
Du retour d’Assala en Syrie à la question du patriotisme au Liban

Le retour d’Assala Nasri à Damas, après une absence de près de seize ans, n’était pas simplement celui d’une artiste sur une scène dont elle avait été longtemps éloignée. Il y avait dans cette image quelque chose qui dépassait la musique et la nostalgie. Comme si les années séparant son dernier concert à Damas de son retour devant son public se résumaient soudain à une seule question: qui est véritablement resté avec la Syrie, et qui était avec le pouvoir qui la gouvernait?
Assala avait rompu avec la scène officielle syrienne lorsqu’elle avait choisi, dès 2011, de s’opposer au régime de Bachar el-Assad et de soutenir le mouvement de protestation. Ce choix lui valut une longue rupture avec les institutions officielles syriennes et son absence des scènes de son pays. Lorsqu’elle est revenue à Damas après le changement de régime, elle n’était donc pas une artiste qui redécouvrait sa patrie parce que le pouvoir avait changé. Elle était une artiste qui, durant toutes ces années d’absence, n’avait cessé d’affirmer que son différend était avec le régime, non avec la Syrie.
À l’opposé, d’autres artistes syriens avaient fait un choix différent. Parmi eux, Raghda, qui avait ouvertement soutenu Bachar el-Assad et défendu le régime syrien. Assala avait un jour résumé leur désaccord par une formule particulièrement révélatrice: elle disait se retrouver avec la révolution et avec le peuple, tandis que Raghda se retrouvait avec le régime.
Mais l’intérêt de cette comparaison, aujourd’hui, n’est ni de rejuger les deux artistes ni de distribuer rétroactivement des brevets de patriotisme ou de trahison. L’essentiel est ailleurs. Qu’est-ce que la patrie? Qui la représente? Se tenir aux côtés du pouvoir signifie-t-il nécessairement se tenir aux côtés de l’État? Et s’opposer au pouvoir signifie-t-il s’opposer à la patrie?
La patrie, l’État et le pouvoir
Nous quittons ici Assala et Raghda, et même la Syrie, pour aborder une question politique plus large. Dans les pays où les institutions sont faibles, où les régimes durent et où les dirigeants finissent par se confondre avec le paysage, une confusion dangereuse s’installe entre trois notions: la patrie, l’État et le pouvoir.
La patrie, c’est le territoire, les hommes, la mémoire, l’intérêt général et un avenir commun. L’État, ce sont les institutions et les lois censées administrer cette patrie au nom de ses citoyens. Quant au pouvoir, il est exercé par ceux qui dirigent ces institutions à un moment donné.
La patrie demeure. L’État est censé durer. Le pouvoir, lui, change.
Le problème commence lorsque les frontières entre les trois s’effacent. Critiquer le président revient alors à critiquer l’État, s’opposer au gouvernement devient une trahison envers la patrie, et diverger avec un parti est présenté comme une attaque contre une communauté ou un groupe. À l’inverse, défendre le chef devient une preuve de patriotisme, même lorsque ses choix entrent en contradiction avec les institutions de l’État ou les intérêts de ses citoyens.
C’est précisément ce qui rend l’histoire d’Assala politiquement plus intéressante qu’artistiquement. Elle a été absente de Damas tout en restant syrienne. Le pouvoir a changé. Elle est revenue dans sa ville. Beaucoup de choses avaient changé. Damas, elle, était toujours là.
Cette image rappelle une vérité simple que nous oublions souvent dans notre monde arabe: le pouvoir n’est pas la patrie.
De Damas à Beyrouth
La question devient ici éminemment libanaise. Au Liban, les frontières entre patriotisme et appartenance politique, entre État et parti, se brouillent facilement. Des causes nationales deviennent des bannières presque monopolisées par une communauté, une organisation ou un dirigeant.
L’art libanais lui-même offre des exemples particulièrement révélateurs.
Prenons Fayrouz. Pendant des décennies, elle a davantage chanté le Liban qu’un pouvoir libanais. Les présidents et les gouvernements se sont succédé, la guerre a éclaté puis pris fin, des partis ont grandi et d’autres ont décliné, tandis que ses chansons sont demeurées une part de la mémoire commune des Libanais. Beyrouth était là. Le Liban était là. Et, dans ses chansons, le Liban n’avait nul besoin de porter le nom d’un président, d’un parti ou d’un chef.
C’est là que réside la force de ce modèle: aimer la patrie sans la réduire à ceux qui la gouvernent.
Ziad Rahbani a choisi un autre chemin. Il n’a jamais dissimulé la politique derrière son art. Il en a fait une composante de celui-ci. Proche de la gauche et du Parti communiste libanais, il a défendu la cause palestinienne avant d’adopter, plus tard, des positions favorables au Hezbollah et au régime syrien. Cela ne l’a d’ailleurs pas empêché, à différentes périodes, de critiquer certaines pratiques politiques de ses propres alliés.
Cette comparaison ne rend pas Fayrouz plus patriote que Ziad, ni Ziad plus engagé que Fayrouz. Ils incarnent deux manières différentes d’articuler art et politique. Fayrouz a choisi, dans une large mesure, de faire de sa voix un espace où des Libanais aux opinions différentes pouvaient encore se retrouver. Ziad, lui, a choisi d’entrer dans l’arène politique avec ses idées, ses engagements, ses critiques et ses contradictions.
Les deux choix sont légitimes. Le problème n’est pas qu’un artiste ait une position politique. Il commence lorsque la position devient allégeance.
Julia Boutros offre encore un autre modèle. Une part essentielle de son parcours artistique s’est construite autour de la Palestine, de la résistance et du refus de l’occupation. Après la guerre de juillet 2006, le lien entre son discours artistique et la résistance incarnée par le Hezbollah s’est encore renforcé, au point que la chanson «Ahibbai» reprenait des paroles tirées d’un discours de Sayyed Hassan Nasrallah.
Mais cette expérience soulève une question qui dépasse Julia elle-même: que se passe-t-il lorsqu’une cause nationale finit par être associée, dans la conscience collective, à un seul parti?
La résistance à l’occupation peut être une cause nationale. Cela ne signifie pas pour autant que tous les choix politiques du parti qui porte cette cause deviennent, par extension, des choix nationaux. De même, contester la politique intérieure de ce parti ne signifie pas nécessairement rejeter la résistance.
C’est ici qu’apparaît l’une des formes les plus dangereuses de confusion: passer du soutien à la cause au soutien à l’organisation, puis de l’organisation à sa direction, jusqu’à considérer toute critique de cette direction comme une attaque contre la cause elle-même.
Mais cette logique ne se limite pas à un seul camp. Sur l’autre rive politique, Elissa n’a jamais dissimulé ses choix. Elle a exprimé des positions claires, notamment son soutien aux Forces libanaises et ses critiques à l’égard du Hezbollah. Elle a également soutenu le soulèvement du 17 octobre.
Le critère devrait pourtant rester le même. Si nous refusons de réduire le Liban au Hezbollah, nous ne pouvons pas davantage le réduire aux Forces libanaises ni à quelque autre parti. Si le soutien à la résistance ne confère à aucun parti le droit de monopoliser le patriotisme, l’opposition au Hezbollah ne donne à aucun autre camp le droit de monopoliser la souveraineté ou l’État.
La résistance n’appartient pas à un parti. La souveraineté n’appartient pas à un parti. L’État n’appartient pas à un parti. Et le Liban, certainement, n’appartient à personne.
Le problème n’est pas le choix
Personne ne demande à l’artiste, à l’intellectuel ou au citoyen de n’avoir aucune opinion ni de toujours se tenir au milieu. La neutralité n’est pas une vertu en toutes circonstances. À certains moments, prendre position peut même devenir un devoir moral ou politique.
Le problème n’est pas qu’Assala ait pris position, ni que Raghda ait choisi le camp opposé. Il n’est pas davantage que Julia croie à la résistance, qu’Elissa défende un autre choix politique ou que Ziad Rahbani ait été un homme de gauche engagé politiquement.
La véritable question commence lorsque celui que l’on soutient entre en contradiction avec le principe que l’on affirme défendre.
Peut-on soutenir un parti lorsque l’on estime qu’il a raison, puis s’opposer à lui lorsqu’on pense qu’il a tort? Peut-on défendre la résistance face à l’occupation, puis discuter de ses armes lorsque la question touche à l’État et à la décision de guerre et de paix? Peut-on invoquer la souveraineté face à l’ingérence d’un État auquel on est hostile, puis défendre le même principe lorsque l’influence émane d’un État que l’on considère comme allié? Peut-on défendre l’indépendance de la justice lorsqu’elle s’approche de l’adversaire, puis avec la même vigueur lorsqu’elle s’approche de l’allié?
C’est là que se joue la différence entre l’adhésion et la citoyenneté.
Le citoyen et le partisan
Le partisan risque toujours de partir de la personne ou du parti, puis de chercher le principe qui justifiera sa position. Le citoyen devrait faire l’inverse: partir du principe, puis décider, à partir de lui, qui soutenir et à qui s’opposer.
Cela ne signifie évidemment pas que l’appartenance partisane soit incompatible avec la citoyenneté. Les partis sont une composante naturelle de la vie politique. Y adhérer, défendre leurs idées et travailler à leur accession au pouvoir relèvent de la vie démocratique.
Mais le parti demeure un instrument politique. Il n’est pas une patrie. Le dirigeant demeure une personnalité politique. Il n’est pas l’État. Le gouvernement demeure un pouvoir temporaire. Il n’est pas la République.
Le problème commence lorsque cette relation s’inverse: lorsque le parti cesse d’être un instrument au service de l’État et que l’État devient un instrument au service du parti; lorsque le dirigeant cesse d’être soumis à la critique et à la reddition de comptes, et que le défendre devient en soi une preuve de loyauté nationale.
Le patriotisme n’est pas une chanson
Peut-être le mot «patriotisme» lui-même mérite-t-il d’être débarrassé de quelques malentendus.
Le patriotisme n’est pas une chanson sur le Liban, ni une image du drapeau, ni un discours sur les martyrs. Il n’est pas non plus le monopole des mots résistance, souveraineté ou indépendance. Il ne consiste pas à être toujours avec le pouvoir. Pas davantage qu’à être toujours contre lui.
Il est peut-être à la fois plus simple et plus exigeant que cela: faire de la patrie la constante, et laisser tout le reste susceptible d’être critiqué, contesté ou changé.
Changer de position à l’égard d’un président sans changer de position à l’égard de l’État. Diverger avec un parti sans se dresser contre les membres de sa communauté. Soutenir une cause sans accorder à ceux qui la portent une immunité éternelle. S’opposer à un pouvoir sans avoir le sentiment de s’opposer à son pays.
Et la patrie demeure
Revenons enfin à l’image par laquelle nous avons commencé.
Après près de seize ans, Assala est revenue à Damas. Le pouvoir avait changé. Les visages, les slogans et les portraits avaient changé. Mais Damas était restée.
Cette image en dit peut-être davantage que bien des débats théoriques sur le patriotisme.
Les responsables politiques viennent et s’en vont. Les gouvernements changent. Les régimes peuvent tomber. Les partis grandissent puis déclinent. Les alliances se renversent. Et le dirigeant qui paraît, à un moment donné, faire éternellement partie du paysage peut devenir, quelques années plus tard, un chapitre d’un livre d’histoire.
La patrie, elle, est ce qui devrait rester après eux tous.
C’est pourquoi la question à poser à l’artiste, à l’intellectuel ou au citoyen n’est peut-être pas seulement: «Avec qui êtes-vous?»
La question la plus difficile est celle-ci: lorsque celui que vous soutenez entre en contradiction avec ce que vous croyez être l’intérêt de votre pays, que reste-t-il de votre position?
C’est là que se joue la différence entre l’appartenance et l’allégeance, entre le soutien et la citoyenneté.
Et peut-être le patriotisme commence-t-il précisément là: quand la patrie demeure la seule constante, et que tous ceux qui la gouvernent, militent en son sein ou prétendent parler en son nom restent, eux, discutables, critiquables et remplaçables.