


Le 1er novembre, l’Église catholique et d’autres Églises occidentales célèbrent la Toussaint. C’est l’occasion d’honorer celles et ceux qui ont incarné, au cours de leur vie, la foi, l’amour et la miséricorde, que leurs noms soient connus ou que leur existence soit demeurée dans l’ombre. Au cœur de ces vertus se trouve la pureté du cœur, cette droiture intérieure qui met les actes en accord avec les paroles et éloigne l’être humain de la tromperie et de la duplicité. Car la sainteté, dans son sens le plus profond, se mesure à ce que l’on fait pour les autres et à sa capacité d’humilité, de justice et de paix.
Et peut-être ce qu’il y a de plus beau dans cette idée, c’est que la pureté n’a pas besoin de se donner en spectacle. Celui qui aide quelqu’un n’a pas besoin de public; celui qui fait preuve de compassion envers les faibles n’attend pas l’objectif d’un appareil photo; celui qui a la conscience droite ne passe pas son temps à démontrer sa droiture. L’image tire alors sa valeur de la vérité de celui qu’elle représente, et l’auréole vient couronner une vie, non en dissimuler la réalité.
Mais la veille de cette fête offre un spectacle bien différent. Le 31 octobre vient Halloween, dont le nom est issu d’une expression signifiant «veille de la Toussaint». Ses traditions se sont formées à la croisée d’anciens héritages populaires et religieux, avant de donner naissance à des festivités faites de déguisements, d’histoires d’horreur, de citrouilles sculptées et de tournées d’enfants en quête de bonbons. Il serait donc historiquement inexact de prétendre que la Toussaint s’est simplement transformée en fête de l’épouvante. Mais la proximité des deux dates invite à méditer sur la distance qui sépare le sens de l’apparence.
À la veille d’un jour qui célèbre la pureté, les images de fantômes, de squelettes, de visages défigurés et de faux sang se bousculent. Ce que l’être humain redoute devient une décoration, la peur se transforme en divertissement, et le masque prend le pas sur le visage. Dans le vacarme de la fête, la signification paisible de la sainteté semble presque disparaître derrière toute une industrie qui sait mieux vendre l’horreur que célébrer la vertu.
Il y a pourtant dans cette mascarade une franchise qui mérite d’être saluée. Chacun sait que le masque est un masque, que le sang est de la peinture, et que le monstre qui se présente à la porte est peut-être le petit voisin. Tout le monde s’accorde tacitement sur le caractère fictif de la scène, sur le fait que la soirée prendra fin et que chacun retrouvera son visage.
En politique, les choses se compliquent.
Certains pratiquent en effet le déguisement à l’envers. Ils se présentent au public sous les traits d’un saint, tandis que leurs agissements suffiraient à alimenter toute une saison d’épouvante. Ils revêtent l’habit de la probité, prêchent le sacrifice, parlent avec recueillement des droits des pauvres, puis traitent l’État comme un patrimoine familial et les citoyens comme un public tenu d’applaudir et de remercier.
À Halloween, on se déguise en monstre pour faire rire les autres. Dans cette catégorie de politique, le monstre se déguise en sauveur pour inspirer confiance.
Ces gens-là ont leur propre idée de la sainteté. Ils réclament l’ascèse aux citoyens, mais s’accrochent à leurs privilèges. Ils leur recommandent la patience, tout en se hâtant de récupérer leur part. Ils leur promettent des lendemains meilleurs, après avoir assuré l’avenir de leurs propres enfants. Et lorsqu’on leur demande ce qu’il est advenu de leurs promesses, ils en proposent une nouvelle, comme si l’échec ne demandait qu’une formulation plus éloquente.
Les miracles eux-mêmes ne manquent pas dans leur hagiographie. Les responsabilités disparaissent à l’heure de la catastrophe, tandis que les réussites surgissent devant les caméras. L’échec devient un héritage laissé par les prédécesseurs, même quand ils sont leurs propres prédécesseurs; le succès, le fruit de leur sagesse, même lorsqu’il s’est produit malgré eux. Quant à la mémoire, on la convoque dès qu’elle sert le récit et on la met à la retraite dès qu’elle commence à gêner son auteur.
Et l’auréole est complète lorsque la question devient une offense, la demande de comptes un acharnement et la critique une agression contre la communauté dont le responsable politique se prétend le représentant. La sainteté prétendue ne se limite plus alors à l’image personnelle; elle devient un instrument pour soustraire le pouvoir à ses obligations les plus élémentaires. On demande aux gens de croire en leur chef plus que de contrôler son action, de défendre sa réputation plus que leurs propres droits.
C’est ici que le déguisement atteint son paroxysme. La sainteté véritable met celui qui l’incarne au service des autres; la sainteté politique met les autres au service de celui qui s’en pare. La première s’éprouve dans la conscience de chacun, la seconde mesure la loyauté que les autres lui vouent. Et plus l’écart se creuse entre les paroles et les actes, plus le masque doit être astiqué et l’auréole gardée de près.
Il est donc difficile, en cette occasion, de ne pas songer à nos responsables politiques, à ceux qui ont réuni en une seule personne la fête et sa veille. Ils ont emprunté aux saints l’apparence sous laquelle ils souhaitent se montrer à nous, nous laissant d’Halloween la peur, l’angoisse et les mauvaises surprises dont notre quotidien est fait. Puis ils nous ont demandé de nous réjouir de leur présence, puisqu’à les entendre, ils nous protègent de ce qui pourrait venir après eux.
À tous les responsables politiques qui se reconnaîtront dans ces lignes, meilleurs vœux pour la Toussaint. Vous avez, plus que quiconque, des raisons de la célébrer, vous qui avez si bien appris à vous draper de pureté que vous demander des comptes est devenu un péché.
Bonne fête, chers «saints»…



















