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Analyse

Ali el-Taher: pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé de remettre la colline à l’armée?

La bataille d’Ali el-Taher n’a pas été une simple confrontation militaire autour d’une colline stratégique du sud du Liban. Malgré sa superficie limitée, le site est devenu un point de convergence entre calculs militaires, politiques et régionaux, révélant l’un des aspects essentiels du conflit qui perdure au Liban: qui contrôle le territoire, qui détient les armes et qui décide de la guerre et de la paix? Le plus intéressant n’est pas seulement l’entrée d’Israël sur le site, mais l’insistance du Hezbollah à refuser de le remettre à l’armée libanaise, alors même que celle-ci est la seule institution légitime censée assumer la responsabilité du territoire libanais, en particulier dans les zones frontalières directement liées à la sécurité et à la souveraineté du pays. Pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé? Parce que la remise d’Ali el-Taher à l’armée n’aurait pas été comprise comme une simple mesure de terrain. Elle aurait revêtu une signification politique dépassant largement la colline elle-même. Une telle démarche aurait constitué une reconnaissance de fait de l’autorité de l’État libanais sur les décisions sécuritaires et militaires dans le Sud, et du fait qu’aucune autre force armée ne peut agir comme si elle exerçait l’autorité effective sur le terrain. Le site est ainsi devenu un test de l’autorité de l’État, et non plus seulement une position militaire avancée. Qui a tué les combattants? C’est l’épisode le plus obscur du récit de la bataille. La version israélienne fait état de combattants tués et d’autres ayant pris la fuite, tandis que les informations indépendantes sur le nombre de personnes présentes sur le site, la nature de leur mission et leur sort demeurent incomplètes. Les divergences entre les récits ouvrent également la voie à de nombreuses questions auxquelles les seuls communiqués militaires ne permettent pas de répondre. Et il ne s’agit pas d’un simple détail opérationnel: La plupart des combattants ont-ils été tués à l’intérieur du site? Ont-ils réussi à se retirer par des tunnels et des passages? Ou avaient-ils été évacués avant le début de l’opération israélienne? Chacune de ces hypothèses possède une signification différente. Si les combattants sont restés sur place jusqu’au dernier moment, cela signifierait que le site a été le théâtre d’un affrontement direct qui s’est achevé par une nette supériorité israélienne. S’ils ont, en revanche, été évacués à l’avance, la question porterait alors sur l’autorité qui a pris cette décision, les raisons qui l’ont motivée et la possibilité que cette évacuation ait fait partie d’un arrangement plus large, ou qu’elle n’ait été qu’une mesure militaire préventive. Et s’il devait être établi qu’un nombre important d’entre eux avaient quitté les lieux avant l’entrée des forces israéliennes, la question principale serait alors : comment sont-ils sortis, qui a assuré leur évacuation et celle-ci s’est-elle déroulée avec la connaissance d’acteurs locaux ou internationaux? À ce stade, il n’existe pas suffisamment d’éléments publics permettant de trancher entre ces différents scénarios. Mais l’absence d’informations ne retire rien à l’importance de ces questions. Elle accroît au contraire les interrogations sur la nature de ce qui s’est produit dans les heures précédant la prise de contrôle du site. Qu’en est-il de la visite de l’ambassadeur américain en Israël? Le calendrier mérite qu’on s’y attarde. L’escalade autour d’Ali el-Taher a coïncidé avec un mouvement diplomatique américain en direction d’Israël, tandis que des informations faisaient état de discussions sur le site et sur la possibilité qu’il soit finalement remis à l’armée libanaise. Cela ne signifie pas nécessairement que la décision ait été prise en dehors du Liban, ni qu’un accord complet ait été conclu entre Washington, Tel-Aviv et Beyrouth. Mais cela indique que le site n’est plus considéré comme une simple question militaire locale. Il est impossible d’affirmer que la visite de l’ambassadeur américain faisait partie d’un accord secret concernant Ali el-Taher: rien ne permet de l’établir. Il est tout aussi impossible d’affirmer que tout ce qui s’est produit résultait d’un arrangement préalable entre les parties concernées. Il est cependant clair que Washington envisage l’avenir du site dans le cadre d’un dossier plus large touchant au cessez-le-feu, à la stabilisation de la frontière, à l’absence de toute présence militaire échappant à l’autorité de l’État libanais et à la nécessité d’empêcher les zones frontalières de devenir des plateformes permanentes de confrontation. Ali el-Taher s’inscrit dès lors dans des négociations dont la portée dépasse largement sa géographie. Le site est peut-être petit sur la carte, mais il est lié à de grandes questions concernant les arrangements dans le Sud, le rôle de l’armée libanaise, l’avenir des armes illégales et les limites de l’influence israélienne dans la région. Le paradoxe qui a embarrassé le Hezbollah Le grand paradoxe politique est que le Hezbollah a refusé de remettre la colline à l’armée libanaise, sans parvenir pour autant à la conserver. Si l’opération israélienne devait s’achever par un retrait des forces israéliennes et la remise du site à l’armée libanaise, le scénario serait très différent de l’image que le Hezbollah voulait imposer ou cherchait à consacrer: le Hezbollah a refusé de remettre le site à l’État, Israël l’en a délogé, puis l’État est revenu en assumer la responsabilité. Autrement dit, le Hezbollah a refusé de consacrer volontairement l’autorité de l’armée, mais pourrait se retrouver face à une réalité qui la consacre d’une autre manière. C’est ce qui rend la situation politiquement embarrassante, car le résultat final pourrait apparaître comme ayant réalisé, indirectement, ce que le Hezbollah avait refusé de faire directement. Dès lors, une question s’impose: pourquoi la remise du site à l’armée n’a-t-elle pas été considérée comme l’option la moins coûteuse pour le Liban? Cette démarche aurait pu être présentée comme un renforcement du rôle de l’État, une protection du Sud et un moyen d’empêcher Israël d’utiliser la présence du Hezbollah comme prétexte pour demeurer sur place ou poursuivre son avancée. Le refus de remettre le site à l’armée l’a au contraire maintenu dans la zone de confrontation et a permis à Israël de présenter son opération comme une réponse à une présence militaire échappant à l’autorité de l’État. Ali el-Taher résume le problème libanais La question ne se limite pas à cette colline. Le Liban ne peut recouvrer sa souveraineté tant que deux autorités militaires coexistent: celle de l’armée et celle d’armes échappant à l’État. Il ne peut pas davantage demander à la communauté internationale de respecter ses frontières tant que la décision militaire, à l’intérieur de celles-ci, demeure partagée entre les institutions de l’État et une organisation armée disposant de capacités indépendantes. Dans le même temps, le Liban ne peut réclamer le retrait d’Israël de son territoire alors que la décision sécuritaire concernant ce territoire reste elle-même l’objet d’un conflit interne. Tant que des armes subsisteront en dehors de l’État, l’argument israélien demeurera, et le Sud restera exposé à de nouveaux cycles d’escalade. La souveraineté ne se partage pas. Soit l’armée libanaise constitue l’unique référence, soit le Liban demeure un terrain ouvert aux conflits régionaux où s’entremêlent les calculs iraniens, israéliens et américains, tandis que l’État et la société paient le prix de l’affrontement. C’est pourquoi, après Ali el-Taher, la véritable question n’est pas de savoir qui a gagné la colline, mais qui l’administrera une fois la bataille terminée? Si la réponse est l’armée libanaise, Ali el-Taher pourrait marquer le début d’un passage du Sud de la logique de la «résistance» à celle de la responsabilité de l’État. Cela pourrait constituer une première étape vers une redéfinition de la sécurité nationale, dans laquelle la défense des frontières deviendrait la mission des institutions de l’État, et non celle d’une partie agissant de manière autonome. Si Israël demeure sur place, en revanche, le Liban aura une nouvelle fois perdu une partie de sa souveraineté, quelle que soit la version que chaque camp avancera pour justifier ce qui s’est passé. Dans les deux cas, une vérité essentielle demeure: ni le Hezbollah ne peut se substituer à l’État, ni Israël ne peut être le garant de sa souveraineté. La souveraineté libanaise ne peut être restaurée que par l’État libanais, protégée que par son armée et consacrée que par une décision politique claire mettant fin à la dualité des armes et des autorités.

Peine capitale et ambiguïté géopolitique de la mort
Par
Yakzan Takki
Publié
sept. 2, 2026 - 11:34

Le Liban franchit une étape importante vers la protection du droit individuel à la vie en abolissant la peine de mort, à un moment où la région vit au rythme des nouvelles de guerre, de mort et de destruction, dans une réalité qui ressemble parfois à une exécution collective de l’être humain. L’abolition de la peine de mort n’est pas une simple modification juridique ni une mesure législative. C’est un acte en faveur des droits humains, qui place le droit à la vie au-dessus du droit de l’État à punir et prend parti pour l’individu face au pouvoir de donner la mort. De ce point de vue, l’engagement du Liban dans cette voie revêt une portée qui dépasse le texte de loi lui-même, en renforçant la protection de la personne. Abolir la peine de mort revient ainsi à reconnaître que l’État ne devrait pas tuer au nom de la loi, alors même que les guerres, les conflits et les effondrements politiques et sociaux font de la mort une pratique quotidienne, à l’intérieur comme à l’extérieur du droit. C’est là que prend toute sa valeur la démarche libanaise, après un moratoire de facto sur les exécutions en vigueur depuis 2004, dans une région où les droits humains sont rarement respectés. Le ministre libanais de la Justice, Adel Nassar, a qualifié l’abolition de la peine capitale de «message essentiel en faveur des droits fondamentaux». Parmi les États membres de la Ligue arabe, Djibouti a supprimé la peine de mort de son Code pénal en 1995, mais le pays se trouve dans la Corne de l’Afrique. Au Moyen-Orient, Israël a aboli la peine capitale pour les crimes de droit commun en 1954, tout en la maintenant pour un certain nombre d’infractions exceptionnelles, notamment la trahison en temps de guerre, le génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes contre le peuple juif. En mars dernier, la Knesset israélienne a adopté une loi imposant la peine de mort pour certains meurtres qualifiés de terroristes commis par des habitants de Cisjordanie, à l’exclusion des citoyens israéliens et des résidents d’Israël, avec la possibilité, dans certaines circonstances particulières définies par la justice militaire, de substituer la réclusion à perpétuité à cette peine. Portée par l’extrême droite, cette orientation a retrouvé un nouvel élan politique après la guerre consécutive au 7 octobre 2023. Dans les faits, son application vise essentiellement les Palestiniens relevant des tribunaux militaires. Des organisations israéliennes et internationales de défense des droits humains ont critiqué cette orientation, estimant qu’elle consacre un système judiciaire à deux vitesses. Il ne s’agit pas seulement d’une philosophie fondée sur la défense des droits humains, mais de l’affirmation que la vie humaine ne perd sa valeur ni du fait d’un crime, ni en raison d’une appartenance, ni selon la position politique, confessionnelle, géographique ou ethnique d’un individu. Dans une région où l’être humain est souvent réduit à un chiffre dans des bilans de victimes qui se comptent par milliers, défendre le droit individuel à la vie devient un acte politique par excellence. Le paradoxe tient cependant à ce que l’abolition de la peine de mort intervient dans un environnement régional où la mort est infligée à grande échelle. Le passage de l’exécution individuelle, décidée par l’État en vertu d’un jugement, à l’exécution collective produite par les guerres et la violence constitue l’une des contradictions les plus révélatrices de la crise d’un Moyen-Orient violent. L’abolition de la peine capitale ne devrait donc pas être considérée comme la fin du débat, mais comme le point de départ d’une question plus vaste: comment faire du droit à la vie, principe juridique protégeant l’individu face à l’État, une valeur politique et morale capable de protéger l’être humain face à la guerre, à la violence, à l’autoritarisme et à l’effondrement de l’État? C’est toute l’ambiguïté géopolitique de la mort. En Syrie, des condamnations à mort par contumace ont été prononcées contre l’ancien président Bachar el-Assad pour meurtre avec préméditation, torture, détention arbitraire et crimes contre l’humanité, parmi d’autres accusations liées à la guerre qu’il a menée contre son peuple durant près de quatorze ans. Avec lui, des piliers de son régime impliqués dans les massacres, les déplacements forcés et la torture de détenus ont également été condamnés, dans le contexte d’une transition politique profondément ambiguë où la notion de justice se mêle aux impératifs de vengeance politique et de règlement de comptes. En Israël, la mort prend une autre forme. La violence s’exerce dans des contextes qualifiés de terroristes, tandis que la mise à mort de l’être humain palestinien devient un instrument du conflit existentiel et sécuritaire. Tout cela rend la question plus complexe encore, car la mort et l’exécution prennent des formes différentes dès lors que la mort elle-même devient un instrument politique. Mais, au bout du compte, l’être humain reste le maillon le plus faible. Alors que le Liban avance vers l’abolition de la peine capitale, des meurtres, des exécutions et des attentats continuent d’être perpétrés autour de lui et sur son propre territoire, hors de la logique de la souveraineté de l’État et de la loi, ou sous des intitulés politiques et sécuritaires divers. Or le principe de civilisation suppose que personne ne puisse s’arroger ce droit de manière absolue. Mais que signifie la justice en temps de guerre et de troubles? Et quelle forme de reddition de comptes peut réellement être mise en œuvre alors que les crimes, les arrangements politiques et les compromis financiers se poursuivent? L’abolition de la peine ouvre néanmoins de nouvelles perspectives pour la justice. Le Liban peut désormais renouveler sa demande d’extradition d’Igor Grechushkin, ressortissant russo-chypriote qui exploitait le navire Rhosus , lequel avait transporté le nitrate d’ammonium lié à l’explosion du port de Beyrouth en août 2020. Un tribunal bulgare avait refusé son extradition, estimant insuffisantes les garanties libanaises qu’il ne serait pas exposé à la peine de mort. Avec l’abolition de celle-ci, l’un des principaux obstacles juridiques à une nouvelle demande d’extradition disparaît. Dans l’espoir de devenir un exemple régional, le Liban examine également la possibilité de refuser l’extradition vers la Syrie d’anciens responsables du régime appelés à y être jugés devant des tribunaux qui continuent de prononcer des condamnations à mort, s’il parvient toutefois à le faire compte tenu de l’ampleur des ingérences extérieures. Dès lors, l’abolition de la peine capitale cesse d’être une simple question pénale. Elle devient une position cohérente face à une culture politique qui fait de la mort un moyen de reproduire le pouvoir ou d’éliminer les adversaires. La différence entre l’exécution et la violence politique ne réside pas toujours dans leur résultat, mais dans l’autorité qui s’accorde à elle-même la légitimité de tuer. La peine de mort disparaît de la loi, tout en survivant dans une géopolitique où elle se pratique sous d’autres formes. Son abolition constitue, en principe, un acte démocratique et juridique, et relève aussi de la miséricorde dans la plupart des religions révélées. Mais cela ne suffit plus, à lui seul, pour parler d’un acte démocratique. La démocratie ne se mesure pas seulement à ce que fait l’État dans l’enceinte du Parlement ou dans le tribunal qui remplace la peine capitale par la réclusion à perpétuité, mais aussi à sa capacité de protéger la vie au-dehors. La démocratie ne consiste pas seulement à empêcher l’État d’exécuter un individu en vertu d’une décision judiciaire. Elle suppose également de créer les conditions politiques, sociales et économiques permettant à la vie humaine d’être réellement préservée de la guerre, de la pauvreté, de la famine, des explosions, de l’effondrement et de l’exode. Le défi ne se limite donc plus à abolir la peine capitale, mais consiste à supprimer les conditions mêmes qui rendent la mort ordinaire, répétitive et acceptable, comme si elle constituait une composante naturelle de la vie politique. Dans les conflits de la Corne de l’Afrique, dans les guerres du Moyen-Orient et d’Ukraine, comme dans les exécutions massives ou croissantes en Iran, l’écart se creuse entre le droit juridique à la vie et la réalité vécue par les êtres humains. C’est ici que se révèle la crise de l’État lui-même. Quelle valeur peut avoir la reconnaissance du droit de l’être humain à la vie si la politique est incapable de le protéger contre toutes les formes de mort politique, militaire, sociale et économique? Dans cette géographie, la mort n’est plus une exception. Elle est présente dans la guerre, le terrorisme, la famine, la pauvreté, le déplacement et l’effondrement économique de sociétés ouvertes à toutes les formes de violation. Défendre la vie signifie alors davantage que défendre un droit juridique. Cela revient à défendre la possibilité même, pour un être humain, de mener une vie ordinaire, sans guerre, sans peur, sans faim et sans attendre constamment la mort lorsqu’il quitte son pays pour lui échapper, avant de se retrouver face à la mer, aux frontières, aux centres de détention, aux prisons ou aux barbelés qui l’accompagnent d’une capitale à l’autre. La migration elle-même devient ainsi partie intégrante de la question démocratique. Celui qui quitte son pays à la recherche de la vie devrait entrer dans un espace plus sûr. Il peut pourtant se retrouver pris dans un système de frontières fermées, de détention, d’expulsion et d’exploitation. Son droit à la vie reste alors suspendu entre deux États: celui qui l’a poussé à partir et celui qui refuse de l’accueillir. La mort n’est plus une exception. Elle est guerre, exécution, terrorisme, famine, pauvreté, effondrement, incendies et inondations. Même ceux qui fuient la mort ne quittent pas nécessairement sa géographie. Ils peuvent passer de la guerre à la mer, de la mer à une frontière, d’une frontière à un centre de détention, puis d’un centre de détention à une autre prison, comme dans les cas de détenus islamistes radicaux transférés par avion depuis l’Allemagne vers des prisons syriennes où ils ont été torturés. C’est comme si les prisons elles-mêmes n’étaient plus toujours des lieux fixes. Elles sont devenues des trajectoires mouvantes où la géographie change sans que change la condition humaine. C’est pourquoi la question ne se réduit plus à l’abolition de la peine de mort. Elle consiste à restaurer la possibilité même d’une vie normale: permettre à l’être humain de vivre, de circuler, de franchir les frontières, de penser autrement, de protester et de se révolter sans que chacun de ces gestes puisse se transformer en chemin vers la mort.

Japon-Liban: entre le paradoxe du relèvement après la défaite et le piège de l’effondrement permanent

J’ai été profondément touchée en regardant la série Antarctica sur Netflix, et je me suis demandé si nous pouvions, au Liban, accomplir quelque chose de semblable à ce qui s’est produit au Japon en 1950, ou si notre situation était tout simplement désespérée. La série s’articule autour du modèle qu’a constitué l’expédition japonaise en Antarctique dans les années 1950, montrant comment un projet scientifique et technique peut devenir un levier pour reconstruire le sentiment national dans un contexte d’après-occupation et de défaite. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le Japon ne s’est pas contenté de reconstruire ses infrastructures matérielles. Il s’est également attaché à reconstruire son récit collectif et son image dans le monde, en transférant le fondement de sa légitimité du registre militaire vers le registre scientifique et civil. Cette expédition a joué un rôle symbolique dans cette transformation: elle fut présentée comme la preuve de la capacité de la nation japonaise à se relever et à réintégrer la communauté internationale par des moyens pacifiques. Ce qui frappe dans cette expérience, c’est que le lancement de l’expédition ne relevait pas simplement d’une décision administrative ou scientifique. Il constituait un acte éminemment politique et symbolique, inscrit dans un discours public qui associait le progrès scientifique à la restauration de la dignité nationale. Les institutions éducatives et les médias ont joué un rôle central dans ce processus à travers des campagnes de mobilisation émotionnelle et pédagogique qui simplifiaient le projet et le présentaient comme une aventure humaine collective, susceptible de rallier les différentes catégories de la société afin de réunir les financements nécessaires à l’expédition, alors que les moyens de l’État étaient limités. C’est précisément ici qu’apparaît le rôle remarquable joué par la mobilisation des enfants. Certains éléments de l’univers polaire, comme les manchots et les chiens de traîneau, les huskies, furent transformés en vecteurs émotionnels et pédagogiques qui permettaient d’inscrire le projet dans un imaginaire familier et de créer un lien affectif entre les individus et l’expédition. Cet usage symbolique des animaux n’avait rien d’anecdotique. Il constituait au contraire un moyen particulièrement efficace de transformer un projet complexe en une histoire compréhensible et susceptible de susciter l’identification, notamment auprès des jeunes générations. En ce sens, les dons populaires ne constituaient pas seulement une ressource financière. Ils devenaient aussi un moyen de faire naître un sentiment d’appartenance, le geste même de donner contribuant à ancrer chez chacun le sentiment de participer à un accomplissement national commun. Cela nous renvoie à ce que Benedict Anderson appelle les «communautés imaginées», dans lesquelles la nation se construit à travers des récits partagés qui donnent aux individus le sentiment d’appartenir à une entité dépassant leurs expériences particulières. Cette expérience s’inscrit également dans ce qu’Eric Hobsbawm a décrit comme «l’invention de la tradition», à travers la construction de rites et de pratiques contribuant à légitimer une nouvelle forme de patriotisme. Selon Axel Honneth, l’État-nation ne se construit pas uniquement à travers des lois et des constitutions arides, qui, au Liban, perdent leur fonction et leur efficacité sous l’effet de la corruption. Il se construit également à partir de ce qu’il appelle une «vie éthique commune». Celle-ci ne peut prendre corps que lorsque les citoyens partagent des «pratiques, des traditions vivantes et des projets communs» qui nourrissent en eux un sentiment de solidarité et de reconnaissance mutuelle, leur faisant comprendre que leur liberté individuelle est liée à celle des autres et à la réussite de la collectivité tout entière. C’est précisément ce qui manque aujourd’hui au Liban, en l’absence de tout projet commun capable de reformuler l’identité nationale au-delà des enfermements confessionnels et de la corruption. Le succès de l’expérience japonaise ne fut cependant pas le seul produit d’un discours. Il reposait sur des conditions structurelles bien précises. La première était l’existence d’un État solide et structuré, capable, malgré la défaite, de planifier, d’agir et de maîtriser ses ressources. La deuxième était la présence d’élites politiques et administratives conscientes de la nécessité de passer d’un nationalisme militaire à une légitimité civile et scientifique, et déterminées à ancrer cette transformation à travers des projets concrets. La troisième condition, et sans doute la plus importante, était le degré de confiance de la population dans les institutions, suffisamment élevé pour que les citoyens puissent croire que leurs contributions, matérielles ou symboliques, seraient effectivement utilisées au service de l’intérêt général. En l’absence de cette confiance, toute tentative de mobilisation populaire perd son sens et se réduit à un simple exercice de façade. Lorsque j’ai songé à lancer au Liban une campagne comparable de collecte de dons afin d’aider les habitants du Sud, de contribuer à la reconstruction et d’empêcher le tandem chiite d’instrumentaliser cette occasion, une réalité radicalement différente de celle du Japon s’est imposée à moi. La situation libanaise actuelle apparaît en effet comme le contraire, sur le plan structurel, de l’expérience japonaise. Au lieu de constituer un cadre fédérateur, l’État se transforme en une arène où s’affrontent les forces confessionnelles et les réseaux clientélistes, ce qui compromet toute capacité à lancer un projet national commun. L’effondrement de la confiance entre le citoyen et les institutions condamne également d’avance toute possibilité de mobilisation financière populaire, les ressources publiques étant perçues comme exposées au pillage ou à leur utilisation au profit d’intérêts particuliers. À cela s’ajoute la coexistence de récits contradictoires sur le sens même de l’entité libanaise, entre la logique de la «résistance» et celle de la «souveraineté», ainsi qu’entre des allégeances régionales et internationales divergentes. Une telle situation empêche l’émergence d’un «récit commun» susceptible de servir de fondement à une mobilisation collective. Dans ce contexte, les mécanismes de reconstruction et d’aide deviennent des instruments permettant de reproduire les allégeances politiques. C’est ce que montre la domination exercée sur la distribution des ressources par des institutions à caractère clientéliste, qui renforcent la dépendance au lieu de contribuer à construire une citoyenneté égalitaire. Cette comparaison ne vise donc pas à reproduire le modèle japonais. Elle permet plutôt de mettre en lumière ce qui manque dans le cas libanais: un cadre symbolique et institutionnel capable de transformer l’acte économique en acte d’appartenance. Le problème ne tient pas seulement à la rareté des ressources. Il réside aussi dans l’incapacité à produire un sens collectif suffisamment fort pour donner aux individus le désir de contribuer volontairement à un projet dépassant leurs divisions. Dès lors, toute initiative visant à financer la reconstruction au Liban restera d’une portée limitée si elle ne s’accompagne pas d’une reconstruction de la confiance, de l’élaboration d’un récit national commun et de la mise en place de mécanismes transparents permettant de dissocier l’allocation des ressources des logiques clientélistes. En bref: libérer l’État de ceux qui l’occupent. Sans cela, l’écart entre les deux expériences restera l’expression d’une différence profonde dans la structure de l’État, la nature des élites et les conditions mêmes dans lesquelles se construit un sens national commun.

Iran: le jeu dangereux de l’escalade régionale face aux sanctions US
Par
Tilda Abou Rizk
Publié
août 27, 2026 - 22:56

L’exacerbation des tensions au Liban, à Gaza, en mer Rouge et dans le détroit d’Ormuz fait craindre un scénario auquel l’Iran et ses alliés ont déjà eu recours: celui de provocations militaires qui iraient crescendo pour contrer le D-Day économique américain. L’armée israélienne affirme d’ailleurs se préparer à un possible «embrasement sur plusieurs fronts», à la veille d’une série de fêtes juives qui commencent le 11 septembre. Si l’Iran se garde bien de provoquer Israël, pour éviter une riposte qui lui coûterait très cher, il n’hésiterait pas, par contre, à inciter ses alliés à jouer aux fauteurs de troubles, au cas où l’étau économique américain se resserrerait davantage sur lui. Ce qui n’est pas, semble-t-il, encore le cas, le Pakistan ayant fait savoir, jeudi, par le biais du porte-parole de son ministère des Affaires étrangères, Tahir Andrabi, qu’Islamabad «n’est pas tenu de se conformer à des sanctions unilatérales américaines contre l’Iran, à moins que celles-ci ne soient imposées par les Nations unies». Concrètement, cela signifie que le Pakistan entend poursuivre ses échanges commerciaux avec Téhéran, malgré la menace du président américain Donald Trump de sanctionner les pays qui maintiennent des échanges de tous genres avec la République islamique. Selon le porte-parole pakistanais, Islamabad estime que les sanctions américaines «ne sont pas conformes au droit international et que les différends (américano-iraniens) doivent être réglés par le dialogue». Le porte-parole omet de relever à cet égard que ce prétendu «dialogue» dure depuis plus de vingt ans, plus précisément depuis 2006, date à laquelle le Conseil de Sécurité de l’Onu a sommé la République islamique d’arrêter l’enrichissement de l’uranium. Durant trois années de suite, depuis 2006, le Conseil de Sécurité a adopté des sanctions, de plus en plus sévères, contre l’Iran en raison de son refus de se conformer aux injonctions onusiennes… Il reste que l’attitude d’Islamabad constitue la première position officielle d’un État au D-Day économique annoncé lundi par le président Trump contre l’Iran. Tension croissante Sur le terrain, la tension est montée d’un cran sur presque tous les fronts. À Gaza, l’affaire des cerfs-volants, des ballons et des drones, lancés contre le territoire israélien, a bien failli dégénérer. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et son ministre de la Défense, Israël Katz, ont tous deux averti le Hamas d’une intensification des frappes si ces lancers se poursuivaient. En mer Rouge, deux sites stratégiques donnant accès au détroit tout aussi stratégique de Bab el Mandeb, le port de Mokha et la localité d’al-Khawkha, sur la côte ouest yéménite, ont été la cible de violentes frappes houthies et restent le théâtre de violents combats entre le groupe pro-iranien et l’armée régulière yéménite. Dans le détroit d’Ormuz, les navires qui s’aventurent dans les couloirs sécurisés par les États-Unis restent la cible d’attaques. Au Liban, une femme a été tuée et six autres personnes, dont une fillette, ont été blessées dans des raids israéliens qui ont visé la localité d’Arabsalim, dans le caza de Nabatiyé, quelques heures après une attaque au drones piégés du Hezbollah contre les forces israéliennes stationnées dans le secteur de la colline stratégique d’Ali Taher, dans le même caza. Les tirs et les raids se sont intensifiés en ce jeudi, contre de nombreux villages libanais au Liban-Sud. L’escalade est d’autant plus préoccupante que les opérations militaires israéliennes ne se limitent pas à la zone dite de sécurité. Le chef d’état-major israélien, Eyal Zamir, a d’ailleurs annoncé un relèvement du niveau d’alerte parmi ses troupes et évoqué des plans opérationnels «sur tous les fronts, de l’Iran au Liban et jusqu’à Gaza», face à un risque d’«embrasement multi-fronts». Des tentatives de médiation, mais… Cette situation constitue un indicateur de l’échec, jusque-là, des tentatives de médiation qui ont repris entre Téhéran et les États-Unis. Après le chef d’état-major pakistanais, le maréchal Syed Asim Munir, et le ministre omanais des Affaires étrangères, Sayyid Badr Al-Busaidi, reçus successivement lundi et mardi à Téhéran, c’est au tour de Doha de tenter de relancer la diplomatie. Le Premier ministre qatari, Mohammad ben Abdel Rahman al-Thani, s’est rendu jeudi en Iran où il a eu deux entretiens avec le président Massoud Pezeshkian, et le chef du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf. Assiste-t-on encore une fois à une course contre la montre entre la diplomatie et l’option militaire? Il faut dire que celle-ci reste du dernier ressort pour Washington, à en croire les responsables américains, mais pour l’Iran, où la pression commence à se faire sentir très fort à l’intérieur du pays, le calcul est plutôt délicat: subir les sanctions ou augmenter la pression sur le terrain. C’est ici que le Liban est particulièrement concerné et où le rôle du Hezbollah devient sensible, alors que l’État continue d’ajourner sine die l’affaire du désarmement de la milice pro-iranienne. Le président Aoun a abordé indirectement, jeudi, le bras-de-fer (verbal) avec ce groupe, en faisant état d’un «conflit interne» entre «ceux qui cherchent à renforcer les institutions de l’État et ceux qui profitent de leur faiblesse», sans évoquer une possible feuille de route pour régler justement ce conflit. Beyrouth continue de miser sur les pourparlers directs avec Israël qui doivent reprendre en septembre, à Rome, selon le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, sans toutefois préciser de date. Pour comprendre le cœur du problème au Liban, il faut suivre les déclarations de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa, qui a de nouveau insisté jeudi sur la priorité d’un désarmement du parti pro-iranien, tout en relevant la dimension régionale de ce problème. «Le Hezbollah, a relevé l’ambassadeur US, doit remettre ses armes et l’État doit être la seule autorité. Quant aux garanties, elles impliquent que la souveraineté soit exclusivement entre les mains de l’État et que la défense relève également de celui-ci. Du moment qu’il détient l’autorité, contrôle les institutions et entretient des relations avec les autres États, il pourra toujours faire appel à eux afin qu’ils lui apportent l’aide» dont il aurait besoin, a déclaré le diplomate US après un entretien avec le cheikh Akl druze, Sami Aboul-Mona. Mais pour que cela soit possible, il faut que le Hezb se détache de l’Iran, ce qui n’est pas évident, a reconnu le diplomate. «Jusqu’à présent, le Hezbollah ne veut parler ni avec l’État, ni avec nous, ni avec Israël, parce qu’il ne fait que recevoir des ordres de l’Iran», a-t-il souligné.

Le monde entre Superman et Spider-Man
Par
Yakzan Takki
Publié
août 22, 2026 - 19:36

On sait de Superman qu’il est l’homme d’acier, vêtu d’un costume moulant et d’une cape rouge et bleue, qu’il prend les choses au sérieux et qu’il porte sur ses épaules, tel un policier, la responsabilité de sauver le monde. C’est cet homme qu’incarne David Corenswet dans sa version hollywoodienne moderne: il arrête les méchants, intervient pour sauver des vies prises dans les guerres, les incendies ou les noyades. De ce film américain se dégage aussi une autre figure de Superman: celle d’un personnage qui intervient sans cesse dans les affaires du monde, sans s’arrêter ni réfléchir aux conséquences de son ingérence dans les conflits des autres États. Cette approche géopolitique peut sembler peu compatible avec les valeurs des super-héros. Pourtant, c’est ce que suggère le président américain Donald Trump dans ses mouvements spectaculaires visant à remodeler le monde, dans une évocation métaphorique de la figure du méchant, qu’évoque le réalisateur du film dans le “MAGA” sans la nommer, à travers le personnage de l’homme d’affaires ou d’autres figures comme Lex Luthor. C’est-à-dire une nouvelle version de l’Amérique dans un monde mauvais et un capitalisme rapace, une image d’hommes d’affaires arrogants, à l’image de Gordon Gekko dans le film Wall Street . Le personnage de Superman a été créé il y a 87 ans pour combattre les employeurs indépendants et les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, puis, dans les années 1950, pour se tenir aux côtés des Américains durant la guerre froide. Chacune de ses versions reflétait les menaces et les préoccupations qui dominaient alors la société américaine. Aujourd’hui, Superman bondit au secours de tout ce que Trump exècre, lui-même immigré issu d’un milieu pauvre, tout en considérant que ceux qui s’opposent à cette image sont racistes lorsqu’ils parlent des migrants et de “leur volonté de détruire l’Amérique”. Chaque Superman a été un symbole de changement, dans un monde qui a besoin de quelqu’un pour le sauver dans ses formes les plus conflictuelles, lesquelles reflètent l’ère du capitalisme d’État dans son environnement gigantesque. Une version plus américaine encore rappelle au monde ce qu’il peut devenir dans ses pires états, à travers l’un des héros les plus emblématiques de l’Amérique, et reflète les tentations et les contradictions d’une époque engagée dans une recherche américaine excessive du sens de la grande puissance. En réalité, Trump se présente lui-même comme une version qui se construit en intertextualité avec le texte original, mais il fait surgir des formes d’action politique éloignées du moule classique, ramenant sur la scène internationale le modèle d’une époque dominée par le capitalisme d’État, l’exploitation des ressources mondiales et la politique de puissance dans les conflits géopolitiques. Ce sont là des reflets contemporains d’une scène politique représentée par ce pacte que Faust conclut avec le diable. Dans le même temps, Trump ne renonce ni au luxe ni à la dimension spectaculaire de l’usage des arts visuels et symboliques afin de donner à son action politique une dimension de changement. Il apparaît ainsi comme un mélange d’aspirations au contrôle et à l’hégémonie, avec toutes les dérives politiques et sociales qui en découlent, lorsqu’il fait exploser la question migratoire dans le monde et ravive les conflits sociaux, nationalistes et racistes. Il joue avec tout: les règles internationales comme les usages diplomatiques. Il ne connaît aucune limite à ses transactions ni à son influence lorsqu’il impose des droits de douane et les manipule. Il ne s’arrête pas non plus dans son audace lorsqu’il refuse de reconnaître la crise énergétique mondiale dans la guerre du “détroit d’Ormuz” ou les dangers du changement climatique, malgré les gigantesques incendies, les ouragans et les inondations qui frappent le monde. Et, exactement comme l’imaginerait un auteur de récits d’horreur, le régime de Téhéran était plus faible qu’à aucun autre moment de ses 47 années d’existence avant le déclenchement de la guerre américano-israélienne du 28 février 2026. Il était presque sur le point de tomber sans guerre, par un pari sur les dynamiques de désagrégation des équilibres internes et sur la mise au jour de conflits entre différentes catégories et forces locales. La chance sourit alors à Donald Trump, notamment au Venezuela, lui qui se moquait des visions néoconservatrices favorables au changement de régime et à la construction de sociétés démocratiques, en particulier lorsqu’il affirme: “Tout ce que je veux, c’est la liberté pour le peuple iranien.” Il déclare la guerre afin d’éliminer la menace nucléaire et de triompher du chaos régional provoqué par les radicaux, promettant aux Iraniens d’être enfin libérés du régime théocratique. Mais l’expérience d’un Superman mondial n’a rien de classique dans l’ambition démesurée des nouveaux admirateurs issus des foules numériques, qui veulent exercer une influence sans craindre de tomber dans le chaos politique et financier à l’échelle du monde. Il cherche à redistribuer les richesses d’une manière dépourvue de perspective de justice et d’égalité, dans le climat d’un système économique international dominé par les grandes entreprises du GAFAM, sans regarder suffisamment les autres dimensions géopolitiques: pauvreté, chômage et faim frappant des millions d’enfants à travers le monde en raison de ses guerres. Il sait imposer des droits de douane, contraindre les dirigeants et présidents du monde entier à soutenir son agenda et à danser avec lui, imposer des sanctions et savoir quand reculer après s’être déplacé sur les terrains de conflit. Il se proclame alors l’homme qui mérite le prix Nobel de la paix, s’attribue la capacité d’éteindre incendies et guerres, sans vérifier les signes annonciateurs de leur fin, tout en se présentant comme parfaitement au fait des affaires de guerre et de l’imposition de la paix par la force. Le résultat est une crise qui remodèle le Moyen-Orient selon des modalités susceptibles d’avoir des conséquences durables pour Washington, tandis que les dirigeants régionaux s’adaptent à une nouvelle réalité plutôt que de se soumettre purement et simplement. Ils considèrent que ce qui existe aujourd’hui vaut mieux que rien, dans un climat de doute quant à la fiabilité des États-Unis et de soupçon envers Israël, perçu comme une force déstabilisatrice, tandis que ce Superman imaginaire réclame aux Américains et au monde la récompense qu’il estime mériter en vue de se présenter à une prochaine échéance présidentielle. En retour, cette accumulation d’inquiétudes et de divisions engendre dans le monde des dynamiques instables qui approfondissent les crises. On ne peut accorder une telle confiance à un seul homme conduisant le monde lorsqu’il agit selon une transaction globale qui ne représente pas réellement les deux tiers de la planète, tandis qu’il ne cesse ni de parler ni de divertir, et ne cesse pas davantage de s’opposer aux autres. Il attaque les efforts internationaux menés aux Nations unies et porte un jugement négatif sur les responsables de ses institutions juridiques. Il excelle à formuler les conditions des négociations, de ses discours, de ses rencontres et de ses voyages pour contenir les autres, à l’exception de fidèles numériques adeptes de la “post-ironie” appliquée aux autres sociétés. Le Superman américain s’accorde ainsi toute cette confiance avant même de l’avoir méritée. Car la situation du monde reste liée aux difficultés des systèmes politiques et à un phénomène non démocratique à caractère préemptif qui applique ses concepts au capitalisme et à la technologie, affaiblissant les institutions de l’État et les paralysant. Tout ce que font les défenseurs du réalisme politique consiste à se soumettre, au détriment du monde réel, particulièrement en ce qui concerne la politique internationale elle-même et les traités internationaux existants. Le monde tombe dans le piège de l’idée selon laquelle les résultats peuvent être obtenus à travers des accords personnels et improvisés, plutôt qu’au moyen d’un ordre multilatéral fondé sur des règles communes, fixes et stables. C’est précisément là que réside le danger: que l’humanité perde sa tête politique et que les États soient enfermés dans leurs politiques intérieures au profit d’un nouveau système féodal gouvernant le monde selon une philosophie réactionnaire hostile à la démocratie, sous l’influence des opinions politiques d’investisseurs du secteur technologique, parmi lesquels Peter Thiel et Elon Musk. Cela contribue à façonner la culture actuelle de la Silicon Valley et de la Maison-Blanche, au lieu de défendre le pluralisme et la démocratie. Et si les gens en viennent à croire que les gouvernements doivent être administrés par des entreprises techno-capitalistes ou par l’intelligence artificielle, ou encore que la société humaine fonctionne selon une logique d’unicité, alors ces conceptions deviennent réelles à travers les effets de l’échec des stratégies annoncées. Elles n’ont même plus besoin des mouvements des adversaires de l’Amérique contre elle. Cela, dans le cas où réussirait Superman, différent du Superman que nous connaissions, avec les tendances de Trump vers la face la plus sombre des guerres et tout ce qui s’ensuit: la plongée du monde et de ses économies dans l’inconnu. Il reste pourtant encore du temps pour le divertissement cinématographique afin d’éviter le pire, avant que les gens ne suivent leurs favoris et ne fassent leur promotion pour les ramener au centre de l’attention publique. C’est ainsi qu’arrive Spider-Man, sous la forme d’un essaim de 1 500 drones traversant le ciel au-dessus du pont de Gwangan, tandis que son film poursuit sa conquête du box-office américain et canadien, dépassant Superman sous les feux des projecteurs. Bref, Trump a lui-même ouvert la boîte de Pandore. C’est une nouvelle catastrophe dans cette guerre menée au nom d’une paix mondiale imposée par la force, sans stratégie véritable, où chaque film débouche sur un autre film américain. À voir par le plus grand nombre.

Liban: vivre-ensemble ou peur ritualisée?
Par
Mona Fayad
Publié
août 20, 2026 - 19:45

Lors de l’un de mes séjours au Canada, je suis passée, comme à mon habitude, par la librairie Volume, qui possède des ouvrages de réflexion de grande valeur que l’on ne trouve plus sur le marché de l’édition. J’y ai découvert un petit livre d’un auteur canadien, Michel Poulin: Vivre et laisser vivre . Je l’ai immédiatement pris, puisqu’il traite de la manière de vivre ensemble, ce que nous appelons au Liban le «vivre-ensemble». L’idée centrale du livre paraît simple: ma liberté s’arrête là où commence celle d’autrui. Mais toute la question est de savoir qui fixe ces limites. L’ouvrage rejette deux conceptions extrêmes: la liberté absolue, qui conduit au chaos, et le contrôle total, qui mène à la répression. À leur place, il propose une autre forme de liberté: la «liberté responsable». Ces idées rejoignent la pensée de John Stuart Mill et son «principe de non-nuisance», selon lequel l’État ou la société ne peuvent légitimement exercer une contrainte sur un individu contre son gré que dans un seul but: empêcher qu’il ne nuise à autrui. Elles rencontrent également Jean-Jacques Rousseau dans la problématique du contrat social, c’est-à-dire la recherche d’une conciliation entre la liberté individuelle absolue de l’homme à l’état de nature et sa soumission à une autorité politique et juridique dans la société civile, sans qu’il perde pour autant sa liberté ni devienne dépendant d’autrui. Mais ce qui retient l’attention dans ce livre, c’est qu’il ne propose pas un discours théorique. Il part au contraire d’exemples tirés de la vie quotidienne, de la famille au travail, puis à l’espace public. Il recourt à des situations concrètes pour montrer comment le principe de liberté se transforme en lutte quotidienne pour l’influence et le pouvoir, et, par conséquent, en désaccord sur la définition même du «droit». Comment observer cela dans la situation libanaise? Partons d’une question: avons-nous une seule définition de la liberté? Ou chaque groupe définit-il la liberté à la mesure de ses propres intérêts? Un groupe estime que seules ses armes protègent sa liberté. Un autre considère que ces mêmes armes menacent non seulement sa liberté, mais aussi son existence et celle du Liban lui-même. Un troisième estime que c’est son influence qui protège sa liberté. De ces conceptions contradictoires naît un affrontement entre les libertés. Au lieu de se compléter pour permettre une coexistence pacifique, elles débouchent sur une coexistence ou un équilibre imposés. Les communautés confessionnelles qui s’affrontent au Liban ne le font pas parce que leurs religions ou leurs cultures sont différentes, mais parce qu’elles sont animées par le même «désir mimétique», pour reprendre René Girard: le désir de domination, de monopolisation du pouvoir et de recours à l’étranger pour accroître leur force. Toutes les communautés ont traversé, à un moment de l’histoire, une phase au cours de laquelle elles ont exercé une forme d’hégémonie: le maronitisme politique, puis le sunnisme politique, et aujourd’hui le chiisme politique. À chacune de ces étapes, les autres communautés éprouvaient le désir d’imiter la domination de celle qui prévalait, qu’elles considéraient simultanément comme un «modèle et un rival». Ainsi, lorsqu’une communauté possède des armes ou dispose d’une influence régionale, les autres ne réclament pas nécessairement son désarmement dans une perspective strictement civique. Elles sont également mues par une forme d’«envie mimétique» et par le désir de disposer à leur tour d’un surplus de puissance pour se protéger et, en même temps, se renforcer en s’appuyant sur une puissance extérieure. Les communautés libanaises sont des «jumeaux rivaux» qui sacrifient les intérêts nationaux à des pulsions semblables: la domination et la monopolisation du pouvoir. Mais cette rivalité mimétique a aujourd’hui atteint son paroxysme. Le système social traverse une crise alors que les institutions de l’État, seul dénominateur commun à tous les adversaires, s’effondrent. C’est ce qui pousse certains à réclamer une «sécurité autonome» et des cantons. Le paradoxe est que la revendication d’une sécurité autonome et de cantons ne s’inscrit pas dans une vision politique cohérente. Elle constitue au contraire l’une des manifestations les plus évidentes de la «rivalité mimétique», une réaction en miroir à une situation d’inégalité. Depuis des décennies, le Hezbollah a réussi à édifier son «canton particulier», son appareil militaire, ses institutions financières, ses services sociaux et son système sécuritaire autonome. Lorsque les autres composantes voient ce groupe, totalement indépendant au sein de son propre «État», dominer en même temps la décision centrale, elles ne peuvent y voir un partenariat entre égaux. Dès lors, leur réaction sociologique naturelle, alimentée par la peur pour leur existence, devient: puisque l’État central est incapable de nous protéger, il nous faut construire nos propres cantons pour survivre. C’est précisément ce contre quoi Girard met en garde lorsqu’il évoque les «jumeaux rivaux». En cherchant à résister au modèle du parti ou à s’en protéger, les autres composantes finissent par reproduire son comportement et par réclamer, elles aussi, des zones isolées. Ce faisant, elles servent l’objectif du Hezbollah: faire de l’édification d’un État de droit, souverain, civil et centralisé une impossibilité. La «crise mimétique» et l’effondrement: la guerre de tous contre tous Lorsque la rivalité mimétique atteint son paroxysme, l’ordre social s’effondre et les frontières comme les différences se brouillent. C’est ce que Girard appelle la «crise mimétique». Nous semblons être au cœur de cette crise, car les institutions de l’État, qui constituent notre seul dénominateur commun, s’effondrent. Lorsque l’État s’effondre, chaque composante se perçoit comme une victime absolue et voit dans l’autre le démon qu’il faut éliminer. C’est ce qui s’est produit pendant la guerre civile que nous avons vécue et dont le spectre du retour nous hante aujourd’hui, à mesure que s’aggravent la fracture confessionnelle et les traumatismes subis par chaque Libanais. Historiquement, le système pluraliste libanais a réussi, après chacune des crises que nous avons traversées, à se reproduire. À chaque fois, les communautés, ou plutôt leurs chefs, ont inventé un «bouc émissaire» auquel elles ont imputé l’entière responsabilité, afin de décharger la violence collective et de ranimer le vivre-ensemble. Cela a commencé par la formule des «guerres des autres» sur notre territoire, utilisée pour expliquer la guerre civile. Puis vint la question des réfugiés palestiniens, suivie de celle des réfugiés syriens, ces «étrangers» auxquels on imputa l’effondrement économique. Ce fut ensuite au tour du juge Bitar de devenir le bouc émissaire du système à la suite du crime du port. Même la classe politique elle-même fut désignée en 2019, lorsque la rue scandait «Tous, ça veut dire tous». Et lorsque ce système parvint à arrondir les angles pour survivre, il sacrifia certaines figures. Le gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, devint alors le bouc émissaire chargé de porter les péchés de l’ensemble du système bancaire, dont 40% des propriétaires sont eux-mêmes issus de la classe politique, ainsi que ceux de tout le système politique. Les autres purent ainsi survivre. Peut-on vraiment appeler cela un «vivre-ensemble»? Ou s’agit-il d’un rituel qui vénère la peur? Ce vivre-ensemble sans cesse recyclé et reproduit à travers des rituels politiques que le système a excellé à vendre, tables de dialogue, partage confessionnel des postes et vetos réciproques, n’a pas pour objectif de construire réellement un État. Il vise avant tout à empêcher la «rivalité mimétique» d’exploser. C’est une coexistence fondée sur la peur du retour aux affrontements. Autrement dit, ce qui est sacré au Liban, c’est une «paix civile précaire», vénérée comme une idole et au nom de laquelle on sacrifie la justice, le droit, la reddition des comptes, les droits des victimes du port et ceux des déposants, jusqu’à sacrifier l’État, le territoire et la patrie elle-même. Mais nous traversons aujourd’hui la phase la plus dangereuse qu’ait connue le Liban, et la plus grave de ses crises, car le «mécanisme du bouc émissaire» commence à perdre son efficacité. Le système n’est plus capable d’inventer une victime autour de laquelle tous les Libanais pourraient se retrouver. La fracture s’est approfondie, et il n’existe plus de «sang d’une victime commune» capable de réunir les adversaires. Reste l’espoir que les nouvelles générations, appelées à assumer les responsabilités de demain, refusent ce «faux vivre-ensemble» fondé sur l’enfouissement des vérités. L’espoir est que la nouvelle génération exige le passage d’une société qui marchande ses victimes à une société qui demande des comptes, et à un État de droit et de justice, pour le port comme pour la patrie.

«Tous les chemins mènent à Rome»...
Par
Rabih Dandachli
Publié
août 17, 2026 - 19:48

L’expression «Tous les chemins mènent à Rome» est l’une des plus célèbres de l’histoire politique et des civilisations. Loin d’être uniquement une métaphore littéraire, elle décrivait une réalité de l’Empire romain, qui avait construit un vaste réseau routier faisant de Rome son centre politique, militaire et économique, de sorte que les principales routes y aboutissaient. À partir du Moyen Âge, l’expression devint un proverbe signifiant que la diversité des moyens ne change pas nécessairement l’issue finale et que des chemins différents peuvent conduire au même destin. Le Liban offre peut-être aujourd’hui une illustration politique contemporaine de cette formule. Depuis la fin de la dernière guerre, les discours et les slogans se sont multipliés, tout comme les options avancées. Mais une seule question demeure: le Liban dispose-t-il réellement de plusieurs choix stratégiques, ou bien tous finissent-ils, d’une manière ou d’une autre, par conduire à la table des négociations? Dans cet article, il ne s’agit ni de plaider en faveur de la négociation ni de s’y opposer, encore moins de justifier un choix politique particulier. Il s’agit simplement de lire la réalité telle qu’elle est, loin des slogans et des réactions passionnelles, afin de poser une question élémentaire: reste-t-il au Liban une autre option stratégique qui ne passe pas, en fin de compte, par la négociation? De la guerre à la politique Dans les relations internationales, les guerres ne constituent pas une fin en soi. Elles sont souvent un moyen de modifier les rapports de force en préparation d’une négociation. Il est rare qu’une guerre s’achève par une victoire absolue. Ses résultats sont le plus souvent traduits à la table des négociations, qu’elles soient directes ou indirectes. Dans le cas libanais, la dernière guerre a fait émerger une nouvelle réalité reposant sur plusieurs données: la réoccupation par Israël de certaines parties du territoire libanais; des pressions internationales croissantes en faveur de l’application de la résolution 1701 et des autres résolutions internationales pertinentes; le lien établi entre le processus de reconstruction et un nouveau processus politique et sécuritaire lié à la question des armes échappant à l’autorité de l’État; de profondes transformations régionales ayant redessiné les rapports de force et ébranlé nombre des certitudes qui avaient façonné la région au cours des deux dernières décennies. Tout cela place le Liban face à une échéance qu’il n’est plus possible de différer. Quels sont les choix dont dispose le Liban? En apparence, ils sont nombreux. Mais lorsqu’on les examine de plus près, ils se révèlent beaucoup moins diversifiés qu’il n’y paraît. Premièrement: l’option de la résistance militaire Une partie des Libanais considère que la poursuite de l’action militaire constitue une alternative à toute voie de négociation. Cette option se heurte toutefois à plusieurs réalités: un déséquilibre manifeste des rapports de force; un coût humain et économique que le Liban peut difficilement supporter; l’absence de soutien international à une confrontation ouverte; la nécessité, sur le plan intérieur, de reconstruire l’État et ses institutions. La poursuite de l’affrontement ne supprime donc pas la négociation. Elle ne fait que la retarder ou en modifier les conditions. Deuxièmement: l’attente D’autres misent sur des transformations régionales ou internationales susceptibles d’offrir ultérieurement au Liban de meilleures conditions. Mais l’attente n’est pas une politique en soi. Elle revient à suspendre la décision. Or, pendant ce temps, les réalités continuent d’évoluer, les rapports de force se modifient et de nouveaux faits accomplis se consolident, avant de devenir à leur tour des éléments de toute future solution. Troisièmement: l’internationalisation de la crise Certains appellent à transférer entièrement le dossier aux Nations unies ou aux grandes puissances internationales. Pourtant, même les conflits les plus internationalisés n’ont jamais été réglés par les seules résolutions internationales. Leur mise en œuvre et leur traduction dans la réalité ont toujours nécessité, en définitive, des négociations entre les parties concernées. Quatrièmement: la négociation indirecte C’est un modèle que le Liban a connu à plusieurs reprises, qu’il s’agisse de l’accord d’armistice, des négociations sur la délimitation de la frontière maritime ou des médiations américaines et internationales. Cette formule permet de parvenir à des arrangements sans que l’une ou l’autre partie ait à assumer le coût politique d’un contact direct avec l’autre. Cinquièmement: la négociation directe C’est l’option politiquement la plus sensible. Elle demeure néanmoins une possibilité si les parties en viennent à considérer que les médiations ne suffisent plus à atteindre les objectifs recherchés. Les négociations que tous refusent d’admettre Les acteurs qui refusent le plus catégoriquement de parler de négociations semblent, en réalité, être parmi ceux qui sont le plus étroitement liés à leurs résultats. Le Hezbollah, qui refuse toute discussion sur des négociations directes entre le Liban et Israël, est désormais intégré à une équation régionale qui dépasse largement les frontières libanaises. Une grande partie de ses choix stratégiques paraît aujourd’hui liée à l’issue des négociations entre l’Iran et les États-Unis. L’avenir des sanctions, le programme nucléaire et le rôle régional de l’Iran sont autant de facteurs qui ont, directement ou indirectement, des répercussions sur la position et les choix du parti. Cela signifie que le Hezbollah, même s’il n’est pas assis à la table des négociations, en attend les résultats et fonde une part importante de ses calculs sur leur issue. Refuser la négociation à Beyrouth ne signifie donc pas rejeter toute négociation. Cela signifie simplement que celle-ci s’est déplacée dans une autre capitale et porte sur un autre dossier. Israël , de son côté, se retrouve malgré sa supériorité militaire devant un dilemme comparable. La force peut détruire ou affaiblir les capacités militaires de l’adversaire, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à produire une stabilité durable sur la frontière nord. Israël a besoin, en définitive, de dispositifs capables d’assurer la sécurité de ses colonies du Nord, le retour de leurs habitants et la prévention d’une résurgence de la menace. Quels que soient les termes employés pour les désigner, ces dispositifs ne pourront résulter de la seule force. Ils passeront nécessairement par des arrangements politiques ou sécuritaires, directs ou indirects, avec l’État libanais ou par l’intermédiaire d’une médiation internationale. Autrement dit, les deux parties, en dépit de discours divergents, évoluent dans un même espace de négociation, même si elles ne sont pas assises à la même table. Le Hezbollah attend l’issue des négociations irano-américaines, tandis qu’Israël cherche des arrangements négociés susceptibles de sécuriser son front nord. Tous deux savent que la guerre, à elle seule, ne peut produire une situation durable. Existe-t-il une véritable alternative à la négociation? C’est là que réside le principal paradoxe. Après avoir examiné les différents scénarios, on constate que la véritable ligne de partage ne se situe pas entre négociation et absence de négociation , mais entre les différentes formes qu’elle peut prendre, son calendrier et son niveau . La guerre peut servir à améliorer les conditions d’une négociation. La dissuasion est elle aussi un instrument de négociation. La médiation est une forme de négociation. Les résolutions internationales nécessitent une négociation pour être appliquées. Et l’attente ne constitue, au fond, qu’un report de la négociation. Même la poursuite de l’occupation ou le maintien d’affrontements limités ne peuvent constituer une solution durable. Il ne s’agit que d’une phase transitoire qui débouche, tôt ou tard, sur une forme de règlement. Dès lors, la véritable question n’est plus: y aura-t-il des négociations? Mais plutôt: quelles négociations? Qui y représentera le Liban? Et de quels atouts disposera-t-il? Qu’est-ce que cela signifie pour le Liban? Le problème essentiel ne réside pas dans le principe même de la négociation, mais dans la capacité de l’État libanais à s’y préparer. La force d’un État ne se mesure pas uniquement à sa capacité à entrer en négociation, mais à sa capacité à définir ses objectifs avant de s’asseoir à la table. Que veut récupérer le Liban? Quelles sont ses priorités? Que peut-il accepter? Et sur quoi ne peut-il transiger? Ce sont les réponses à ces questions qui détermineront les résultats de toute négociation, et non le simple fait qu’elle ait lieu. Un État qui entre en négociation uni et capable d’arrêter une position nationale devient un acteur de la construction du règlement. Un État divisé se transforme, lui, en arène où se déploient les arrangements conçus par les autres. Peut-être l’expression «Tous les chemins mènent à Rome» n’est-elle plus seulement une évocation du réseau routier de l’Empire romain, mais une description particulièrement juste de la situation libanaise. Les chemins diffèrent, les slogans changent, les discours évoluent, mais l’issue semble demeurer la même. Le Hezbollah, malgré son refus de négocier avec Israël, attend les résultats d’autres négociations dont dépend une grande partie de son avenir. Israël, en dépit de sa supériorité militaire, cherche lui aussi des arrangements négociés capables de lui apporter la sécurité que la force n’a pu, à elle seule, garantir. Quant à l’État libanais, il aura beau tenter de différer l’échéance, il finira par se retrouver devant la même question. La question n’est donc plus: le Liban négociera-t-il? Elle est désormais: comment négociera-t-il? Qui négociera en son nom? Sur la base de quelle vision nationale? Et entrera-t-il dans ces négociations en tant qu’État maître de sa décision, ou comme une arène où se croisent les négociations des autres? Car en politique comme dans l’histoire, l’enjeu n’est pas seulement que tous les chemins mènent à Rome. Il est de savoir pourquoi l’on emprunte tel chemin, et d’avoir la capacité et le courage de fixer soi-même sa destination avant que d’autres ne le fassent à sa place.

Entre l’alliance de La Mecque et l’axe Inde–Émirats–Israël: où se situe le Liban arabe?

Le Moyen-Orient ne traverse plus seulement une phase de recomposition des alliances. Il semble entrer dans une période où la notion même de sécurité régionale est en train d’être redéfinie. Après des décennies durant lesquelles le système arabe évoluait, même de manière fragile, dans des cadres communs tels que la Ligue arabe et le Conseil de coopération du Golfe, de nouveaux dispositifs sécuritaires et économiques commencent aujourd’hui à émerger. Ils dépassent les frontières du monde arabe et réunissent des États arabes et musulmans à des puissances régionales et internationales sur la base d’intérêts stratégiques, et non plus seulement d’une identité commune. C’est dans ce contexte qu’apparaît ce qui a été appelé l’«accord de La Mecque», signé le 7 août 2026 par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Il repose sur le principe selon lequel toute agression contre l’un des trois États est considérée comme une agression contre l’ensemble d’entre eux. Dans sa formulation, ce principe se rapproche de celui de la défense collective prévu par l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord, même s’il est encore beaucoup trop tôt pour parler d’un véritable «OTAN islamique». L’importance de cet accord ne tient pas seulement aux trois pays qui l’ont signé, mais aussi à ce qu’ils représentent: l’Arabie saoudite par son poids arabe, islamique et économique; la Turquie par sa puissance militaire et son appartenance à l’OTAN; et le Pakistan en tant que puissance nucléaire. C’est cette dimension nucléaire qui confère à l’accord, du moins en théorie, une portée stratégique dépassant la simple coopération militaire conventionnelle. Pour autant, la relation entre cet accord et l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord ne relève ni de l’intégration ni de la dépendance. La Turquie demeure membre de l’OTAN, tandis que l’Alliance elle-même a réaffirmé, lors de son sommet d’Ankara en juillet dernier, son engagement en faveur de la défense collective conformément à l’article 5. Parallèlement, elle développe une coopération sécuritaire croissante avec plusieurs États du Golfe, notamment les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn et le Koweït. C’est ici que le tableau se complexifie davantage. De l’autre côté se dessine un réseau différent de relations réunissant les Émirats arabes unis, l’Inde et Israël, avec des prolongements vers la Grèce et Chypre. Il faut toutefois être précis: il n’existe à ce jour aucune alliance militaire quadripartite officielle réunissant les Émirats, l’Inde, Israël et la Grèce au sens traditionnel du terme. Ce qui existe, c’est un réseau croissant de partenariats stratégiques, économiques et sécuritaires, auquel s’ajoutent des projets israéliens publiquement évoqués visant à bâtir un axe allant de l’Inde à la Grèce et à Chypre en passant par les Émirats. L’importance de cet axe tient au fait qu’il ne repose ni sur la religion ni sur l’identité, mais sur les intérêts: commerce, technologie, sécurité, énergie, routes maritimes et interconnexion entre l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe. C’est également dans cette perspective qu’il faut comprendre la compétition autour du corridor économique Inde–Moyen-Orient–Europe, ou IMEC, qui devait relier l’Inde au Golfe, puis à Israël et à l’Europe. Les guerres et les divisions régionales ont toutefois rendu l’avenir de ce projet plus complexe, tandis que l’Arabie saoudite a commencé à explorer des itinéraires susceptibles de contourner Israël. Sommes-nous face à une division arabe? Oui, mais pas au sens traditionnel du terme. Il serait plus juste de dire que nous assistons au passage d’un système arabe unique, même s’il n’existait parfois que formellement, à un ensemble d’axes concurrents et imbriqués. L’Arabie saoudite ne veut plus dépendre d’un seul parapluie sécuritaire. Les Émirats arabes unis ont choisi, depuis plusieurs années, de développer de vastes relations stratégiques avec les États-Unis, l’Inde et Israël. La Turquie agit simultanément à l’intérieur et à l’extérieur de l’OTAN, tout en cherchant à se construire un rôle régional autonome. Le Pakistan apporte à l’équation son poids militaire et nucléaire. Quant à l’Inde, elle agit selon la logique d’une grande puissance en quête de sa place dans le nouvel ordre mondial. Cela signifie que les États arabes n’agissent plus nécessairement comme un bloc unique. Le plus dangereux serait toutefois que cette pluralité d’alliances se transforme en un alignement arabe contre arabe, au point que les Arabes deviennent les composantes de blocs antagonistes au lieu d’être les porteurs d’un projet régional autonome. Et c’est ici que la question libanaise devient plus pressante. Où est le Liban? Le Liban n’est ni l’Arabie saoudite, ni les Émirats, ni la Turquie, ni l’Inde. C’est un petit État, situé dans un environnement géographique extrêmement sensible, doté d’une société multiconfessionnelle et d’une économie qui a besoin à la fois du monde arabe et de l’Occident. Dès lors, la question «À quelle alliance le Liban doit-il appartenir?» est peut-être mal posée. La vraie question est plutôt la suivante: comment le Liban peut-il préserver son identité et ses intérêts nationaux dans un monde où les alliances se transforment en réseaux imbriqués? La Constitution libanaise fournit une première réponse. Son préambule affirme clairement que le Liban est «arabe dans son identité et son appartenance», qu’il est membre fondateur et actif de la Ligue des États arabes et qu’il respecte ses pactes. Il affirme également son appartenance aux mondes arabe et international. Il ne s’agit pas d’une formule poétique inscrite dans le préambule de la Constitution. Elle fait partie de l’identité même de l’État. Mais l’«arabité du Liban» ne signifie pas que celui-ci doive devenir partie prenante de n’importe quel axe arabe, quelles que soient ses politiques. De même, l’appartenance au monde arabe n’implique pas d’entrer en confrontation avec la Turquie, l’Iran, l’Occident ou quelque autre État. L’arabité libanaise doit constituer un cadre d’appartenance, et non un instrument d’alignement militaire. C’est précisément pourquoi le Liban a aujourd’hui besoin d’une autre politique: ni politique des axes, ni politique d’isolement, mais une politique de neutralité positive et d’ouverture équilibrée. Est-il trop tôt pour définir une position? Oui. Il est encore trop tôt pour que le Liban annonce son adhésion à un nouvel axe sécuritaire. Ce serait même une erreur de le faire aujourd’hui. Car l’«accord de La Mecque» lui-même en est encore à sa phase de fondation, et les modalités de son application, les mécanismes de défense commune ainsi que la possibilité de le voir évoluer vers un dispositif militaire intégré ne sont pas encore clairement définis. Quant à l’axe opposé, il ne constitue pas encore une alliance militaire officielle, mais plutôt un réseau de partenariats et d’intérêts stratégiques. Si le Liban adoptait dès maintenant une position définitive, il pourrait donc se retrouver, dans quelques mois ou quelques années, dans une configuration qui ne correspondrait plus à ses intérêts. Surtout, le Liban n’a pas le luxe de participer à une course entre les axes. Il cherche encore à surmonter ses crises internes, à restaurer la confiance arabe et internationale, à reconstruire son économie et à renforcer l’armée ainsi que les institutions légitimes. Que doit faire le Liban? Premièrement, il doit affirmer clairement que sa décision en matière de sécurité et de défense relève exclusivement de l’État libanais. Le Liban ne peut être un État souverain si ses choix sécuritaires sont déterminés en dehors de ses institutions constitutionnelles. Deuxièmement, il doit préserver ses relations arabes, en particulier avec l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, sans que cela se transforme en engagement au sein d’un axe militaire. Troisièmement, il doit maintenir ses relations avec la Turquie, l’Europe, les États-Unis, l’Inde et les pays du Golfe, et refuser de se laisser enfermer dans un choix entre «l’un ou l’autre». Quatrièmement, il doit redéfinir la «neutralité» de manière concrète. La neutralité ne signifie pas que le Liban doive être dépourvu de position sur les causes arabes, la question palestinienne ou le droit international. Elle signifie qu’il ne doit être ni un champ de bataille ni une plateforme militaire au service d’un quelconque axe régional. Cinquièmement, le Liban doit retrouver sa place dans le monde arabe à travers l’État, et non à travers les partis ou les organisations armées. C’est là que réside l’enjeu essentiel. Si le Liban veut réellement s’en tenir au principe selon lequel il est «arabe dans son identité et son appartenance», il doit reconstruire sa relation avec le monde arabe par la porte de l’État libanais, et non par celle d’une communauté ou d’un parti. Le Liban n’a pas besoin d’une nouvelle alliance La plus grande erreur que le Liban pourrait commettre au cours de la prochaine phase serait peut-être de chercher un «parapluie extérieur» pour le protéger. Le Liban a d’abord besoin d’un parapluie intérieur: la Constitution, l’armée, les institutions, la justice et la légitimité. Ce n’est qu’ensuite qu’il pourra bâtir un vaste réseau de relations extérieures. Car les alliances régionales changent. L’Arabie saoudite peut aujourd’hui se rapprocher de la Turquie et du Pakistan, tandis que les Émirats peuvent approfondir leur partenariat avec l’Inde et Israël. Demain, ces alignements pourront encore évoluer. Mais si le Liban lie son avenir à un seul axe, il paiera le prix de ces recompositions. La nouvelle règle de la politique libanaise devrait donc être la suivante: Nous sommes arabes, mais nous ne faisons pas partie d’un conflit arabe contre arabe. Nous sommes ouverts à l’Orient comme à l’Occident, mais nous ne sommes les satellites d’aucun axe. Nous sommes favorables à la sécurité régionale, mais la sécurité du Liban doit être décidée par le Liban. Le monde arabe lui-même est en train de changer. Peut-être la Ligue des États arabes n’est-elle plus, à elle seule, en mesure de produire une architecture de sécurité régionale. La prochaine phase pourrait être celle d’alliances multiples: arabes, islamiques, économiques, maritimes, technologiques et sécuritaires. Mais au milieu de ces transformations, le Liban peut jouer un autre rôle: être un pont plutôt qu’une tranchée, un État de dialogue plutôt qu’un État de confrontation, et un membre arabe indépendant plutôt que le satellite d’un axe. C’est là le véritable sens de l’expression «le Liban est arabe dans son identité et son appartenance». Il ne s’agit pas d’un appel à choisir un axe contre un autre, mais d’une invitation à rendre au Liban sa place naturelle: celle d’un État arabe souverain, ouvert à tous, et qui ne permet à personne de décider à sa place où il doit se situer, quand il doit entrer en guerre et pourquoi. À une époque où les alliances se recomposent, la position la plus forte que le Liban puisse adopter est peut-être de ne pas se précipiter pour en choisir une, mais de choisir d’abord l’État. Puis, lorsque la nouvelle carte de la région se sera clarifiée, le Liban pourra définir ses partenariats en fonction, d’abord, de son intérêt national, ensuite de son arabité, et avec sa souveraineté au-dessus de toute autre considération.

L’anthropologie devant son miroir
Par
Yakzan Takki
Publié
août 13, 2026 - 14:46

Les anthropologues n’ont guère apprécié de voir leur discipline présentée comme un foyer de «mauvaise pensée politique de groupe», ni de lire que la «neutralité scientifique» serait, au mieux, une illusion et, au pire, une injonction politique. Ils se sont vivement indignés du Report on the State of Scholarship in the Humanities and the Humanistic Social Sciences , commandité par l’Université Vanderbilt et l’Université Washington de Saint-Louis et préparé par dix universitaires. Récemment rendu public, ce rapport présente l’anthropologie comme l’exemple d’une discipline connaissant une dégradation généralisée des normes scientifiques, accompagnée d’un climat intellectuel délétère dans lequel les divergences raisonnables sur des sujets politiquement controversés seraient réprimées et sanctionnées. Que reste-t-il alors de la science lorsque le désaccord sur la méthode elle-même se trouve soumis à des pressions politiques, morales et identitaires? L’anthropologie est une discipline relativement récente, mais elle compte parmi les domaines qui occupent une place croissante dans la recherche contemporaine, notamment à l’intersection de l’histoire, de la politique, de la société et de la culture. L’anthropologie politique, en particulier, a élargi son champ, passant de l’étude du pouvoir et des institutions à celle de l’État, du nationalisme, de l’identité, de la citoyenneté, de la violence, de la mémoire collective, de la religion et des pratiques quotidiennes du pouvoir. Elle s’est également davantage ouverte à l’histoire, aux sciences politiques et à la philosophie politique. Des institutions et programmes universitaires contemporains présentent ainsi l’anthropologie et la politique comme un champ interdisciplinaire permettant de comprendre les cultures, les politiques et les affaires internationales dans leurs dimensions historiques, sociales et culturelles, à travers la collecte et l’interprétation de faits provenant des différentes régions du monde. En 2023, l’American Anthropological Association et la Canadian Anthropology Society ont annulé une session intitulée Let’s Talk About Sex, Baby: Why Biological Sex Remains a Necessary Analytic Category in Anthropology . Les deux associations ont justifié leur décision au nom de la sécurité et de la dignité de leurs membres ainsi que de «l’intégrité scientifique» du programme. Elles ont estimé que la session reposait sur des présupposés présentant de manière simpliste le sexe et le genre comme binaires. Mais cette décision a elle-même suscité les objections d’organisations engagées dans la défense de la liberté académique, notamment PEN America et FIRE, qui ont considéré que l’annulation d’une session au motif du «préjudice» qu’elle pourrait causer soulevait un problème de liberté du débat. Une institution scientifique peut-elle refuser qu’une question scientifique soit posée parce qu’elle estime que certaines réponses susceptibles d’y être apportées seraient préjudiciables? Et peut-elle le faire sur la base de jugements qui risquent eux-mêmes de ne pas prendre en compte toute la complexité physique, biologique et anthropologique du problème? Cette préoccupation pour un savoir encore largement conjectural a ravivé, en 2026, de vifs débats qui s’inscrivent dans une crise plus générale touchant à la politisation, aux normes scientifiques et à leur recomposition, dans un contexte marqué par de nombreuses ruptures théoriques avec la philosophie du siècle précédent. Ces attaques viennent notamment de forces politiques qui appellent à une lecture biologique du monde. D’autres discours politiques mobilisent eux aussi des arguments biologiques et sociaux pour présenter les différences humaines comme des données naturelles et immuables: les milliardaires seraient des génies qui méritent leur fortune, tandis que les pauvres seraient des êtres faibles, nés pour demeurer pauvres. Ces discours remettent en question nombre d’acquis des sciences sociales concernant la race, le genre, la classe et le pouvoir. Le problème n’est pas de savoir si les sciences sociales sont «de gauche» ou «de droite», mais de constater que les limites de ce qui peut faire l’objet d’une interrogation scientifique sont parfois fixées avant même que la recherche ne soit menée. Or l’anthropologie est précisément née pour déconstruire ce qui paraît naturel et évident. Elle risque pourtant aujourd’hui de transformer certaines de ses conclusions théoriques en postulats qu’il ne serait plus permis d’interroger. Autrement dit, elle pourrait passer de la critique des évidences à la production de nouvelles évidences. Les sciences sociales viennent précisément ébranler l’ordre établi des relations sociales et des distinctions, et bousculer les discours du pouvoir. Faut-il pour autant les réduire au silence? Elles peuvent aussi contribuer à la justice sociale. Mais que se passe-t-il lorsque la justice sociale devient elle-même un critère d’acceptation de la connaissance? Un rapport annonce une crise des sciences humaines et sociales, et l’anthropologie devient emblématique du conflit. L’annulation de la session consacrée au sexe biologique humain en fournit un exemple. La question est donc la suivante: assistons-nous à une politisation de la science ou à une correction scientifique légitime? La tâche paraît ardue. Revendiquer une neutralité scientifique peut, pour le chercheur, revenir à nier sa propre relation au monde, voire constituer une forme de mauvaise foi. Mais, d’un autre côté, l’objectivité demeure un principe fondamental de la science, qui doit être constamment renforcé par des procédures et des principes permettant la recherche de la vérité. Aux États-Unis, les attaques ont d’abord visé les sciences sociales avant de s’étendre aux sciences du climat, à la microbiologie et même aux vaccins. En Europe, les études de genre sont depuis longtemps prises pour cible dans des pays comme la Hongrie. En France, l’intervention de la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal, en 2021, avait conduit à demander une enquête sur certains courants des études critiques. Il paraît dès lors essentiel de mettre en lumière les protocoles et les principes qui régissent le travail scientifique, lequel ne repose pas sur la neutralité du chercheur, mais sur l’objectivité de sa méthode, ainsi que les conditions dans lesquelles la science peut remettre en cause ce qui paraît évident, c’est-à-dire être véritablement critique. La politique ne devrait pas déterminer ce qui est scientifiquement vrai, pas plus que la science ne devrait prétendre vivre hors de la politique et de la société. Carolyn Rouse, professeure d’anthropologie à Princeton et présidente de l’American Anthropological Association, reproche notamment aux auteurs du rapport d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour analyser de vastes corpus de textes, alors même que cette méthode est de plus en plus courante dans de nombreuses sciences sociales. Elle affirme par ailleurs que contraindre les anthropologues biologiques à enseigner qu’il n’existe que deux sexes reviendrait «à transformer un département d’astronomie en département d’astrologie». Cette lecture divergente intervient au moment où le monde universitaire fait face à une offensive sans précédent. Il aurait besoin d’experts en communication capables d’expliquer au grand public la valeur de l’enseignement supérieur. Or la plupart des universitaires continuent de faire et de dire des choses qui demeurent largement incompréhensibles hors de leur univers. Il en va de même des présidents d’université qui trébuchent lors de leurs auditions, des experts en santé publique dont les déclarations se contredisent, ou encore des centres de réflexion qui tentent de reconstruire la confiance et d’ordonner les objections adressées aux fondements théoriques d’une anthropologie qui se veut en constante évolution. La notion de «neutralité» dans la recherche est souvent associée à Max Weber. La fameuse «neutralité axiologique» renvoie cependant à une question plus complexe: celle de la distinction entre le rapport aux valeurs, inévitable dans le choix et la construction d’un objet de recherche, et le jugement de valeur porté par le chercheur. La traduction française de deux conférences de Weber, réunies sous le titre Le Savant et le Politique , paraît chez Plon en 1959 dans une traduction de Julien Freund, précédée d’une introduction de Raymond Aron. La traduction même de Wertfreiheit par «neutralité axiologique» a depuis fait l’objet de discussions, certains lui préférant l’idée de «non-imposition des valeurs». Une autre théorie importante dans la construction de cette objectivité scientifique est celle de la réflexivité de Pierre Bourdieu (1930-2002), qui souligne que le chercheur en sciences sociales est lui-même exposé à des biais. L’anthropologie n’a jamais été une science «neutre» au sens où pourraient l’être la physique ou les mathématiques. Le chercheur arrive sur son terrain avec sa culture, sa langue, sa position sociale et ses interrogations préalables. L’une des raisons les plus fréquemment invoquées pour expliquer la défiance envers le monde universitaire est son «agenda politique», immédiatement suivie par le coût des études et par l’idée que les diplômes ne préparent plus suffisamment les étudiants au marché du travail. Pendant des années, les universitaires ont prêté la crédibilité de leurs institutions à des projets politiques de toutes sortes. Ils se retrouvent désormais en faillite sur le plan de la réputation. S’ils ne réparent pas les dégâts, nombre de leurs institutions risquent également de se retrouver en faillite financière. Car la science objective ne saurait être dissociée d’une société démocratique soumise aux mêmes exigences critiques d’objectivité et de contextualisation. La science est une entreprise collective et, pour définir ce qui peut être considéré comme un savoir, elle requiert une certaine forme de démocratie. L’une des critiques actuellement adressées aux universités affirme que la liberté d’expression y serait menacée. Mais ces accusations visent parfois à remettre en cause un libéralisme intellectuel qui n’a pas conduit à la censure, mais à l’établissement de limites encadrées par le droit, notamment face aux propos antidémocratiques, racistes ou misogynes que certains de ces critiques voudraient de nouveau légitimer. Ce sont pourtant parfois les mêmes qui, sans craindre la contradiction, s’en prennent aux libertés académiques à travers des politiques visant à contrôler ou à réduire au silence les chercheurs, ainsi que tous ceux qui œuvrent à la défense des libertés et des droits dans les domaines de la justice, de la presse ou d’une culture émancipatrice, au service de l’intérêt général et du bien commun, afin de rendre le monde vivable pour le plus grand nombre. Car la science ne meurt pas lorsqu’elle est politisée. Elle meurt lorsqu’elle devient impossible à corriger.

La fabrique de la peur, l’état d’exception et la mise à nu de l’être humain au Liban

Depuis l’incident du bus de Aïn el-Remmaneh, en 1975, qui constitua l’étincelle symbolique de la guerre, le Libanais est entré dans un cycle ininterrompu de peur organisée, et non de peur circonstancielle. Il s’inscrit dans ce que certains penseurs appellent «l’économie de la peur» ou les «politiques de la peur», où celle-ci devient une matière que l’on fabrique et que l’on administre, et non plus seulement un sentiment spontané. La peur remplit ici trois fonctions dangereuses: Elle paralyse d’abord l’action collective. Lorsqu’une société vit sous la menace permanente de la guerre, de la discorde, de l’effondrement ou d’un ennemi extérieur ou intérieur, sa préoccupation première devient la survie individuelle, et non l’action collective. Ainsi se désagrège toute possibilité de résistance organisée à une quelconque forme de domination ou d’occupation. Elle reproduit ensuite les allégeances communautaires, car la peur pousse les individus à chercher refuge auprès de leurs groupes d’appartenance primaires: la communauté confessionnelle, le chef, le parti. Elle devient ainsi un mécanisme de reproduction du système même qui est pourtant censé être à l’origine de la crise. Enfin, sous l’empire de la peur, tout devient justifiable: les armes hors du contrôle de l’État, la suspension du droit, la répression, la corruption, et même la dépendance à l’égard de puissances étrangères, puisque «les circonstances sont exceptionnelles». Nous entrons alors dans un état d’exception qui ne prend jamais fin. Notre histoire témoigne de la récurrence de ces différentes étapes dans la fabrication de la peur: La guerre civile: la peur de l’autre confessionnel. Les occupations successives: la peur de l’ennemi extérieur. La période postérieure à 2005: la peur des assassinats et du chaos. Depuis 2019: la peur de l’effondrement économique. Les guerres régionales et les guerres de soutien: une peur et une inquiétude permanentes quant à l’existence même. Le problème ne réside donc pas dans l’existence de dangers réels, car ceux-ci existent bel et bien, mais dans leur transformation en une structure permanente d’administration de la société. Il ne réside pas davantage dans le fait que la population ait cédé à la peur, mais dans le fait que cette peur ait souvent été fabriquée, amplifiée ou instrumentalisée de manière à empêcher tout véritable moment d’émancipation. Le résultat ultime est ce que l’on pourrait appeler une société vivant dans un état permanent d’urgence psychologique. Si la peur est produite comme un instrument de contrôle du champ politique, son effet le plus profond se manifeste dans la redéfinition de l’être humain lui-même au sein de ce champ, ce que mettent précisément en lumière les thèses de Giorgio Agamben sur la «vie nue» ( bare life ). Dans le contexte libanais, il ne s’agit pas seulement de généraliser un climat de peur, mais de transformer le citoyen en un être biologique privé de protection, vivant dans une zone grise entre le droit et le non-droit, où les droits sont suspendus au nom de la nécessité sécuritaire ou confessionnelle. En ce sens, «l’économie de la peur» rejoint ce que Michel Foucault appelle le «biopouvoir», qui ne se contente pas de contrôler les corps, mais les reproduit au sein de dispositifs de discipline et de surveillance: la prison, l’hôpital, l’école, la caserne… Le cas libanais révèle cependant un déplacement supplémentaire: au lieu que la vie soit administrée en vue de son amélioration, comme dans les modèles classiques du biopouvoir, c’est la peur qui est administrée afin de maintenir la vie à son niveau minimal, celui de la «survie» plutôt que de la «vie». L’individu libanais se rapproche ainsi de la condition de «vie nue», au sens agambénien, constamment exposé à des décisions souveraines d’exception et privé de toute perspective de stabilité juridique et politique. Cette convergence entre la production de la peur et la dépossession de l’être humain de sa qualité politique aboutit à une structure de gouvernement invisible, dans laquelle le contrat social est remplacé par la logique de l’urgence permanente et où, plutôt que l’exercice du pouvoir, prévaut une «politique du délaissement». Plus encore, il s’agit d’une gestion de la dégradation: celle de l’économie, de la santé, de l’éducation, de l’émigration, jusqu’à l’explosion du port de Beyrouth… Si «l’état d’exception» constitue le point d’entrée théorique permettant de comprendre la transformation de la souveraineté dans le contexte libanais, il ne représente pas une simple parenthèse juridique exceptionnelle: il a fondé une structure permanente de gouvernement, au sein de laquelle la relation entre le pouvoir et la société est sans cesse reformulée. En ce sens, la «fabrique de la peur» peut être considérée comme le prolongement pratique de l’état d’exception, car la suspension des règles juridiques et institutionnelles ne peut être maintenue qu’à travers la production permanente d’un climat de menace. Dans ce contexte, le citoyen cesse d’être un acteur politique pour devenir l’objet des politiques d’urgence, soumis à la logique de la survie individuelle et coupé de toute perspective contractuelle commune. Le démantèlement de ce système ne passe donc pas uniquement par le rétablissement du droit, mais par la restauration du sens politique de la vie elle-même, c’est-à-dire par la réintégration de l’individu dans l’espace de la citoyenneté, au-delà de la logique de l’exception et de la peur. La peur devient ainsi un instrument invisible de gouvernance, qui remodèle les représentations collectives et enracine ce que l’on pourrait appeler «l’urgence psychologique permanente», où l’anxiété est continuellement reproduite comme une condition structurelle de cette stabilité précaire. Ce processus ne repose pas seulement sur l’existence de dangers objectifs: il se nourrit également d’une vulnérabilité sociale fondée sur de profondes divisions et sur l’absence d’un récit national commun. Dès lors, démanteler l’économie de la peur ne consiste pas seulement à en dévoiler les mécanismes, mais exige de reconstruire la confiance et les institutions, et de produire un sens collectif alternatif. Le rôle du Hezbollah Dans ce contexte, il est impossible de comprendre les mécanismes de domination sans évoquer le rôle du Hezbollah et la politique qu’il a imposée au Liban, de concert avec le système au pouvoir, avec le soutien du régime syrien et de l’Iran, notamment durant la période où cet axe exerçait une domination absolue, une domination qui connaît aujourd’hui un recul sensible, en particulier depuis la chute d’Assad. Une distinction philosophique et juridique fondamentale s’impose ici. Il convient de différencier rigoureusement «l’état d’urgence», qui procède du droit et que les constitutions encadrent par des limites et des conditions précises, de «l’état d’exception préjuridique», imposé par cet axe comme un fait accompli, sans limites ni garde-fous. Dans ce second cas, les lois et les limites ont été abolies et les droits spoliés, transformant entièrement le rôle de la Constitution et des institutions libanaises. Au lieu de constituer un rempart destiné à protéger la société, celles-ci ont été réduites, sous l’effet de cette domination, à une simple couverture officielle et légale permettant l’abus de pouvoir et la consolidation de l’autoritarisme. La souveraineté parallèle exercée par le Hezbollah ne s’est pas arrêtée aux limites du contrôle juridique des individus. Elle a pénétré, de manière insidieuse, jusque dans la «vie nue», la privant de toute valeur et l’exposant à la violence de décisions souveraines arbitraires. Dès lors, cette «vie nue», appréhendée à travers le prisme de «l’exception», est devenue le combustible vital alimentant l’exercice du pouvoir souverain du Hezbollah, qui assure sa pérennité par la production continue d’un «corps biopolitique» réprimé et domestiqué, soumis à un contrôle absolu sous couvert de la loi et d’une souveraineté factice, afin d’empêcher toute contestation. Cette logique s’est manifestée concrètement dans l’assassinat de l’intellectuel et militant politique Lokman Slim dans une zone sous contrôle du Hezbollah, dans les événements du 7 mai 2008, lorsque les armes furent utilisées à l’intérieur du pays afin d’imposer des équations politiques par la force du fait accompli, ainsi que dans l’entrave à l’enquête judiciaire sur l’explosion du port de Beyrouth et les menaces proférées ouvertement contre les juges. Autant de pratiques qui ont consacré le principe d’une impunité totale et réduit à néant la souveraineté de la justice libanaise. À travers cette peur méthodiquement construite, l’être humain au Liban a été réduit à la condition de «vie nue». L’opposant politique est exposé à l’élimination physique, à l’accusation de trahison ou, symboliquement, à une mise au ban qui rend sa violence possible; quant au citoyen issu du milieu qui soutient le Hezbollah, il est lui aussi exposé lorsqu’il est jeté dans des guerres régionales transfrontalières, qu’il s’agisse de l’intervention militaire en Syrie ou de l’ouverture unilatérale de fronts d’usure, sans autorisation ni couverture de son État, pour n’être plus qu’un combustible biologique au service d’un projet transnational. Cette mise à nu ne s’est pas limitée aux individus. Elle a également atteint la structure même de l’État libanais ainsi que les États environnants, dont la souveraineté a été violée par la légitimation de points de passage clandestins destinés à la contrebande, la confiscation de la décision de paix et de guerre et la transformation des frontières, comme de la décision souveraine confisquée, en espaces ouverts au déploiement d’agendas militaires et sécuritaires entièrement situés hors du cadre du droit international et du contrat politique. L’État et la population se sont ainsi retrouvés ensemble à la merci d’une souveraineté d’exception qui se nourrit de l’effacement du droit et de la perpétuation de la terreur. En définitive, le recul manifeste et continu de cet axe régional et de ses relais locaux ouvre une brèche dans le mur de «l’état d’exception» permanent et offre une occasion historique sans précédent de libérer l’être humain au Liban de sa condition d’«homme livré à l’arbitraire» et de le replacer sous la protection du droit. Cependant, le recul militaire et politique de la milice et du projet iranien ne signifie pas que la souveraineté de l’État sera automatiquement et immédiatement restaurée. Cette restauration se heurte en effet à un autre mur, celui du système politique, incarné par la structure de «l’État profond» au Liban. Cet «État profond», qui se nourrit des réseaux d’intérêts confessionnels, du partage du pouvoir selon des logiques factionnelles et d’une corruption institutionnelle systémique, constitue le prolongement bureaucratique et financier souterrain qui a permis, dès l’origine, l’émergence de la domination milicienne et sa pérennisation. C’est cette structure qui refuse aujourd’hui de renoncer à ses acquis et fait obstacle à la mise en œuvre effective des mécanismes de responsabilité judiciaire, aux réformes structurelles et à l’édification de véritables institutions légitimes. Dès lors, l’avenir de l’État libanais et la restauration de sa pleine souveraineté ne pourront se réaliser par le seul recul des armes parallèles ou par l’affaiblissement de leurs parrains régionaux. Ils sont conditionnés par une bataille plus profonde et plus complexe: le démantèlement du système clientéliste de l’État profond. Mettre fin à la mise à nu de l’être humain et de la patrie exige de quitter le registre de «la terreur et du salut militaire» pour entrer dans celui de «la citoyenneté, du droit et de l’assainissement de l’administration». Car sans démanteler cette infrastructure de l’autoritarisme masqué, la souveraineté demeurera un mot d’ordre dont la réalisation est sans cesse différée, tandis que l’avenir du Liban restera pris en étau entre une puissance armée qui s’affaiblit et un État profond qui refuse de naître à nouveau.

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