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Opinion

Retrouver le Grand Liban
Par
Fady Noun
Publié
août 31, 2026 - 00:12

«Que vaut la vénération d’un fondateur lorsque son œuvre est défaite par ceux qui se prétendent ses héritiers?» Nous avons montré dans un précédent article, en commentant le dicton «charité bien ordonnée commence par soi-même», comment l'histoire du Liban oscille constamment entre un égoïsme communautaire interne (le repli sur sa confession au détriment de l'État) et un «altruisme» idéologique externe (la préférence pour des causes régionales au détriment de la patrie). Dans les deux cas, c'est le projet d'un État libanais démocratique fort et prospère, qui a été sacrifié. Allons plus loin dans l’analyse. Dans un courrier publié par L’OLJ, l’avocate Carole Chelhot a écrit, au sujet de ce fractionnement mortel, des lignes sévères mais très justes: «La faillite libanaise n’est plus territoriale. Elle est politique, morale et institutionnelle. L’administration a été soumise aux clientèles, les services publics distribués comme des faveurs, le droit négocié selon les rapports de force (…). L’État, qui devait dépasser les communautés, est devenu le butin qu’elles se partagent (…) C’est ici que la mémoire d’Élias Hoayek cesse d’être rassurante et devient accusatrice. Les maronites aiment l’appeler le père du Grand Liban. Ils célèbrent son nom, invoquent son héritage et honorent sa béatification. Mais que vaut la vénération d’un fondateur lorsque son œuvre est défaite par ceux qui se prétendent ses héritiers ? (…) Combien de dirigeants maronites ont compris que protéger les chrétiens ne consiste pas à affaiblir l’État pour préserver des privilèges, mais à bâtir un État assez fort pour que nul citoyen n’ait besoin d’un protecteur?». Comment réparer l’éparpillement et les replis identitaires qui retardent l’avènement d’un Liban qui tendrait vers le Grand Liban fondé en 1920? A chaque communauté au Liban de revoir son parcours. Et peut-être ne serait-il que juste d’entamer cet examen de conscience historique et politique, par les chrétiens, et spécifiquement par les maronites, à l’origine du Grand Liban. Ils ont été les premiers dépositaires de la vision du patriarche Hoayek. On sait la désolation, voire la consternation du patriarche Hoayek, devant le manque de sens civique dont fit preuve la classe politique de son époque, et l’appel désespéré qu’il fit à la moralisation de la vie publique dans son dernier message à la nation: «L’amour de la patrie». «Autarcie administrative et pastorale» Après Vatican II, les maronites et toutes les Églises orientales catholiques ont été exhortées par les papes, en particulier par Jean-Paul II, à travailler dans l’unité et à édifier le Liban avec les communautés musulmanes, dans un esprit de communion et de service. Peine perdue. Sur le plan politique, le même affairisme, les mêmes intrigues, les mêmes faux calculs se sont poursuivis jusqu’à la catastrophe où nous nous trouvons. Sur le plan religieux, le seul dont ils aient l’entière maîtrise, les Églises orientales ont continué à résister aux exhortations à coordonner leur travail pastoral, leurs projets, leurs aspirations. On a toujours eu l’impression que c’était «chacun pour soi»: «nos» saints, «nos» cérémonies, «nos» retransmissions, «nos» fauteuils, «nos» places d’honneur. Les plus clairvoyants de ses fils ont eu, depuis des années, le courage de reprocher discrètement à la grande dame des Églises du Liban, «d’avoir joui des privilèges de la création du Grand Liban (1920), sans en assumer pleinement les devoirs; d’avoir planifié pour elle-même et non pour la patrie qu’elle avait fondée; et si quelque bien fut fait par son entremise, de l’avoir fait en esprit de domination, non en esprit de service». Il est grand temps de sortir de la discrétion et de dire les choses comme elles sont. «S’il n’y a pas la rencontre personnelle avec Jésus-Christ, il y aura un ethnicisme déguisé en christianisme», a affirmé un jour le Pape François, qui pensait peut-être aux Églises autocéphales du monde orthodoxe. C’est à se demander si ce jugement ne s’applique pas aussi aux Églises du Liban vivant sur le même territoire en autarcie administrative et pastorale? Jeux de rôle et identités d’emprunt L’accusation devrait s’élargir à l’ensemble des composantes communautaires du Grand Liban. Un siècle ou presque après la mort du fondateur, l’État demeure cruellement «inachevé» (dixit Chelhot) et la citoyenneté étouffée par le communautarisme le plus élémentaire. La faute en est, en grande partie, à un Etat qui a cédé sur son identité et a renoncé, en particulier, à enseigner l’histoire. Que de Libanais ont grandi sans livre d’histoire, sans mémoire et donc sans le socle de connaissances susceptible de former et d’asseoir leur identité, hormis des bribes glanées autant dans la vérité que dans l’erreur, autant dans les mémoires heureuses que dans les traumatismes communautaires? Que de Libanais, dont l’auteur de cet article, ne savaient rien du patriarche Hoayek il y encore quatre mois? L’établissement d’une «éducation nationale» était-elle donc de trop? Ou bien une fois de plus, le laxisme a-t-il été confondu avec de la sagesse. Ce même jugement peut être porté sur cet incubateur de citoyenneté qu’est le service militaire, sachant que l’éducation nationale ou le service militaire ne doivent jamais être considérés comme acquis une fois pour toutes, mais sont à reprendre à chaque génération. «Le pays des occasions manquées» D’aussi loin que l’on s’en souvienne, ce sont des identités d’emprunt que les communautés libanaises ont incarné, selon les sollicitations externes ou l’imaginaire historique. Aujourd’hui, c’est la bataille de Karbala qui se rejoue au Liban-Sud. Certes, la politique est le domaine par excellence de l’ambiguïté, mais on a l’impression que notre histoire n’a été qu’une succession de «remakes», de jeux de rôle catastrophiques. Tout cela parce que les Églises particulières, endormie par le cléricalisme le plus rigide, et l’Etat libanais, dilué par ses oligarques, n’ont pas eu le courage et la volonté politique de nous indiquer où se trouvait le trésor de notre identité humaine et spirituelle, l’idéal de pluralisme, de liberté et de tolérance qui tirait le Liban vers le haut. Sans leur remplir les poches. Décidément, comme l'affirme un philosophe chrétien ami, «le Liban est, par excellence, la patrie des occasions manquées». Parmi celles-ci, ne l’oublions jamais, des visites nocturnes de la Vierge Marie au-dessus du dôme de la basilique des syriaques-orthodoxes, à Mousseitbé, en 1970. Une visite céleste couverte de ridicule par le clergé des Églises orientales catholiques, pourtant au fait des apparitions jumelles de la Vierge à Zeitoun (Egypte), en 1968, et de leur retentissement mondial. Ce fut encore un signe d’avertissement que ces Églises refusèrent d’accorder la moindre attention. «Ce que l’Esprit dit aux Églises» Mais depuis, la popularisation des enseignements du Concile Vatican II a heureusement développé une plus grande sensibilité du clergé à l’égard de «ce que l’Esprit dit aux Églises». «Trop souvent, a affirmé Hans-Peter Kolvenbach (1928-2016), ancien supérieur général de la Compagnie de Jésus, nous oublions les premiers chapitres du livre de l’Apocalypse où le Seigneur va d’une Église à l’autre pour approuver et désapprouver ce qui s’y passe et surtout pour annoncer ce qui est à venir. Il continue à nous parler surtout en temps de crise par la voix aussi de la Théotokos et de tant d’autres témoins, sans fonction magistrale mais avec une autorité d’En-Haut». En appliquant le principe de la «charité bien ordonnée», les Églises du Liban doivent enfin comprendre qu’elles disposent de deux leviers pour sauver le Liban et par là-même sa présence chrétienne: leur appui à l'État de droit, en esprit de service et non de «domination» , et leur unité réelle et intransigeante «telle que le Christ l’a voulue et par les moyens qu’il a voulus». En étant unies, en se mettant au service d'une culture de la citoyenneté libanaise, en évitant tout repli identitaire, même au prix de l’abandon de certains de ses leviers de pouvoir (déconfessionnalisation partielle de la fonction publique ou de la loi électorale comme le prévoit l’accord de Taëf) , les Églises orientales accompliraient leur mission la plus noble: rapprocher le Liban de sa vision fondatrice et faire de la diversité libanaise une force, non une fragilité constitutive. Car si les branches sont corrompues, «la souche est une semence sainte» (Isaïe 6: 13).

Holà, les janissaires sont à nos portes!
Par
Youssef Mouawad
Publié
août 29, 2026 - 01:29

Ankara la néo-ottomane avance ses pions dans le Bilad ash-Sham! Et ce n’est pas un bombardement israélien de la base aérienne d’Abou al-Dhouhour le 18 août dernier ou de la banlieue de Damas dix jours après, et encore moins les menaces à peine voilées de Tel-Aviv, qui retiendraient la progression turque en direction du sud géographique et le long de la «mer de Syrie» (1). Tom Barack, ambassadeur des États-Unis en Turquie et émissaire spécial auprès de Damas, aura fort à faire maintenant qu’une rivalité stratégique se concrétise entre Turcs et Israéliens, avec la Syrie et bientôt le Liban comme principal terrain de compétition, voire de confrontation. Washington, ayant pris acte du recul iranien, doit songer à établir un mécanisme de «déconfliction» entre ses deux alliés que sont l’État hébreu et la république d’Erdogan, dès lors que ces derniers cherchent à remplir le vide abyssal laissé derrière eux par les mollahs iraniens en déconfiture! Une nostalgie d’Europe et une Turquie éconduite On n’en aurait pas été là si le Conseil de l’Union européenne n’avait estimé en juin 2019 que les négociations d’adhésion avec Ankara étaient «au point mort». Car, la Turquie, portée par une certaine nostalgie, avait toujours rêvé d’un destin européen. À deux reprises, les armées du sultan avaient fait le siège de Vienne (1529 et 1683) et, pour rappel, avant de faire de Constantinople sa capitale, le sultanat avait établi son siège à Andrinople (Edirne), en Thrace orientale. Ajoutons à cela qu’à la fin du premier conflit mondial, réduite aux dimensions d’un État-nation, la république turque, puissance régionale incontestable, s’était modernisée sans se désislamiser. Était-ce la raison pour laquelle l’Union européenne lui avait opposé une fin de non-recevoir? Les autorités turques crurent comprendre que l’Europe comptait rester un «club exclusivement chrétien». Alors, pour la faire courte, elles n’avaient plus qu’à s’étendre vers l’Est turcophone et vers le Sud arabophone. Et nous y voici ! Le sabre et le goupillon Or le Grand Turc, comme on disait à l’époque où il faisait trembler les Habsbourg, n’est pas un nouveau venu sur la scène du Proche-Orient. Quatre siècles durant, le Bilad ash-Sham avait fait partie de son empire, son identité majoritairement sunnite l’ayant naturellement disposé à agréer le pouvoir du monarque-calife, cette ombre d’Allah sur terre (2). Rappelons que les Osmanlis avaient abattu le pouvoir mamelouk et conquis la Syrie en 1516. À la fin de septembre de cette même année, Damas fut prise et le prêche du vendredi fut enfin prononcé, dans la grande Mosquée, au nom du sultan Sélim. En ce 2 octobre, la légitimité islamique fut donc acquise au chef auréolé de gloire et, le lendemain, c’est en conquérant victorieux que ce dernier fit une entrée triomphale dans la capitale des Omeyyades. Deux éléments avaient assis son autorité et emporté l’adhésion des «rayas» dans le Bilad ash-Sham, comme partout ailleurs: la victoire militaire et la communion dans une même foi. En d’autres termes, ce fut «l’alliance du sabre et du goupillon», comme sous l’Ancien Régime en France, et comme en Espagne sous Franco et au Portugal sous Salazar. Et qu’on ne vienne pas nous dire que les mentalités ont changé depuis! Quand allons-nous donc reconnaître que ce sont les deux mêmes leviers qui ont porté Ahmad el-Chareh à la magistrature suprême sur les rives de Barada, à savoir la victoire sur le terrain et sa rigoureuse orthodoxie musulmane? Les accords Sykes-Picot derechef Mais revenons quelque cent ans en arrière et ajoutons que les Syriens, avant comme durant le premier conflit mondial, ne cherchaient guère à faire sécession avec l’Anatolie; ils se seraient accommodés d’une certaine décentralisation où leurs aspirations culturelles auraient été reconnues et leur langue arabe agréée dans l’administration publique. Ils auraient bien accepté une double monarchie à l’instar de celle de l’Autriche-Hongrie, n’était-ce la politique drastique et souvent cruelle menée par Jamal pacha lors des années de guerre. D’ailleurs, ce ne fut pas un soulèvement local (3), encore moins les maigres effectifs arabes de l’émir Faysal, qui mit en 1918 un terme à l’occupation ottomane, mais plutôt l’avance triomphale des troupes alliées, principalement britanniques. Puis, à partir de l’époque mandataire, le nationalisme arabe, livré à lui-même, développa ses idiosyncrasies. Mais ce fut surtout l’abolition du califat en 1924 comme la laïcisation forcée, ces deux marques de fabrique du régime d’Atatürk, qui allaient encore distendre les liens de quatre cents ans entre le monde turcophone et le monde arabophone. Le parti Baas joua par la suite sur l’inimitié entre Arabes et Turcs, dans l’idée d’enraciner son pouvoir, l’annexion du sandjak d’Alexandrette en 1939 n’ayant pas joué en faveur de la réconciliation entre les deux peuples. Se méfier des engouements subits Tout cela pour dire que le contentieux syro-turc, s’il perdure, peut être résolu dans un climat de fraternité religieuse. La Turquie d’Erdogan, qui arbore fièrement son appartenance à l’islam, est la bienvenue dans une Syrie où cinquante ans durant le pouvoir bassiste a insidieusement persécuté le sunnisme majoritaire et muselé ses dignitaires religieux. Maintenant que l’Iran et la Fédération de Russie se sont retirés sans demander leur reste, la Turquie est supposément la bienvenue. Et l’on rapporte même que de jeunes Syriens en âge de se battre n’hésiteraient pas à grossir les rangs des troupes d’Ankara pour le cas où celle-ci engagerait le fer avec Israël. Cent ans de nationalisme arabe exacerbé n’ont peut-être pas effacé quatre cents ans d’ottomanisme, ni oblitéré mille ans de solidarité religieuse ! N.B.: Que la Turquie se méfie de l’engouement syrien pour elle! Qu’elle se souvienne du sort réservé à Nasser. En 1958, Damas lui avait fait un triomphe lors de la proclamation de la République Arabe Unie. Et puis, en 1961, ce fut la piteuse désunion! 1-Historiquement, l’expression «mer de Syrie» ou Mare Syriacum en latin désigne la partie orientale de la Méditerranée située au large de la côte syro-libanaise. 2-Titre emprunté au basileus byzantin, à la chute de Constantinople en 1453. 3- En Syrie, en dépit de la dégradation des conditions de vie en 14-18, on n’enregistra ni émeute significative, ni intifada, ni fitna contre le Turc. Et même que les officiers, les intellectuels et les grands bourgeois qui s’étaient ralliés à l’émir Faysal, étaient traités de renégats dans les grands centres urbains comme Alep, Homs, Hama, Damas, etc.

Pourquoi les Libanais ont-ils peur du mot «paix»?
Par
Jad Akhawi
Publié
août 28, 2026 - 12:38

«Heureux les artisans de paix.» Peut-être n’existe-t-il pas de phrase qui résume mieux ce dont le Liban a besoin aujourd’hui que celle portée par le pape Léon XIV lors de sa visite au Liban et dont il a fait l’un des messages essentiels adressés aux Libanais. Sa visite est intervenue dans un pays épuisé par les guerres, les crises et les divisions, pour placer la paix au cœur du discours libanais, non comme une capitulation ou une concession, mais comme un acte, une responsabilité et un projet d’avenir. Mais le paradoxe libanais tient au fait que nous, qui avons tant vécu la guerre, en sommes parfois venus à craindre le mot «paix» lui-même. Pourquoi? Pourquoi le Libanais doit-il justifier son appel à la paix? Et pourquoi certains ont-ils le sentiment que le simple fait d’utiliser ce mot peut les placer en position d’accusés, comme s’ils avaient renoncé à leurs droits, accepté la capitulation, voulu la normalisation ou abandonné la cause? La paix est-elle devenue une accusation au Liban? Ces questions ne sont pas linguistiques. Elles révèlent un problème profond de la culture politique libanaise. Le Liban a vécu des décennies de guerres. Guerre civile, occupations, invasions, agressions, assassinats, conflits internes et affrontements régionaux transformés en crises libanaises. Et chaque fois, les Libanais en ont payé le prix: morts et blessés, déplacements de population, destructions, effondrement économique, émigration et fractures sociales. Et pourtant, nous n’avons toujours pas appris que la guerre n’est pas une fatalité libanaise. Peut-être est-il temps de redéfinir la paix. La paix dont le Liban a besoin n’est ni la paix de la capitulation, ni celle de la soumission, ni une paix imposée de l’extérieur. C’est une paix libanaise. Et cette paix commence par une idée simple: que le Liban soit maître de sa décision. Que ce soit l’État qui décide de la guerre et de la paix. Que les institutions de l’État soient l’unique référence. Que l’armée libanaise soit l’institution chargée de protéger les frontières et la souveraineté. Que la loi soit au-dessus de tous. Et que le Liban ne soit pas une arène ouverte aux guerres des autres. Car la paix ne signifie pas renoncer à nos droits. Elle signifie chercher à protéger ces droits par des moyens qui préservent le Liban et son peuple, et non par ceux qui transforment une nouvelle fois le Liban en terre de guerre. La paix n’est pas une faiblesse. Elle peut même être l’une des formes les plus difficiles de la force. Il est facile d’ouvrir le feu, facile de déclarer la guerre, facile de brandir les slogans de la victoire. Le plus difficile est d’empêcher la guerre quand on a la capacité de la déclencher, de choisir la négociation lorsqu’elle sert mieux son peuple, et d’utiliser la diplomatie, le droit et les relations internationales pour protéger son pays. C’est pourquoi la paix ne contredit pas la souveraineté. Au contraire, la véritable paix est le fruit de la souveraineté. Un État souverain décide quand il combat et quand il négocie. C’est lui qui parle au nom de son peuple, défend ses frontières, signe les accords et assume la responsabilité de leur mise en œuvre. Mais lorsque les centres de décision se multiplient, la paix elle-même devient impossible. Il ne peut y avoir de paix durable tant qu’il existe dans le pays des forces capables de décider de la guerre en dehors des institutions constitutionnelles. Et il ne s’agit ici ni d’une communauté plutôt que d’une autre, ni d’une confession plutôt que d’une autre. Le problème ne réside ni chez les chiites, ni chez les sunnites, ni chez les chrétiens, ni chez les druzes. Le problème réside dans la logique communautaire lorsqu’elle se substitue à l’État. Le Liban n’a pas besoin de communautés armées pour qu’elles se protègent les unes des autres. Le Liban a besoin d’un État qui protège tout le monde. Le chiite ne devrait pas avoir besoin d’un parti pour se sentir en sécurité, le chrétien ne devrait pas avoir besoin d’une protection extérieure, le sunnite ne devrait pas chercher une puissance régionale pour le soutenir, et le druze ne devrait pas craindre pour son existence. L’État est la garantie. Et c’est ici que la paix intérieure devient une condition de la paix extérieure. Nous ne pouvons parler de paix avec le monde tant que les Libanais eux-mêmes vivent dans un état de peur réciproque. La paix libanaise signifie passer de la logique des groupes à celle du citoyen. Faire en sorte que le Libanais sente que ses droits sont garantis parce qu’il est citoyen, et non parce qu’il appartient à une communauté, un parti, une région ou un axe. C’est pourquoi l’application de la Constitution n’est pas une question technique. Elle fait partie du projet de paix. La Constitution définit les institutions, les compétences et les rapports entre les pouvoirs. Et le problème libanais ne tient pas toujours à l’absence de textes, mais à leur non-application et au remplacement de l’État par un système de partage politique et confessionnel. On ne peut bâtir la paix sur la logique des quotas. La paix a besoin d’un État de droit. Et l’État a besoin d’une justice indépendante, d’institutions efficaces, de reddition de comptes et d’égalité entre les citoyens. Mais la paix ne se limite ni à la politique ni à la sécurité. Il existe aussi une paix sociale et économique. Que signifie l’arrêt des tirs si le Libanais reste sans emploi? Que signifie la sécurité si le jeune Libanais est contraint d’émigrer? Que signifie la stabilité si la pauvreté augmente, si l’État est impuissant et si l’économie s’effondre? La paix, c’est aussi permettre au Libanais de vivre dans la dignité. Trouver une école, une université, un hôpital. Trouver un emploi. Pouvoir construire une maison et fonder une famille. Sentir que son avenir se trouve au Liban, et non à l’aéroport de Beyrouth. La paix n’est donc pas seulement l’absence de guerre. La paix est la présence de la vie. Et c’est alors que la phrase du pape, «Heureux les artisans de paix», prend toute sa profondeur. Il n’a pas dit: heureux ceux qui attendent la paix. Il a dit: les artisans de paix. Ceux qui la font. Et cette responsabilité incombe aux Libanais avant d’incomber à la communauté internationale. Nous ne pouvons demander au monde de faire la paix à notre place alors que nous refusons nous-mêmes de participer à sa construction. La paix a besoin d’une décision libanaise. Elle a besoin d’un État. Elle a besoin de dialogue. Elle a besoin de courage politique. Et elle exige avant tout un changement dans cette culture politique qui a fait de la guerre un héroïsme, du compromis une trahison, de la négociation une faiblesse et de la paix une concession. Nous devons réhabiliter l’idée même de négociation. Négocier n’est pas trahir. La diplomatie n’est pas une capitulation. Et rechercher un compromis qui préserve les intérêts du Liban n’est pas renoncer au Liban. Les États ne protègent pas leurs intérêts par les seules armes. Ils les protègent aussi par le droit, la puissance diplomatique, l’économie, les alliances, les institutions et leur capacité à construire avec le monde des relations équilibrées. Et le Liban que nous voulons ne doit être inféodé à aucun axe. Ni à l’Iran. Ni à Israël. Ni aux États-Unis. Ni à aucune puissance régionale ou internationale. Mais au Liban d’abord. Voilà le sens de la souveraineté. Que les relations du Liban avec les autres soient fondées sur l’intérêt libanais, et non sur la dépendance. Que le Liban soit un pont, non une arène. Un État, non une carte à jouer. Une patrie, non une plateforme. Tel est peut-être le véritable sens de la paix libanaise. Une paix qui n’efface pas les divergences, mais empêche qu’elles se transforment en guerres. Une paix qui ne demande pas aux Libanais de renoncer à leur mémoire, mais refuse que cette mémoire serve de combustible à une nouvelle guerre. Une paix qui n’oublie pas les martyrs, mais n’envoie pas leurs enfants vers une nouvelle mort. Une paix qui n’ignore ni l’occupation ni l’agression, mais place l’intérêt du Liban et de son peuple au premier plan. Nous devons donc cesser d’avoir peur du mot «paix». Peut-être devrions-nous plutôt avoir peur d’autre chose: que la guerre devienne une chose normale dans nos vies et que parler de paix devienne suspect. Quel pays veut rester prisonnier de la guerre? Quel peuple veut que ses enfants vivent dans l’attente de la prochaine guerre? Et quel État peut bâtir une économie et un avenir alors que la décision de guerre n’est pas exclusivement entre ses mains? Il est temps de passer de la question: comment gagner la guerre? À une question plus importante: Comment empêcher la guerre? Et de la question: qui est le plus fort? À celle-ci: Comment faire en sorte que l’État soit plus fort que tous? Et de la question: qui protège notre communauté? À celle-ci: Comment l’État peut-il protéger tous les Libanais? Ce ne sont pas des questions de capitulation. Ce sont des questions de construction nationale. La paix dont le Liban a besoin n’est donc pas seulement une paix entre les Libanais et Israël, ni entre le Liban et la Syrie, ni entre le Liban et quelque autre État. C’est d’abord la paix du Libanais avec le Libanais, la paix du citoyen avec l’État, la paix de l’État avec lui-même, et la paix du Liban avec son environnement et avec le monde. La paix, c’est que le Liban cesse d’être une arène. Et qu’il devienne un État. La paix, c’est que la décision revienne aux institutions. La paix, c’est que les armes soient exclusivement entre les mains de l’État. La paix, c’est que la Constitution devienne une référence et non un slogan. La paix, c’est que la citoyenneté devienne plus forte que l’appartenance communautaire. La paix, c’est que le développement devienne plus fort que la guerre. La paix, c’est que l’avenir de nos enfants devienne plus important que nos victoires passées. Et finalement, peut-être ne devrions-nous pas avoir honte du mot «paix». Nous devrions plutôt en être fiers. Car celui qui demande la paix ne demande pas moins de mort, mais davantage de vie. Celui qui veut la paix ne renonce pas à sa patrie, mais veut la protéger contre sa transformation en arène permanente des conflits. Et celui qui fait la paix n’est pas faible. C’est celui qui possède le courage de briser le cercle de la violence. Le pape l’a dit: «Heureux les artisans de paix.» Et le Liban, qui a davantage connu la guerre que la paix, doit aujourd’hui transformer cette phrase, de formule religieuse, en projet national. Un projet qui dise clairement: Nous voulons un Liban qui soit un État et non une arène, une souveraineté et non une dépendance, une citoyenneté et non un partage confessionnel, un développement et non une destruction, une paix et non une guerre. Car peut-être la plus grande résistance que nous puissions mener aujourd’hui consiste-t-elle à résister à la transformation du Liban en champ de bataille. Et peut-être la plus grande victoire des Libanais serait-elle que leurs enfants n’aient pas à mener la prochaine guerre. Heureux le Liban s’il devient artisan de paix, plutôt que victime perpétuelle des guerres.

«Ne plus subir», ce slogan du sunnisme politique!
Par
Youssef Mouawad
Publié
août 22, 2026 - 13:26

Les sunnites s’étaient trouvés bien seuls quand l’OLP de Yasser Arafat avait embarqué avec armes et bagages, sur des navires français, à destination de la Tunisie. C’était le 30 août 1982 ; Bachir Gemayel avait été élu président de la République et l’armée israélienne allait investir Beyrouth-Ouest. Avec le départ d’Abou Ammar et de ses contingents qui avaient alimenté la guerre civile et confessionnelle libanaise, une page venait d’être tournée. Constatant l’état des choses, le président Takieddine al-Solh, homme d’État avisé et fin observateur, s’était exprimé avec une amertume, en ces termes: «Les musulmans se sont tant sacrifiés qu’ils en ont péri» (1). Il entendait par là les sunnites libanais, plus précisément ceux des agglomérations urbaines, qui avaient tant embrassé les causes arabes, qu’au bout du compte ils s’étaient retrouvés défaits et, qui plus est, s’étaient aperçus combien le pouvoir leur échappait! Dans la foulée de ces événements qui se précipitaient, le quotidien Al-Safir publia un documentaire étalé sur plusieurs numéros sous le titre: « Al-Dahiya, rubᶜu al-Watan »(2). C’était un coup de semonce qui annonçait l’intervention imminente du groupe confessionnel chiite, autrefois marginalisé, sur la scène libanaise. Ce ne fut pas sans susciter les appréhensions légitimes des Beyrouthins de souche. De fait, la communauté duodécimaine allait prendre le relais de la communauté sunnite comme premier acteur musulman sur la scène politique. Et d’ailleurs, avec le déclenchement de l’insurrection de février 1984 menée par le mouvement Amal et le PSP, le journaliste chevronné qu’était Sarkis Naoum n’avait pas manqué de tenir des propos prémonitoires. Il annonça, à qui voulait l’entendre dans les couloirs du quotidien An-Nahar , que le Liban était entré dans «l’ère chiite», Beyrouth-Ouest ayant échappé au pouvoir d’Amine Gemayel! Et depuis, l’influence du sunnisme politique allait se réduire comme une peau de chagrin tout au long des années quatre-vingt. Ce courant allait perdre la main au profit d’une autre branche de l’Islam, une branche cadette qui revendiquait ses droits dans les prétoires comme sur les terrains de combat. Et même que l’arrivée de Rafik Hariri au pouvoir à partir de 1992, qui constitua une éclaircie, n’allait pas suffire à rendre son lustre à un groupe dont l’ascendant politique remontait aux Mamelouks et aux Ottomans. Les décombres et le «resetting» On connaît la suite de l’histoire: Mobilisée et fanatisée par l’Iran, structurée par Amal et le Hezbollah, épaulée par le pouvoir alaouite établi à Damas, la communauté chiite s’affirma, il faut l’admettre, face à toutes les autres composantes de la mosaïque libanaise. Mais, saisie par l’hubris qui n’épargne personne, elle se crut en mesure de jouer dans la cour des grands. Elle allait, entre autres bévues commises, se mettre à dos aussi bien les États-Unis que l’État hébreu, et intervenir militairement dans la guerre civile syrienne: deux erreurs fatales qui allaient la mener droit à sa perte et l’embourber dans des conflits sans issue. C’est que, le Hezbollah, son bras armé, téléguidé à partir de Téhéran, avait cru pouvoir, en soutenant Bachar el-Assad, maintenir son emprise sur des masses sunnites dévitalisées ou incapables de s’accorder! Seul un chef charismatique comme Nasser pouvait unir ces dernières et les galvaniser pour les sortir de leur torpeur. Mais ce héros en mesure d’opérer un «resetting» politique tardait à se manifester. Longtemps, le « sufianisme » (3) ou sunnisme politique allait faire le dos rond en attendant des jours meilleurs. «Sufianisme» et montée en puissance Mais le destin nous réserve de ces belles surprises et peut renverser les régimes les mieux établis. Aussi le peuple syrien allait-il se débarrasser de l’usurpateur Bachar el-Assad et malheureusement garder une profonde rancune à l’égard de ses agresseurs venus du Liban ou d’Iran. Ces derniers, appartenant à la nébuleuse chiite, et dont la figure de proue était le Hezbollah, s’étaient militairement impliqués sur les divers fronts de la guerre civile. Avec pour conséquence que, dans l’imaginaire syrien, Damas l’omeyyade s’en retrouvait profanée et que le sang versé réclamait vengeance. Cette soif de rétorsion, ou cette loi du talion, empoisonneront longtemps encore les relations entre le chiisme libanais et le sunnisme de l’hinterland syrien. Mais en attendant, la maison sunnite, soudain ragaillardie par la défection de Bachar, allait désormais refuser de subir au Liban les avanies qu’elle subissait au quotidien, tant que la dynastie alaouite des Assad trônait à Damas. Nul empiétement sur sa part réservataire dans l’administration publique ou dans l’appareil d’État n’allait désormais être toléré. Le « sufianisme » allait lentement et même péniblement se reconstituer, alors que l’Iran et ses proxies étaient occupés ailleurs à guerroyer contre Américains et Israéliens. Mais cette résurgence sunnite n’impliquait guère que notre président du Conseil allât, sans entraves, reprendre l’initiative de l’action gouvernementale! Une lutte sourde allait être menée à chaque échéance politique, pour faire prévaloir un point de vue sur l’autre. Et l’hypothèse égyptienne alors? Or voilà que le 7 août dernier un accord de défense a été conclu à La Mecque entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. On a pu y voir un OTAN sunnite pour faire face à Israël comme à l’Iran. Ce fut sans doute réconfortant pour le « sufianisme », mais il n’empêche qu’un acteur principal manquait à l’appel, et c’était l’Égypte! Si le pays du Nil se joignait à l’alliance de La Mecque, sa contribution serait indéniable: disposant de la première armée arabe, il apporterait son poids diplomatique, une profondeur stratégique et sa légitimité arabe. Il constituerait un facteur d’équilibre et certains disent déjà que son entrée dans ladite alliance «empêcherait cette dernière d’être ouvertement anti-iranienne». Allez savoir ! En tout état de cause, l’Égypte ferait contre-poids à la Turquie, qui a finlandisé la Syrie. Et, last but not least, son nouveau statut susciterait certainement des interrogations à Tel-Aviv dont les relations se détériorent avec Ankara. En revanche, pour ce qui est du Liban, une Égypte un peu plus impliquée dans le rééquilibrage régional ne pourra que renforcer la position de notre président du Conseil et du pouvoir exécutif en général. Cependant, son rôle majeur reviendrait à modérer les ardeurs vindicatives des Syriens vis-à-vis d’une communauté confessionnelle libanaise, communauté dont les milices se sont fourvoyées dans un conflit civil qui ne les regardait pas. Et en ce qui nous concerne, c’est là que Le Caire pourrait se révéler indispensable à notre paix civile ! 1) «Tafana al-muslimun hata fanu». 2) Ce qui voulait dire en clair: «La banlieue sud chiite représente le quart de la patrie». Le message était des plus clairs : il fallait désormais compter avec! 3) Le «sufianisme» politique (al-Sufianiya al-Siassiya) se réfère à Muᶜawiya ibn Abi-Sufian, fondateur de la dynastie omeyyade à Damas.

Fouad Chéhab: la reconnaissance tardive d’un grand président
Par
Antoine Menassa
Publié
août 18, 2026 - 12:59

À l’heure où les réseaux sociaux redécouvrent la modestie et l’intégrité de Fouad Chéhab, un souvenir personnel ravive la mémoire d’un président qui voulut substituer l’État aux féodalités – et que le Liban ne reconnut pleinement qu’après sa disparition. Depuis quelques jours, les photographies du président Fouad Chéhab se multiplient sur les réseaux sociaux. De nombreux internautes célèbrent aujourd’hui sa modestie, son honnêteté et son sens de l’État. L’une de ces images le montre assistant, au début des années 1960, à une messe célébrée en l’honneur de la Sainte Vierge, sur le parvis du sanctuaire de Notre-Dame du Liban, à Harissa, qui surplombe la baie de Jounieh. Cette photographie ravive en moi un souvenir personnel particulièrement émouvant. À cette époque, j’étais adolescent et élève pensionnaire au Collège des Apôtres, à Jounieh. Je faisais partie de la chorale de l’établissement, dirigée par notre professeur de français, M. Labaki, qui accompagnait la célébration religieuse. Le président Fouad Chéhab se tenait à quelques mètres seulement de nous. Je me souviens encore de la fierté que j’éprouvais à me trouver si près du président de la République libanaise. Mais je garde surtout l’image d’un homme dont la présence exprimait naturellement la dignité, la simplicité et une profonde humilité. Fouad Chéhab fut incontestablement l’un des plus grands présidents du Liban. Entouré de personnalités compétentes, cet homme droit, consciencieux et austère était profondément attaché à l’État et à la notion de service public. Pourtant, de son vivant, il ne fut ni suffisamment compris ni apprécié à sa juste valeur. Comme tant de grands hommes dans notre pays, il fallut attendre sa disparition pour que beaucoup reconnaissent enfin l’importance de son œuvre. Élu à la présidence de la République à la suite de la crise de 1958, il entreprit de faire évoluer un Liban dominé par les intérêts particuliers, le clientélisme et les féodalités politiques vers un véritable État reposant sur des institutions modernes. Sous son mandat, l’administration publique se développa, l’autorité de l’État se renforça et la population vécut dans un climat de sécurité et de stabilité dont nous mesurons mieux aujourd’hui toute la valeur. Les forces armées et les services de sécurité, dirigés avec rigueur, inspiraient respect et autorité. Certaines pratiques de cette époque, notamment celles attribuées au Deuxième bureau, suscitèrent certes des critiques et des controverses. Mais celles-ci ne sauraient effacer l’ampleur du travail institutionnel accompli. Fouad Chéhab entendait faire prévaloir l’autorité de l’État sur celle des clans et des clientèles. Son ambition n’était pas d’exercer le pouvoir pour lui-même, mais de construire une administration capable de servir l’ensemble des citoyens. Jounieh, où se trouvait mon pensionnat, ressemblait alors à un grand bourg paisible. C’était une petite ville côtière où d’anciennes familles vivaient dans des maisons dispersées le long du littoral. L’ouverture du cinéma Phoenicia, en 1963, puis celle du cinéma Présidence, à Kaslik, constituèrent des événements marquants pour la région. Ces nouveaux lieux de rencontre et de culture accompagnèrent l’essor amorcé quelques années auparavant par le Casino du Liban. Le paysage était bien différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Les montagnes entourant Jounieh, jusqu’aux hauteurs de Harissa, étaient verdoyantes et encore largement préservées de l’urbanisation. Durant son mandat, Fouad Chéhab insuffla une nouvelle vitalité à Jounieh et contribua profondément à la modernisation du Kesrouan. Le réseau routier fut développé, les infrastructures furent renforcées et la région s’intégra au vaste mouvement de modernisation du pays. Son œuvre demeure, à mes yeux, d’une valeur inestimable. À l’approche de la fin de son mandat, de nombreux députés souhaitèrent rendre possible son maintien à la présidence. Fouad Chéhab refusa cette perspective et quitta le pouvoir au terme de son mandat. Pourtant, une grande partie de la population du Kesrouan lui témoigna une ingratitude difficilement concevable: lors des élections législatives, aucun des candidats de la liste qu’il soutenait dans la région ne fut élu. Quel triste paradoxe! L’homme qui avait tant apporté au Kesrouan ne reçut pas, de son vivant, la reconnaissance qu’il méritait. Cette ingratitude révèle malheureusement une constante de notre vie nationale: nous combattons les véritables hommes d’État lorsqu’ils sont encore parmi nous, puis nous les célébrons lorsqu’ils ne peuvent plus ni nous entendre ni servir leur pays. Les adversaires d’hier deviennent parfois leurs admirateurs posthumes. Ceux qui avaient entravé leur action se réclament ensuite de leur héritage. Nous transformons en symboles les hommes que nous avions refusé d’écouter lorsqu’ils pouvaient encore agir. Au Liban, la reconnaissance des grands hommes semble ne venir qu’après leur disparition, lorsque leurs adversaires ne les craignent plus et que leur œuvre peut être célébrée sans déranger les intérêts établis. Fouad Chéhab n’avait pourtant besoin ni d’un culte de la personnalité ni de paroles excessives. Son honnêteté, son humilité, son sens du devoir et les institutions qu’il contribua à édifier parlent pour lui. Il demeure le symbole d’une République digne, organisée et véritablement au service de ses citoyens. Une nation qui oublie son histoire, méconnaît ses bâtisseurs et refuse de tirer les enseignements du passé se condamne à reproduire les mêmes erreurs. Il est donc temps d’accomplir un véritable devoir de mémoire: non pour idéaliser une époque ou en nier les controverses, mais pour rendre justice à ceux qui tentèrent sincèrement de construire un État et de placer l’intérêt national au-dessus des ambitions personnelles. La mémoire de Fouad Chéhab ne doit pas seulement nourrir des hommages tardifs ou quelques publications passagères sur les réseaux sociaux. Elle doit nous conduire à nous interroger sur le Liban que nous avons perdu et, surtout, sur celui que nous voulons reconstruire. Honorer véritablement Fouad Chéhab ne consiste pas simplement à célébrer son souvenir après sa disparition. Cela exige de retrouver son intégrité, son humilité, son sens de l’État et sa conception exigeante du service public. C’est à cette condition que la mémoire pourra devenir une force au service de la reconstruction de la République et de la sauvegarde de la nation libanaise.

«Charité bien ordonnée…» ou les mésaventures du Grand Liban
Par
Fady Noun
Publié
août 17, 2026 - 15:17

«Charité bien ordonnée commence par soi-même» est un dicton bien utile pour décrire les égarements du Grand-Liban, tels que rendus par la phrase cinglante et lucide lancée par Georges Naccache: «Deux négations ne font pas une nation.» Une phrase qui révèle les tragiques insuffisances de la première génération de Libanais devant un Grand Liban en mal d’affirmation. D’origine augustinienne, «charité bien ordonnée commence par soi-même» signifie tout simplement qu’il faut s’assurer de répondre à ses propres besoins et obligations avant de chercher à aider les autres. Ce concept est parfois détourné pour justifier un comportement individualiste, un manque de générosité ou le fait de faire passer ses intérêts personnels avant une cause collective. En fait, il découle de la théologie de saint Augustin (IVe siècle) et découle de la notion d’ ordo caritatis (l’ordre de la charité). Selon saint Augustin, la charité (l’amour divin) doit suivre une hiérarchie logique: on doit d’abord aimer Dieu, puis s’aimer soi-même de manière saine ou encore «ordonnée» (pour le salut de son âme), avant de pouvoir aimer son prochain. Inspirée d’Augustin, la formule latine caritas bene ordinata incipit a se ipso est ensuite née de manière très pragmatique sous la plume de juristes du Moyen Âge. Les commentateurs utilisaient cette maxime pour trancher en particulier des conflits de voisinage liés à l’eau. Le cas classique était le suivant: un propriétaire possédant une source d’eau sur sa terre n’était pas tenu d’irriguer les champs de ses voisins si cela risquait de tarir son propre domaine. Le droit justifiait ainsi la priorité de son propre intérêt vital. Au fil des siècles, la maxime s’est détachée des tribunaux et des traités de théologie pour entrer dans le langage courant. Dès le XVIe siècle, elle est devenue un proverbe populaire utilisé pour rappeler qu’il est naturel de penser à sa propre sécurité matérielle et morale avant celle des autres. La tragédie libanaise Ce principe s’applique parfaitement à l’histoire du Liban. Dans un premier temps, on pourrait penser que ce proverbe résume la tragédie d’un système où chaque communauté au Liban a historiquement privilégié sa propre survie et sa sécurité à celle de l’État central. Mais une autre perspective est possible, et c’est à travers elle que se dessine la véritable «tragédie» libanaise. Elle montre comment, en préférant d’autres causes à celle du Grand Liban tel que pensé et voulu par ses fondateurs – comme la Palestine, l’unité arabe, la grande Syrie ou le panislamisme –, on est sorti de «la charité bien ordonnée» qui aurait consisté à aimer «d’abord» la croissance bien ordonnée de son propre État-nation. Cette analyse saisit en effet le point de bascule de l’histoire moderne du Liban. Elle met le doigt sur la seconde facette du proverbe: le fait que l’excès inverse – le fait d’embrasser des causes universelles ou régionales avant d’avoir consolidé ses propres fondations – a mené le pays à la ruine. En choisissant de faire du Liban la «caisse de résonance» des conflits du Moyen-Orient évoqués plus haut, une grande partie de la classe politique et de la population est passée en effet à côté d’une croissance interne saine. Cette «entorse» au principe de la charité bien ordonnée se résume bien par le concept de syndrome de «l’altruisme sacrificiel». En théologie comme en logique, on ne peut pas donner ce que l’on ne possède pas. Le Liban, État jeune et fragile issu de 1920 et 1943, n’avait pas encore solidifié ses institutions ni créé une identité nationale unifiée. Ainsi, en s’investissant massivement dans des causes transnationales dès les années 1950 et 1960 (le nassérisme, puis le soutien armé à la cause palestinienne via les Accords du Caire en 1969), le Liban a agi comme un organisme faible qui tente l’impossible: porter le fardeau des autres. Ce choix a brisé le compromis fragile du pacte national et a déclenché la guerre civile en 1975. La dilution du «soi» national Pour qu’il y ait une «charité bien ordonnée», il aurait fallu d’abord qu’il y ait un «soi» clairement défini et accepté, ce que les élites libanaises avaient manqué de faire, ou même de vouloir. En préférant l’idéal de la Grande Syrie (porté par le PSNS) ou de l’unité arabe, une partie des Libanais continuait à considérer le Liban comme une entité artificielle ou une simple province à fondre dans un ensemble plus grand. À l’inverse, en préférant des agendas théocratiques ou des axes régionaux (comme l’axe pro-iranien), d’autres factions ont délocalisé le centre de décision hors des frontières et se sont aliénés leurs propres compatriotes. Résultat: Le Liban n’a jamais pu s’aimer lui-même en tant qu’État-nation souverain. Le patriotisme libanais a longtemps été perçu par ses détracteurs comme une forme de trahison envers les «grandes causes», et ses partisans ont même été taxés «d’isolationnistes». Une croissance bien ordonnée aurait exigé de donner la priorité absolue au développement des infrastructures libanaises, à l’éducation civique unifiée, à la sécurisation des frontières et à l’économie locale. En important les guerres des autres sur son propre territoire, le Liban a dilapidé ses richesses, provoqué l’exode de ses élites et détruit son tissu social. Le pays est devenu le terrain de jeu des puissances régionales qui y mènent, depuis des décennies, des guerres par procuration, confirmant que lorsque l’on ne s’occupe pas de sa propre maison en priorité, ce sont les voisins qui viennent la piller ou la diriger. C’est là tout le paradoxe libanais: l’histoire du pays balance constamment entre un égoïsme communautaire interne (le repli sur sa confession au détriment de l’État) et un altruisme idéologique externe (la préférence pour des causes régionales au détriment de la patrie). Dans les deux cas, c’est le projet d’un État libanais moderne, fort et prospère qui a été sacrifié.

La guerre des deux récits ou «l’heure sunnite a sonné»
Par
Youssef Mouawad
Publié
août 15, 2026 - 13:41

«Ça suffit!» se sont écriés trois pays qui s’étaient retrouvés à La Mecque le 7 août dernier. La Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite, trois puissances complémentaires, viennent de constituer un Otan sunnite auquel ne manquerait pas de se joindre d’autres États en quête de protection militaire ou d’un parapluie diplomatique. L’annonce de la signature dudit pacte a fait naturellement l’effet d’un coup de tonnerre. Et rien qu’à suivre la presse saoudienne de ces derniers jours, on se rend compte de son changement de ton vis-à-vis des mollahs de Téhéran. Finie l’époque où Riyad, capitale du Royaume saoudien, avalait les couleuvres, encaissait stoïquement les provocations iraniennes, et optait pour la résolution pacifique des conflits avec ses agresseurs. L’argument-massue! Téhéran n’aurait pu poursuivre dans cette voie malveillante et arrogante à l’égard de ses voisins, les États arabes, n’était-ce la cause palestinienne qu’elle portait à bout de bras, une cause sacro-sainte qui longtemps lui a assuré une certaine immunité. Car ce sont bien l’Iran et son proxy le Hezbollah qui ont poursuivi inlassablement la lutte contre Israël et son projet expansionniste. Qui peut le nier alors que les pays arabes, sunnites de surcroît, n’ont fait qu’enchaîner sur le terrain les défaites de 1948, de 1956, de 1967 et ainsi de suite ? Et même que ces derniers n’auraient pas mieux demandé que de normaliser leurs relations avec Tel-Aviv, si cette capitale avait bien voulu faire quelques concessions, c’est-à-dire leur assurer de quoi sauver la face. Tout à leur opposé, se tient le monde chiite en Iran comme dans le Bilad ash-Sham . Hassan Nasrallah ne fut-il pas acclamé en 2006 tel un nouveau Saladin par une «rue arabe» qui allait de la Mésopotamie à l’océan Atlantique? N’avait-il pas soi-disant fait reculer l’armée israélienne? C’était lui, et nul autre, qui avait relevé la tête de l’islam. Et, ce faisant, il rédigeait, en versant le sang de ses combattants, un contre-récit qui réhabilitait sa communauté chiite. Le récit des Croisades et le discours de la «muqawama» L’histoire médiévale n’est jamais prescrite de la mémoire de nos peuples. Rappelons que la vulgate arabe, s’appuyant sur les chroniqueurs Ibn al-Athir, Ibn al-Qalanisi et Ibn al-ᶜArabi, tient les Fatimides chiites pour responsables de la chute de la Terre Sainte et de Jérusalem entre les mains des Croisés à la fin du XIe siècle (1). Cette tradition ancrée dans les esprits reproche à demi-mot auxdits Fatimides d’avoir cherché à tirer profit de l’invasion franque pour affaiblir les Turcs seldjoukides (2). Dans la foulée, ces trois historiens n’ont pas manqué pas de souligner que c’est la réaction sunnite qui, sous la conduite de chefs comme Zengi, Nour al-Din, Saladin et enfin les mamelouks, allait faire tomber au XIIIe siècle les dernières places franques aux mains de l’islam ! Ce fut ce récit qui allait prévaloir, relayé quatre siècles durant par l’idéologie ottomane, puis par le nationaliste arabe, comme un narratif fédérateur. Jusqu’à ce qu’un jour le khomeynisme fit son apparition sur la scène du Proche-Orient et proclama qu’Israël était à éradiquer de la surface de la terre ! La wilayat al-faqih allait engager une lutte implacable, ponctuée de certains succès, avec l’Israélien, et ne cesser de s’en prévaloir ! Deux récits rivaux donc, le dernier cherchant à démentir le précédent. Au passé peu glorieux, le « fatimisme politique » (al-Fatimiya al-siassiya) allait pouvoir opposer un présent radieux tissé d’héroïsme et de sacrifice ! Et le Hezbollah, épaulé par les autorités iraniennes, allait en faire son leitmotiv sur les ondes. Un pacte à La Mecque! Oui, mais qu’en tirer? La rue arabe doit toujours être prise au sérieux, d’autant plus qu’elle se berce aisément d’illusions. En ce moment, elle doit se féliciter d’une résurgence sunnite car depuis Abdel Nasser, Yasser Arafat et Saddam Hussein elle n’a pas bénéficié d’un chef galvanisant les foules. L’image du héros lui a manqué alors que la branche chiite pouvait égrener une liste de martyrs de la cause, allant de Qassem Soleimani à Hassan Nasrallah. Ainsi donc, cette rue sunnite, qu’on sait vibrante, a connu sur des décennies une perte de vitesse. Et puis, voilà que ce 7 août allaient se dessiner à La Mecque de nouveaux rapports de force, maintenant que la Syrie a échappé à l’axe de la moumana’a et que l’Égypte est restée à l’écart et peut-être dans l’expectative. Mais un pacte signé à La Mecque, la ville la plus sainte de l’islam, va-t-il rester lettre morte à l’instar de tant d’alliances sans lendemain qui ont émaillé notre histoire contemporaine? Avant de répondre à telle question, un observateur a précisé qu’il ne s’agit pas là de la reconstitution d’un « front sunnite religieux mais plutôt de la réaffirmation de puissances sunnites nationales qui cherchent à reprendre l’initiative stratégique face à l’Iran », comme face à Israël. Certes, si tout va comme convenu, on assistera à une entreprise de « reconfessionnalisation », qui ne sera cependant que de l’ordre géopolitique. Car, même si le sunnisme va assurer la profondeur historique et sociologique à cette alliance d’États souverains, les intérêts bien compris desdits États prévaudront toujours sur l’idéologie religieuse et la solidarité que commande celle-ci. À quoi donc s’attendre ? Probablement à un nouveau récit de la même vieille discorde entre les tenants de l’orthodoxie sunnite et ceux de la contestation chiite ! (3) 1-Une accusation qui, à la réflexion, devrait être tempérée. 2- À la veille de l’arrivée des Croisés, se déroulait, entre les Seldjoukides sunnites et les Fatimides chiites, une lutte acharnée pour la domination de la sphère arabo-islamique. 3-Hichem Djaït, La grande discorde, Religion et politique dans l’Islam des origines, Gallimard, 1989.

Alternative chiite: et si notre point de départ n’était pas le bon?
Par
Houssam El-Eid
Publié
août 13, 2026 - 14:13

Une idée tend aujourd’hui à s’imposer comme une évidence dans la vie politique libanaise. Chaque fois qu’il est question de rétablir l’État, de l’avenir du Hezbollah ou de rétablir les équilibres nationaux, le débat finit, tôt ou tard, par revenir à la même question: comment construire une dynamique chiite indépendante? Il est difficile de contester cette question. Elle paraît logique, voire évidente. Il est naturel que tout projet national ait besoin d’une présence chiite indépendante et qu’il faille mettre fin au monopole exercé par une seule force sur la représentation de toute une communauté. Mais les idées les plus dangereuses ne sont pas celles qui paraissent fausses. Ce sont celles qui semblent si évidentes que nous cessons de les interroger. Et si le problème résidait dans la question elle-même? Et si le chemin vers l’État ne passait pas par la construction d’une dynamique chiite, mais exactement par le chemin inverse? Et si cette dynamique chiite indépendante, avec toute la diversité et l’autonomie qu’elle représente, n’était pas le point de départ, mais l’un des résultats naturels de la réussite d’un véritable projet national? Lorsque la priorité devient de faire émerger des personnalités chiites, de les rassembler, d’investir en elles ou d’en faire l’emblème de cette nouvelle étape, le centre de gravité se déplace, presque à notre insu, de l’État vers la communauté. La politique redevient alors une tentative de réorganiser les équilibres au sein d’une seule communauté, au lieu de redéfinir la relation entre l’ensemble des Libanais et leur État. C’est là que réside un paradoxe qui mérite réflexion. Nous affirmons vouloir dépasser le système confessionnel, mais nous faisons partir notre projet politique de l’intérieur d’une communauté. Nous affirmons vouloir construire un État de citoyens, mais nous commençons par chercher des représentants des communautés. Nous affirmons vouloir sortir les Libanais de la logique communautaire, mais nous demandons à chaque communauté de produire son nouveau représentant avant même que le projet national ne commence. Ce paradoxe n’est peut-être pas intentionnel, mais il mérite d’être réexaminé. Le Hezbollah n’est pas devenu ce qu’il est simplement parce qu’il a monopolisé la représentation politique de la communauté chiite. Au fil des décennies, il a édifié un système intégré reposant sur la puissance militaire, les services sociaux, les institutions, un récit religieux et des relations régionales. Or, ce système ne peut être affronté par la création d’un autre système confessionnel, plus modéré, mais par la construction d’un État qui devienne la référence naturelle en matière de sécurité, de services, d’économie, de justice et d’appartenance. La question n’est donc pas de savoir si nous avons besoin de personnalités chiites indépendantes. Nous en avons assurément besoin. La question est plutôt: où les situer? Au cœur d’un nouveau projet chiite? Ou au cœur d’un nouveau projet libanais? La différence entre ces deux options n’est pas formelle. Dans la première, ces personnalités se retrouvent investies de la responsabilité de transformer une communauté tout entière, un fardeau que nul ne peut porter. Dans la seconde, elles deviennent partenaires dans la construction d’un espace national capable d’attirer tous les Libanais, parmi lesquels les chiites. C’est peut-être là que réside l’erreur la plus courante dans la manière d’aborder cette nouvelle étape. Au lieu d’investir dans le milieu qui fait émerger les dirigeants, nous investissons dans les dirigeants eux-mêmes. Au lieu de bâtir des institutions, des organisations, des réseaux locaux, des universités, des syndicats et des municipalités, nous cherchons les visages susceptibles de résumer à eux seuls tout ce long travail. Mais la politique ne fonctionne pas ainsi. Les dirigeants ne sont pas à l’origine des projets, ils en sont l’un des résultats. Tant qu’il n’existe pas de milieu susceptible de leur conférer la légitimité et les moyens de durer, ces personnalités demeurent sans assise à la mesure de leur stature, sans instruments à la hauteur de leurs ambitions et sans capacité d’obtenir les résultats que l’on attend d’elles. Dès lors, la question la plus urgente n’est plus: comment construire une dynamique chiite indépendante? La question essentielle devient: comment construire un projet national dans lequel le citoyen chiite, tout comme le citoyen sunnite, chrétien ou druze, reconnaisse son espace politique naturel? Lorsque nous y parviendrons, nous n’aurons plus besoin de fabriquer des personnalités chiites. Elles émergeront d’elles-mêmes.

Si ce n’est la Syrie, c’est la Turquie et vice-versa!
Par
Youssef Mouawad
Publié
août 8, 2026 - 14:31

Après avoir été adoubé à Washington, voilà que fin juillet le général Joseph Aoun se faisait introniser à Ankara, une capitale qui l’a reçu avec tous les honneurs dus à son rang. Le tapis rouge, la garde présidentielle rendant les honneurs süngü tak et les salves de canon ne furent pas rien aux yeux du militaire de carrière qu’est le président libanais. Évidemment, ce n’est pas lui qui irait chercher noise à une délégation commerciale turque comme l’avait fait le président Élias Hraoui au tout début de son mandat. La carte complète des sanjaks des vilayets de Beyrouth et de Syrie en 1909. Le vilayet de Beyrouth regroupait les sanjaks de Naplouse, de Saint-Jean d’Acre, du “Bilad al Bechara” (Liban-Sud actuel ou Jabal Amil), la ville de Beyrouth, les sanjaks de Tarablus ash-Sham, et de Lattaquié. La terminologie Tarablus ash-Sham était utilisée pour éviter la confusion avec une autre ville ottomane: Tarablus el-Gharb, la ville de Tripoli en Libye, qui a gardé son nom. (Wikimedia Commons) Qui se souvient de la prise de bec entre ce dernier et nos hôtes turcs qui, ravis de développer des relations culturelles et économiques avec Tripoli, avaient eu le tort de rappeler les liens historiques entre la Turquie à la capitale du Nord. On ne sait quelle mouche piqua alors « Abou Élias», qui rétorqua mordicus que le Liban était un État souverain – tiens donc ! – qui n’admettrait pas une résurgence de l’influence ottomane en nos contrées et encore moins une relation privilégiée entre Ankara et une région libanaise au détriment de l’État central. De cet épisode, certains milieux en firent des gorges chaudes et se gaussèrent de l’incongruité du chef de l’État, alors que les chambres de commerce de deux pays méditerranéens ne cherchaient qu’à renouer les liens d’échange et de prospérité. Tarablus as-Sham et le Grand Liban L’incident était clos depuis belle lurette quand certaines interrogations se rappelèrent à notre souvenir lors de la visite de Chaibani, ministre syrien des Affaires étrangères, à Tripoli, le 2 juillet dernier. Vu l’enthousiasme de l’accueil, on laissa entendre que cette ville pourrait souhaiter un destin autre que libanais! Rappelons qu’elle avait toujours porté le nom de Tarablus as-Sham et qu’elle fut rebelle au Mandat français, n’ayant pas accepté de gaieté de cœur son rattachement au Grand Liban. Mais ne sautons pas trop vite aux conclusions. Les foules sont connues pour leurs réactions épidermiques et Tripoli avait trop souffert de l’occupation baasiste pour ne pas exprimer ouvertement son ras-le-bol et son sentiment de délivrance à la première occasion. Dans la foulée du triomphe fait à Chaibani, un Tripolitain de souche avait surenchéri en ces termes: «Si aujourd’hui des troupes turques venaient à défiler dans nos rues, eh bien, elles seraient accueillies dans la liesse générale». S’il fallait croire cet observateur avisé, les édifices auraient été pavoisés de drapeaux rouges arborant le croissant et l’étoile, ceux-là même des janissaires de l’Empire ottoman. Carte de 1913 avec les vilayets de Syrie et de Beyrouth. Au centre, en vert, la Moutasarrifiyah du Mont Liban. (Wikimedia Commons) Dans cette exclamation, il y avait quelque chose de vrai, même si c’était uniquement de l’ordre du sentiment et de l’exaspération. Car, encore une fois, la fière cité avait vécu, sous les Assad père et fils, une cruelle subjugation de sa population et une mainmise alaouite sur ses centres économiques vitaux. Est-ce à dire, pour autant, que la Turquie va s’impliquer au Liban au nom d’un supposé néo-ottomanisme, d’un sultan osmanli occulté ou d’un frérisme musulman? Impérialisme néo-ottoman ou simple pénétration économique Quelles que soient les visées d’Ankara, elles ne vont se concrétiser qu’à travers une politique régionale englobante s’adressant à l’ensemble syro-libano-jordanien. Cela peut susciter craintes et appréhensions chez nous comme ailleurs. Néanmoins, il faut garder à l’esprit que si l’AKP, le parti du président Erdoğan, mobilise parfois la glorieuse mémoire ottomane, c’est à des fins électorales et domestiques. Et il ne viendrait pas à l’esprit des élites turques de vouloir restaurer l’Empire des trois continents, l’aventurisme de Poutine en Ukraine ayant donné aux bellicistes une leçon concluante. Du moins, le croit-on! D’ailleurs, ne dit-on pas que l’ingérence turque se ferait surtout dans le registre du soft power , la « success story » de l’économie turque constituant un exemple à suivre pour les entrepreneurs du Moyen-Orient? Cela est de l’ordre du possible, maintenant que la xénophobie prônée par le nationalisme arabe a perdu de son pouvoir d’attraction et de mobilisation, maintenant qu’on ne tient plus le Turc pour responsable de quatre siècles de retard arabe. Mais la Turquie ne saurait se contenter des seuls succès commerciaux. Ce n’est ni Singapore ni Dubaï; elle ne saurait se confiner dans un rôle de pôle financier, déjà qu’elle irradie de puissance et que son industrie militaire s’est taillée une quote-part certaine sur le marché international des armes. La Syrie, relais majeur de la Turquie N’est-ce pas qu’Ankara est dans les faits le principal parrain du pouvoir d’Ahmed al-Chareh 1 ? Et alors, nous réplique-t-on, cette capitale a beau assurer l’appui militaire, politique et économique, elle ne pourra jamais faire du régime syrien un proxy à sa dévotion. D’ailleurs, la politique «omeyyade» est bien partie pour diversifier et approfondir ses relations avec les pays du Golfe. Et puis, à la réflexion, on peut toujours compter sur la morgue du Turc pour refroidir le Damascène le plus empressé d’offrir ses services et de collaborer. Il n’empêche que, dans le présent cas de figure, c’est à travers l’axe Erdoğan-Chareh que la pénétration turque peut être envisagée au Liban, Ankara craignant que les États-Unis n’accordent à Tel-Aviv un trop gros morceau de ce gâteau qu’est le Moyen-Orient, cette zone de l’entre-deux qui peine à se reconstituer. Sacrée besogne à la charge du président turc dans le Bilad as-Sham. Celui-ci doit lutter contre l’influence idéologique, militaire, financière et confessionnelle de l’Iran, qui tentera probablement de reprendre pied en Syrie et de réimposer sa loi au Liban. Mais si, d’aventure, les mollahs étaient définitivement écartés de la scène, Erdoğan aura à occuper l’espace que leur recul aura laissé vacant. Et ce n’est pas tout, car plus la Turquie voudra pousser en direction du sud, plus elle va se retrouver nez à nez avec Israël, ce pays avec lequel les relations se détériorent à vue d’œil et qui est aussi coriace en sa qualité de partenaire qu’en adversaire 2 . Pour la faire courte, si le président Erdoğan a raffermi les pas du général Joseph Aoun 3 , il n’arrête pas de consolider le régime d’Ahmad al-Chareh. Alors quand sonnera l’heure turque, la Syrie sera le complément stratégique d’Ankara, son bras armé et pourquoi pas son proxy! 1 Cf. la conférence de presse conjointe du 6 août entre le ministre syrien des affaires étrangères Chaibani et son homologue turc Hakan Fidan. 2 Recep Tayyip Erdoğan a déclaré en juin dernier, que la sécurité de son pays «ne commence pas dans la province de Hatay, mais à Alep, Damas et Beyrouth», et que la Turquie ne tolérera pas les illusions de la «Terre promise». Et de plus, il a estimé que «les attaques israéliennes contre la Syrie et le Liban avaient atteint un niveau qui menaçait désormais également la Turquie». 3 Lors des entretiens tenus à Ankara, Erdoğan a promis à Joseph Aoun des troupes turques, dans le cadre d’une alliance militaire plus large, en remplacement des troupes de la UNIFIL dont le mandat arrive à expiration en fin d’année.

Une crise financière aux profondes racines politiques
Par
Antoine Menassa
Publié
août 7, 2026 - 17:19

La crise libanaise, officiellement apparue à l’automne 2019, a été expliquée presqu’exclusivement par des facteurs techniques : ingénieries financières de la Banque du Liban ; profits bancaires; parité livre-dollar; taux d’intérêt; transferts de capitaux ; déficit commercial et consommation. Ces facteurs doivent être en effet examinés, mais ils ne suffisent pas à expliquer totalement l’effondrement. Les causes politiques, sécuritaires et administratives — pillage du secteur public, recrutements anarchiques dans l’administration de l’Etat, dépenses sans budgets réguliers, clientélisme, politisation de la justice, contrebande, économie parallèle et implication dans des conflits régionaux — ont été largement occultées. Le gouvernement de Hassane Diab n’est pas exclusivement à l’origine d’une crise qui se préparait depuis des décennies. Toutefois, certaines décisions prises ou assumées pendant son mandat ont accéléré la rupture. Premièrement, aucune loi immédiate cohérente de contrôle des capitaux n’a été adoptée. Ce vide a permis des restrictions arbitraires, a aggravé l’inégalité entre déposants et laissé s’échapper une partie des liquidités. Une loi exceptionnelle, semblable dans son principe aux mesures appliquées après la guerre de 1967, la crise de la Banque Intra ou la destruction des appareils civils au sol lors du raid du 28 décembre 1968, aurait réduit les dommages…. Deuxièmement, le gouvernement Diab a décidé le défaut de paiement sur les eurobonds en mars 2020, en refusant une échéance de 1,2 milliard de dollars. Les réserves de la Banque du Liban étaient alors évaluées à près de 29 milliards de dollars. Le Liban aurait pu honorer les échéances immédiates tout en négociant une restructuration ordonnée avec les créanciers et le FMI. Le défaut de paiement non préparé a détruit la crédibilité souveraine, fermé l’accès aux marchés et aggravé l’isolement financier. Troisièmement, le gouvernement de l’époque a subventionné plus de 300 produits au lieu d’aider directement les ménages. Le système a favorisé le stockage, les monopoles et, surtout, la contrebande vers la Syrie. Son coût aurait atteint de 12 à 14 milliards de dollars. Cette dépense irrationnelle contredit l’argument selon lequel les réserves devaient être préservées en refusant de payer 1,2 milliard en mars 2020. Quatrièmement, le plan préparé avec Lazard risquait de faire supporter l’essentiel des pertes aux déposants et au secteur bancaire existant, avec comme objectif de remplacer les banques actuelles par cinq nouvelles institutions bancaires. La promesse de restituer les dépôts restait dépourvue de réponse concrète sur le financement, les actifs mobilisés et le calendrier. Ces choix ont accéléré la diminution des réserves, la crise de liquidité, l’économie du cash et la marginalisation internationale du Liban. Les rappeler ne signifie pas absoudre la Banque du Liban, les banques ou les gouvernements précédents. Il faut établir toutes les responsabilités selon les pouvoirs réels et les obligations légales, sans transformer un seul secteur en bouc émissaire. Le redressement exige le rétablissement de l’autorité de l’État, le contrôle des frontières, la lutte contre la contrebande, l’indépendance de la justice, une loi équitable et financée de restitution des dépôts, une restructuration bancaire transparente, une négociation de la dette et une réforme de l’administration. La répartition des pertes doit respecter la nature juridique de chaque engagement. Les créances de l’État, celles de la Banque du Liban, les obligations des banques et les droits des déposants sont liés, mais ne sont pas identiques. Les confondre permettrait de transférer automatiquement la charge vers les citoyens. La priorité doit être donnée aux petits déposants, avec des montants, des délais et des sources de financement clairement définis. Les actifs publics peuvent contribuer au redressement par leurs revenus futurs, à condition de rester protégés, inventoriés et gérés dans la transparence. Ils ne doivent être ni bradés ni confiés à des structures échappant au contrôle démocratique. De même, les actionnaires doivent assumer leur part dans les limites de la loi, tandis que les transferts illicites et les enrichissements injustifiés doivent faire l’objet d’enquêtes judiciaires sérieuses. Restructurer avant de déterminer les ressources reviendrait à mettre la charrue devant les bœufs. La crise est financière dans ses manifestations, mais politique dans ses racines ; aucune solution durable ne pourra ignorer cette réalité. Le retour de la confiance dépendra enfin de la restauration des relations du Liban avec ses partenaires arabes et internationaux, du respect des normes financières mondiales et d’une politique économique replacée au service exclusif de l’intérêt national.

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