


Au Liban, on fait appel à la modération chaque fois que le pays approche de l’explosion, puis sa présence recule dès que commence le partage du pouvoir. On demande aux modérés d’apaiser les esprits, d’arrondir les angles et de maintenir ouvertes les portes du dialogue, tandis qu’on laisse aux forces les plus capables de bloquer le système le soin de fixer les conditions du compromis. En ce sens, la modération se voit confier un rôle dans la contention des crises, sans disposer nécessairement de la capacité de modifier les conditions qui les produisent.
C’est là que réside sa crise fondamentale. Une modération qui se contente d’empêcher le pire reste soumise à l’agenda des autres. Elle attend l’escalade pour appeler à l’apaisement, le blocage pour chercher une issue, la division pour proposer un espace commun. Ces rôles peuvent être nécessaires dans les moments de danger, mais ils ne suffisent pas à construire un avenir. Le Liban a besoin d’une modération qui ait une conception du gouvernement, qui sache prendre l’initiative, affronter les difficultés et s’organiser, et qui puisse expliquer aux citoyens ce qui changera dans leur vie s’ils lui accordent leur confiance.
Pour que cela devienne possible, il faut libérer la modération de la confusion qui l’assimile au simple fait de se tenir à mi-chemin. Lorsqu’il s’agit de désaccords sur les priorités de dépense, les politiques économiques ou la gestion des services publics, plusieurs choix légitimes sont possibles et le compromis fait partie du fonctionnement démocratique. Mais lorsqu’il est question de la primauté de l’État, de la soumission de tous à la loi et du droit des citoyens à choisir leurs représentants sans intimidation, le compromis doit porter sur les modalités d’application de ces règles, non sur le principe même de leur respect. La modération est ici claire quant à son objectif, graduelle dans ses moyens et responsable des conséquences de ses choix.
Cette distinction est essentielle dans le dossier des armes du Hezbollah. Le monopole de la force militaire et de la décision de guerre et de paix par l’État constitue l’un des fondements d’une autorité nationale responsable devant ses citoyens. S’y tenir n’implique ni hostilité envers la base sociale du parti, ni justification de l’ignorance des agressions israéliennes ou des inquiétudes vécues par les habitants du Sud. Cela impose au contraire d’apporter une réponse sérieuse à la question de leur protection, du renforcement de l’armée et des conditions nécessaires à la stabilité, au retour et à la reconstruction. La fermeté sur le principe doit s’accompagner d’un travail politique, sécuritaire et social qui rende le passage à l’État possible et digne de confiance.
Mais la modération perd sa crédibilité si elle se montre ferme à l’égard des armes tout en restant tolérante face à la mainmise sur les institutions. On ne peut appeler à une autorité unique tout en traitant l’administration comme un partage de quotas, la justice comme un instrument de protection et l’argent public comme une ressource d’influence. L’État auquel on demande aux Libanais de faire confiance doit lui aussi changer. Le discours d’investiture du président Joseph Aoun a associé le monopole des armes à la réforme de l’administration. La tâche politique consiste à transformer ce lien en programme d’action, afin que le citoyen sente que la restauration de l’autorité de l’État signifie aussi la restauration de ses droits en son sein.
C’est ici qu’apparaît la question la plus profonde. Le citoyen peut souhaiter l’État, tout en restant lié au chef ou au parti qui lui assure un besoin immédiat. Lorsque l’accès aux soins, à un emploi ou à l’accomplissement d’une démarche administrative dépend d’une intervention, la relation politique devient partie intégrante de la gestion de la vie quotidienne. Il ne suffit pas d’appeler les gens à se libérer du clientélisme sans leur offrir une alternative sur laquelle ils puissent compter. Celui qui peut se permettre de se passer d’un intermédiaire peut facilement condamner la dépendance. Celui qui a besoin de lui pour entrer dans un hôpital paie son indépendance au prix de sa sécurité personnelle et familiale.
Construire la modération suppose donc de réduire le coût de l’indépendance du citoyen. Chaque service public fourni comme un droit clairement établi, chaque emploi accessible sur la base de la compétence, chaque démarche accomplie sans intervention élargit l’espace dans lequel le Libanais peut faire librement son choix politique. En ce sens, l’efficacité des institutions devient partie intégrante de la transformation des rapports de force. La loyauté politique prend un sens différent lorsqu’elle n’est plus la condition d’accès aux droits les plus élémentaires.
C’est aussi pour cette raison que la modération a besoin d’un contenu économique et social précis. Le mot «réforme» ne suffit pas si l’on n’explique pas qui supporte les charges, qui bénéficie de la protection et comment les opportunités sont réparties. Dans la crise financière, par exemple, progresser vers un accord avec le Fonds monétaire international constitue une voie assortie d’exigences législatives et financières précises. Mais un projet politique se mesure également à sa position sur la répartition des pertes, la protection des petits déposants, la reddition des comptes et la restauration du financement de l’activité productive. Tout compromis qui dissimule ces choix derrière un langage technique laisse les citoyens à l’écart de la décision qui déterminera leur avenir.
Dans l’esprit de beaucoup, la modération a parfois été associée à la capacité de s’entendre avec tout le monde. Or toute réforme sérieuse se heurtera aux intérêts de groupes qui profitent du statu quo, et toute suppression d’un privilège, ouverture à la concurrence ou soumission des nominations à des critères publics suscitera une opposition. Le modéré doit donc accepter le coût de sa position. Celui qui fait du consentement de toutes les forces une condition préalable à l’action donne à chaque détenteur d’intérêts la capacité de l’empêcher d’agir. Cette confrontation peut être menée dans le cadre de la loi, avec des arguments clairs et des alliances assumées, sans mobilisation confessionnelle ni accusations de trahison.
Cela conduit au maillon qui reste souvent manquant: l’organisation. Il ne suffit pas de disposer de personnalités respectées, d’experts porteurs de solutions ou d’un public lassé des conflits. La capacité politique du courant modéré exige des institutions qui rassemblent ces acteurs autour de priorités communes, répartissent les responsabilités, choisissent leurs représentants et assurent leur suivi après leur arrivée au pouvoir. Elle exige également une présence continue dans les municipalités, les syndicats, les universités et les quartiers, là où la confiance se construit par l’accumulation du travail accompli.
Cette présence ne doit pas non plus reproduire les réseaux de loyauté sous une nouvelle bannière. Si le modéré fournit des services en échange d’un soutien politique, il adopte le mécanisme même qu’il dénonce. Son rôle consiste à aider les citoyens à accéder à leurs droits, à mettre en lumière les raisons qui les en privent et à œuvrer pour que ces droits deviennent accessibles à tous. Il a également besoin d’un financement transparent, ainsi que de règles internes de reddition des comptes et d’alternance à la direction. Un projet qui réclame un État d’institutions doit montrer, dans sa propre structure, qu’il est capable de dépasser la personne d’un seul dirigeant.
Il serait également erroné de supposer qu’une majorité modérée existe déjà, prête à attendre qu’on parle en son nom. La peur de la guerre ne signifie pas un accord sur la politique de défense, et le rejet de la corruption ne produit pas automatiquement un consensus sur la réforme économique. Cette base se construit par le dialogue autour des intérêts et des choix, et par l’expérimentation de coopérations sur des questions précises. Elle peut réunir des personnes qui divergent sur de nombreux sujets, mais qui s’accordent sur la primauté de l’État et sur les règles de la concurrence politique et de la reddition des comptes. Cet accord leur permet de gérer leurs différences sans les transformer en menaces réciproques.
De même, la modération ne peut être enfermée dans une confession ni imposer à un seul groupe le devoir permanent de céder. Elle a besoin de partenaires dans les différents milieux, capables d’en reconnaître les inquiétudes sans les transformer en justification de privilèges permanents. Elle a besoin d’un discours qui préserve le droit des citoyens à leurs appartenances tout en affirmant que leurs droits politiques et civils ne passent pas exclusivement par les dirigeants de ces appartenances.
Dans cette perspective, la modération devient un projet visant à transformer la manière d’exercer le pouvoir: passer de la négociation sur les parts à la compétition entre programmes, de la protection accordée par l’homme d’influence au droit garanti par l’institution, des compromis qui reportent le conflit à des règles permettant de le résoudre. C’est un projet qui exige de la patience, mais aussi des échéances et des objectifs déclarés, afin que la progressivité ne devienne pas un nouveau prétexte à l’ajournement.
Le véritable test de la modération libanaise commence par sa capacité à produire cette force organisée et à présenter des engagements sur lesquels le citoyen puisse lui demander des comptes. Le calme du discours devient alors l’expression de la confiance et de la capacité d’agir, et le dialogue un moyen au service d’un objectif clair. Quant à une modération qui ne possède rien d’autre qu’un appel à la modération, elle restera recherchée lorsque l’explosion approche et marginalisée lorsqu’il faudra décider de ce qui viendra après.