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Analyse

Quand les «traîtres» accomplissent un exploit

Israël après les élections de 2026: Eisenkot peut-il ouvrir la voie à la chute de Netanyahu?

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Les candidats de l'alliance politique de la Liste commune menée par des Arabes, Ahmad Tibi (au centre, à droite), Yousef Jabareen (au centre) et Sami Abu Shehadeh (au centre, à gauche), assistent à une réunion du parti de la Liste commune dans le cadre de la campagne avant les élections législatives israéliennes, à Ara, dans le nord d'Israël, le 23 octobre 2026 (Photo AHMAD GHARABLI/AFP)
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Publié nov. 5, 2026 - 18:00

Les dernières élections israéliennes n’ont pas mis fin à la bataille pour le pouvoir. Elles l’ont simplement déplacée des urnes vers les négociations en vue de la formation du gouvernement. Les résultats n’ont accordé ni à Benyamin Netanyahu ni à ses principaux adversaires la majorité parlementaire nécessaire pour gouverner. Israël se retrouve ainsi face à une scène politique ouverte à plusieurs scénarios, dont le plus marquant pourrait être l’accession de Gadi Eisenkot au poste de Premier ministre. Un tel changement ne se limiterait pas au remplacement du chef du gouvernement: il pourrait également entraîner une recomposition des alliances politiques qui ont gouverné Israël au cours des dernières années.

Selon les résultats définitifs annoncés par la Commission électorale centrale le 30 octobre 2026, le camp de Netanyahu a obtenu 53 sièges, contre 48 pour le camp de l’opposition, organisé autour de Gadi Eisenkot. Les deux listes arabes ont, quant à elles, remporté 19 sièges, répartis entre la Liste commune (11 sièges) et la Liste arabe unifiée (8 sièges). Aucun des deux camps ne dispose donc des 61 députés nécessaires pour obtenir la confiance de la Knesset et former un gouvernement.

Ces chiffres placent les partis arabes dans une position exceptionnelle et confèrent aux voix de leurs députés un rôle déterminant dans les calculs relatifs à la formation du prochain gouvernement. Toutefois, la transformation de ce poids numérique en véritable partenariat politique se heurte aux considérations idéologiques et aux contraintes d’alliance qui traversent le camp de l’opposition lui-même.

De l’accusation de trahison à l’influence sur l’avenir de l’État

Dans son livre Du camp de Tall el-Zaatar aux couloirs des Nations unies, Nabil Maarouf, ancien ambassadeur palestinien en Espagne, en Turquie et au Canada, raconte l’exode de sa famille depuis son village natal de Deir al-Qassi, dans le district d’Acre, situé à environ cinq kilomètres seulement de la localité libanaise de Rmeich.

Selon son témoignage, le village n’avait pas été attaqué par les milices sionistes. Son évacuation et le déplacement de ses habitants vers Rmeich avaient plutôt été effectués à la demande de l’Armée de libération arabe, dirigée par Fawzi al-Qawuqji. Celui-ci avait appelé les habitants à quitter leurs villages et à se réfugier au Liban, dans l’attente de l’entrée des armées arabes en Palestine et de leur victoire sur les forces sionistes.

Maarouf ajoute que les habitants des villages druzes et chrétiens voisins avaient tenté de convaincre son père et son oncle de rester chez eux et de ne pas partir. Mais la crainte d’être accusés de trahison, et de voir leur refus d’obtempérer aux consignes de l’Armée de libération assimilé à une rupture avec le consensus national, les avait finalement conduits à quitter Deir al-Qassi et à abandonner leur village.

À cette époque, quiconque doutait de la capacité de l’Armée de libération à rejoindre les armées arabes en Palestine et à vaincre les forces sionistes risquait d’être classé parmi les traîtres. Ainsi, selon le témoignage de Maarouf, son père et ses oncles avaient quitté leur village par crainte d’être considérés comme des lâches ou des collaborateurs de l’ennemi.

À l’inverse, ceux qui étaient restés dans leurs maisons et leurs villages, sans quitter les territoires qui allaient devenir par la suite une partie de l’État d’Israël, étaient environ 160 000, selon les estimations historiques généralement admises. Leurs descendants ont été désignés par la suite comme les Arabes d’Israël ou les Palestiniens de l’intérieur. De ce milieu sont issus d’éminentes personnalités littéraires, culturelles et politiques, parmi lesquelles Mahmoud Darwich, Samih al-Qassem, Émile Habibi, Azmi Bishara, Ahmad Tibi, Youssef Jabareen et bien d’autres.

Le récit de Nabil Maarouf attribue à Yitzhak Rabin, au cours de la période des négociations ayant conduit aux accords d’Oslo, une reconnaissance selon laquelle le fait d’avoir permis à cette population palestinienne de demeurer à l’intérieur de l’État hébreu constituait une erreur stratégique commise par le mouvement sioniste en 1948. Sa portée politique, telle que la présente Maarouf, tient cependant au paradoxe créé par cette période.

En effet, ceux qui avaient été considérés, dans le discours de certains militants de l’époque, comme ayant abandonné la lutte de libération ou comme étant suspects de désertion, sont devenus une composante de la société israélienne. Ils ont progressivement consolidé une présence démographique, économique, professionnelle, universitaire et politique de plus en plus importante.

Aujourd’hui, les citoyens arabes représentent plus de 25% de la population d’Israël, selon les statistiques officielles publiées en septembre 2026, et leur présence dans la vie publique ne cesse de croître. Cette présence ne constitue plus seulement une question démographique ou sociale: elle est désormais devenue un facteur politique incontournable dans les calculs du pouvoir et dans les perspectives d’évolution du système politique israélien.

Cette évolution soulève des questions qui dépassent les résultats des élections actuelles. Elles concernent la nature même de l’État israélien, la manière dont il se définit, l’avenir de ses relations avec ses citoyens arabes, mais aussi ses rapports avec ses voisins arabes, proches ou lointains.

Le paradoxe démocratique et l’État juif

Le premier paradoxe est d’ordre politique et particulièrement frappant: les forces israéliennes qui ont longtemps cherché à marginaliser les citoyens arabes et à réduire leur rôle politique se retrouvent aujourd’hui dans la nécessité de solliciter les voix de leurs représentants parlementaires pour sortir de l’impasse créée par les élections.

- Le paradoxe le plus profond concerne toutefois la définition même d’Israël comme État juif et démocratique. Comment concilier le caractère juif de l’État avec une réalité démographique dans laquelle plus d’un quart de la population est composé d’Arabes non juifs?

Comment un système politique peut-il se réclamer de la démocratie alors que des forces essentielles en son sein considèrent la représentation de ces citoyens comme un partenariat illégitime, voire comme un fardeau politique qu’il conviendrait d’éviter?

- La démocratie ne se mesure pas uniquement au droit de vote. Elle se vérifie également à travers l’égalité politique et civile, ainsi que dans la capacité des citoyens à participer à la gestion de l’État sans discrimination fondée sur la religion ou l’appartenance nationale. Si les partis juifs persistent à boycotter les blocs parlementaires arabes et à les maintenir à l’écart, comment peuvent-ils prétendre que le système politique représente l’ensemble des citoyens de l’État?

- Lorsque l’identité nationale et religieuse devient un critère déterminant dans l’attribution des droits politiques et dans l’accès aux responsabilités, la voie s’ouvre à un système de discrimination institutionnalisée. Le débat sur l’apartheid revient alors au premier plan, avec toutes ses implications juridiques, politiques et relatives aux droits humains.

- Une autre question, tout aussi importante, se pose: si les forces politiques juives en Israël sont incapables de normaliser leurs relations avec des partis arabes qui exercent leurs activités dans le cadre même du système politique israélien, comment peuvent-elles espérer parvenir à une normalisation naturelle et durable de leurs relations avec les autres peuples arabes dans leurs propres pays?

Eisenkot face à l’impasse de la majorité juive

Le rapport de forces actuel montre que Netanyahu a perdu la capacité de former un gouvernement stable reposant exclusivement sur son propre camp. Mais il ne donne pas pour autant à Eisenkot une voie facile vers le poste de Premier ministre.

Ce dernier ne dispose pas d’une majorité parlementaire autonome, et ses alliés ne sont pas tous disposés à accepter un gouvernement dépendant du soutien des partis arabes, que ce soit à l’intérieur de la coalition ou depuis l’extérieur.

Le camp d’Eisenkot est confronté à un double dilemme: il a besoin de voix supplémentaires pour assurer une majorité, mais il ne peut pas facilement franchir les lignes rouges politiques et idéologiques que certaines de ses composantes ont tracées à l’égard de toute coopération avec les partis arabes.

À l’inverse, les deux listes arabes, fortes de leurs 19 sièges, se trouvent face à une occasion sans précédent d'influencer l'identité du prochain gouvernement, à condition de parvenir à transformer leur poids parlementaire en une position politique commune ou en des accords précis définissant les conditions de leur soutien et de leur éventuelle participation.

Cette évolution ne signifie toutefois pas nécessairement que les partis arabes intégreront le gouvernement d’Eisenkot. Un soutien extérieur, une abstention permettant d’éviter la chute du gouvernement ou un accord sur un programme politique déterminé pourraient s’avérer beaucoup plus réalisables qu’une participation ministérielle directe.

Les scénarios de recomposition du pouvoir

Face à cette impasse, plusieurs scénarios circulent sur la scène politique israélienne en vue de redessiner les alliances et de redistribuer les forces parlementaires.

Le premier scénario consiste à promouvoir la formation d’un gouvernement d’union nationale. Cette option suscite un certain intérêt dans les milieux américains proches du président Donald Trump, qui y voient une issue possible au blocage politique et, éventuellement, un moyen d’éloigner certaines forces de l’extrême droite du centre de décision.

Toutefois, si ce gouvernement d’union devait être dirigé par Netanyahu, il se heurterait au refus clairement exprimé par Eisenkot de participer à un gouvernement conduit par l’actuel Premier ministre. Ce scénario pourrait donc se transformer en une tentative de sauvetage politique de Netanyahu plutôt qu’en un véritable projet de changement de leadership.

Le deuxième scénario repose sur la possibilité d'attirer les partis ultraorthodoxes ashkénazes, notamment le courant Agoudat Israël, et de les détacher de leur alignement automatique sur le camp de Netanyahu.

Dans ce contexte, le nom d’Yitzhak Goldknopf, chef d’Agoudat Israël, a été évoqué après que des médias israéliens eurent fait état de la possibilité qu’il s’abstienne de voter contre un gouvernement dirigé par Eisenkot, si certaines conditions politiques étaient réunies.

On peut dès lors envisager une manœuvre politique plus audacieuse: la Liste arabe commune pourrait prendre l’initiative d’ouvrir un canal de négociation avec Goldknopf, voire de mettre son nom sur la table dans le cadre d’un arrangement politique portant sur sa place au sein du pouvoir ou sur celle de son courant dans le prochain gouvernement.

Cela ne signifie nullement que sa candidature au poste de Premier ministre ou de vice-Premier ministre soit devenue une initiative officiellement annoncée ou une perspective concrète et acquise. Il s’agit plutôt d’un scénario hypothétique qui révèle jusqu’où certains acteurs pourraient être prêts à aller dans la recomposition des alliances, si les intérêts politiques et parlementaires venaient à l’emporter sur les considérations traditionnelles.

Le dilemme ultraorthodoxe et les nouvelles alliances

Les partis ultraorthodoxes ne constituent pas un bloc politique parfaitement homogène dans l’ensemble de leurs calculs, même s’ils partagent des intérêts communs concernant l’exemption du service militaire, le financement public des institutions religieuses et la préservation de l’autonomie de leur système éducatif et social.

Leurs intérêts pourraient les conduire à reconsidérer leurs alliances s’ils en venaient à estimer que Netanyahu n’est plus en mesure de garantir leurs revendications ni de protéger leurs positions au sein du pouvoir.

Cependant, attirer Agoudat Israël ne signifie pas nécessairement rallier l’ensemble des composantes de Judaïsme unifié de la Torah, qui comprend également le courant Degel HaTorah, lequel peut avoir ses propres calculs et références politiques et religieuses.

Par ailleurs, Eisenkot lui-même défend une position favorable à la généralisation du service militaire et à la suppression des privilèges exceptionnels dont bénéficient les ultraorthodoxes dans ce domaine.

Tout rapprochement entre lui et les forces ultraorthodoxes ashkénazes nécessiterait donc un compromis politique et social particulièrement difficile, portant notamment sur l’avenir de la conscription obligatoire et sur le financement public des institutions religieuses.

Il convient, dès lors, de ne pas confondre l’abstention de certains députés ultraorthodoxes lors d’un vote de défiance avec un soutien au nouveau gouvernement ou une participation à celui-ci. La différence est considérable entre permettre la formation d’un gouvernement et rejoindre sa coalition.

Des députés du Likoud pourraient-ils rejoindre le nouveau camp?

Une autre voie pourrait avoir un impact encore plus important sur les calculs relatifs à la formation du gouvernement: l’éventuelle défection de députés du Likoud ou de forces appartenant au camp de Netanyahu, s’ils en venaient à considérer que l’association de leur avenir politique à celui de l’actuel Premier ministre est devenue un handicap électoral et personnel.

La question ne porte pas uniquement sur des divergences de politique. Elle concerne également l’avenir du leadership de la droite israélienne et la possibilité de reconstruire cette droite sans Netanyahu.

Cette perspective pourrait devenir plus séduisante pour certains députés s’ils constatent que le maintien de Netanyahu à la tête du Likoud conduira à de nouvelles élections anticipées ou à un affaiblissement supplémentaire de la position du parti et de sa capacité à gouverner.

Si les intérêts de certains députés rejoignent la volonté d’Eisenkot de former un nouveau gouvernement, un passage d’un camp à l’autre pourrait devenir envisageable. Une telle évolution réduirait la dépendance du nouveau gouvernement à l’égard des voix arabes ou ultraorthodoxes.

Cette hypothèse reste toutefois subordonnée à des prises de position concrètes et à des défections officiellement annoncées. Elle ne saurait être présentée comme un fait déjà accompli.

Israël face à une épreuve qui dépasse l’identité du Premier ministre

Les résultats des élections de 2026 ne révèlent pas seulement une crise passagère de coalition. Ils mettent au jour une crise plus profonde de la structure du système politique israélien et de sa définition des sources de légitimité, de représentation et de participation.

Netanyahu, qui a réussi pendant de longues années à construire des alliances solides entre la droite et les forces religieuses, se retrouve aujourd’hui face à un camp qui a perdu une part considérable de sa force parlementaire.

Eisenkot, qui s’est présenté comme une alternative politique, découvre pour sa part que faire tomber Netanyahu ne suffit pas à garantir une majorité gouvernementale. Son accession au poste de Premier ministre passe nécessairement par des compromis avec des forces dont les intérêts et les positions divergent sur des questions fondamentales.

Quant aux partis arabes, ils sont passés d’une position de représentation politique que les forces juives cherchaient à neutraliser à celle d’une force parlementaire incontournable dans les calculs de formation du gouvernement.

Cette évolution les place devant une responsabilité politique historique : se contenteront-ils de jouer le rôle d’arbitre dans les rivalités entre les partis juifs, ou transformeront-ils leur nouvelle position en une occasion d’imposer les questions de l’égalité, de la citoyenneté et des droits civils et politiques au cœur de l’agenda de l’État?

Le paradoxe historique mérite que l’on s’y arrête: ceux qui ont quitté leurs villages en 1948, par crainte d’être classés parmi les traîtres s’ils refusaient d’obéir aux ordres de l’Armée de libération, et ceux qui sont restés sur leur terre pour devenir citoyens de l’État construit sur les ruines de leur société, voient aujourd’hui leurs descendants constituer une force politique de poids dans la détermination de ceux qui gouverneront Israël.

Ainsi, la question soulevée par les élections de 2026 ne se limite pas à savoir si Gadi Eisenkot réussira à faire tomber Benyamin Netanyahu. Elle va bien au-delà et pose une interrogation plus fondamentale: Israël est-il capable de redéfinir sa démocratie de manière à reconnaître ses citoyens arabes comme des partenaires égaux dans la détermination de son avenir, ou restera-t-il prisonnier de la contradiction entre le caractère juif de l’État et les exigences de la démocratie?

Car remplacer le Premier ministre peut être rendu possible par un compromis parlementaire. Mais transformer la nature de l’État et le système de ses relations avec ses citoyens constitue un défi historique et politique autrement plus complexe que la simple réunion de 61 voix à la Knesset.

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