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Opinion

De Galerie Semaan aux Galeries Lafayette… Quel islam présentons-nous au monde?

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Photo GAUTHIER BEDRIGNANS / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP
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Publié oct. 20, 2026 - 22:01

De Galerie Semaan aux Galeries Lafayette, il y a une longue distance qu’un écran de téléphone suffit à abolir en quelques secondes. Ici, une tentative d’empêcher les forces de sécurité d’accomplir leur mission; là, une tentative de prendre d’assaut un grand magasin, sur fond de troubles et de pillages. Les pays, les circonstances et les protagonistes diffèrent, mais une même question se pose: depuis quand la colère donne-t-elle le droit d’agresser, et depuis quand le groupe est-il devenu plus important que la loi qui protège ses membres et le reste de la population?

Quant à placer le mot «islam» entre ces deux scènes, cela exige une autre forme de courage: celui de poser des questions, mais aussi celui de refuser les accusations toutes faites. Car l’identité religieuse ne se déduit pas d’un visage apparaissant dans une vidéo, pas plus que les motivations religieuses ne se déduisent d’un nom, d’une couleur de peau ou d’un accent. Quiconque entend demander des comptes à ceux qui s’approprient la religion doit d’abord se garder de se l’approprier à son tour pour en faire un acte d’accusation collectif.

Dans le secteur de Galerie Semaan, les Forces de sécurité intérieure ont annoncé que des jeunes circulant à moto avaient tenté d’empêcher une unité des enquêtes criminelles centrales de perquisitionner un entrepôt contenant des médicaments impropres à l’usage. Elles ont précisé que l’unité avait pu mener sa mission à terme, saisir les médicaments et placer l’entrepôt sous scellés. Ce sont les éléments communiqués officiellement, dont il convient de partir, tandis que la détermination des responsabilités individuelles relève de l’enquête et de la justice.

En France, des informations ont fait état d’une tentative de prendre d’assaut les Galeries Lafayette, dans le cadre de troubles ayant accompagné des manifestations contre la vie chère, marqués notamment par des dégradations et des pillages de commerces. Mais rien dans ces faits ne permet d’établir l’appartenance religieuse des participants, ni d’affirmer que l’islam aurait été leur motivation. On peut condamner pleinement leurs actes sans leur inventer une identité, ni coiffer le vol d’un turban dont rien ne prouve qu’il ait jamais été porté.

Le dénominateur commun que l’on peut donc retenir est le recours à la force du nombre pour s’affranchir des règles communes. Une force qui s’imagine que la foule rassemblée derrière elle lui confère le droit de paralyser une institution ou de porter atteinte à la propriété d’autrui. Le danger commence lorsque ce comportement trouve des défenseurs politiques et médiatiques, prêts à rechercher toutes les explications possibles, sauf la plus simple: un acte a été commis dont les auteurs doivent répondre, quels que soient le drapeau sous lequel il a été perpétré, les injustices invoquées ou les slogans de ses auteurs.

Au Liban, le problème touche de bien plus près notre vie quotidienne. Car ce n’est pas seulement aux frontières que l’État voit sa souveraineté mise à l’épreuve, mais aussi devant un entrepôt de médicaments, à un barrage de sécurité ou dans l’exécution d’une commission rogatoire. Une souveraineté qui s’arrête devant un rassemblement de motos exige davantage que des discours solennels. Elle exige une autorité consciente que pénétrer dans n’importe quel quartier pour accomplir sa mission est un devoir, et que la sécurité des citoyens ne saurait dépendre du bon vouloir des détenteurs d’influence.

Et lorsqu’il s’agit de médicaments, la démonstration de force devient plus indécente encore. Le malade ne s’interroge pas sur les rapports de force qui protègent l’entrepôt, mais sur le médicament qui va pénétrer dans son organisme. Une mère qui attend un traitement pour son enfant ne peut se satisfaire des assurances d’un parti. Ce dont elle a besoin, ce sont des analyses, des contrôles, des responsabilités clairement établies et une procédure permettant de déterminer la réalité de l’infraction et d’identifier ceux qui doivent en répondre, loin des campagnes alarmistes comme des arrangements qui engloutissent les droits des citoyens.

Un agent des forces de l’ordre devient-il un agresseur parce qu’il tente d’accomplir sa mission? Une perquisition devient-elle une atteinte à la dignité d’un quartier au seul motif qu’une force officielle y a pénétré? Avec une telle logique, on peut fermer le pays tout entier: chaque rue a sa dignité, chaque entrepôt son environnement communautaire, chaque contrevenant sa communauté prête à nous expliquer pourquoi son arrestation serait une affaire si délicate. En définitive, le citoyen se retrouve seul, sans aucune protection, contraint de payer de sa santé, de sa sécurité et de son argent le prix des protections dont bénéficient les autres.

C’est ici qu’intervient la responsabilité des forces qui fondent leur légitimité sur un discours religieux, au premier rang desquelles le Hezbollah dans notre expérience libanaise. La responsabilité politique exige qu’elles affirment clairement que l’appartenance partisane ne protège aucun contrevenant et que l’entrave à l’action de la justice ne saurait être tolérée sous quelque prétexte que ce soit. Mais, dans le même esprit, on ne peut attribuer la propriété d’un entrepôt ou un acte précis à une personne ou à une organisation sur la seule foi de rumeurs. C’est à l’enquête d’établir les faits, et les sanctions doivent reposer sur des preuves.

Il faut également cesser de transformer toute demande de comptes en agression contre les chiites. Le chiite qui réclame des médicaments sûrs et un État capable d’agir n’a besoin de la permission de personne pour revendiquer ses droits. Il n’est pas moins attaché à sa communauté parce qu’il refuse qu’une moto fasse obstacle à une patrouille des forces de sécurité. Protéger les citoyens commence par soumettre les puissants aux mêmes règles que ceux qui ne disposent ni de relations influentes ni d’armes.

En France, la vie chère ne justifie pas davantage le pillage d’un magasin que ce pillage n’annule le droit des manifestants pacifiques à protester. Celui qui brise une vitrine et en dérobe le contenu s’en prend aux propriétaires, aux salariés et aux clients, tout en portant préjudice à la cause au nom de laquelle il prétend exprimer sa colère. La justice sociale n’a pas besoin d’un sac volé pour progresser, et l’atteinte aux moyens de subsistance d’autrui ne devient pas légitime parce qu’elle se produit au milieu de slogans scandés en chœur.

Inversement, une séquence vidéo ne saurait se transformer en référendum sur l’aptitude des musulmans à vivre en société. Un tel raccourci nourrit le sectarisme et empêche toute analyse sérieuse du délit. La responsabilité est individuelle, et son établissement exige des faits. Quant au musulman qui travaille, paie ses impôts, élève ses enfants et respecte ses voisins, il ne saurait devenir un suspect par précaution chaque fois que des émeutes éclatent dans une ville européenne.

J’en arrive ainsi à la question qui me tient à cœur: quelle image voulons-nous donner de notre islam, nous qui refusons qu’on exerce une tutelle sur notre foi comme nous refusons qu’on en exerce une sur notre patrie? Celle d’un citoyen qui respecte les droits d’autrui tout en revendiquant les siens, ou celle d’une identité invoquée pour justifier tous les abus? Cette question s’adresse à ceux qui parlent au nom de la religion et exigent des citoyens une obéissance politique érigée en épreuve de foi.

Il ne suffit pas à ces derniers de proclamer que l’islam est innocent des abus commis en son nom, puis de garder le silence lorsque ses symboles sont mis au service de l’intimidation. Défendre la religion exige de retirer toute couverture à ceux qui s’en servent comme d’une immunité. La pratique religieuse qui mérite le respect se manifeste dans l’honnêteté, la préservation des droits et l’acceptation de rendre des comptes, et non dans la capacité de couvrir de sa voix celle d’un policier, d’un juge ou d’un citoyen sans défense.

Au Liban, tout particulièrement, les appartenances se sont transformées en systèmes de protection réciproque. Chaque dirigeant dénonce l’immunité dont bénéficie son adversaire tout en négociant discrètement celle de ses propres partisans. Puis tous se retrouvent pour déplorer la faiblesse de l’État, comme si cette faiblesse était tombée du ciel. L’État s’affaiblit lorsqu’ils entravent son action; il retrouve sa force lorsqu’il mène à bien une mission légale et que la justice poursuit ensuite son travail jusqu’à son terme.

C’est pourquoi l’achèvement de la perquisition dans le secteur de Galerie Semaan mérite de constituer le début d’un processus, et non une nouvelle dont on se réjouit avant de l’oublier. Il faut connaître le sort des produits saisis, les résultats des analyses, les responsabilités établies par l’enquête et les mesures qui permettront d’empêcher que l’infraction se reproduise. Il faut également demander des comptes, sur la base de preuves, à ceux qui ont entravé l’opération. L’autorité d’une institution se construit par la continuité et la cohérence de son action, non par une photographie devant une porte placée sous scellés.

Mais l’essentiel est de ne pas redéfinir des populations entières à partir des pires comportements observés parmi leurs membres. La banlieue sud de Beyrouth ne se résume pas à un groupe qui fait obstacle à une patrouille, pas plus que la France ne se résume à ses émeutiers ou les musulmans à ceux qui brandissent la religion, ou auxquels leurs adversaires l’attribuent. Cette rigueur donne toute sa force à la critique, car elle empêche le véritable responsable de se dissimuler derrière une accusation si vaste qu’elle atteint des innocents et détourne l’attention du problème.

La même règle s’applique aux abus de l’autorité publique: celui qui réclame un État fort doit également exiger qu’il soit soumis au contrôle. Le policier doit pouvoir être tenu pour responsable de ses actes, le juge doit s’appuyer sur des preuves et l’accusé doit bénéficier du droit à la défense. C’est à ces conditions que l’État devient une autorité de référence acceptée par les citoyens et que la protection partisane perd sa raison d’être. Remplacer le désordre des foules par l’arbitraire du pouvoir ne ferait que maintenir les citoyens prisonniers de la même peur, quand bien même ceux qui la suscitent auraient changé.

Quant à mon islam, je n’ai besoin ni d’une moto pour le protéger ni d’une vitrine brisée en son nom. Je le porte dans la responsabilité que j’assume pour mes actes, dans le respect que je témoigne à la vie et aux droits d’autrui, et dans mon acceptation de rendre des comptes comme n’importe quel citoyen. Que celui qui veut servir la religion l’empêche de devenir un prétexte pour échapper à la loi. Le sacré appartient à la foi; les actes, les individus et les partis, eux, doivent pouvoir être questionnés et tenus pour responsables.

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