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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
L'Essentiel du jour
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Par LevantTime .
Publié sept. 5, 2026 - 00:55
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 4, 2026 - 23:28
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De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
Analyse

Ali el-Taher: pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé de remettre la colline à l’armée?

La bataille s’est-elle achevée par un arrangement non déclaré?
Portrait de l'auteur
Par Jad Akhawi - Publié sept. 4, 2026 - 15:00
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La bataille d’Ali el-Taher n’a pas été une simple confrontation militaire autour d’une colline stratégique du sud du Liban. Malgré sa superficie limitée, le site est devenu un point de convergence entre calculs militaires, politiques et régionaux, révélant l’un des aspects essentiels du conflit qui perdure au Liban: qui contrôle le territoire, qui détient les armes et qui décide de la guerre et de la paix? Le plus intéressant n’est pas seulement l’entrée d’Israël sur le site, mais l’insistance du Hezbollah à refuser de le remettre à l’armée libanaise, alors même que celle-ci est la seule institution légitime censée assumer la responsabilité du territoire libanais, en particulier dans les zones frontalières directement liées à la sécurité et à la souveraineté du pays. Pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé? Parce que la remise d’Ali el-Taher à l’armée n’aurait pas été comprise comme une simple mesure de terrain. Elle aurait revêtu une signification politique dépassant largement la colline elle-même. Une telle démarche aurait constitué une reconnaissance de fait de l’autorité de l’État libanais sur les décisions sécuritaires et militaires dans le Sud, et du fait qu’aucune autre force armée ne peut agir comme si elle exerçait l’autorité effective sur le terrain. Le site est ainsi devenu un test de l’autorité de l’État, et non plus seulement une position militaire avancée. Qui a tué les combattants? C’est l’épisode le plus obscur du récit de la bataille. La version israélienne fait état de combattants tués et d’autres ayant pris la fuite, tandis que les informations indépendantes sur le nombre de personnes présentes sur le site, la nature de leur mission et leur sort demeurent incomplètes. Les divergences entre les récits ouvrent également la voie à de nombreuses questions auxquelles les seuls communiqués militaires ne permettent pas de répondre. Et il ne s’agit pas d’un simple détail opérationnel: La plupart des combattants ont-ils été tués à l’intérieur du site? Ont-ils réussi à se retirer par des tunnels et des passages? Ou avaient-ils été évacués avant le début de l’opération israélienne? Chacune de ces hypothèses possède une signification différente. Si les combattants sont restés sur place jusqu’au dernier moment, cela signifierait que le site a été le théâtre d’un affrontement direct qui s’est achevé par une nette supériorité israélienne. S’ils ont, en revanche, été évacués à l’avance, la question porterait alors sur l’autorité qui a pris cette décision, les raisons qui l’ont motivée et la possibilité que cette évacuation ait fait partie d’un arrangement plus large, ou qu’elle n’ait été qu’une mesure militaire préventive. Et s’il devait être établi qu’un nombre important d’entre eux avaient quitté les lieux avant l’entrée des forces israéliennes, la question principale serait alors : comment sont-ils sortis, qui a assuré leur évacuation et celle-ci s’est-elle déroulée avec la connaissance d’acteurs locaux ou internationaux? À ce stade, il n’existe pas suffisamment d’éléments publics permettant de trancher entre ces différents scénarios. Mais l’absence d’informations ne retire rien à l’importance de ces questions. Elle accroît au contraire les interrogations sur la nature de ce qui s’est produit dans les heures précédant la prise de contrôle du site. Qu’en est-il de la visite de l’ambassadeur américain en Israël? Le calendrier mérite qu’on s’y attarde. L’escalade autour d’Ali el-Taher a coïncidé avec un mouvement diplomatique américain en direction d’Israël, tandis que des informations faisaient état de discussions sur le site et sur la possibilité qu’il soit finalement remis à l’armée libanaise. Cela ne signifie pas nécessairement que la décision ait été prise en dehors du Liban, ni qu’un accord complet ait été conclu entre Washington, Tel-Aviv et Beyrouth. Mais cela indique que le site n’est plus considéré comme une simple question militaire locale. Il est impossible d’affirmer que la visite de l’ambassadeur américain faisait partie d’un accord secret concernant Ali el-Taher: rien ne permet de l’établir. Il est tout aussi impossible d’affirmer que tout ce qui s’est produit résultait d’un arrangement préalable entre les parties concernées. Il est cependant clair que Washington envisage l’avenir du site dans le cadre d’un dossier plus large touchant au cessez-le-feu, à la stabilisation de la frontière, à l’absence de toute présence militaire échappant à l’autorité de l’État libanais et à la nécessité d’empêcher les zones frontalières de devenir des plateformes permanentes de confrontation. Ali el-Taher s’inscrit dès lors dans des négociations dont la portée dépasse largement sa géographie. Le site est peut-être petit sur la carte, mais il est lié à de grandes questions concernant les arrangements dans le Sud, le rôle de l’armée libanaise, l’avenir des armes illégales et les limites de l’influence israélienne dans la région. Le paradoxe qui a embarrassé le Hezbollah Le grand paradoxe politique est que le Hezbollah a refusé de remettre la colline à l’armée libanaise, sans parvenir pour autant à la conserver. Si l’opération israélienne devait s’achever par un retrait des forces israéliennes et la remise du site à l’armée libanaise, le scénario serait très différent de l’image que le Hezbollah voulait imposer ou cherchait à consacrer: le Hezbollah a refusé de remettre le site à l’État, Israël l’en a délogé, puis l’État est revenu en assumer la responsabilité. Autrement dit, le Hezbollah a refusé de consacrer volontairement l’autorité de l’armée, mais pourrait se retrouver face à une réalité qui la consacre d’une autre manière. C’est ce qui rend la situation politiquement embarrassante, car le résultat final pourrait apparaître comme ayant réalisé, indirectement, ce que le Hezbollah avait refusé de faire directement. Dès lors, une question s’impose: pourquoi la remise du site à l’armée n’a-t-elle pas été considérée comme l’option la moins coûteuse pour le Liban? Cette démarche aurait pu être présentée comme un renforcement du rôle de l’État, une protection du Sud et un moyen d’empêcher Israël d’utiliser la présence du Hezbollah comme prétexte pour demeurer sur place ou poursuivre son avancée. Le refus de remettre le site à l’armée l’a au contraire maintenu dans la zone de confrontation et a permis à Israël de présenter son opération comme une réponse à une présence militaire échappant à l’autorité de l’État. Ali el-Taher résume le problème libanais La question ne se limite pas à cette colline. Le Liban ne peut recouvrer sa souveraineté tant que deux autorités militaires coexistent: celle de l’armée et celle d’armes échappant à l’État. Il ne peut pas davantage demander à la communauté internationale de respecter ses frontières tant que la décision militaire, à l’intérieur de celles-ci, demeure partagée entre les institutions de l’État et une organisation armée disposant de capacités indépendantes. Dans le même temps, le Liban ne peut réclamer le retrait d’Israël de son territoire alors que la décision sécuritaire concernant ce territoire reste elle-même l’objet d’un conflit interne. Tant que des armes subsisteront en dehors de l’État, l’argument israélien demeurera, et le Sud restera exposé à de nouveaux cycles d’escalade. La souveraineté ne se partage pas. Soit l’armée libanaise constitue l’unique référence, soit le Liban demeure un terrain ouvert aux conflits régionaux où s’entremêlent les calculs iraniens, israéliens et américains, tandis que l’État et la société paient le prix de l’affrontement. C’est pourquoi, après Ali el-Taher, la véritable question n’est pas de savoir qui a gagné la colline, mais qui l’administrera une fois la bataille terminée? Si la réponse est l’armée libanaise, Ali el-Taher pourrait marquer le début d’un passage du Sud de la logique de la «résistance» à celle de la responsabilité de l’État. Cela pourrait constituer une première étape vers une redéfinition de la sécurité nationale, dans laquelle la défense des frontières deviendrait la mission des institutions de l’État, et non celle d’une partie agissant de manière autonome. Si Israël demeure sur place, en revanche, le Liban aura une nouvelle fois perdu une partie de sa souveraineté, quelle que soit la version que chaque camp avancera pour justifier ce qui s’est passé. Dans les deux cas, une vérité essentielle demeure: ni le Hezbollah ne peut se substituer à l’État, ni Israël ne peut être le garant de sa souveraineté. La souveraineté libanaise ne peut être restaurée que par l’État libanais, protégée que par son armée et consacrée que par une décision politique claire mettant fin à la dualité des armes et des autorités.
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Hassan Rifaï, le sage révolté
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État- zaamat et de l’État- jamaat , qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?

Ali el-Taher: pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé de remettre la colline à l’armée?

La bataille d’Ali el-Taher n’a pas été une simple confrontation militaire autour d’une colline stratégique du sud du Liban. Malgré sa superficie limitée, le site est devenu un point de convergence entre calculs militaires, politiques et régionaux, révélant l’un des aspects essentiels du conflit qui perdure au Liban: qui contrôle le territoire, qui détient les armes et qui décide de la guerre et de la paix? Le plus intéressant n’est pas seulement l’entrée d’Israël sur le site, mais l’insistance du Hezbollah à refuser de le remettre à l’armée libanaise, alors même que celle-ci est la seule institution légitime censée assumer la responsabilité du territoire libanais, en particulier dans les zones frontalières directement liées à la sécurité et à la souveraineté du pays. Pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé? Parce que la remise d’Ali el-Taher à l’armée n’aurait pas été comprise comme une simple mesure de terrain. Elle aurait revêtu une signification politique dépassant largement la colline elle-même. Une telle démarche aurait constitué une reconnaissance de fait de l’autorité de l’État libanais sur les décisions sécuritaires et militaires dans le Sud, et du fait qu’aucune autre force armée ne peut agir comme si elle exerçait l’autorité effective sur le terrain. Le site est ainsi devenu un test de l’autorité de l’État, et non plus seulement une position militaire avancée. Qui a tué les combattants? C’est l’épisode le plus obscur du récit de la bataille. La version israélienne fait état de combattants tués et d’autres ayant pris la fuite, tandis que les informations indépendantes sur le nombre de personnes présentes sur le site, la nature de leur mission et leur sort demeurent incomplètes. Les divergences entre les récits ouvrent également la voie à de nombreuses questions auxquelles les seuls communiqués militaires ne permettent pas de répondre. Et il ne s’agit pas d’un simple détail opérationnel: La plupart des combattants ont-ils été tués à l’intérieur du site? Ont-ils réussi à se retirer par des tunnels et des passages? Ou avaient-ils été évacués avant le début de l’opération israélienne? Chacune de ces hypothèses possède une signification différente. Si les combattants sont restés sur place jusqu’au dernier moment, cela signifierait que le site a été le théâtre d’un affrontement direct qui s’est achevé par une nette supériorité israélienne. S’ils ont, en revanche, été évacués à l’avance, la question porterait alors sur l’autorité qui a pris cette décision, les raisons qui l’ont motivée et la possibilité que cette évacuation ait fait partie d’un arrangement plus large, ou qu’elle n’ait été qu’une mesure militaire préventive. Et s’il devait être établi qu’un nombre important d’entre eux avaient quitté les lieux avant l’entrée des forces israéliennes, la question principale serait alors : comment sont-ils sortis, qui a assuré leur évacuation et celle-ci s’est-elle déroulée avec la connaissance d’acteurs locaux ou internationaux? À ce stade, il n’existe pas suffisamment d’éléments publics permettant de trancher entre ces différents scénarios. Mais l’absence d’informations ne retire rien à l’importance de ces questions. Elle accroît au contraire les interrogations sur la nature de ce qui s’est produit dans les heures précédant la prise de contrôle du site. Qu’en est-il de la visite de l’ambassadeur américain en Israël? Le calendrier mérite qu’on s’y attarde. L’escalade autour d’Ali el-Taher a coïncidé avec un mouvement diplomatique américain en direction d’Israël, tandis que des informations faisaient état de discussions sur le site et sur la possibilité qu’il soit finalement remis à l’armée libanaise. Cela ne signifie pas nécessairement que la décision ait été prise en dehors du Liban, ni qu’un accord complet ait été conclu entre Washington, Tel-Aviv et Beyrouth. Mais cela indique que le site n’est plus considéré comme une simple question militaire locale. Il est impossible d’affirmer que la visite de l’ambassadeur américain faisait partie d’un accord secret concernant Ali el-Taher: rien ne permet de l’établir. Il est tout aussi impossible d’affirmer que tout ce qui s’est produit résultait d’un arrangement préalable entre les parties concernées. Il est cependant clair que Washington envisage l’avenir du site dans le cadre d’un dossier plus large touchant au cessez-le-feu, à la stabilisation de la frontière, à l’absence de toute présence militaire échappant à l’autorité de l’État libanais et à la nécessité d’empêcher les zones frontalières de devenir des plateformes permanentes de confrontation. Ali el-Taher s’inscrit dès lors dans des négociations dont la portée dépasse largement sa géographie. Le site est peut-être petit sur la carte, mais il est lié à de grandes questions concernant les arrangements dans le Sud, le rôle de l’armée libanaise, l’avenir des armes illégales et les limites de l’influence israélienne dans la région. Le paradoxe qui a embarrassé le Hezbollah Le grand paradoxe politique est que le Hezbollah a refusé de remettre la colline à l’armée libanaise, sans parvenir pour autant à la conserver. Si l’opération israélienne devait s’achever par un retrait des forces israéliennes et la remise du site à l’armée libanaise, le scénario serait très différent de l’image que le Hezbollah voulait imposer ou cherchait à consacrer: le Hezbollah a refusé de remettre le site à l’État, Israël l’en a délogé, puis l’État est revenu en assumer la responsabilité. Autrement dit, le Hezbollah a refusé de consacrer volontairement l’autorité de l’armée, mais pourrait se retrouver face à une réalité qui la consacre d’une autre manière. C’est ce qui rend la situation politiquement embarrassante, car le résultat final pourrait apparaître comme ayant réalisé, indirectement, ce que le Hezbollah avait refusé de faire directement. Dès lors, une question s’impose: pourquoi la remise du site à l’armée n’a-t-elle pas été considérée comme l’option la moins coûteuse pour le Liban? Cette démarche aurait pu être présentée comme un renforcement du rôle de l’État, une protection du Sud et un moyen d’empêcher Israël d’utiliser la présence du Hezbollah comme prétexte pour demeurer sur place ou poursuivre son avancée. Le refus de remettre le site à l’armée l’a au contraire maintenu dans la zone de confrontation et a permis à Israël de présenter son opération comme une réponse à une présence militaire échappant à l’autorité de l’État. Ali el-Taher résume le problème libanais La question ne se limite pas à cette colline. Le Liban ne peut recouvrer sa souveraineté tant que deux autorités militaires coexistent: celle de l’armée et celle d’armes échappant à l’État. Il ne peut pas davantage demander à la communauté internationale de respecter ses frontières tant que la décision militaire, à l’intérieur de celles-ci, demeure partagée entre les institutions de l’État et une organisation armée disposant de capacités indépendantes. Dans le même temps, le Liban ne peut réclamer le retrait d’Israël de son territoire alors que la décision sécuritaire concernant ce territoire reste elle-même l’objet d’un conflit interne. Tant que des armes subsisteront en dehors de l’État, l’argument israélien demeurera, et le Sud restera exposé à de nouveaux cycles d’escalade. La souveraineté ne se partage pas. Soit l’armée libanaise constitue l’unique référence, soit le Liban demeure un terrain ouvert aux conflits régionaux où s’entremêlent les calculs iraniens, israéliens et américains, tandis que l’État et la société paient le prix de l’affrontement. C’est pourquoi, après Ali el-Taher, la véritable question n’est pas de savoir qui a gagné la colline, mais qui l’administrera une fois la bataille terminée? Si la réponse est l’armée libanaise, Ali el-Taher pourrait marquer le début d’un passage du Sud de la logique de la «résistance» à celle de la responsabilité de l’État. Cela pourrait constituer une première étape vers une redéfinition de la sécurité nationale, dans laquelle la défense des frontières deviendrait la mission des institutions de l’État, et non celle d’une partie agissant de manière autonome. Si Israël demeure sur place, en revanche, le Liban aura une nouvelle fois perdu une partie de sa souveraineté, quelle que soit la version que chaque camp avancera pour justifier ce qui s’est passé. Dans les deux cas, une vérité essentielle demeure: ni le Hezbollah ne peut se substituer à l’État, ni Israël ne peut être le garant de sa souveraineté. La souveraineté libanaise ne peut être restaurée que par l’État libanais, protégée que par son armée et consacrée que par une décision politique claire mettant fin à la dualité des armes et des autorités.

Israël revendique le contrôle d’Ali el-Taher

L’armée israélienne a annoncé jeudi avoir «achevé le nettoyage de deux infrastructures souterraines du Hezbollah sur la crête d’Ali el-Taher», dans le sud du Liban, indiquant que «ses forces s’emploient désormais à les neutraliser». Citée par le Jerusalem Post et sur son compte X, l’armée israélienne a précisé que «les forces de la 36e division ont opéré dans la région au cours des dernières semaines et ont pris le contrôle opérationnel de la crête, aussi bien en surface que sous terre. Au cours de l’opération, la zone a été débarrassée des combattants du Hezbollah qui y étaient déployés, certains ayant été tués tandis que d’autres ont pris la fuite». Les sources ont par ailleurs indiqué qu’aucun personnel iranien ne se trouvait dans les tunnels, alors que des experts affirmaient qu’au moins une douzaine de membres du Corps des gardiens de la révolution islamique y seraient retranchés aux côtés de combattants du Hezbollah. Le Post affirme que, selon l’armée, ces infrastructures ont été construites sur une période d’environ vingt ans et ont été planifiées et financées par l’Iran. Illustration générée à partir du relief de la région d’Ali el-Taher. Par ailleurs, selon des informations révélées par Reuters, les Iraniens avaient mis en garde les États-Unis contre une attaque israélienne sur le site d’Ali el-Taher. Cela montre à quel point Téhéran reste impliqué dans le front ouvert par le Hezbollah, son allié, contre Israël depuis le 2 mars. Israël libère cinq Libanais, en détient trois autres La journée de jeudi a commencé par une opération israélienne peu commune, menée relativement loin de la zone occupée, dans le village de Houla, à Hasbaya, dans le sud du pays. Les troupes israéliennes se sont infiltrées dans ce village et ont détenu trois de ses habitants, après avoir encerclé plusieurs maisons et empêché leurs occupants de les évacuer, selon l’Agence nationale d’information. Les détenus ont été emmenés en territoire israélien, selon des témoins cités par l’agence. Cette nouvelle violation israélienne, venue s’ajouter aux multiples explosions provoquées jeudi par son armée en divers points du sud du pays, n’a pas empêché l’autre surprise du jour: l’annonce, par Israël, de la libération de cinq prisonniers libanais détenus dans ses geôles, tous arrêtés au cours de ce conflit, depuis le 2 mars, ou du précédent, en 2023-2024. Un jeune homme a effectivement été libéré jeudi et remis à l’armée libanaise à la frontière de Naqoura. Selon le site local al-Modon , la libération de quatre autres Libanais aurait été reportée à vendredi. «Je n’appellerais pas ça une guerre» Concernant le conflit avec l’Iran, le vice-président américain JD Vance a estimé jeudi que les hostilités, qui suscitent le mécontentement d’une partie des électeurs américains à l’approche d’importantes élections législatives, ne constituaient pas «une guerre», tout en affirmant que le passage dans le détroit d’Ormuz était «presque» revenu à la normale. Alors que, selon le Wall Street Journal , le président Donald Trump réfléchirait à déclarer purement et simplement la fin du conflit, le vice-président a ainsi tenté de minimiser les hostilités lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche. «Je n’appellerais pas ça une guerre. En ce moment, il n’y a pas d’échange de tirs», a-t-il déclaré, alors que les États-Unis ont frappé des cibles iraniennes à deux reprises ces derniers jours. L’une de ces attaques, que l’Iran a promis de venger, a tué quatre personnes lors d’un mariage. «Les médias d’État iraniens n’ont pas vraiment rendu compte de manière fiable de ce qui s’est passé dans ce conflit jusqu’à présent, je suis donc extrêmement sceptique à ce sujet», a déclaré JD Vance en réponse à une question sur cette frappe, ajoutant que les États-Unis menaient malgré tout «une enquête approfondie». «Nous avons un grand contrôle sur le détroit d’Ormuz. Nous faisons passer 30 à 40 navires par nuit», a assuré de son côté Donald Trump dans un entretien avec la chaîne conservatrice britannique GB News, diffusé jeudi. Enfin, ultime signal montrant que la guerre est loin d’être terminée au Moyen-Orient : selon le Wall Street Journal , le ministère américain de la Défense a discrètement prolongé la présence de 50 000 soldats déployés dans la région. Frappes iraniennes sur le Koweït et les EAU Sur le terrain, les Gardiens de la révolution islamique ont annoncé avoir mené, dans la nuit de mercredi à jeudi, des frappes contre des «cibles américaines» au Koweït et aux Émirats arabes unis. Dans un communiqué, les Pasdaran affirment avoir visé «à l’aide de missiles et de drones les systèmes de communication par satellite, les dépôts d’équipements et les hangars d’avions de combat de l’armée américaine sur la base aérienne Ahmad al-Jaber, au Koweït». Aux Émirats arabes unis, ce sont les systèmes radar américains de la base aérienne d’al-Minhad qui ont été visés.

Hezbollah en faillite cherche couverture
Par
Khairallah Khairallah
Publié

La quête par le Hezbollah d’une couverture chrétienne pour ses armes et pour sa ligne hostile à toute négociation directe avec Israël donne la mesure de l’impasse dans laquelle se trouve un parti qui n’est, au fond, qu’une milice confessionnelle au service des Gardiens de la révolution iranienne. Le Hezbollah que nous avons connu, avec toute sa puissance, son arsenal et ses capacités financières, appartient désormais au passé. En réalité, le parti, qui se croyait en mesure de jouer des rôles dépassant largement le cadre libanais, en Syrie, au Yémen et, à une certaine époque, à Bahreïn, pour ne citer que ces exemples, a fait faillite. Rien n’illustre mieux cet état de faillite que la réouverture de vieux livres de comptes, à commencer par celui de la relation avec le Courant aouniste, lié à Michel Aoun, qui n’avait d’autre objectif que d’accéder à la présidence de la République, quel qu’en fût le prix. Seul un commerçant en faillite fouille dans ses anciens registres, persuadé qu’il lui reste encore quelques créances à recouvrer. Le Hezbollah ne semble pas comprendre que le Courant aouniste, aujourd’hui dirigé par le député Gebran Bassil, est aussi en faillite que lui. Bassil et ceux qui lui ressemblent n’ont plus guère d’autre moyen de tenter de se remettre à flot que de prendre leurs distances avec les armes du Hezbollah, afin de satisfaire ce qui leur reste de base chrétienne, tout en insistant sur le fait que l’armée libanaise doit être la seule à détenir le monopole des armes. Depuis quand le Courant aouniste manifeste-t-il un tel souci de l’armée libanaise?! Pendant dix ans, à compter de la signature du document de Mar Mikhaël avec Hassan Nasrallah en février 2006, Michel Aoun s’est soumis à une longue série d’épreuves imposées par le parti. Il les a toutes réussies, y compris lorsqu’il a justifié le meurtre, par un membre du Hezbollah, de l’officier pilote Samer Hanna, simplement parce que celui-ci s’était rendu en hélicoptère dans une zone du Liban-Sud placée sous le contrôle du parti. Michel Aoun alla jusqu’à justifier la mort d’un officier pilote libanais qui survolait un territoire libanais en déclarant: «Qu’est-ce qu’il était allé faire là-bas (Samer Hanna)?» On demande aujourd’hui à une partie en faillite d’en couvrir une autre. La rencontre entre une délégation du Hezbollah et une délégation aouniste ne changera rien. Pas davantage que la tournée entreprise par une délégation du parti auprès d’autres forces politiques afin de justifier le maintien de ses armes, qui ne sont rien d’autre qu’un instrument au service de l’Iran et de son projet expansionniste dans la région. Ce projet s’est effondré en Syrie avant de vaciller en Iran même, désormais engagé dans une guerre où se joue l’avenir de son régime, celui de la «République islamique». Le régime iranien semble avoir perdu tout contact avec les transformations du monde et de la région depuis le 7 octobre 2023, jour où le Hamas a lancé l’opération «Déluge d’Al-Aqsa» contre les localités israéliennes de la périphérie de Gaza. Après le «Déluge d’Al-Aqsa», Israël a changé, la région a changé elle aussi, tandis que l’Iran, lui, a refusé de changer! Ce qui surprend, c’est que le Hezbollah cherche encore une couverture pour ses armes alors que le Liban-Sud traverse une véritable tragédie. Cette tragédie marque le retour d’une occupation qui avait pris fin en 2000 et se traduit par la destruction par Israël d’environ soixante-dix villages et le déplacement de plus d’un million de citoyens. Cette réalité ne semble avoir aucune importance aux yeux du parti. Sa seule préoccupation est de trouver une justification intérieure au maintien de ses armes. Un parti inféodé à l’Iran considère que préserver son arsenal est plus important que chercher à mettre fin à l’occupation. Il sait que son existence même est liée à ces armes, qui n’ont jamais été autre chose qu’un instrument destiné à soumettre le citoyen libanais et l’État libanais et à les placer sous tutelle iranienne. Qui, au Liban, est encore prêt à couvrir des armes miliciennes et confessionnelles dont la première conséquence est de perpétuer l’occupation israélienne? Il est désormais clair que le Courant aouniste n’est plus la bonne adresse, tout simplement parce qu’il a déjà obtenu, grâce au Hezbollah et à ses armes, ce qu’il recherchait: l’accession de Michel Aoun au palais de Baabda. Il ne reste plus au Hezbollah que la carte du président Nabih Berry, dont on aurait pourtant pu attendre qu’il se souvienne autrement de la disparition de l’imam Moussa Sadr, au lieu de prononcer un discours en décalage avec le contexte politique du Liban et de la région. Le discours de Berry était hors sujet, puisqu’il a abordé la situation libanaise comme si le pays se trouvait encore dans les années 1980. À l’époque, en 1983, le régime syrien dirigé par Hafez el-Assad avait joué un rôle déterminant dans l’échec de l’Accord du 17 mai, alors que le Liban ne pourra guère obtenir mieux au regard du rapport de forces actuel. Malgré tout cela, il serait imprudent de sous-estimer la position de Nabih Berry, qui semble avoir ses raisons de s’aveugler sur la réalité libanaise, d’ignorer ce qui se passe réellement sur le terrain au Liban-Sud… et de ménager l’Iran jusqu’à l’extrême. Le président du mouvement Amal, qui offre une couverture réelle au Hezbollah, mesure-t-il la portée de ce qu’il fait, alors qu’il aurait pu affronter la réalité libanaise et celle du Liban-Sud plutôt que de les fuir? Entre le Courant aouniste, qui ne représente plus qu’une couverture usée jusqu’à la corde, et Nabih Berry, qui cherche à donner l’image d’une communauté chiite soudée et à montrer qu’aucune différence ne sépare Amal du Hezbollah, la question fondamentale demeure: qui mettra fin à l’occupation israélienne, et à quel prix? Une chose est certaine: les armes du Hezbollah menacent de faire disparaître le Liban-Sud, voire le Liban lui-même, quelles que soient les couvertures que le parti pourra encore obtenir de forces qui, elles-mêmes, ont besoin qu’on les couvre…

De l’importance du rêve et de la parole chez les Wayuu (2/2)

Les Wayuu forment une nation autochtone transfrontalière qui habite la région située entre la péninsule de La Guajira, située à l’extrême nord de la Colombie, et une partie de la côte Caraïbe du Vénézuéla. Les Wayuu sont fiers de leur titre de “peuple jamais conquis”. Voici une chronique d’une traversée du désert réalisée à leurs côtés pendant la Pâque 2026. L’occasion de partager certains aspects de leur philosophie du voyage. Dans la seconde partie de cette chronique sur le peuple Wayuu, d’autres aspects du voyage nous permettent d’entrevoir certaines caractéristiques essentielles des croyances wayuus, présentées ici à travers quelques observations sur l’importance accordée au rêve, d’une part, et à la parole d’autre part. Reportage, depuis La Guajira colombienne. Après le territoire physique, incarné par le clan et attaché au cimetière, un autre terrain complète le premier et n’est pas moins essentiel pour incarner l’esprit Wayuu: celui des rêves. Le rêve est une vision révélatrice pour le Wayuu. Une autre conscience qui annonce les évènements à venir, qui indique le chemin à suivre, qui envoie un message, qui explique la réalité éveillée. D’ailleurs, toute personne Wayuu un peu versée dans sa langue et sa culture va tout naturellement, au réveil, poser une question en guise de salutation à ceux qu’ils croisent en premier en sortant du lit: Jamaya pulapüin? “Qu’as-tu rêvé?”. Sous le toit, des suy ou chinchorro , les hamacs traditionnels. (Wikimedia Commons) À la pointe la plus septentrionale de La Guajira, dans le sanctuaire connu sous le nom de Talüwayüüpana , je passai une nuit en dormant dans un suy ou chinchorro , le hamac traditionnel, en compagnie de Paola, ainsi que d’une quinzaine d’autres personnes qui m’avaient invité à assister à un rituel. Au lever du soleil, lorsque tous se réveillèrent naturellement au contact des premiers rayons, ils se racontèrent mutuellement leurs rêves, avant d’aller voir le mayor , le vieux connaisseur des choses, présent dans notre groupe, qui interpréta individuellement chaque rêve. “Ajá … J’ai vu une petite fille dans mon rêve”, conta un des assistants du rituel au sabedor , “et cette petite fille, elle était en face de moi, dans cette direction, vers la mer, vers là où s’est couché le soleil. Elle s’est retournée et s’est mise à courir. Je l’ai suivi, j’essayai de la rattraper. Voilà mon rêve.” Après un temps de réflexion, l’ancien lui répond: “Elle t'indiquait sans doute un point d’eau. Il y a de nombreuses sources oubliées par ici, pour ton troupeau.” “Et la fille?” “Beaucoup d’esprits sont présents dans cette région.” Ce qui ressort de ce songe est le rôle tenu par la petite fille. Le corollaire du rêve est l’esprit. La présence des esprits des défunts ou de la Nature est le moteur de la plupart des rêves importants, aux côtés de certains signes qu’ils laissent. Le rêve est l’espace de communication par excellence avec ces autres éléments de la réalité. Le sacrifice de cabris Le rituel auquel il m’a été donné d'assister constitue en quelque sorte la version éveillée du rêve, permettant de communiquer d’une autre manière avec les esprits, qui incluent la Nature (une catégorie qui n’existe pour nous qu’en raison de son opposition avec la Culture, mais qui est une séparation floue pour les Wayuus). Une sabedora et un sabedor nous ont réuni d’abord pour assister au sacrifice de plusieurs cabris. Pendant qu’un homme tenait les cornes de ceux-ci, l’ancien enfonçait et retirait rapidement son couteau au niveau de la gorge. L’animal était alors lâché, répandant son sang dans sa dernière course, avant de s’écrouler quelques secondes plus tard. Juya, le Dieu principal de la pluie, était satisfait de cet égouttement rouge. Une fois la nuit tombée, et seulement illuminés de la pleine lune, la dame connaisseuse nous réunit en cercle et nous fit à tous une limpieza : une purification à coups de crachats de chinrrichi , et de prières réalisées sous les frappes de plantes. Enfin, la traditionnelle danse sacrée de la yonna , où la femme arbore ses peintures faciales et son grand voile rouge, couleur de l’oiseau cardinal vermillon, symbole de La Guajira. (Wikimedia Commons) Elle danse alors, poursuivant l’homme qui sautille à contresens. Leurs pas imitent la Nature: les nuages, la perdrix, la tourterelle, le cheval. Cette danse, devenue symbole folklorique pour les touristes prêts à payer des sommes sonnantes et trébuchantes, est en réalité une danse de séduction, mais elle est essentielle pour tout événement sacré qui implique une communication avec les esprits et la Terre. Pour être honnête, la plupart des rêves s'interprètent rarement sous un signe heureux. Le Wayuu qui cherche un sens à son rêve semble inquiet. Son sommeil est souvent une forme d’avertissement (la prévention d’une maladie, la préparation à une situation climatique difficile) ou vise à se protéger d’un esprit malfaisant. Un dernier trait révélateur à la fois de l’entremêlement du sacré, de l’esprit, et du rêve chez les Wayuus, n’est pas sans rappeler leur attitude face au départ et au voyage. À l'issue de ce rituel, au petit matin, au moment de repartir, sur notre pauvre moto 150 cc. pour affronter les routes sableuses et arides du désert, je m’apprêtais à me retourner pour faire un dernier signe d’adieu à la congrégation. Mais une femme qui s’en allait également, et qui venait juste derrière moi, s’adressa fermement à moi: “Ne te retournes pas. Quand tu pars, tu ne dois pas regarder en arrière.” Le putchipuü et l’art de la parole Ce qu’on pourrait appeler le droit coutumier des Wayuu, ou plutôt l’ensemble des règles et des rôles qui façonnent leur système normatif non écrit, est fascinant. Si fascinant qu’en 2010, l’Unesco l’inscrivit sur sa liste de patrimoine immatériel de l’humanité. La figure centrale de cette loi est celle du putchipuü , ou palabrero : celui qui a la parole. Il n’est pas nommé à proprement dit ; son prestige est reconnu unanimement par son clan et la communauté. Ses principales qualités sont au nombre de deux: la première est qu’il connaît l’histoire, le sens des traditions et des coutumes wayuu. La seconde réside dans le fait qu’il doit posséder un naturel réfléchi et pacifique, qui lui permet un sage détachement lors des conflits, ce qui implique un tempérament calme et une grande qualité d’écoute. Le titre de putchipuü n’est pas héréditaire, bien qu’il existe des lignages de ces messagers de la parole: car un putchipuü le devient souvent après avoir grandi suivant les enseignements en observant les attitudes de son prédécesseur, qui peut s’avérer être son plus proche parent. Voici Neimer: d’environ trente ans, il est particulièrement versé dans les traditions wayuu pour un membre de la nouvelle génération. Il étudie un Master de la “Terre Merre”, un programme d’études indigéniste de l’Université d’Antioquia, qui lui confère une plus grande connaissance encore de “l’esprit wayuu”. Neimer a tout d’un futur putchipuü , et non sans raison: depuis sa tendre enfance, il suit les traces de son père, célèbre palabrero respecté de la Haute-Guajira. C’est d’ailleurs grâce à Neimer que j’ai pu assister au rituel organisé à la Pierre du Destin. La bannière des Wayuu. (Wikimedia Commons) À la nuit tombée, une fois le premier sacrifice mené à bien, Paola et Neimer me dirent d’approcher : autour de la piste circulaire dessinée dans le sable pour la danse sacrée de la Yonna , les participants se rassemblèrent tout autour. Tous se présentèrent à tour de rôle, rappelant son prénom, son clan, et la raison de sa venue. S’ensuit un long discours inaugural du putchipuü , le même ancien qui interprètera les rêves le lendemain matin. Avec la traduction instantanée de Paola, je devinais tout de même les belles formes rhétoriques propres à l’éloquence et au rythme du jayeechi wayuu . C’est que le putchipuü , ce messager, est maître de l’une des valeurs cardinales de la culture wayuu: la parole. Durant cette petite réunion solennelle, ponctuée des volutes de fumée qui émanaient des tabacos partagés, notre rhéteur abordait différents sujets, toujours illustrés par des histoires exemplaires: souligner ce que signifie être un wayuu, en rappelant la création du monde selon leur cosmologie; ou encore relever le thème de l’amour, se remémorant une aventure malheureuse lors de sa jeunesse et du conflit entre deux clans qui s’en suivit; enfin l’importance de régler les différends, en guise d’épilogue de cette histoire. Le putchipuü termina son discours par l’une des plus remarquables et des plus subtiles manifestations de l’éloquence wayuu: un jayeechi . Un chant-poème improvisé, et donc éphémère, qui marque un moment particulier, comme une réunion, une veillée funèbre, ou un mariage. Le jayeechi peut aussi faire l’objet d’un duel: des joutes poétiques qui ne sont pas sans rappeler le zajal libanais. L’on devine, avec cette anecdote du chagrin d’amour, avec une emphase réalisée sur le conflit inter-familial qui en découla, le rôle le plus essentiel du putchipuü , abordé au tout début de cette partie: celui de maître de la “loi coutumière” wayuu, doté de la qualité de pacificateur de conflits. Dans sa narration et son jayeechi , notre palabrero aborde, certes, le souvenir touchant de son expérience personnelle de Majnoun wayuu qui regrette son inatteignable Leïla. Mais ce qui ressort de la morale de cette mémoire partagée, c’est le drame de voir deux familles, deux clans donc, se déchirer et en venir à la confrontation. La tragédie suprême, chez les Wayuu, c’est le délitement des liens. La solution en cas de crise: trouver un terrain d’entente grâce à une rétribution, une réparation, d’une partie envers une autre. Preuve de la primauté de la parole dans la culture wayuu: pour menacer quelqu’un d’être jugé selon la loi communautaire, les locaux disent Cuidao que te voy a mandar la palabra , “Attention, que je vais t’envoyer la Parole!”. Mais le rôle de putchipuü n’est pas celui de juge, en un sens les Wayuus n’en ont point. Sa fonction est celle d’”ambassadeur” afin d'apaiser les tensions et trouver un compromis. Lorsqu’un clan a un grief envers un autre, ce sont les putchipuü de chaque partie qui, en tant que représentants officiels, dialoguent au nom de ceux réunis pour délibérer. Il ne s’agit pas là d’une discussion spontanée; il existe des règles et des sanctions non écrites. Un vol commun, par exemple, implique une rétribution pécuniaire ou matérielle de quatre fois celle du bien volé, même s’il est restitué. Il est important de comprendre que dans le cas d’une condamnation, il n’y a pas seulement l’accusateur ou l’accusé, et en cas de verdict, une victime et un coupable… C’est l’honneur du clan tout entier qui est mis en cause ; ainsi, plusieurs membres de la famille accompagnent l’accusé, et en cas de reconnaissance de faute, le coupable doit également réparer l’atteinte à l’honneur de son clan. Une forme de justice rétributive et réparative, reconnue au niveau international. Épilogue: temps qui passe, mémoire qui reste A l’époque de la saison de Pâques, en avril, le territoire est craquelant et sec. “Tu devrais revenir vers Noël, tout est plus vert dans La Guajira”. Une fois par an, la pluie vient inonder de grandes parties de la région. Pour demander l’âge d’une personne en wayuunaiki, on demande ¿Jeera puuyase? qui littéralement signifie “Combien de pluies as-tu (vues)?, car il ne pleut abondamment qu'à une seule période de l’année. Je me rendis compte de ne pas avoir vu une seule tombe ancienne ou monument ou relique familiale ancienne chez les Wayuu. La pluie, comme les années, efface leurs souvenirs. La pluie est le temps qui passe et qui rend compte de l'éphémère : les traces dans le sable, le passage des hommes. Elle nettoie le territoire, le sang des sacrifices, noie les larmes. Pour les Wayuu, elle en vient toujours à effacer leurs rêves et leurs tombes. Reste les récits, oraux bien sûr. Et cette mémoire orale est surprenante. Alors que je visitai les monts verdoyants du Parc National de la Macuíra, un oncle de Paola m’accompagna jusqu’aux Dunes d’Aleewolu’u, nichées dans l’un des contreforts de la chaîne de montagnes. Mon guide me conta alors: “Au temps de l’arrivée des Espagnols, les Arhuacos vivaient près de la mer. Leur territoire était la côte, car ils étaient pêcheurs, et la montagne et le désert étaient pour les Wayuus. Mais les Arhuacos ont fui la destruction de leurs villages par les envahisseurs. Ils vinrent alors ici, dans la Macuíra, et nos grands-pères racontent que cette dune a commencé à se constituer à ce moment-là. Les Arhuacos vécurent un temps-là, et les Wayuus, qui pourtant n’aimaient pas trop que les étrangers foulent leur territoire, les accueillirent un moment. Les Arhuacos ont vécu quelque temps, suffisamment pour enterrer leurs morts sur cette terre. Un jour, leur sage a eu un rêve dans lequel il lui a été dit d’emmener son peuple dans la Sierra Nevada, que là-bas se trouvait leur territoire. C’est encore là-bas qu’ils habitent aujourd’hui.” Et ce passage, transmis oralement de génération en génération, a laissé des traces… des morceaux de poterie arhuaca, dont certains funéraires, sont trouvés par les Wayuu de la Macuíra dont j’ai vu des photos. Quant aux Arhuacos, ils réalisent un pèlerinage annuel dans la Macuíra pour réaliser un rituel du sommet des Dunes, priant pour l’esprit de leurs morts restés sur ces terres, et en souvenir de l’hospitalité des Wayuu. Une mémoire orale qui a traversé les siècles. L’oralité, la parole, c’est le pouvoir de la mémoire wayuu. L’écrit, mieux vaut s’en méfier. Paola, en me voyant prendre des notes du voyage, un soir, me corrige certaines fautes de wayuunaiki dans mon cahier. Elle me dit, d’un sourire malicieux qui est le sien: “Tu vois, la parole, c’est mieux. Il ne faut jamais croire ce qui est écrit.”

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