


À mesure que le débat se rapproche de l’avenir des armes du Hezbollah, des idées qui semblent, en apparence, «réalistes» commencent à émerger: que faire des milliers de combattants? Faut-il les intégrer à l’armée? Faut-il créer pour eux un cadre sécuritaire spécifique? Faut-il absorber progressivement la structure militaire du parti au sein des institutions de l’État?
Ma réponse est claire: non.
Je suis contre l’intégration des combattants du Hezbollah, en tant que corps ou bloc organisé, dans l’armée libanaise ou les forces de sécurité. Et je suis contre la création de toute nouvelle formation, sous quelque appellation que ce soit, qui permettrait à la structure militaire du parti de continuer d’exister au sein de l’État.
Car si nous le faisons, nous aurons déplacé le problème de l’extérieur de l’État vers son intérieur.
Et nous avons devant nous une expérience sur laquelle il faut s’arrêter sérieusement: l’Irak.
Que nous a appris le Hachd al-Chaabi?
Le Hachd al-Chaabi est né dans des circonstances différentes de celles du Liban, à un moment de grave effondrement sécuritaire, avec l’expansion de «Daech» en 2014. Il ne faut donc pas établir d’équivalence simpliste entre le Hachd et le Hezbollah.
Mais l’expérience irakienne offre une leçon d’une importance capitale sur l’idée d’intégrer des organisations armées à l’État.
En 2016, le Parlement irakien a reconnu le Hachd comme une formation militaire indépendante au sein des forces armées, liée au commandant en chef. En théorie, cela devait permettre de placer les forces armées sous l’autorité et le commandement de l’État. Mais des études spécialisées ont montré que de nombreux réseaux et factions avaient conservé leurs propres commandements, leurs intérêts et leurs relations politiques et économiques, et que le cadre officiel n’avait pas suffi à produire une chaîne de commandement et de loyauté unifiée.
Ce qui est frappant, c’est que le problème reste posé jusqu’à aujourd’hui. En juin 2026, une analyse récente de Chatham House décrivait le défi persistant auquel est confronté Bagdad comme celui d’imposer une autorité réelle sur des groupes armés qui opèrent, à des degrés divers, en dehors du commandement direct du gouvernement, certains étant liés à l’Iran. Elle aboutissait à un point d’une grande importance pour le Liban: l’intégration officielle ne signifie pas nécessairement que la loyauté et l’autorité effectives passent à l’État.
Et c’est précisément ce que nous ne devons pas faire au Liban.
L’armée n’est pas un lieu de recyclage du Hezbollah
Si nous réclamons le monopole des armes parce que nous voulons une seule armée, une seule décision militaire et une seule référence constitutionnelle, comment y parvenir en faisant entrer dans l’armée un corps militaire organisé?
Qu’aurions-nous réglé?
Je ne veux pas qu’un combattant du Hezbollah devienne soldat de l’armée libanaise par une décision politique collective, tandis que demeurent derrière lui les mêmes réseaux de relations, les mêmes anciens commandements et la même doctrine militaire.
Je ne veux pas non plus d’unités spéciales pour les fils du Sud ou pour les combattants de la «résistance».
Je ne veux pas de quotas dans l’armée en échange de la remise des missiles.
Je ne veux pas que les grades partisans deviennent des grades militaires légaux.
Et je ne veux pas que, dans quelques années, nous découvrions que nous n’avons pas mis fin à la dualité des armes, mais que nous lui avons simplement donné un salaire payé par le Trésor public.
Ce n’est pas restaurer l’État.
C’est légaliser le problème.
Le combattant est une chose, l’organisation en est une autre
Mais refuser l’intégration ne signifie pas dire à des dizaines de milliers de personnes: rendez vos armes et débrouillez-vous.
Il faut ici distinguer clairement entre la fin de l’organisation militaire et le traitement de l’être humain qui en faisait partie.
Le combattant libanais doit retourner dans la société, et non passer d’une armée partisane à l’armée libanaise.
Cela exige un vaste et sérieux projet de transition vers la vie civile.
Certains combattants ont passé vingt ou trente ans dans l’activité militaire. Certains n’ont pas d’autre métier. Derrière eux, il y a des familles, des enfants et des obligations financières. Ignorer cette réalité ne construit pas un État. Cela peut au contraire créer une nouvelle crise sociale et sécuritaire.
Il faut donc réfléchir à la création d’un fonds national, avec un soutien arabe et international, pour ramener ces personnes vers l’économie civile: formation professionnelle, prêts à taux préférentiels, petits projets, opportunités dans l’agriculture, l’industrie et la technologie, ainsi que des possibilités d’études pour ceux qui souhaitent poursuivre leur formation.
Et surtout, il existe un immense chantier: la reconstruction du Sud.
Au lieu que le fils du Sud reste un combattant dans l’attente de la prochaine guerre, pourquoi ne serait-il pas partie prenante de la reconstruction de son village, de sa maison et de l’économie de sa région?
Nous parlons de reconstruire des maisons, des routes, des écoles, des hôpitaux et des réseaux d’eau, d’électricité et de télécommunications, de remettre des terres en état, de relancer l’agriculture et de remettre les petites entreprises au travail.
Autrement dit, le passage des armes à la vie civile peut aussi être un passage d’une économie de guerre à une économie de reconstruction.
Aucun privilège militaire
Quant à celui qui souhaite, à l’avenir, rejoindre l’armée libanaise, il n’existe qu’une seule voie.
Il doit se présenter en tant que citoyen libanais.
Il doit être soumis aux mêmes conditions, aux mêmes concours et aux mêmes contrôles que tout autre jeune Libanais, avec même un degré de rigueur supérieur à la normale.
À titre individuel, pas en tant que faction.
En tant que citoyen, pas comme représentant d’un parti.
Et sans accord préalable sur des nombres, des grades, des unités ou des quotas.
Car l’institution militaire n’est pas une nouvelle table de partage.
Et l’État ne «remplace» pas le Hezbollah
Même l’expression couramment utilisée selon laquelle l’État devrait «remplacer le Hezbollah» mérite d’être corrigée.
L’État ne remplace pas le Hezbollah.
L’État reprend sa place.
Lorsqu’il construit une école dans le Sud, il ne remplace pas une institution partisane; il accomplit son devoir.
Lorsqu’il soigne un malade, il ne se substitue pas à une institution sanitaire relevant d’un parti; il remplit une fonction publique.
Lorsqu’il verse une indemnité à celui dont la maison a été détruite, ce n’est pas le prix de la remise des armes; c’est un droit du citoyen envers son État.
Et lorsque l’armée se déploie aux frontières, elle ne remplace pas la «résistance»; elle exerce une fonction souveraine qui aurait dû être la sienne dès le départ.
C’est là toute la différence.
Nous ne voulons pas d’un État qui hérite du Hezbollah.
Nous voulons un État qui reprenne ce qui lui appartient.
Ne répétons pas l’Irak
Le problème du modèle irakien n’était pas simplement la présence d’anciens combattants au sein des institutions de l’État, mais le fait que des réseaux armés ont réussi à devenir partie intégrante de la structure de l’État sans que leur autonomie politique et organisationnelle disparaisse nécessairement. Chatham House a documenté la manière dont des réseaux liés au Hachd, après la guerre contre «Daech», sont devenus des forces sécuritaires, politiques et économiques influentes au sein même de l’État.
Le Liban ne peut pas supporter une expérience similaire.
Nous avons une armée.
Nous avons des forces de sécurité.
Nous avons une Constitution.
Ce qu’il faut, ce n’est pas inventer une formule géniale permettant de concilier l’armée et le Hezbollah, mais parvenir à la règle la plus simple sur laquelle repose tout État normal:
Une seule armée. Un seul commandement. Un seul monopole des armes. Et une seule décision de guerre et de paix.
Quant au Hezbollah, s’il continue d’exister, qu’il continue comme parti politique civil, comme les autres partis libanais, sans aile militaire ni appareil sécuritaire parallèle.
Quant aux combattants, nous ne devons ni les jeter à la rue ni les transformer en armée au sein de l’armée.
Nous devons les ramener à la société.
Leur ouvrir les portes du travail, de la production et de l’éducation.
Les aider à passer du port des armes à la construction de leur avenir et de celui de leurs régions.
Car il existe une différence immense entre réintégrer l’être humain dans la société et intégrer l’organisation à l’État.
La première est une nécessité nationale.
La seconde pourrait être le moyen le plus rapide de transformer le Liban en une autre version de l’expérience irakienne.
Nous ne voulons pas d’un Hachd al-Chaabi libanais.
Nous voulons que l’ère de la milice prenne fin, et non que la milice entre dans l’État et change simplement d’uniforme.