâce à une levée de fonds menée avec ses partenaires libanais et étrangers. Cette mesure ne visait pas seulement à décharger les parents qui, depuis le début de la guerre, n’ont plus de sources de revenus fixes, mais à permettre également aux établissements scolaires de payer leurs enseignants, pour éviter qu’ils ne partent à leur tour.
Le même problème se pose cette année aussi et Fouad Abou Nader commence déjà à réfléchir aux moyens de venir en aide aux établissements scolaires privés, au nombre de 8, notamment après avoir pris connaissance des difficultés auxquelles ils sont confrontés. Celles-ci ont été longuement exposées par les responsables de deux collèges, lors d’une réunion élargie au siège de la municipalité de Marjeyoun. La responsable de l’école des sœurs des Saints-Cœur de Marjeyoun, sœur Hiam Harb, résume en quelques mots l’enjeu. «Nous tenons à garder nos portes ouvertes parce que la vie dans la région dépend de notre présence. Si nous les fermons, les familles seront contraintes de partir à leur tour», explique-t-elle, en soulignant qu’un nombre «acceptable» d’écoliers a regagné cette année les bancs de l’école. «Nous travaillons d’ailleurs davantage sur la citoyenneté, pour consolider l’attachement à la terre», souligne sœur Hiam Harb.
L’activité économique, l’école, les hôpitaux, trois piliers indispensables pour une population qui a fait le choix de «résister» face à une guerre qui lui a été imposée. Nawraj s’investit à fond sur ce plan.
Le dossier hospitalier est beaucoup plus compliqué puisqu’il relève essentiellement de l’État. Soucieuse cependant d’aider dans la mesure de ses moyens, l’ONG, qui a mené en 2016 des interventions d’urgence dans 16 villages frontaliers du Liban-Sud, explore pour le moment deux idées: une assurance à frais réduits destinées exclusivement aux habitants de la région, et des routes sécurisées pour en finir avec le calvaire des trajets de quatre heures.
L’association mène son combat sur plusieurs fronts pour ancrer les Libanais dans leur terre. Ses activités ne se limitent pas ainsi aux villages chrétiens.
Au cours des 12 dernières années, elle a initié et soutenu plus de 100 projets à travers le territoire libanais, en accordant une attention particulière tant aux régions périphériques qu’aux quartiers les plus pauvres dans les villes.
Dans la même optique, elle a lancé des partenariats, dont un avec la fondation sociale Farah, avec qui elle a mis en place un projet pilote, Sawa (« ensemble »), dans une optique de collaboration druzo-chrétienne pour «mettre en place des filets de sécurité intercommunautaires fondés sur des intérêts socio-économiques communs». Sawa prévoit des projets de développement, notamment dans les villages du Chouf, Aley, Baabda, Rachaya et Hasbaya.




















