
Il est impossible d’évoquer l’avenir du Moyen-Orient sans parler de l’Égypte. Non seulement parce qu’elle est le pays arabe le plus peuplé, ni simplement en raison de sa position géographique, de l’importance de son armée ou de son histoire, mais surtout parce que, pendant une grande partie de l’histoire arabe contemporaine, l’Égypte a été l’un des principaux pôles autour desquels s’est structuré l’ordre régional arabe. Dès lors, la question relative à l’avenir de l’Égypte dépasse largement le cadre national: elle renvoie, au fond, à celle de l’avenir du rôle arabe dans le nouveau Moyen-Orient.
Depuis la révolution de 1952, et plus particulièrement sous Gamal Abdel Nasser, l’Égypte est passée du statut de grand pays à celui de puissance porteuse d’un projet régional. Le Caire s’est imposé comme le centre du nationalisme arabe et un foyer d’influence culturelle, médiatique et politique. L’Égypte a également pris la tête de la confrontation arabe avec Israël. À cette époque, sa puissance ne reposait pas uniquement sur ses capacités militaires et économiques, mais aussi sur son aptitude à faire émerger une vision politique qui dépassait ses frontières et suscitait l’adhésion d’une large partie des peuples arabes.
La défaite de 1967 a toutefois marqué le début de la crise de ce projet. La mort de Nasser, puis les choix politiques d’Anouar el-Sadate, la guerre de 1973 et les accords de Camp David ont ensuite profondément redéfini la place de l’Égypte. Le pays a récupéré le Sinaï et s’est progressivement retiré de la confrontation militaire directe avec Israël. Mais cette évolution a eu un coût sur le plan régional: la capacité de l’Égypte à exercer le leadership dans le monde arabe, comme elle l’avait fait dans les années 1950 et 1960, s’en est considérablement trouvée réduite.
Le système change, l’Égypte recule
Le problème, toutefois, ne tient pas seulement aux accords de Camp David. C’est le Moyen-Orient lui-même qui a changé.
Les pays du Golfe ont gagné en influence, au premier rang desquels l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar. La richesse pétrolière et les investissements sont devenus des sources croissantes de puissance politique. Après la révolution islamique de 1979, l’Iran s’est affirmé avec un projet clairement défini. La Turquie, de son côté, a progressivement retrouvé une place au Moyen-Orient après plusieurs décennies de relatif repli. Dans le même temps, Israël est passé d’un État essentiellement soucieux d’assurer sa survie et sa sécurité à une puissance militaire et technologique qui cherche à remodeler l’équilibre des forces dans la région à son avantage.
L’Égypte, quant à elle, a consacré une grande partie de ses ressources à faire face à ses difficultés intérieures: croissance démographique, pauvreté, chômage, endettement, faible productivité et nécessité permanente de mobiliser les ressources indispensables à un pays de plus de 100 millions d’habitants.
C’est là que s’est produit le changement le plus lourd de conséquences: l’Égypte avait la stature, mais n’a pas su la convertir suffisamment en puissance économique et technologique.
Or, dans le monde d’aujourd’hui, ni le nombre d’habitants ni la taille de l’armée ne suffisent à eux seuls à faire la puissance d’un pays. Celle-ci repose désormais sur une combinaison de facteurs: le savoir, la technologie, l’économie, l’énergie, la puissance militaire, le capital humain et la capacité à peser sur les réseaux mondiaux du commerce et de l’information.
Le rôle de l’Égypte n’est pas terminé
Pour autant, ce serait tout aussi erroné de considérer que l’Égypte n’a plus de rôle à jouer que de penser qu’elle peut retrouver, comme si de rien n’était, celui qu’elle exerçait autrefois.
L’Égypte réunit des facteurs de puissance peu communs. Elle fait le lien entre le Machrek et le Maghreb, entre la Méditerranée et la mer Rouge, entre l’Afrique et le monde arabe. Elle abrite le canal de Suez, l’une des voies maritimes les plus importantes au monde, tant sur le plan commercial que stratégique. Elle compte aussi une population nombreuse, une armée importante et des institutions étatiques plus solidement établies que dans plusieurs pays de la région. Son patrimoine culturel et historique constitue, par ailleurs, un capital qui ne se mesure pas aux seuls indicateurs économiques.
La vraie question n’est donc pas de savoir si l’Égypte peut reprendre la tête du monde arabe, mais de déterminer le rôle qu’elle peut jouer dans le Moyen-Orient en pleine recomposition.
Al-Azhar et la puissance intellectuelle de l’Égypte
Un autre aspect de la puissance égyptienne, souvent négligé dans les analyses géopolitiques, tient au fait que l’Égypte abrite al-Azhar, l’une des plus importantes institutions religieuses et éducatives du monde musulman.
Cette institution confère à l’Égypte une forme de puissance que peu de pays de la région peuvent revendiquer. Le conflit qui se joue dans la région ne se limite pas aux dimensions militaire et économique. Il porte aussi sur les idées, sur l’interprétation de la religion et sur ses rapports avec l’État, la société et la modernité.
Le développement de la pensée religieuse est devenu une nécessité historique. Le monde entre dans l’ère de l’intelligence artificielle et des biotechnologies. Notre conception de l’être humain, du travail et du savoir connaît, elle aussi, de profondes mutations. Pourtant, une grande partie du discours religieux continue d’aborder les questions de société et d’État à travers des conceptions héritées de contextes historiques très différents.
Al-Azhar pourrait ainsi jouer un rôle qui dépasserait la lutte contre l’extrémisme ou la promotion de ce qu’on appelle la modération. Il pourrait aller plus loin: contribuer au renouvellement de la pensée islamique elle-même et rouvrir le champ de l’ijtihad pour répondre aux questions que posent la liberté, les droits des femmes, les droits humains, l’État civil, le pluralisme, la science, l’intelligence artificielle et le rapport entre le texte religieux et le cours de l’histoire.
Si l’Égypte parvient à conduire un tel mouvement intellectuel, elle retrouvera une part importante de son pouvoir d’influence. Le Caire ne doit pas seulement être un centre économique et militaire. Il peut redevenir un centre de réflexion et de production intellectuelle pour le monde arabe et musulman.
La Chine et le choix égyptien stratégique
Le second facteur est le renforcement des relations entre l’Égypte et la Chine, dont les implications dépassent le seul cadre du commerce et des investissements.
L’Égypte se trouve au cœur de l’un des corridors stratégiques les plus importants du commerce mondial, grâce au canal de Suez. De son côté, la Chine figure parmi les grandes puissances économiques et technologiques mondiales. Le renforcement de leur partenariat pourrait ainsi donner à l’Égypte une plus grande marge de manœuvre dans un système international qui évolue progressivement vers une répartition du pouvoir entre plusieurs pôles.
Le rapprochement avec la Chine ne doit toutefois pas être perçu comme un simple substitut aux relations historiques de l’Égypte avec les États-Unis et l’Occident. Passer d’une dépendance à une autre ne saurait constituer une stratégie. Le véritable intérêt du partenariat sino-égyptien est de permettre à l’Égypte de diversifier ses choix sur la scène internationale.
Si Le Caire parvient à faire de sa coopération avec Pékin un moteur de transfert de connaissances et de technologies, de développement de l’industrie, des infrastructures, de l’énergie et de l’économie numérique, et à l’articuler avec les projets liés au canal de Suez ainsi qu’avec les marchés africains et arabes, l’Égypte pourra tirer pleinement parti de sa position géographique: elle ne sera plus un simple couloir commercial, mais pourra devenir un centre de production, de services et de logistique.
Une perspective plus ambitieuse s’ouvre alors: l’Égypte pourrait devenir un carrefour entre la Chine, l’Afrique, le monde arabe et l’Europe.
Mais la réussite d’une telle stratégie suppose que l’Égypte ne se transforme pas en simple marché pour les produits chinois ni en terrain d’accueil pour les investissements étrangers. Le véritable critère de réussite sera la capacité du pays à acquérir des connaissances et des technologies et à développer ses propres capacités de production.
Les limites de l’idée du retour
L’Égypte ne retrouvera pas la place qu’elle occupait dans les années 1950 et 1960, car le Moyen-Orient de cette époque n’existe plus.
Aucun pays arabe ne peut désormais prétendre diriger la région en s’appuyant sur un discours nationaliste centralisateur. Les centres de pouvoir arabes se sont eux-mêmes multipliés. L’Arabie saoudite d’aujourd’hui n’est plus celle de l’époque de Nasser. Les pays du Golfe sont devenus des puissances économiques, financières et politiques, avec leurs propres visions, intérêts et projets.
L’Égypte ne doit donc pas chercher à redevenir le «leader du monde arabe», mais à construire un nouveau partenariat arabe fondé sur la puissance.
Les relations entre l’Égypte et les pays du Golfe prennent ici une importance particulière. Le monde arabe dispose d’immenses ressources de puissance, mais celles-ci sont inégalement réparties. Les pays du Golfe disposent des capitaux, de l’énergie et des moyens d’investir rapidement dans les nouvelles technologies. L’Égypte, quant à elle, dispose d’une importante base démographique, d’un vaste marché, d’une position géographique privilégiée, d’universités, de ressources humaines, de capacités industrielles et d’une puissance militaire.
Si les relations entre l’Égypte et les pays du Golfe évoluaient, passant d’un modèle reposant en partie sur les aides et les investissements ponctuels à un projet d’intégration stratégique de long terme, l’équilibre des forces dans la région pourrait s’en trouver modifié.
Le véritable combat de l’Égypte est économique et intellectuel
L’Égypte ne pourra retrouver un rôle régional durable sans reconstruire sa puissance économique.
La prochaine révolution économique reposera de plus en plus sur l’intelligence artificielle, la robotique, l’énergie, les semi-conducteurs, les données, les industries de pointe et la recherche spatiale. Si l’Égypte reste une simple consommatrice de ces technologies, son poids politique continuera de décliner, quelle que soit la taille de son armée ou de sa population.
En revanche, si elle parvient à transformer son potentiel démographique en capital de connaissances, ce qui est aujourd’hui considéré comme un fardeau démographique pourrait devenir l’une de ses principales sources de puissance.
L’éducation doit donc être au cœur de la stratégie par laquelle l’Égypte entend retrouver sa place sur la scène régionale. Car le véritable combat ne consiste pas seulement à acquérir davantage d’armes, mais aussi à former des ingénieurs, des scientifiques, des programmeurs, des chercheurs et des entrepreneurs.
L’Égypte face aux trois puissances régionales
L’importance de l’Égypte tient aussi au fait qu’elle est le seul pays arabe qui, par sa taille, sa position géographique, son histoire et ses ressources, dispose du potentiel nécessaire pour faire contrepoids aux grandes puissances régionales: Israël, la Turquie et l’Iran.
Mais l’Égypte n’a pas besoin de bâtir un quatrième empire qui entrerait en concurrence avec ces trois puissances impériales. La région a plutôt besoin d’un pôle arabe qui lui permette de ne plus être un terrain de rivalités entre puissances extérieures.
Le partenariat entre l’Égypte et les pays du Golfe pourrait constituer la base de ce pôle, avec une ouverture stratégique vers la Chine, l’Afrique, l’Europe et les États-Unis, sans dépendre entièrement d’aucun d’entre eux.
L’Égypte dont le nouveau Moyen-Orient a besoin
La puissance future de l’Égypte pourrait ainsi reposer sur un ensemble de facteurs étroitement liés: sa population, sa position géographique, le canal de Suez, son armée, son économie, le savoir et les technologies, al-Azhar et son rayonnement intellectuel et religieux, son partenariat avec les pays du Golfe, une relation stratégique équilibrée avec la Chine et l’Occident, ainsi que son prolongement africain.
Cela change la question de départ.
L’Égypte n’a pas besoin de retrouver le rôle qu’elle jouait sous Nasser, car l’histoire ne se relance pas d’une simple pression sur le bouton «redémarrer», même si les responsables politiques aiment à le croire.
Elle doit inventer un nouveau modèle de puissance: celui d’un État arabe, africain et méditerranéen, d’un centre économique et technologique, doté d’une influence intellectuelle à même de contribuer au renouvellement de la pensée islamique, et d’un partenaire international en mesure de dialoguer avec Washington, Pékin et l’Europe grâce à sa position, qui lui permet de diversifier ses choix.
Le Moyen-Orient que Le Caire pouvait diriger d’une seule voix appartient au passé.
Mais le nouveau Moyen-Orient n’a pas encore trouvé son équilibre.
Si l’Égypte parvient à associer al-Azhar et le canal de Suez, le savoir et l’industrie, le Golfe et l’Afrique, la Chine et l’Occident, elle n’aura pas besoin de retrouver son ancien rôle.
Elle pourra en bâtir un nouveau.















