Logo Levant Time
Retour à l’article
Opinion

L’Occident au bout d’un cycle?

Image d'actualité
Une partisane du régime iranien, portant le voile, se tient derrière une pancarte antiaméricaine représentant le président Trump, lors d’un rassemblement nocturne hostile aux États-Unis et à Israël, dans le centre de Téhéran. (AFP)
Portrait de l'auteur
Publié nov. 8, 2026 - 13:40

De Trump à Vico, le dernier baroud d’honneur d’un ordre qui s’efface

Il y a des défaites qui ne ressemblent pas à des défaites. Elles ne se terminent ni par une capitulation, ni par un drapeau blanc, ni même par un changement de régime. Elles se lisent dans l’épuisement des volontés. C’est peut-être ce qui vient de se produire aux États-Unis et, par ricochet, au Moyen-Orient.

Donald Trump n’est pas politiquement mort. Il conserve la Maison-Blanche, le veto, une puissance exécutive considérable et surtout ce talent singulier pour transformer chaque revers en spectacle. Mais les élections de mi-mandat ont placé la Chambre des représentants et le Sénat sous contrôle démocrate. Les deux lames du ciseau se referment désormais autour de sa liberté d’action. Elles peuvent couper les crédits, multiplier les enquêtes, bloquer des nominations et rendre politiquement beaucoup plus coûteuse la poursuite de la guerre contre l’Iran. Elles ne lui couperont sans doute pas son sifflet: Trump restera Trump, bruyant, imprévisible et capable d’occuper l’espace même lorsqu’il ne le maîtrise plus.

La guerre d’Iran pourrait ainsi avoir constitué le sommet — et peut-être le commencement du reflux — de cette présidence. Washington pouvait frapper, sanctionner, étrangler, désorganiser. Mais une démocratie supporte difficilement une guerre indéfinie lorsque son coût finit par entrer dans le prix de l’essence, dans les budgets des ménages et dans les urnes.

Netanyahu se trouve dans une situation différente mais comparable. Israël conserve une puissance militaire considérable et sa liberté d’action régionale n’a pas disparu. Mais l’espace stratégique s’est rétréci.

L’Iran n’a pas été transformé comme certains l’espéraient. Restent Gaza et le Liban, où la force israélienne peut encore s’exercer directement. Autrement dit, le grand dessein régional s’est réduit à des théâtres plus proches, plus immédiats et, tragiquement, plus familiers.

Il faut ici introduire un paradoxe rarement formulé. La survie de la République islamique n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle pour toutes les monarchies du Golfe. Elles redoutent l’Iran révolutionnaire, ses missiles, ses réseaux et sa capacité de déstabilisation.

Mais un Iran réellement démocratique, prospère, ouvert sur le monde, où les femmes auraient conquis leur pleine émancipation politique et sociale, aurait constitué un autre type de défi: non plus militaire, mais politique et culturel. Une puissance persane de près de cent millions d’habitants offrant à la région un modèle alternatif aurait pu devenir un formidable pôle d’attraction.

Il serait excessif d’affirmer que les pétromonarchies souhaitaient le maintien du régime iranien; il est plus juste de dire que sa démocratisation aurait aussi bouleversé leurs propres équilibres.

Le résultat est étrange. Le « Sud global », la Russie, la Chine, les intérêts énergétiques, les régimes autoritaires et les innombrables réseaux de pouvoir du Levant n’ont pas nécessairement agi de concert.

Pourtant, leurs intérêts ont fini par converger sur un point: empêcher qu’un ordre régional conçu à Washington puisse s’imposer durablement. La dernière tentative occidentale de remodeler le Moyen-Orient par la puissance militaire, les sanctions et la promesse d’un ordre plus démocratique semble avoir rencontré la même limite que les précédentes: on peut renverser des équilibres beaucoup plus facilement qu’on ne construit des sociétés.

Le paradoxe libanais

Dans ce paysage, le Liban pourrait être le seul à disposer, paradoxalement, d’une fenêtre historique. Non parce qu’il aurait gagné quoi que ce soit — il a trop payé pour employer ce mot — mais parce que trois tendances longtemps inimaginables se sont produites simultanément.

L’État parallèle construit autour du Hezbollah est très affaibli. La dynamique, même lente et fragile, favorise davantage qu’hier le retour de l’État officiel et de son armée.

Enfin, la chute du régime Assad a fait disparaître l’arrière-cour syrienne qui, pendant des décennies, avait pesé sur la souveraineté libanaise.

Rien n’est acquis: le monopole de la force n’est pas rétabli et les vieilles mafias politiques libanaises n’ont évidemment pas disparu.

Mais, pour la première fois depuis longtemps, le sens de l’histoire régionale n’est peut-être plus entièrement contraire à la reconstruction de l’État libanais.

C’est peu. Pour le Liban, c’est immense.

Le baroud d’honneur de l’Occident

L’épisode Trump dépasse pourtant Trump. Il pourrait apparaître demain comme le baroud d’honneur d’un Occident qui sent confusément lui échapper l’ordre du monde qu’il avait construit.

Son poids démographique diminue. Son avantage économique relatif s’érode. Ses sociétés doutent d’elles-mêmes. L’Europe peine à vouloir la puissance; l’Amérique oscille entre tentation impériale et tentation du retrait. Plus profondément encore, l’Occident semble ne plus savoir exactement ce qu’il souhaite transmettre, défendre ou même conserver.

C’est ici que Giambattista Vico redevient étonnamment contemporain. Dans sa vision cyclique de l’histoire, les sociétés passent d’un âge rude à un âge ordonné, puis humain, avant que le raffinement lui-même ne dégénère en dissolution. On pourrait résumer cette intuition par quatre mots: cruel, sévère, clément, dissolu.

Appliquée à l’Occident — avec toute la prudence qu’exige une telle simplification — cette grille est troublante.

La phase cruelle pourrait correspondre au long enfantement de l’Europe moderne: Moyen Âge, guerres religieuses, révolutions, conquêtes, bouleversements sociaux, jusqu’à l’effondrement de l’ancien monde en 1914.

Vient ensuite la phase sévère : 1914-1945. Deux guerres mondiales, les totalitarismes, la crise de 1929, les génocides, la destruction industrielle de l’Europe. Jamais peut-être l’Occident ne fut aussi puissant matériellement et aussi terrible envers lui-même.

Puis vient la clémence: 1945-1991. C’est l’âge de l’abondance, du baby-boom, des Trente Glorieuses, de l’ascension des classes moyennes, de l’État-providence, de l’émancipation féminine, du recul du prolétariat industriel comme condition de masse et, finalement, du triomphe apparent de la démocratie libérale après la chute du mur de Berlin.

Et puis quelque chose se dérègle.

À partir des années 1990 s’ouvre ce que l’on pourrait appeler la phase dissolue.

Maastricht symbolise, pour une partie de l’Europe, le passage d’une construction fondée sur les nations à une architecture toujours plus technocratique.

Le débat public se moralise: certaines opinions deviennent moins discutées que disqualifiées. L’autorité scolaire s’affaisse. L’individualisme se radicalise. Les questions d’identité, de genre, de race ou de représentation envahissent progressivement le champ politique. Le wokisme en constitue une expression ; le trumpisme, loin d’en être l’antidote, en est peut-être le miroir inversé: même simplification, même colère, même goût de la transgression, mêmes vérités concurrentes.

Une civilisation ne devient pas «dissolue» parce qu’elle accorde davantage de droits. Elle le devient, au sens vichien, lorsque la liberté cesse d’être accompagnée d’un principe commun; lorsque l’individu ne reconnaît plus rien au-dessus de lui — ni institution, ni vérité partagée, ni transmission, ni devoir — et lorsque la société finit par ne plus savoir pourquoi elle devrait rester une société.

Après la dissolution

Si Vico a raison, l’histoire ne s’arrête jamais dans le confort. La dissolution porte en elle le retour du réel. Lorsque les institutions ne parviennent plus à organiser pacifiquement les contradictions, la brutalité revient. Ce que Vico appelait le «ricorso» n’est pas une répétition mécanique du passé: c’est le retour, sous une autre forme, des nécessités élémentaires que les sociétés avaient cru dépasser.

C’est peut-être là le véritable avertissement de 2026.

Trump n’est alors ni la cause du déclin occidental ni son remède. Il en est un symptôme spectaculaire. Netanyahu n’est pas davantage le maître du Moyen-Orient: il agit dans un système régional dont les acteurs locaux, les puissances émergentes et les intérêts contradictoires rendent désormais impossible l’hégémonie d’un seul camp.

L’Occident croyait, en 1991, avoir gagné l’Histoire. Trente-cinq ans plus tard, il découvre qu’il n’avait gagné qu’un moment.

Et si la phase dissolue touche réellement à sa fin, la question n’est plus de savoir si un nouveau cycle commencera.

La question est de savoir combien de cruauté il faudra pour le faire naître.

Note de méthode

Cette tribune distingue volontairement les faits vérifiables de l’interprétation de l’auteur. Les développements sur les motivations des monarchies du Golfe et sur le cycle vichien relèvent d’une thèse analytique, non de faits établis.

Articles liés
Voir tout

Doctrine de Dahiyeh ou doctrine de Gaza? Eisenkot ou Netanyahu?

Par Youssef Mouawad
Publié nov. 7, 2026 - 15:10
Mis à jour nov. 7, 2026 - 15:57

Un «Liban 2045» pour préparer la paix avec la diaspora

Par Antoine Menassa
Publié nov. 6, 2026 - 12:46
Mis à jour nov. 6, 2026 - 12:48

Hezbollah: résister jusqu’à la disparition de ceux que l’on prétend défendre?

Par Bernard Raymond Jabre
Publié nov. 3, 2026 - 12:58
Mis à jour nov. 8, 2026 - 13:49

Ces saints qui ne tombent jamais le masque

Par Rabih Dandachli
Publié nov. 3, 2026 - 00:27
Mis à jour nov. 7, 2026 - 15:46

Mais où est donc cette prudence chiite tant vantée?

Par Youssef Mouawad
Publié nov. 1, 2026 - 00:08
Mis à jour nov. 4, 2026 - 23:27

Plus de Bernard Raymond Jabre

Voir tout

À lire aussi dans Opinion

Voir tout

Les derniers articles de Levant Time

Voir tout