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Opinion

Hezbollah: résister jusqu’à la disparition de ceux que l’on prétend défendre?

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Les destructions au Liban-Sud – et dans la banlieue sud de Beyrouth – illustrent le coût humain et matériel d’une guerre dont les conséquences pèsent d’abord sur les populations que le Hezbollah affirme défendre. (Fadel Itani / AFP)
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Publié nov. 3, 2026 - 12:58

Il existe un moment, dans toute guerre, où la question essentielle n’est plus celle du courage, de l’idéologie ou même de la légitimité revendiquée d’un combat. Elle devient beaucoup plus simple: quel résultat concret cette guerre peut-elle encore produire?

 

C’est aujourd’hui la question que le Hezbollah devrait se poser.

 

Depuis des décennies, le parti présente son arsenal comme une «résistance» destinée à protéger le Liban contre Israël. Mais une résistance n’a de sens stratégique que si elle est capable soit de vaincre son adversaire, soit de lui imposer un coût suffisamment élevé pour l’obliger à modifier durablement son comportement.

 

Or le rapport de forces actuel est profondément défavorable au Hezbollah.

 

Il serait faux de prétendre que celui-ci ne possède plus aucune capacité militaire. Il conserve des roquettes, des drones, des explosifs, des combattants expérimentés et une capacité réelle de nuisance. Certaines de ses attaques par drones ont d’ailleurs posé des difficultés à l’armée israélienne.

 

Mais capacité de nuisance ne signifie pas capacité de victoire.

 

Face à lui se trouve un État disposant d’une aviation moderne, de satellites, de renseignement électronique, de capacités cyber, de systèmes de défense antimissile, d’une industrie militaire et technologique considérable, ainsi que d’une capacité d’intégrer à ses opérations renseignement, données et systèmes automatisés.

 

L’asymétrie est devenue telle que le problème n’est plus de savoir si le Hezbollah peut encore frapper Israël. Il le peut. La véritable question est: peut-il empêcher Israël de détruire beaucoup plus au Liban que ce que lui-même est capable de détruire en Israël?

 

Les événements récents apportent une réponse inquiétante.

 

Lorsque le Hezbollah frappe, Israël dispose d’une capacité de riposte très supérieure. Et cette riposte ne détruit pas seulement des combattants ou des installations militaires: elle frappe un territoire qui est aussi celui d’une population.

 

C’est ici que commence le paradoxe.

 

Qui le Hezbollah protège-t-il encore?

 

Le Hezbollah affirme défendre la communauté chiite et le Liban. Mais plus la guerre se prolonge, plus ce sont précisément les régions où vivent massivement les chiites libanais qui deviennent le champ de bataille: le Sud, la Békaa, la banlieue sud de Beyrouth.

 

Les combats de 2026 ont déjà provoqué des déplacements massifs de populations chiites. Israël menace désormais explicitement de pousser plus loin son occupation du Sud en cas de nouvelles attaques et d’étendre les destructions jusque dans les bastions du Hezbollah à Beyrouth.

 

Il faut alors poser une question presque insupportable: à partir de quel moment une organisation créée pour protéger une population commence-t-elle, par sa propre stratégie, à mettre cette population en danger?

 

Car un peuple ne se défend pas seulement avec des missiles. Il se défend en protégeant ses maisons, ses terres, ses villages, ses écoles, ses entreprises, ses enfants et son avenir. À quoi servirait de proclamer que la Résistance n’a pas capitulé si, au terme de cette résistance, une partie du Sud était occupée, des dizaines de villages détruits, la banlieue-sud ravagée et des centaines de milliers de Libanais durablement déplacés?

 

Une organisation peut survivre militairement et perdre historiquement.

 

L’État et l’armée

 

Le second danger est l’État libanais.

 

Le Hezbollah ne met pas seulement sa propre communauté en danger. Il place également l’État libanais devant une contradiction potentiellement explosive.

 

Le gouvernement cherche aujourd’hui à rétablir le principe fondamental selon lequel les armes et la décision de guerre doivent relever de l’État. Le président Joseph Aoun a lui-même défendu le principe du désarmement des groupes armés dans le cadre d’un retrait israélien et du rétablissement de la souveraineté libanaise.

 

Mais que se passe-t-il si le Hezbollah refuse durablement cette logique? L’armée libanaise risque d’être placée devant le pire des choix: laisser subsister sur son territoire une organisation militaire autonome, ou entrer en confrontation avec une partie de sa propre société.

 

C’est précisément ce qu’il faut éviter.

 

L’armée est l’une des dernières institutions réellement nationales du Liban. Sa composition est multiconfessionnelle et son unité constitue depuis la guerre civile une ligne rouge. Le souvenir de sa fragmentation confessionnelle de 1976 explique sa prudence extrême face à toute confrontation intérieure.

 

Faire peser sur elle le risque d’un affrontement interne serait une faute historique.

 

Une contradiction fondamentale

 

Alors pourquoi continuer?

 

C’est finalement la question centrale.

 

Si le Hezbollah ne peut détruire Israël; s’il ne peut établir une supériorité militaire; s’il ne peut empêcher Israël de frapper profondément le Liban; si la poursuite de la guerre entraîne davantage de destructions au Liban qu’en Israël; si elle menace les régions chiites avant toutes les autres; si elle empêche l’État libanais de retrouver le monopole de la décision militaire… quel serait alors, encore, l’objectif rationnel de cette guerre?

 

La réponse est peut-être que nous ne sommes plus dans une logique strictement libanaise. Le Hezbollah demeure lié à une architecture stratégique régionale construite autour de l’Iran. Ses propres dirigeants ont explicitement associé le sort de l’organisation à celui de la République islamique.

 

Dès lors apparaît une contradiction fondamentale: les intérêts stratégiques d’une organisation régionale ne coïncident pas nécessairement avec ceux du Liban, ni même avec ceux des chiites libanais. Et c’est là que se situe le cœur du problème.

 

Le paradoxe ultime

 

Je ne crois pas que l’on puisse sérieusement affirmer, sans preuve, que le Hezbollah veut la disparition de la communauté chiite du Liban. Mais on peut poser une question beaucoup plus grave: et si sa stratégie produisait progressivement ce résultat sans qu’il ne le veuille?

 

Une politique ne doit pas seulement être jugée sur ses intentions. Elle doit l’être sur ses conséquences. Si chaque nouvelle attaque entraîne davantage de bombardements; si chaque refus politique entraîne davantage d’occupation; si chaque escalade provoque davantage de déplacements; si les villages du Sud deviennent progressivement inhabitables; si la banlieue-sud devient périodiquement une cible… la mécanique finit alors par devenir absurde. Pire encore: elle devient, paradoxalement, favorable à ceux que le Hezbollah affirme combattre.

 

Si l’objectif stratégique d’Israël est d’éloigner durablement toute menace de sa frontière nord, quoi de plus favorable à cet objectif qu’un Liban-Sud vidé progressivement de sa population, une infrastructure du Hezbollah détruite, une communauté épuisée par les guerres successives et un État libanais incapable d’exercer pleinement sa souveraineté?

 

Tel est le terrible paradoxe: à force de vouloir combattre Israël sans avoir les moyens de le vaincre, le Hezbollah risque de créer lui-même les conditions stratégiques recherchées par Israël.

 

Il faut donc sortir du faux choix entre «résistance» et «capitulation».

 

Le véritable choix est entre une guerre sans perspective de victoire et une stratégie de survie nationale.

 

Déposer les armes dans le cadre d’un accord garantissant le retrait israélien, restaurer l’autorité de l’État, intégrer pleinement la communauté chiite dans un projet national, reconstruire le Sud, protéger ses habitants et faire de l’armée libanaise la seule force chargée de défendre les frontières ne signifierait pas la disparition des chiites. Ce serait exactement le contraire. Ce serait protéger leur avenir.

 

La véritable question n’est plus aujourd’hui de savoir combien de missiles le Hezbollah peut encore lancer. Elle est de savoir combien de villages le Liban peut encore perdre avant de comprendre qu’une guerre impossible à gagner peut finir par détruire ceux-là mêmes au nom desquels elle est menée.

 

Sources

 

Reuters, «Elbit développe des équipements pour contrer les drones du Hezbollah», 26 mai 2026.

 

Reuters, «Déclarations de Netanyahu sur le Liban et l’escalade avec le Hezbollah», 14 octobre 2026.

 

Reuters, «Le président Joseph Aoun, la souveraineté libanaise et le désarmement», 19 juillet 2026.

 

Reuters, «L’armée libanaise, les enjeux politiques et le risque de fragmentation interne», 19 novembre 2024.

 

Bibliothèque numérique des Nations unies, document S/2026/160.

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