
Gadi Eisenkot peut-il accéder au poste de Premier ministre israélien grâce aux voix des députés arabes? Et si Donald Trump perdait la majorité au Sénat américain, le Liban serait-il davantage en sécurité?
Ces deux questions traduisent une inquiétude compréhensible. Le Libanais qui souhaite rentrer chez lui, reconstruire sa maison ou envisager sereinement l’avenir de ses enfants veut savoir si les changements politiques en Israël et aux États-Unis pourraient rapprocher la fin de la guerre. Mais pour comprendre ce qui pourrait se produire, il faut d’abord distinguer les résultats électoraux de la capacité à les traduire en décisions politiques.
En Israël, les citoyens n’élisent pas directement leur Premier ministre. Ils élisent les membres de la Knesset, le Parlement israélien, après quoi s’ouvrent les négociations pour la formation d’un gouvernement. Un parti peut arriver en tête des élections sans pour autant parvenir à gouverner, faute de partenaires capables de lui assurer la majorité nécessaire.
Les chiffres actuels illustrent cette difficulté. Le camp de Benjamin Netanyahu dispose de 53 sièges, celui d’Eisenkot de 48, et les partis arabes en détiennent 19, sur les 120 que compte la Knesset. Aucun des deux camps ne possède donc, à lui seul, les 61 sièges nécessaires pour obtenir la majorité. En revanche, le camp d’Eisenkot et les partis arabes pourraient, arithmétiquement, réunir 67 sièges.
C’est pourquoi on affirme que les Arabes détiennent la clé du prochain gouvernement. Il s’agit ici des partis arabes élus en Israël, et non des États arabes.
Mais détenir la clé ne signifie pas que la porte s’ouvrira facilement. Plusieurs partis appartenant au camp d’Eisenkot ont refusé, pendant leur campagne électorale, de former un gouvernement dépendant du soutien des partis arabes. S’ils souhaitent aujourd’hui écarter Netanyahu, ils devront revenir sur leurs engagements, attirer des partis de son camp ou rechercher un autre compromis. Par ailleurs, le seul soutien du parti Ra’am, avec ses huit sièges, ne suffirait pas à porter le camp d’Eisenkot à la majorité de 61 sièges.
En termes simples, Eisenkot pourrait accéder au pouvoir grâce à un soutien arabe, mais cela suppose un accord politique et non une simple addition de sièges. Ce soutien pourrait prendre la forme d’une participation au gouvernement ou d’un appui extérieur, selon l’entente qui serait conclue. Quant à une recommandation visant à lui confier la formation du gouvernement, elle ne constituerait qu’une première étape, sans garantir sa réussite.
Quelles conséquences pour le Liban?
La première erreur à éviter serait de croire qu’un gouvernement arrivé au pouvoir grâce aux voix de députés arabes deviendrait automatiquement un gouvernement favorable au Liban. Ces députés représentent leurs électeurs et leurs revendications. Leur soutien à un gouvernement ne leur confère pas, pour autant, le pouvoir de décider de la politique militaire ou étrangère israélienne.
Eisenkot est, par ailleurs, issu de l’appareil militaire israélien. Rien ne permet donc de supposer qu’il renoncerait à une ligne dure envers le Hezbollah ou aux exigences sécuritaires d’Israël. Sa manière de gérer le dossier libanais pourrait différer de celle de Netanyahu sans que l’ensemble des objectifs poursuivis change pour autant.
Une différence pourrait toutefois apparaître dans les moyens employés pour parvenir à ces objectifs. Un nouveau gouvernement pourrait se montrer davantage disposé à conclure un arrangement sécuritaire précis, reposant sur des mesures libanaises clairement définies auxquelles répondraient des mesures israéliennes tout aussi précises, assorties de mécanismes de surveillance et de garanties. Mais cela demeure une hypothèse à vérifier, et non la promesse d’une fin des attaques ou d’un retrait automatique.
Le scénario inverse est également envisageable. Un gouvernement accusé d’avoir été constitué grâce au soutien arabe pourrait ressentir le besoin d’afficher une fermeté sécuritaire accrue, afin de priver ses adversaires de cet argument. C’est pourquoi il ne suffit pas de se demander qui gouvernera Israël. Il faut aussi savoir ce que ce gouvernement sera prêt à accepter, quels engagements il prendra et comment leur application pourra être garantie.
Pour le citoyen libanais, les critères sont clairs. Les attaques ont-elles cessé? L’armée israélienne s’est-elle retirée? Les habitants ont-ils pu regagner leurs villages en sécurité? L’État libanais est-il devenu le seul détenteur du pouvoir de décision militaire? Ce sont ces résultats qu’il faudra observer, quel que soit le nom du Premier ministre israélien.
Aux États-Unis, la question se pose différemment.
Les élections prévues le 3 novembre 2026 détermineront qui contrôlera le Congrès, composé de la Chambre des représentants et du Sénat. Une perte de la majorité républicaine au Sénat ne signifierait pas que Trump perdrait la présidence. Il resterait président et conserverait de larges prérogatives exécutives, mais sa capacité à faire adopter certaines décisions et à obtenir la confirmation de ses nominations se heurterait à des contraintes plus importantes.
Selon les informations relayant de récents sondages réalisés par le New York Times en collaboration avec Siena University, plusieurs candidats démocrates devancent leurs adversaires dans des États décisifs. Ces résultats renforcent l’hypothèse d’une perte de la majorité républicaine au Sénat, sans toutefois rendre l’issue certaine, certains écarts restant compris dans la marge d’erreur. On peut donc évoquer un recul des perspectives du camp Trump, mais non considérer sa défaite comme acquise avant le scrutin et le dépouillement.
Pour rapprocher cette situation de l’expérience du lecteur libanais, on pourrait dire que le chef du pouvoir exécutif reste en place tandis qu’une majorité parlementaire lui est hostile, même si les systèmes américain et libanais sont évidemment différents.
Le Sénat joue notamment un rôle important dans la confirmation des nominations des hauts responsables de l’administration, des ambassadeurs et des juges, ainsi que dans le contrôle de l’exécutif. Si les démocrates en prenaient le contrôle, ils pourraient renforcer la surveillance des responsables de l’administration Trump et bloquer certaines de ses nominations. Ils ne deviendraient pas pour autant ceux qui conduisent les négociations internationales ou dirigent la diplomatie américaine.
Affirmer que la perte du Sénat mettrait fin à la politique régionale de Trump serait donc une exagération, tout comme prétendre qu’elle n’aurait absolument aucune incidence sur celle-ci.
Pour le Liban, cette nouvelle majorité pourrait permettre un débat plus large sur les aides et sur la politique américaine dans la région, tout en renforçant l’examen des décisions de l’administration. Mais rien ne permet de supposer que les démocrates adopteraient automatiquement les revendications libanaises, ni que le soutien américain à Israël cesserait dès le changement de majorité.
La réaction de Trump lui-même ne peut pas davantage être anticipée avec certitude. Une défaite sur le plan intérieur pourrait l’inciter à rechercher un succès diplomatique à l’étranger, comme elle pourrait le pousser à durcir sa position pour afficher sa force. Les deux trajectoires sont possibles. Il faut donc observer les décisions concrètes plutôt que s’en tenir aux prévisions.
Si Eisenkot arrivait au pouvoir et que les républicains perdaient leur majorité au Sénat, les conditions de la négociation pourraient évoluer et une nouvelle occasion d’apaisement pourrait se présenter. Mais une occasion ne se transforme pas spontanément en accord, et tout accord exige des garanties ainsi qu’une volonté de le mettre en œuvre.
C’est ici qu’intervient la responsabilité du Liban. Si l’État dispose d’une vision commune, formule des revendications claires et possède la capacité d’honorer ses engagements, il pourra négocier la cessation des attaques, le retrait israélien, le retour des habitants et des garanties de sécurité. En revanche, si le pouvoir de décider de la guerre reste fragmenté et que la position libanaise demeure contradictoire, les gouvernements pourront changer partout dans le monde tandis que notre crise restera entière.
Les Libanais ont parfaitement le droit de s’intéresser aux résultats des élections israéliennes et américaines, puisqu’ils affectent directement leur existence. Mais ils ont également le droit de demander à leur propre gouvernement ce qu’il compte faire et dans quelle mesure il est prêt à faire face aux différents scénarios.
Eisenkot pourrait accéder au pouvoir, comme Netanyahu pourrait s’y maintenir. Trump pourrait perdre la majorité au Sénat ou la conserver. Dans tous les cas, le Liban a besoin d’un État capable de transformer tout changement extérieur en un acquis tangible pour ses citoyens : une maison où revenir, une terre à cultiver, des frontières sûres et un pouvoir de décider de la guerre et de la paix qui demeure entre les mains des institutions de l’État.























