
Nous avons enfin découvert qui a fait disparaître les dépôts des Libanais: un recours contre un article de loi.
Quant aux années précédentes, aux politiques qui ont provoqué l’effondrement et aux protections qui ont empêché toute reddition de comptes, elles peuvent rester à l’arrière-plan. Le coupable du jour est tout trouvé, et l’accusation est trop grave pour avoir besoin de preuves: une bataille menée par la présidence de la République au profit des banques.
C’est avec une telle désinvolture qu’un dossier à la mesure de la catastrophe libanaise se trouve réduit à un récit qui prétend connaître les intentions, désigne les bénéficiaires et révèle qui supervise les opérations depuis Washington et qui tire les ficelles depuis Beyrouth. Seules manquent les preuves reliant ces personnes à la décision en cause.
Mais qui a besoin de preuves quand on peut leur substituer la colère des déposants?
La calomnie commence là: lorsqu’une interprétation politique est présentée comme un fait établi, que le soupçon se transforme en relation de travail, puis que l’exercice d’une prérogative constitutionnelle devient la preuve d’une appartenance à l’«État profond».
Non que la présidence soit à l’abri des critiques. Mais la critique perd toute valeur lorsqu’elle substitue à l’examen d’une décision un procès d’intention fait à son auteur.
Une disposition législative a fait l’objet d’un recours. Le Conseil constitutionnel l’a examiné et y a fait droit. Selon les motifs rapportés, l’annulation de l’amendement tient au fait que la disposition n’avait pas été adoptée conformément aux procédures requises. C’est un élément central, mais il est vite écarté pour ne pas contrarier le récit: les banques ont demandé, la présidence a exécuté, et le Conseil constitutionnel a achevé le travail.
Le Conseil constitutionnel n’est plus alors qu’une simple étape dans un récit dont la conclusion a été écrite d’avance. On invoque sa décision pour établir que l’annulation a bien eu lieu, puis on en ignore les motifs lorsqu’il s’agit d’attribuer les responsabilités.
La question que l’on cherche à éviter est pourtant claire: si le Conseil a constaté une irrégularité justifiant l’annulation, faudrait-il l’ignorer au motif que la loi se réclame de la réforme?
Qui a décidé que les lois contenant le mot «réforme» échappaient au contrôle? Et qui a donné à un camp politique ou médiatique le droit de déterminer à partir de quel moment le respect des procédures devient un service rendu aux banques?
Nous, Libanais, payons chaque jour le prix de cette logique de la nécessité et de l’exception. Chaque fois, on nous explique que le contrôle fait obstacle, que la contestation menace la stabilité et qu’il faut d’abord faire passer le compromis, quitte à en corriger les défauts plus tard. Puis on découvre que le compromis demeure, tandis que les corrections ne viennent jamais.
Faut-il donc appliquer une nouvelle fois la même règle, cette fois au nom de la restitution des droits?
Quant à l’idée selon laquelle la promulgation d’une loi, suivie d’un recours contre celle-ci, révélerait la «ruse» de ceux qui travaillent pour les banques, elle mérite qu’on s’y arrête. Selon ce raisonnement, le problème ne réside pas dans l’absence d’une voie constitutionnelle, mais dans son utilisation efficace. Il aurait mieux valu renvoyer la loi à la Chambre des députés, où l’objection aurait pu être surmontée, plutôt que de la soumettre à une instance capable de rendre une décision contraignante.
Autrement dit, le recours au contrôle devient suspect précisément parce qu’il peut donner lieu à un contrôle effectif!
Voilà une étrange conception de l’État: on exige que ses institutions fonctionnent, à condition qu’elles ne modifient pas le résultat dont on avait politiquement convenu d’assurer la promotion.
Vient ensuite le grand saut: de l’annulation d’un amendement portant sur un article à l’annonce qu’il n’y aura «ni reddition de comptes ni restitution des dépôts». Un titre qui scelle le sort de tout un pays sans expliquer suffisamment en quoi cette décision aurait rendu toute reddition de comptes impossible et fermé toutes les voies permettant de recouvrer les droits.
Est-ce la loi entière qui a été annulée? Les propriétaires des banques ont-ils bénéficié d’une amnistie? Le gouvernement s’est-il vu interdire d’élaborer une nouvelle solution? Ou bien l’exagération est-elle nécessaire pour que l’accusation soit à la mesure de l’hostilité politique?
On peut mettre en garde contre les conséquences d’un retour au texte antérieur, discuter des prérogatives du gouverneur de la Banque du Liban et exiger des garanties contre l’arbitraire. C’est même un devoir. Mais soutenir qu’une prérogative pourrait être utilisée pour protéger une banque ne prouve ni qu’elle l’ait effectivement été, ni que ceux qui ont demandé un réexamen du texte aient cherché à assurer cette protection.
C’est toute la différence entre le journalisme et la calomnie.
Ce qui révèle encore plus nettement la nature politique de cette campagne, c’est la présentation de l’affaire comme un coup porté au Premier ministre, privé d’un succès à mettre à son actif. Soudain, le sort de l’argent des gens s’efface devant celui du crédit politique du gouvernement. Comme si la réussite des institutions se mesurait à celui qui marque le but, et comme si tout réexamen d’un processus législatif n’était qu’une tentative de gâcher la fête de celui qui s’en attribue le mérite.
Or, on n’affaiblit pas le gouvernement en corrigeant une irrégularité, pas plus qu’on ne renforce la réforme en interdisant de la contester. Ce qui affaiblit l’un et l’autre, c’est de laisser subsister les failles et d’exiger ensuite le silence de tous pour sauver les apparences.
Il faut désormais que chacun, à son poste, assume ses responsabilités: remédier au problème, encadrer les prérogatives, prévenir les retards et traduire les promesses en décisions applicables. Celui qui entrave ce processus doit répondre d’actes précis, et celui qui protège les intérêts des banques doit être confronté aux preuves de cette protection.
Quant aux accusations lancées en bloc, elles ne restitueront pas un seul dépôt et n’ouvriront aucune procédure de reddition de comptes.
Les déposants sont des titulaires de droits, pas des faux témoins que l’on convoque pour cautionner un récit politique. Leur colère est trop digne pour servir de paravent à une querelle avec tel ou tel responsable.
Que ceux qui veulent les défendre leur indiquent le chemin qui mène à leurs droits et désignent, preuves à l’appui, les obstacles qui s’y opposent.
Quant à celui qui connaît déjà les noms des conspirateurs avant même d’avoir lu les motifs de la décision, il avait choisi son combat d’avance, puis a placé les déposants dans son titre.























