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Analyse

«L’État, c’est moi»: quand les nations se résument à des hommes

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Par Rabih Dandachli
Publié sept. 8, 2026 - 19:31

On attribue au roi de France Louis XIV, le «Roi-Soleil», l’une des phrases les plus célèbres de l’histoire politique: «L’État, c’est moi». Bien que les historiens doutent qu’il l’ait prononcée littéralement, la formule est restée parce qu’elle résumait toute une philosophie du pouvoir: le souverain et l’État deviennent deux images d’une même réalité, toute opposition à ses décisions devient une opposition à la nation, et la force des institutions se mesure à leur degré de soumission à sa volonté.

Le problème de la France sous Louis XIV n’était pas que son roi était faible. Au contraire, la France était l’une des plus grandes puissances européennes, et son souverain l’un des plus puissants de son époque. Mais la puissance de l’État se trouvait de plus en plus liée à la centralisation de la décision et à la personne du monarque, tandis que les guerres, les dépenses, les inégalités sociales et les déséquilibres des finances publiques accumulaient des coûts que les générations suivantes allaient devoir payer.

La France ne s’est pas effondrée après la mort de Louis XIV, en 1715. La monarchie a subsisté plus de sept décennies avant que n’éclate la Révolution française, en 1789. Cette distance temporelle est importante, car elle empêche une lecture superficielle de l’histoire: la personnalisation de l’État ne conduit pas nécessairement à un effondrement immédiat, mais elle peut affaiblir progressivement sa capacité à se réformer de l’intérieur de ses institutions.

Puis vint le paradoxe le plus frappant. La révolution qui renversa l’Ancien Régime ne déboucha pas sur une stabilité institutionnelle paisible, mais sur des années de troubles, de guerres et de transformations, qui s’achevèrent par l’ascension de Napoléon Bonaparte, sacré empereur en 1804.

Napoléon ne fut donc pas le «sauveur» qui mit fin à la crise du pouvoir personnel. Il fut, sous un autre angle, la preuve que l’effondrement d’un régime fortement personnalisé ne conduit pas nécessairement à des institutions plus solides, mais peut ouvrir la voie à un homme plus puissant encore.

C’est là que réside le danger de l’expérience française: lorsque les institutions échouent à se réformer elles-mêmes, l’État peut passer d’une personnalisation à une autre, d’un roi puissant à une révolution, puis de la révolution à un empereur.

Plus de trois siècles plus tard, cette question semble de nouveau d’actualité, quoique dans des régimes radicalement différents: que se passe-t-il lorsque le destin du dirigeant et de son projet politique devient partie intégrante de la définition du destin de l’État lui-même?

Trois cas méritent réflexion: les États-Unis avec Donald Trump, Israël avec Benjamin Netanyahu, et l’Iran avec Mojtaba Khamenei.

Amérique: où finit l’État et où commence Trump?

On ne saurait comparer le système américain à la monarchie de Louis XIV. Les États-Unis sont un État constitutionnel fédéral, doté d’institutions solides, d’une séparation des pouvoirs, de tribunaux, d’un Congrès, d’États fédérés, de médias, d’une société civile et d’élections régulières.

Mais l’expérience de Donald Trump a replacé au cœur du débat américain une question fondamentale concernant les limites du pouvoir présidentiel et la capacité des institutions à le contenir.

Le problème n’est pas qu’un président soit puissant. Le système américain lui-même lui confère de vastes prérogatives. Le problème commence lorsque, pour une partie de la société et des élites politiques, la loyauté envers le président devient presque un critère de loyauté envers le projet national lui-même, et lorsque les différends concernant les institutions, la justice, l’administration et la politique étrangère cessent d’être des désaccords sur la manière de gouverner l’État pour devenir une lutte visant à déterminer qui représente véritablement l’Amérique.

Le slogan «America First» se trouve alors soumis à une épreuve délicate: l’Amérique reste-t-elle première, ou l’homme qui porte ce slogan devient-il une partie indissociable de sa définition?

Le danger pour les États-Unis n’est pas de se transformer demain en monarchie absolue. Ce serait une simplification irréaliste. Le danger est que la polarisation et la personnalisation affaiblissent les normes et les institutions qui ont permis au système, tout au long de son histoire, de survivre à ses présidents.

Israël: l’État, la guerre et l’avenir de Netanyahu

En Israël, la relation entre l’homme et l’État apparaît plus complexe.

Benjamin Netanyahu n’est plus simplement un Premier ministre parmi d’autres. La longueur de sa présence au cœur de la vie politique a fait de sa personne un axe majeur des divisions israéliennes: élections, justice, guerre, sécurité, relations extérieures et avenir des coalitions politiques.

Le problème surgit lorsque se croisent l’intérêt de l’État, celui du gouvernement et les intérêts politiques et personnels de l’homme.

Plus cet enchevêtrement se prolonge, plus il devient difficile de distinguer ces intérêts.

Une décision militaire est-elle nécessaire à la sécurité d’Israël? Est-elle nécessaire à la survie du gouvernement? Sert-elle l’avenir politique de Netanyahu? Ces trois intérêts peuvent parfois coïncider, mais ce n’est pas nécessairement toujours le cas.

Le danger commence lorsque la question de l’avenir de Netanyahu devient partie intégrante de celle de l’avenir d’Israël lui-même.

Un État qui atteint ce stade n’est pas devenu une monarchie, mais il est entré dans une situation où la politique se trouve excessivement liée à une personne.

Iran: de la révolution contre le chah à la question de l’hérédité

L’Iran offre, quant à lui, le paradoxe le plus manifeste.

La révolution islamique de 1979 avait notamment pour objectif de renverser un régime monarchique héréditaire dans lequel le pouvoir était centré sur le chah.

Près d’un demi-siècle plus tard, Mojtaba Khamenei a accédé à la fonction de Guide suprême, occupée pendant des décennies par son père, Ali Khamenei.

Indépendamment des mécanismes constitutionnels et institutionnels ayant présidé à sa désignation, la transmission du sommet du pouvoir du père au fils soulève une question symbolique et politique que la République islamique ne peut ignorer: comment un régime fondé sur une révolution contre la monarchie peut-il expliquer la transmission du centre du pouvoir entre deux générations d’une même famille?

Mais le problème dépasse la famille Khamenei. La question plus profonde est de savoir si l’Iran, en tant qu’État, civilisation et société, est devenu trop étroitement lié à la survie du régime, et si le régime lui-même est devenu trop dépendant du maintien d’une structure particulière d’institutions religieuses et sécuritaires, de familles et de personnalités.

Il faut ici distinguer trois réalités que le discours politique confond souvent: l’Iran n’est pas la République islamique, la République islamique n’est pas le Guide, et le Guide n’est pas l’Iran.

Plus les frontières entre ces niveaux s’estompent, plus le régime se rapproche du dilemme de «L’État, c’est moi».

Il ne s’agit pas de comparer trois régimes

Il serait erroné de placer les États-Unis, Israël et l’Iran dans une même catégorie politique.

Le premier est une démocratie constitutionnelle fédérale, le deuxième un régime parlementaire électoral, et le troisième une république islamique fondée sur le wilayat al-faqih et sur un mélange complexe d’institutions élues et non élues.

La comparaison ne porte pas ici sur la nature des régimes, mais sur un phénomène susceptible de toucher des systèmes différents: la personnalisation du pouvoir.

Une même pathologie politique peut se manifester par des symptômes différents.

Dans un système, elle apparaît à travers l’élargissement des prérogatives du pouvoir exécutif.

Dans un autre, à travers l’articulation de la guerre et de la sécurité avec l’avenir d’un gouvernement et de son chef.

Dans un troisième, à travers la concentration de la légitimité et de la décision stratégique au sommet d’une hiérarchie politique et religieuse fortement centralisée.

Mais la question reste la même: les institutions encadrent-elles le dirigeant, ou est-ce le dirigeant qui reconfigure les institutions autour de lui?

La leçon française ne se limite pas à Louis XIV

C’est ici que la leçon française devient plus intéressante.

Si l’histoire s’était achevée avec Louis XIV, la leçon aurait été simple: le souverain absolu affaiblit les institutions, puis l’État s’effondre.

Mais l’histoire ne s’est pas déroulée ainsi.

Louis XIV mourut et la France demeura. La monarchie continua d’exister. Puis, des décennies plus tard, la révolution renversa l’Ancien Régime au nom de la liberté, de l’égalité et de la souveraineté populaire. Mais cette révolution elle-même ne produisit pas immédiatement la stabilité.

La France entra dans un tourbillon de conflits, de transformations, de violences et de guerres, avant l’apparition de Napoléon.

Et c’est là le paradoxe: les Français sortirent d’une monarchie centrée sur la personne du roi et, après une immense révolution, aboutirent à un empereur autour duquel l’État se recentra de nouveau…

L’homme avait changé.

La légitimité avait changé.

Les institutions avaient changé.

Même le langage politique avait changé.

Mais le besoin d’un homme fort était revenu sous une autre forme.

C’est pourquoi il ne faut pas lire Napoléon comme le «sauveur de la France» face à l’héritage de Louis XIV, mais comme un avertissement supplémentaire: lorsque les institutions échouent à produire une réforme rationnelle, l’alternative peut ne pas être de meilleures institutions, mais une personnalité plus puissante.

De Louis à Napoléon

C’est peut-être là que réside la véritable question pour l’Amérique, Israël et l’Iran.

Le problème n’est pas seulement Trump, Netanyahu ou Khamenei.

Comme tous les dirigeants, ils quitteront un jour le pouvoir.

Le problème est de savoir ce qu’ils laisseront derrière eux.

Si les institutions sont plus fortes après leur départ, c’est que l’État aura réussi à traverser cette épreuve.

Mais si elles sont devenues plus faibles, si la société est plus divisée et si le système dépend davantage d’une seule personnalité, alors la phase la plus dangereuse pourrait commencer.

Car les sociétés qui perdent confiance dans les institutions ne cherchent pas toujours de meilleures institutions.

Parfois, elles cherchent un homme plus fort.

C’est précisément ce qui fait de Napoléon un élément essentiel de cette histoire.

Le danger de «L’État, c’est moi» ne prend pas nécessairement fin avec la chute de celui qui l’incarne.

L’homme peut tomber, et un autre venir après lui dire la même chose dans un langage différent.

Avant de chercher un nouveau Napoléon

Ce dont les États-Unis, Israël et l’Iran ont besoin n’est donc pas d’un «sauveur», mais, chacun selon son système et ses circonstances, d’un sursaut de rationalité avant le choc.

Un sursaut qui redonne leur place aux institutions, rétablisse la distinction entre l’intérêt de l’État et celui du dirigeant, et permette au système politique de se corriger lui-même avant que le changement ne devienne impossible de l’intérieur.

Aux États-Unis, l’Amérique doit rester plus grande que Trump.

En Israël, l’avenir de l’État doit être plus grand que l’avenir politique de Netanyahu.

En Iran, l’Iran, avec son histoire, sa société et ses intérêts, doit rester plus grand que la République islamique, que la famille Khamenei et que n’importe quel Guide.

Car le véritable test d’un État n’est pas la quantité de pouvoir qu’un dirigeant peut concentrer entre ses mains.

C’est la quantité de pouvoir qui demeure dans ses institutions lorsqu’il s’en va.

On attribue à Louis XIV, vers la fin de sa vie, une phrase peut-être plus importante encore que «L’État, c’est moi»: «Je m’en vais, mais l’État demeurera toujours.»

Peut-être la distance entre ces deux formules résume-t-elle tout ce à quoi ces trois pays doivent réfléchir aujourd’hui.

La première est la logique du dirigeant qui voit l’État à travers lui-même: «L’État, c’est moi.»

La deuxième est le commencement de la sagesse politique: «Je m’en vais, l’État demeure.»

Mais l’expérience française a ajouté entre les deux un troisième avertissement, que Louis XIV n’a pas prononcé: si les institutions ne sont pas capables de survivre à l’homme, ce qui viendra après lui pourrait ne pas être un système plus fort… mais un homme plus fort.

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