


«Les Chiites veulent l’État» (1), n’arrêtait pas de répéter le regretté président Hussein el-Husseini. C’était là son leitmotiv et sa réponse à ceux des Libanais qui ne cachaient pas leur méfiance quant à l’ascension d’une communauté longtemps défavorisée, ou du moins qui n’avait de cesse de se présenter comme marginalisée.
Le vieux routier de la politique qu’il était ne laissait pas entendre par là que les duodécimains devraient se saisir du pouvoir pour en exclure les autres composantes nationales; loin de là, il n’avait d’autre ambition pour les siens que d’être admis à l’instar des autres groupes confessionnels à participer à la gestion du pays, à jouir de ses fruits et à être reconnus, non plus comme les parents pauvres de la nation, mais comme citoyens à part entière.
Et qui pouvait leur dénier cette ambition ou contester ces expectatives?
Et qu’avons-nous aujourd’hui?
Seulement voilà, la formule si pertinente du président Husseini a été dévoyée. Le mouvement Amal et le parti de Dieu, combinant ancrage institutionnel, représentation politique et puissance militaire autonome, ont pris le pays en otage. Ayant investi l’administration à tous ses niveaux, ils usent de leur pouvoir pour gripper la machine et opposer leur veto à toute tentative de réforme.
Les deux pôles de l’exécutif, n’étant pas de taille à lutter contre le pacte d’acier conclu par le tandem chiite, encaissent les coups quand ils n’arrivent pas à les esquiver!
Et à titre d’illustration, nous rappellerons l’affaire récente des explosifs du Hezbollah saisis à Dahr el-Baïdar.
Vu sa gravité, cette affaire était censée être déférée devant la Cour de justice. Toutefois, craignant que le Hezbollah ne mît ses menaces à exécution, le pouvoir y a renoncé, mais rien que pour le moment, nous dit-on.
Et ce n’est pas tout car, par complaisance vis-à-vis dudit tandem, on n’arrête pas de piétiner les règles de l’État de droit : tout dernièrement, Bassam Badran, proche de Nabih Berri, a été reconduit à la tête de l’Université Libanaise, passant outre l’annulation par le Conseil constitutionnel d’une loi permettant au président de l’UL de briguer un second mandat.
En veux-tu en voilà! Dans ce registre, les exemples abondent et devant ce constat d’impuissance et de veulerie, c’est à se demander comment les États-Unis et Tom Harb, plus précisément, peuvent encore exiger que l’armée libanaise procède au désarmement du Hezbollah?
A l’avenir, gardons bien à l’esprit que l’État unitaire poursuivra une politique irrésolue, tant il craindra l’affrontement civil avec une milice armée !
D’où viendra la délivrance ?
Les Libanais vivent au quotidien des manœuvres visant à la captation de l’État par un travail de sape.
Et la prise de contrôle de ce qui reste de l’appareil étatique est due, non pas à la surreprésentation des Chiites dans l’armée, les Affaires étrangères, la Justice ou l’Éducation, mais plutôt au clientélisme, aux nominations partisanes, aux pratiques du patronage qui inhibent la capacité d’agir de l’exécutif et l’invalident.
Annulant le pouvoir décisionnel de ce dernier, le duo chiite impose «ses choix en dehors des mécanismes ordinaires de la responsabilité publique», destinés à assurer une saine gestion des affaires.
La légitimité républicaine est en déshérence: des officines secrètes détiennent l’autorité et le pays ne jouit plus que d’un pluralisme de façade.
Il s’en suit que notre système politique, si spécifiquement libanais, conçu pour garantir la coexistence de communautés confessionnelles et calmer leurs craintes ataviques, s’est «transformé en mécanisme paralysant les institutions et limitant la souveraineté nationale».
En somme, alors que blocage et coercition exercés ouvertement par le duo chiite caractérisent la situation qui prévaut, les autres communautés libanaises survivent dans l’adversité et la suspicion et ne souhaitent que délivrance.
Pour un Caïmacamat chiite, zone pilote!
Peut-être a-t-on intérêt à relire Kamal Salibi qui publia, dans les années soixante du siècle dernier, un ouvrage majeur sur l’histoire du Liban: «Parmi les Chiites, une longue histoire de persécution et de répression s’est reflétée dans la timidité politique caractéristique de la communauté et de son organisation apparemment peu structurée» (2).
Ce constat de l’éminent historien ne vaut plus aujourd’hui. La communauté chiite a vécu depuis le déclenchement de la guerre civile libanaise en 1975, et peut-être bien avant, de profondes mutations, qui allaient nécessairement entraîner un reformatage du système politique libanais.
Mais au lieu de se faire une place auprès des autres communautés, les partis chiites ont voulu prendre toute la place. Portée par un mouvement de fond, l’hubris du Hezbollah s’est arrogé le droit souverain de déclarer la guerre, et de ce fait elle a entraîné la communauté duodécimaine dans des aventures insensées pour le compte de l’Iran.
Pour la faire courte, la tunique libanaise n’arrête pas d’être lacérée depuis 1975.
L’accord de Taëf, même implémenté dans ces moindres détails, n’aurait pu la rapiécer en l’état.
Alors, pourquoi ne pas envisager l’établissement d’un caimacamat chiite, qui regrouperait les partisans du Hezb, à quelque communauté religieuse qu’ils appartiennent, et où le parti de Dieu ferait la loi?
Ce serait une «zone pilote», puisque cette formule est à la mode, où les jusqu’au-boutistes pourraient exercer leur self-government en toute quiétude, sans infliger de dommages collatéraux à leurs partenaires et compatriotes.
Chrétiens et druzes avaient bien expérimenté l’éprouvante période du double caimacamat entre 1842 et 1858, pour ensuite vivre plus de cinquante ans de paix civile sous la Mutasarifiya!
1- «Al-Shia yuridun al-dawla»
2- Kamal Salibi, Histoire du Liban, du XVIIème siècle à nos jours, Naufal, 1988, p.29.



















