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Opinion

Du choc des civilisations à la sécurité de l’humanité

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Publié oct. 19, 2026 - 11:17

Dans son récent discours à Athènes, Marco Rubio a appelé au renouveau de la civilisation occidentale et au rétablissement de sa puissance politique, économique et militaire. Cet appel soulève une question fondamentale: assistons-nous à une crise passagère du leadership occidental, ou avons-nous atteint les limites historiques de l’ordre politique et social sur lequel s’est construite la domination de l’Occident?

 

Je dirais que nous sommes confrontés à plusieurs crises étroitement liées: les limites de la démocratie occidentale, la transformation des identités historiquement dominantes, la capacité de plus en plus limitée de l’État-nation à répondre aux défis mondiaux et l’inadéquation des politiques de sécurité qui reposent avant tout sur la puissance militaire.

 

Ces crises surviennent à un moment particulièrement dangereux de l’histoire. Alors que le discours politique renoue de plus en plus avec le nationalisme et la rivalité entre civilisations, l’intelligence artificielle, le changement climatique, les armes nucléaires et l’interdépendance mondiale rendent la coopération internationale plus nécessaire que jamais.

 

La crise de la démocratie occidentale et de la domination historique

 

La démocratie libérale occidentale a largement contribué au développement des libertés individuelles, du gouvernement constitutionnel et des droits humains. Pourtant, ses institutions actuelles peinent de plus en plus à faire face à la concentration du pouvoir économique, à la montée des inégalités et à l’influence des entreprises et des plateformes technologiques sur les décisions politiques.

 

À l’échelle internationale, une autre contradiction persiste: les principes démocratiques sont proclamés universels, alors que les relations internationales restent régies par des rapports de force inégaux et une application sélective du droit international.

 

La crise ne tient donc pas nécessairement à un échec de la démocratie en tant que principe, mais au modèle historique dans lequel elle s’est institutionnalisée.

 

Le problème a aussi une dimension sociale et culturelle plus profonde.

 

Pendant des siècles, dans les sociétés occidentales, le pouvoir politique, le leadership économique et la légitimité culturelle ont été, de manière disproportionnée, entre les mains des hommes blancs. L’immigration, les mouvements féministes et la reconnaissance croissante des droits des minorités et des groupes historiquement exclus ont progressivement remis en cause ces hiérarchies.

 

Pour certains membres des groupes historiquement dominants, ces transformations donnent le sentiment que leur place dans la société est remise en cause et suscitent de l’insécurité. À mesure que l’égalité s’étend, certains peuvent avoir le sentiment d’être dépossédés, tandis que la diversité culturelle peut être perçue comme une menace pour l’identité nationale.

 

L’insécurité économique et la perte de confiance dans les institutions traditionnelles accentuent ces inquiétudes.

 

Les mouvements politiques peuvent exploiter ces peurs en présentant les immigrés, les femmes et les minorités comme des menaces pour la grandeur nationale.

 

Ce qui est souvent présenté comme une crise de la civilisation occidentale pourrait donc aussi être une crise engendrée par la démocratisation de la société occidentale elle-même.

 

L’enjeu n’est pas de rétablir les privilèges d’autrefois, mais de faire évoluer les institutions démocratiques afin que l’égalité ne soit pas vécue comme une dépossession et que la diversité ne soit pas perçue comme une menace.

 

De la supériorité coloniale au défi de l’intelligence artificielle

 

L’idée de supériorité a longtemps servi à légitimer la domination.

 

Le discours colonial présentait souvent certaines races et civilisations comme naturellement supérieures aux autres. Les différences de puissance militaire, économique et technologique étaient présentées comme le signe d’une supériorité naturelle, servant ainsi à légitimer la conquête, l’exploitation et l’exclusion.

 

L’intelligence artificielle pourrait ouvrir un tout autre chapitre de l’histoire.

 

Pendant des siècles, certains groupes humains ont revendiqué leur supériorité sur d’autres. Aujourd’hui, l’humanité pourrait se retrouver confrontée à des systèmes intelligents capables, à terme, de surpasser les capacités cognitives humaines dans de nombreux domaines.

 

Pour la première fois, la question de la supériorité intellectuelle pourrait ne plus se poser entre civilisations humaines, mais entre l’humanité et l’intelligence qu’elle a elle-même créée.

 

Cela ne signifie pas que les machines finiront nécessairement par dominer les êtres humains, ni qu’une intelligence supérieure implique une supériorité morale. La dignité humaine ne se mesure pas aux capacités cognitives.

 

La perspective d’une superintelligence artificielle soulève néanmoins une question fondamentale: sur la capacité de l’humanité à maîtriser son propre avenir.

 

Deux risques méritent une attention particulière.

 

Le premier concerne la possibilité que des systèmes d’IA de plus en plus autonomes échappent à tout contrôle humain effectif et poursuivent des objectifs ou entraînent des conséquences que nous ne puissions ni prévoir ni inverser.

 

Le second tient à l’utilisation délibérée de l’IA à des fins de domination ou de destruction par des gouvernements, des entreprises ou des groupes. Les systèmes d’IA avancés pourraient devenir des outils de surveillance de masse, de manipulation et de cyberguerre, ou servir à mettre au point des armes toujours plus dangereuses.

 

Les risques existentiels liés aux futurs systèmes d’IA font encore débat au sein de la communauté scientifique. Il n’en reste pas moins que leurs conséquences, potentiellement catastrophiques, appellent des mesures sérieuses de prévention.

 

C’est là que se révèle un profond paradoxe historique.

 

Après des siècles de divisions fondées sur des prétentions à la supériorité raciale ou civilisationnelle, l’humanité pourrait se retrouver face à un défi technologique commun, qui rendrait ces clivages de plus en plus secondaires au regard de sa propre survie.

 

La question ne sera plus de savoir quelle civilisation possède l’intelligence la plus développée, mais si l’humanité saura gouverner collectivement l’intelligence qu’elle a créée.

 

Les limites de l’État-nation et de la sécurité militaire

 

L’ordre international contemporain reste structuré autour des États souverains, des intérêts nationaux et de la puissance militaire.

 

Pourtant, les menaces les plus graves auxquelles l’humanité est aujourd’hui confrontée dépassent de plus en plus les frontières nationales.

 

Aucun pays ne peut, à lui seul, résoudre la crise climatique, encadrer le développement mondial de l’intelligence artificielle, prévenir les pandémies ou écarter le risque d’une confrontation nucléaire.

 

Un État peut disposer d’une puissance militaire considérable alors que des millions de ses citoyens n’ont pas accès à des soins de santé suffisants, à un logement, à l’éducation ou à une sécurité économique.

 

De même, les alliances militaires les plus puissantes ne peuvent garantir une protection contre la perte de contrôle de systèmes d’IA très avancés.

 

Cette situation met en lumière une contradiction fondamentale entre une autorité politique organisée à l’échelle nationale et des défis qui, eux, sont mondiaux.

 

La sécurité nationale ne peut plus être assurée indépendamment de la sécurité internationale, et celle-ci ne peut être durable sans garantir la sécurité des personnes.

 

La solution ne consiste pas nécessairement à faire disparaître l’État-nation, mais à repenser la souveraineté pour qu’elle conjugue responsabilité nationale et coopération internationale.

 

La sécurité humaine à l’échelle internationale: une nouvelle philosophie politique

 

Les crises imbriquées de la démocratie, de l’identité, de la souveraineté et du pouvoir technologique soulignent la nécessité d’un nouveau cadre politique.

 

La sécurité humaine à l’échelle internationale pourrait en constituer l’un des fondements.

 

Elle repose sur un principe simple: la finalité première de toute organisation politique doit être de protéger la vie humaine, la dignité et la liberté, ainsi que de garantir les conditions nécessaires au développement humain.

 

Cela implique de repenser la notion de sécurité selon trois axes.

 

Premièrement, la protection contre la privation: mettre les populations à l’abri de la pauvreté, de la faim, de la maladie et de l’exclusion, et leur garantir l’accès aux biens et services essentiels.

 

Deuxièmement, la protection contre la violence et la domination: protéger les personnes contre la guerre, l’autoritarisme, les discriminations et l’oppression technologique.

 

Troisièmement, la sécurité existentielle: protéger l’humanité elle-même contre les menaces susceptibles de provoquer des catastrophes, notamment une guerre nucléaire, un effondrement environnemental ou une intelligence artificielle potentiellement incontrôlable.

 

Un tel cadre suppose une coopération internationale renforcée, un contrôle démocratique des technologies émergentes et une réflexion sur la répartition des ressources à l’échelle mondiale.

 

Les immenses richesses que l’intelligence artificielle pourrait générer doivent contribuer au développement humain plutôt qu’à accentuer les inégalités existantes.

 

Il suppose également que les personnes historiquement exclues des processus de décision puissent y participer pleinement, notamment les femmes, les personnes handicapées, les migrants et les populations marginalisées.

 

La démocratie doit aller au-delà des élections nationales organisées à intervalles réguliers et évoluer vers des formes de participation et de contrôle démocratique capables de répondre aux défis mondiaux.

 

La sécurité humaine à l’échelle internationale ne constitue donc pas simplement une autre politique de sécurité. Elle peut servir de fondement à une nouvelle philosophie politique pour un monde interdépendant.

 

Conclusion: l’humanité, un projet politique commun

 

L’appel de Rubio à un renouveau de la civilisation occidentale témoigne d’une réaction politique plus générale face aux profondes mutations historiques en cours. Pourtant, le rétablissement d’une suprématie civilisationnelle ne saurait répondre à des défis qui menacent désormais l’humanité dans son ensemble.

 

L’ironie de l’histoire est saisissante.

 

Les puissances coloniales ont jadis justifié leur domination en invoquant la supériorité d’une race ou d’une civilisation sur les autres. Aujourd’hui, l’humanité pourrait entrer dans une ère où sa propre supériorité intellectuelle serait remise en question par les technologies qu’elle crée.

 

Dans ce contexte, la rivalité entre civilisations pour déterminer laquelle est supérieure nous éloigne toujours davantage du véritable enjeu de notre époque: préserver l’avenir commun de l’humanité.

 

L’intelligence artificielle, le changement climatique, les armes nucléaires et les inégalités mondiales exigent une philosophie politique qui dépasse la logique de la confrontation entre civilisations pour faire place à une responsabilité partagée.

 

Au XXIe siècle, une guerre des civilisations pourrait détruire l’humanité. La coopération internationale pourrait devenir une condition de sa survie.

 

L’enjeu n’est pas de sauver une civilisation d’une autre, mais de protéger l’humanité des conséquences d’un ordre international qui demeure fondé sur la domination, la confrontation et la course à la suprématie.

 

Le XXIe siècle ne doit pas être celui du choc final des civilisations.

 

Il doit être celui où l’humanité se reconnaît comme un projet politique commun.

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