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Parade militaire houthi le 21 septembre 2022 à Sanaa (AFP)
Étude
Portrait de l'auteur
Par Saoud El-Mawla
Publié oct. 8, 2026 - 03:52
III - De Saada à Sanaa: l'alliance paradoxale et la prise du pouvoir L'usure du système Saleh Pendant plus de trois décennies, Ali Abdallah Saleh gouverne par un système de clientélisme tribal. Il s'appuie sur un pacte conclu en 1978 avec le cheikh Abdallah al-Ahmar, chef de la confédération Hached, et le général Ali Mohsen al-Ahmar, commandant de la 1re division blindée. Son propre clan, les Sanhan, branche de la confédération Hached, tient les commandements militaires et sécuritaires. Ce système repose sur la rente pétrolière, qui représente jusqu'à 75 % des ressources de l'État en 2002. Le déclin de la production (environ -40 % après ce pic) contracte la redistribution. Les petits cheikhs voient leurs subsides réduits, voire supprimés. Au même moment, les Houthis disposent de ressources propres et d'une légitimité extérieure aux structures tribales. Ils peuvent ainsi recruter parmi des tribus frustrées, notamment dans la confédération Bakil, qui réclame depuis longtemps l'égalité avec Hached. 2011 : de la révolution au pacte avec l'ancien ennemi Le soulèvement de 2011 offre d'abord une occasion d'intégration. Les Houthis participent aux manifestations puis à la Conférence de dialogue national. Dans le même temps, dès mars 2011, ils prennent le contrôle de Saada, puis de districts d'Amran, de Hajja et d'al-Jawf. Après le départ de Saleh, négocié par l'initiative du Golfe, ils changent de camp. Leur alliance avec leur ancien adversaire relève du paradoxe. Entre 2012 et 2014, Saleh leur ouvre les dépôts de l'armée et les réseaux de son parti, le Congrès général du peuple. Les deux partenaires partagent un ennemi: le parti al-Islah, lié aux Frères musulmans, et le général Ali Mohsen, passé du côté de la révolution. Pour Saleh, le pacte doit servir sa vengeance. Il profite en réalité aux Houthis, qui deviennent ce que beaucoup de Yéménites appellent un «monstre de Frankenstein». Le 21 septembre 2014 et la guerre saoudienne Le 21 septembre 2014, les Houthis entrent dans Sanaa. Ils s'emparent méthodiquement de la radio, de la télévision, des ministères et des casernes. Un «accord de paix et de partenariat national» prévoit leur retrait contre un gouvernement technocratique ; le gouvernement est formé, mais les combattants restent. En janvier 2015, le président Abd Rabbo Mansour Hadi et son Premier ministre Khaled Bahah démissionnent. Placé en résidence surveillée, Hadi s'enfuit à Aden, d'où il appelle l'Arabie saoudite à l'aide. Le 26 mars 2015, Riyad lance l'opération «Tempête décisive» à la tête d'une coalition arabe. L'objectif, restaurer le gouvernement reconnu, n'est jamais atteint. En décembre 2017, Saleh tente de se retourner contre ses alliés et est tué. Les Houthis sortent de cette crise seuls maîtres de Sanaa. En 2018, l'accord de Stockholm, obtenu sous la pression humanitaire, arrête l'offensive contre Hodeïda et ancre durablement le mouvement sur la mer Rouge. À partir d'avril 2022, une trêve parrainée par l'ONU met fin aux bombardements aériens saoudiens. Riyad cherche à sortir du dossier yéménite ; des négociations directes s'ouvrent via Mascate. Les Houthis font monter le prix de la paix, exigeant notamment le paiement par la coalition des arriérés de salaires des fonctionnaires. Cette trêve de quatre ans tiendra, tant bien que mal, jusqu'en juillet 2026. IV - L'État houthi : efficacité autoritaire et fragilités structurelles Incarner l'État L'image de combattants archaïques descendus des montagnes ne résiste pas à l'examen. Dans l'ouest du pays (entre un quart et un tiers du territoire), où vit plus de la moitié de la population, les Houthis ont su empêcher l'effondrement des services, de l'économie et de la sécurité. Le riyal y est resté plus stable que dans les zones gouvernementales et les attentats jihadistes y sont rares. Pour y parvenir, ils se sont d'abord appuyés sur les réseaux de fonctionnaires hérités de Saleh, avant de placer leurs propres hommes, surtout après 2017. Le système des superviseurs Le cœur du pouvoir réel est un appareil parallèle aux institutions: les superviseurs ( mushrifin ). Apparu à Saada en 2011, il est étendu à tous les ministères après la prise de Sanaa, sous couvert de lutte contre la corruption. Les ministres techniciens servent souvent de façade ; le pouvoir appartient au superviseur, loyaliste souvent sans compétence dans le domaine. Même Mahdi al-Mashat, qui préside le Conseil politique suprême, est doublé par son directeur de cabinet Ahmed Hamed, surnommé « le président du président». Chaque gouvernorat a un superviseur général nommé par Abdelmalik al-Houthi et rattaché au Comité révolutionnaire. Sous lui, des centaines de superviseurs se répartissent en cinq catégories: sécurité, finances, affaires sociales, idéologie et éducation. Les services de sécurité comprennent la Sécurité préventive, qui surveille les combattants, le Bureau de la sécurité et du renseignement, et les Zainabiyat , une force féminine chargée de surveiller et d'arrêter les femmes. Ce maillage a transformé les structures traditionnelles. Les cheikhs tribaux, jadis choisis par leur communauté, sont cooptés, marginalisés ou brisés, parfois par la destruction de leurs maisons. L' aqil , chef de quartier autrefois médiateur, devient un informateur: il signale les jeunes mobilisables et distribue l'aide humanitaire en priorité aux familles loyales. Une machine fiscale au service de la guerre Les zones houthies manquent de ressources naturelles. Pourtant, les prélèvements y atteindraient, selon une estimation de 2022, 1,8 milliard de dollars par an, soit autant que les recettes fiscales de tout le pays à la fin de l'ère Saleh. Les entreprises sont sommées de régler des arriérés remontant à leur création. La zakat est devenue un impôt obligatoire, collecté pendant le ramadan. S'y ajoutent des contributions pour les commémorations (Mouloud, Achoura, Journée de Jérusalem) et un prélèvement de type khoums au profit des Hachémites. Cet argent finance l'effort de guerre plutôt que les salaires. Les fonctionnaires ne perçoivent souvent qu'une moitié de traitement, à intervalles irréguliers. Parallèlement, les prix de l'immobilier à Sanaa ont flambé, portés par une nouvelle classe de profiteurs de guerre proches du mouvement. L'aide humanitaire internationale a également été partiellement captée ; en 2024, puis à nouveau en 2025, les agences onusiennes et les ONG ont subi des vagues d'arrestations. Idéologie, répression et colère silencieuse L'idéologie d'Abdelmalik al-Houthi irrigue l'armée, l'école et les mosquées. Une police des mœurs restreint les droits des femmes ; des opposants comparent le régime à celui des talibans. Le système reste marqué par des non-dits sur la place des Hachémites et sur la transmission héréditaire du pouvoir, qui marginalise de fait la majorité sunnite chaféite du pays. Le diagnostic est clair: l'emprise est solide mais précaire. La guerre sert de justification à la pauvreté, à la corruption et à la répression. Elle alimente aussi un réflexe nationaliste contre l'«agression» saoudienne, qui a longtemps fait oublier la proximité du mouvement avec Téhéran. Mais une fois la guerre terminée, il n'y aura plus de prétexte. D'où une hypothèse importante pour la suite: le mouvement a un intérêt structurel à maintenir un état de mobilisation permanente. V - La mer Rouge comme arme: de la solidarité avec Gaza à la dissuasion asymétrique (2023-2025) Un acteur régional À partir de novembre 2023, au nom de la solidarité avec Gaza, les Houthis ouvrent un front maritime. En dix mois, ils mènent plus de 120 attaques contre des navires marchands, de plus en plus sophistiquées, et tirent des missiles vers Israël, à plus de 2 000 kilomètres. Le vraquier Rubymar , chargé d'engrais, coule en mars 2024 ; le pétrolier Sounion , frappé en août, frôle la marée noire historique. L'Égypte perd plus de la moitié de ses revenus du canal de Suez en 2024. Les frappes américano-britanniques, lancées en janvier 2024, puis le bombardement israélien de Hodeïda le 20 juillet 2024, ne réduisent pas la capacité de projection du mouvement. En septembre 2024, un missile d'un nouveau type explose à quelques kilomètres de l'aéroport Ben Gourion. Politiquement, la campagne est un succès: elle vaut aux Houthis la gratitude publique du Hamas et une popularité régionale inédite. Elle place surtout l'Arabie saoudite dans l'embarras, incapable de reprendre les armes aux côtés de Washington et d'Israël contre un mouvement qui se réclame de la Palestine. La doctrine de la dissuasion asymétrique Cette phase illustre ce que les théories de la guerre asymétrique décrivent: un acteur plus faible utilise des moyens peu coûteux (missiles, drones, embarcations sans pilote) pour produire un effet stratégique disproportionné. Le détroit de Bab el-Mandeb, qui relie la mer Rouge au golfe d'Aden, en est le levier. Il voit passer environ 10 à 12 % du commerce maritime mondial et 25 à 30 % du trafic de conteneurs. Toute perturbation s'y répercute immédiatement sur les prix de l'énergie et les chaînes d'approvisionnement. Le coût de 2025 L'année 2025 marque une inflexion. La campagne aérienne américaine de mars à mai dégrade les infrastructures du mouvement ; elle s'achève par un cessez-le-feu négocié par Oman, qui engage les Houthis à ne plus viser les navires américains. Les frappes israéliennes sur Sanaa et Hodeïda se poursuivent ensuite et révèlent de graves failles de renseignement: plusieurs hauts responsables sont tués, dont le chef du gouvernement de Sanaa en août et le chef d'état-major à l'automne. Le cessez-le-feu à Gaza, en octobre, suspend enfin leurs attaques contre Israël. Une mer Rouge en recomposition Autour du détroit, la carte se redessine. Le 26 décembre 2025, Israël devient le premier État membre de l'ONU à reconnaître le Somaliland ; son ministre des Affaires étrangères se rend à Hargeisa en janvier 2026 et des discussions sont évoquées autour d'une présence près du port de Berbera. En réaction, Mogadiscio obtient la condamnation de 21 États, dont l'Arabie saoudite, l'Égypte, la Turquie, le Qatar et l'Iran, et rompt ses accords avec les Émirats. L'Égypte déploie des troupes en Somalie et consolide un axe Le Caire-Asmara-Mogadiscio ; la Turquie y assure la protection des eaux territoriales. La rive africaine de Bab el-Mandeb devient ainsi un théâtre de rivalités qui recoupe directement le dossier houthi. Prochain article: La guerre contre l'Iran (février-juin 2026): l'«intervention limitée»
Analyse
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Par Rabih Dandachli - Publié oct. 8, 2026 - 03:14
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Au Liban, on fait appel à la modération chaque fois que le pays approche de l’explosion, puis sa présence recule dès que commence le partage du pouvoir. On demande aux modérés d’apaiser les esprits, d’arrondir les angles et de maintenir ouvertes les portes du dialogue, tandis qu’on laisse aux forces les plus capables de bloquer le système le soin de fixer les conditions du compromis. En ce sens, la modération se voit confier un rôle dans la contention des crises, sans disposer nécessairement de la capacité de modifier les conditions qui les produisent. C’est là que réside sa crise fondamentale. Une modération qui se contente d’empêcher le pire reste soumise à l’agenda des autres. Elle attend l’escalade pour appeler à l’apaisement, le blocage pour chercher une issue, la division pour proposer un espace commun. Ces rôles peuvent être nécessaires dans les moments de danger, mais ils ne suffisent pas à construire un avenir. Le Liban a besoin d’une modération qui ait une conception du gouvernement, qui sache prendre l’initiative, affronter les difficultés et s’organiser, et qui puisse expliquer aux citoyens ce qui changera dans leur vie s’ils lui accordent leur confiance. Pour que cela devienne possible, il faut libérer la modération de la confusion qui l’assimile au simple fait de se tenir à mi-chemin. Lorsqu’il s’agit de désaccords sur les priorités de dépense, les politiques économiques ou la gestion des services publics, plusieurs choix légitimes sont possibles et le compromis fait partie du fonctionnement démocratique. Mais lorsqu’il est question de la primauté de l’État, de la soumission de tous à la loi et du droit des citoyens à choisir leurs représentants sans intimidation, le compromis doit porter sur les modalités d’application de ces règles, non sur le principe même de leur respect. La modération est ici claire quant à son objectif, graduelle dans ses moyens et responsable des conséquences de ses choix. Cette distinction est essentielle dans le dossier des armes du Hezbollah. Le monopole de la force militaire et de la décision de guerre et de paix par l’État constitue l’un des fondements d’une autorité nationale responsable devant ses citoyens. S’y tenir n’implique ni hostilité envers la base sociale du parti, ni justification de l’ignorance des agressions israéliennes ou des inquiétudes vécues par les habitants du Sud. Cela impose au contraire d’apporter une réponse sérieuse à la question de leur protection, du renforcement de l’armée et des conditions nécessaires à la stabilité, au retour et à la reconstruction. La fermeté sur le principe doit s’accompagner d’un travail politique, sécuritaire et social qui rende le passage à l’État possible et digne de confiance. Mais la modération perd sa crédibilité si elle se montre ferme à l’égard des armes tout en restant tolérante face à la mainmise sur les institutions. On ne peut appeler à une autorité unique tout en traitant l’administration comme un partage de quotas, la justice comme un instrument de protection et l’argent public comme une ressource d’influence. L’État auquel on demande aux Libanais de faire confiance doit lui aussi changer. Le discours d’investiture du président Joseph Aoun a associé le monopole des armes à la réforme de l’administration. La tâche politique consiste à transformer ce lien en programme d’action, afin que le citoyen sente que la restauration de l’autorité de l’État signifie aussi la restauration de ses droits en son sein. C’est ici qu’apparaît la question la plus profonde. Le citoyen peut souhaiter l’État, tout en restant lié au chef ou au parti qui lui assure un besoin immédiat. Lorsque l’accès aux soins, à un emploi ou à l’accomplissement d’une démarche administrative dépend d’une intervention, la relation politique devient partie intégrante de la gestion de la vie quotidienne. Il ne suffit pas d’appeler les gens à se libérer du clientélisme sans leur offrir une alternative sur laquelle ils puissent compter. Celui qui peut se permettre de se passer d’un intermédiaire peut facilement condamner la dépendance. Celui qui a besoin de lui pour entrer dans un hôpital paie son indépendance au prix de sa sécurité personnelle et familiale. Construire la modération suppose donc de réduire le coût de l’indépendance du citoyen. Chaque service public fourni comme un droit clairement établi, chaque emploi accessible sur la base de la compétence, chaque démarche accomplie sans intervention élargit l’espace dans lequel le Libanais peut faire librement son choix politique. En ce sens, l’efficacité des institutions devient partie intégrante de la transformation des rapports de force. La loyauté politique prend un sens différent lorsqu’elle n’est plus la condition d’accès aux droits les plus élémentaires. C’est aussi pour cette raison que la modération a besoin d’un contenu économique et social précis. Le mot «réforme» ne suffit pas si l’on n’explique pas qui supporte les charges, qui bénéficie de la protection et comment les opportunités sont réparties. Dans la crise financière, par exemple, progresser vers un accord avec le Fonds monétaire international constitue une voie assortie d’exigences législatives et financières précises. Mais un projet politique se mesure également à sa position sur la répartition des pertes, la protection des petits déposants, la reddition des comptes et la restauration du financement de l’activité productive. Tout compromis qui dissimule ces choix derrière un langage technique laisse les citoyens à l’écart de la décision qui déterminera leur avenir. Dans l’esprit de beaucoup, la modération a parfois été associée à la capacité de s’entendre avec tout le monde. Or toute réforme sérieuse se heurtera aux intérêts de groupes qui profitent du statu quo, et toute suppression d’un privilège, ouverture à la concurrence ou soumission des nominations à des critères publics suscitera une opposition. Le modéré doit donc accepter le coût de sa position. Celui qui fait du consentement de toutes les forces une condition préalable à l’action donne à chaque détenteur d’intérêts la capacité de l’empêcher d’agir. Cette confrontation peut être menée dans le cadre de la loi, avec des arguments clairs et des alliances assumées, sans mobilisation confessionnelle ni accusations de trahison. Cela conduit au maillon qui reste souvent manquant: l’organisation. Il ne suffit pas de disposer de personnalités respectées, d’experts porteurs de solutions ou d’un public lassé des conflits. La capacité politique du courant modéré exige des institutions qui rassemblent ces acteurs autour de priorités communes, répartissent les responsabilités, choisissent leurs représentants et assurent leur suivi après leur arrivée au pouvoir. Elle exige également une présence continue dans les municipalités, les syndicats, les universités et les quartiers, là où la confiance se construit par l’accumulation du travail accompli. Cette présence ne doit pas non plus reproduire les réseaux de loyauté sous une nouvelle bannière. Si le modéré fournit des services en échange d’un soutien politique, il adopte le mécanisme même qu’il dénonce. Son rôle consiste à aider les citoyens à accéder à leurs droits, à mettre en lumière les raisons qui les en privent et à œuvrer pour que ces droits deviennent accessibles à tous. Il a également besoin d’un financement transparent, ainsi que de règles internes de reddition des comptes et d’alternance à la direction. Un projet qui réclame un État d’institutions doit montrer, dans sa propre structure, qu’il est capable de dépasser la personne d’un seul dirigeant. Il serait également erroné de supposer qu’une majorité modérée existe déjà, prête à attendre qu’on parle en son nom. La peur de la guerre ne signifie pas un accord sur la politique de défense, et le rejet de la corruption ne produit pas automatiquement un consensus sur la réforme économique. Cette base se construit par le dialogue autour des intérêts et des choix, et par l’expérimentation de coopérations sur des questions précises. Elle peut réunir des personnes qui divergent sur de nombreux sujets, mais qui s’accordent sur la primauté de l’État et sur les règles de la concurrence politique et de la reddition des comptes. Cet accord leur permet de gérer leurs différences sans les transformer en menaces réciproques. De même, la modération ne peut être enfermée dans une confession ni imposer à un seul groupe le devoir permanent de céder. Elle a besoin de partenaires dans les différents milieux, capables d’en reconnaître les inquiétudes sans les transformer en justification de privilèges permanents. Elle a besoin d’un discours qui préserve le droit des citoyens à leurs appartenances tout en affirmant que leurs droits politiques et civils ne passent pas exclusivement par les dirigeants de ces appartenances. Dans cette perspective, la modération devient un projet visant à transformer la manière d’exercer le pouvoir: passer de la négociation sur les parts à la compétition entre programmes, de la protection accordée par l’homme d’influence au droit garanti par l’institution, des compromis qui reportent le conflit à des règles permettant de le résoudre. C’est un projet qui exige de la patience, mais aussi des échéances et des objectifs déclarés, afin que la progressivité ne devienne pas un nouveau prétexte à l’ajournement. Le véritable test de la modération libanaise commence par sa capacité à produire cette force organisée et à présenter des engagements sur lesquels le citoyen puisse lui demander des comptes. Le calme du discours devient alors l’expression de la confiance et de la capacité d’agir, et le dialogue un moyen au service d’un objectif clair. Quant à une modération qui ne possède rien d’autre qu’un appel à la modération, elle restera recherchée lorsque l’explosion approche et marginalisée lorsqu’il faudra décider de ce qui viendra après.
Analyse
Portrait de l'auteur
Par Yakzan Takki - Publié oct. 8, 2026 - 02:58
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Les avertissements se multiplient au sujet des risques liés au développement de l’intelligence artificielle et prennent, avec une urgence croissante, le pas sur toute autre menace évoquée dans l’actualité, qu’il s’agisse de la guerre, des inquiétudes environnementales et climatiques ou d’un effondrement financier. Les progrès dans ce domaine se font à un rythme si rapide qu’aucun retour en arrière ne semble possible: chaque jour sortent des laboratoires des machines capables de se déplacer, de travailler en équipe et de prendre des décisions complexes. Cette révolution technologique menace désormais de faire émerger une idéologie qui lui soit propre: un totalitarisme technologique porteur de promesses et de dangers immenses qu’il est impossible d’ignorer. Dernière image en date: celle de robots dans les rues échappant à tout contrôle et s’emparant du pouvoir de leurs concepteurs, faisant retentir l’alarme en plusieurs endroits. Comment un robot entraîné dans un laboratoire pourrait-il s’échapper pour tuer des êtres humains? N’est-il pas dangereux de continuer à fabriquer des robots équipés de canons toujours plus puissants, comme le «ThunderMax 9000», qui doit équiper le futur «Death-Machine-8», actuellement en phase de test? De même, les laboratoires doivent-ils réellement continuer à concevoir des systèmes de défense hautement performants, extrêmement autonomes et surarmés? Et les intérêts financiers devraient-ils jamais pouvoir l’emporter sur l’éthique de l’humanité? Les avertissements se multiplient, tout comme les inquiétudes exprimées par le pape Léon XIV, tandis que se posent de nombreuses questions sur l’avenir de cette cinquième révolution industrielle. Elles interviennent après la tempête provoquée par les déclarations du fondateur de Microsoft, Bill Gates, au sujet de risques devenus suffisamment graves pour rendre possibles des événements susceptibles d’entraîner «la mort d’un milliard de personnes», qu’ils soient provoqués par des acteurs non étatiques fabriquant des armes biologiques, par des pirates informatiques ou encore par des agents d’intelligence artificielle échappant à tout contrôle et lançant des cyberattaques contre des entreprises ou des infrastructures étrangères. Mais il existe quelque chose d’encore plus dangereux que ce qui se déroule sur terre. Une nouvelle course à l’espace est actuellement engagée, mais cette fois, il ne s’agit plus d’exploration spatiale: il s’agit de son armement. Les États-Unis sont devenus le premier pays à reconnaître le déploiement d’armes destinées à établir un contrôle dans l’espace afin de se défendre contre leurs adversaires. Ils n’ont pas précisé la nature de ces armes, mais des experts militaires ont émis l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de lasers ou de systèmes à micro-ondes de forte puissance conçus pour neutraliser les composants électroniques des satellites, voire de satellites offensifs utilisant des bras robotisés afin de capturer les engins spatiaux ennemis ou de les faire sortir de leur orbite. La Chine s’est empressée de condamner cette initiative américaine, affirmant s’opposer à toute «course aux armements dans l’espace». La Russie a également réaffirmé que l’espace devait demeurer exempt de toute arme. Cette militarisation de l’espace constitue un nouvel exemple décourageant de l’érosion du réseau de gouvernance internationale établi par le Traité sur l’espace extra-atmosphérique de 1967. Négocié au plus fort de la guerre froide, celui-ci représentait une réalisation remarquable. Aujourd’hui, 118 États soutiennent ce traité. Il consacre notamment le principe selon lequel l’espace doit rester un domaine commun à l’ensemble de l’humanité et interdit le déploiement en orbite de toute arme de destruction massive, alors même que de nombreux États et entreprises rivalisent pour obtenir des avantages stratégiques et commerciaux. Plus de 80 pays exploitent désormais des satellites, pour un total de 18 000 satellites actuellement en orbite autour de la Terre. Le service «Starlink» d’Elon Musk en représente à lui seul plus de la moitié. Mais ce qui est encore plus préoccupant serait qu’un État commence à détruire les satellites de ses adversaires. Le scénario cauchemardesque serait alors que la multiplication des débris spatiaux rende impossible, pendant des générations, l’exploitation de tout satellite en orbite terrestre basse, phénomène connu sous le nom de «syndrome de Kessler». Sans compter l’utilisation de telles armes, qui a déjà commencé dans la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient, dans ce qui constitue une double trahison de l’humanité et un dépassement du concept même de dissuasion, fondé sur la connaissance par toutes les parties des capacités de leurs adversaires et des conséquences potentielles de leurs actes. Le président américain Donald Trump a fait preuve d’une relative ouverture lorsqu’il a trouvé le temps d’avoir, à Washington, des discussions franches sur ce sujet avec son homologue chinois, le président Xi Jinping. Il devenait dès lors nécessaire de s’entendre sur des normes fondamentales de contrôle, sur les modalités de test des modèles et sur la création de mécanismes de confinement destinés à réduire les risques. Il existe un besoin similaire de règles d’engagement claires concernant l’intelligence artificielle ainsi que les systèmes d’armes nucléaires et spatiales. En outre, le défi majeur pourrait venir de concurrents développant des modèles puissants qu’ils ne comprennent pas entièrement et qu’ils ne sont pas en mesure de contrôler, sans se conformer aux réglementations de sécurité. Les responsables chinois sont très clairs dans leur manière de considérer les États-Unis comme la principale source de menaces pesant sur la sécurité de l’intelligence artificielle, notamment par l’utilisation intensive de contenus générés par IA pour produire des armes cybernétiques. La Chine cherche à élargir la gamme des outils techniques permettant d’évaluer les risques et à approfondir la coopération internationale, en particulier avec les pays du Sud global, tout en renforçant les négociations bilatérales avec les États-Unis dans les domaines où elle estime être en retard. Le défi consiste désormais à transformer ces préoccupations en base de discussion lors du prochain sommet du G20 à Miami, les 14 et 15 décembre, auquel le président russe Vladimir Poutine a été invité. La Chine pourrait être disposée à créer un «groupe directeur» sur l’intelligence artificielle et souhaite disposer d’une voix égale dans la définition de ce qui doit être considéré collectivement comme sûr. Le point de départ serait probablement un accord global sur l’intelligence artificielle permettant d’apaiser les inquiétudes communes concernant les modèles et agents incontrôlés. Un tel accord nécessiterait également la participation des États de l’Union européenne, qui restent encore en retard dans la course mondiale. Dans le même temps, les messages adressés au sommet mettent en garde contre la menace que les modèles d’intelligence artificielle avancés, ou Frontier AI, font peser sur la cybersécurité et contre les risques de «scénarios plus graves impliquant des perturbations simultanées des marchés financiers au sein de plusieurs entreprises ou une interdépendance technologique», appelant les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales à imposer des garde-fous à cette technologie. La lettre émanant de la Banque d’Angleterre, dont le gouverneur préside également le Conseil de stabilité financière, montre à quel point les gardiens du système financier mondial s’inquiètent du risque d’attaques cybernétiques soutenues par l’intelligence artificielle, capables de pénétrer des institutions extérieures et de créer de fausses identités afin de tromper les personnes chargées d’effectuer les contrôles. Cela met davantage en lumière les vulnérabilités existantes, parmi lesquelles les pressions inflationnistes, la hausse des taux d’intérêt, l’influence croissante des investisseurs et le gonflement des valorisations boursières. Des tentatives seront faites pour convaincre les États-Unis de revoir leur approche permissive de la réglementation de cette technologie, qui menace le système financier et bien au-delà, tandis que l’innovation financière pourrait elle-même ébranler la domination du dollar dans la finance mondiale. L’augmentation de la dette publique, les inquiétudes liées à l’érosion de l’indépendance des banques centrales et l’utilisation du dollar comme une arme à travers les sanctions financières sont autant de facteurs qui encouragent la diversification au détriment de cette devise. Les décideurs du monde entier parlent désormais sans relâche de s’affranchir du dollar, tandis que la part de l’or dans les réserves internationales des banques centrales a fortement augmenté. La part du dollar dans les réserves de change s’élève aujourd’hui à 57%, contre 71% en 2000. Les «privilèges du dollar», qui permettaient au Trésor américain d’émettre de la dette à des taux d’intérêt relativement avantageux, ont eux aussi presque disparu. Cela ouvre indéniablement la voie à la multipolarité. Le dollar australien, le dollar canadien et le franc suisse ont accru leur part collective dans les paiements transfrontaliers et dans les réserves. Toutefois, l’ampleur des marchés de capitaux américains par rapport à ceux des autres pays demeure un avantage considérable, auquel s’ajoute l’avance des États-Unis dans leur capacité à permettre au secteur privé d’innover dans les technologies de règlement afin de renforcer la domination du dollar. À l’inverse, les pays qui cherchent à s’isoler de ces nouvelles technologies seront les plus vulnérables. Ils doivent développer des marchés financiers vastes et bien réglementés, maintenir des politiques monétaires et budgétaires disciplinées et renforcer l’État de droit afin de faire face aux politiques américaines imprudentes, dans un moment où commerce, technologie, sécurité et géopolitique s’entremêlent. Mais le plus inquiétant réside peut-être dans l’absence d’une monnaie capable d’ancrer la confiance des investisseurs mondiaux face à des bouleversements impossibles à arrêter, qui pourraient conduire à une catastrophe au Moyen-Orient, alors que tous parlent, dans leurs discours, de paix, de sécurité et de croissance, mais font bien peu pour mettre fin à la guerre et assurer la stabilité.
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La modération libanaise a besoin d’un projet

Au Liban, on fait appel à la modération chaque fois que le pays approche de l’explosion, puis sa présence recule dès que commence le partage du pouvoir. On demande aux modérés d’apaiser les esprits, d’arrondir les angles et de maintenir ouvertes les portes du dialogue, tandis qu’on laisse aux forces les plus capables de bloquer le système le soin de fixer les conditions du compromis. En ce sens, la modération se voit confier un rôle dans la contention des crises, sans disposer nécessairement de la capacité de modifier les conditions qui les produisent. C’est là que réside sa crise fondamentale. Une modération qui se contente d’empêcher le pire reste soumise à l’agenda des autres. Elle attend l’escalade pour appeler à l’apaisement, le blocage pour chercher une issue, la division pour proposer un espace commun. Ces rôles peuvent être nécessaires dans les moments de danger, mais ils ne suffisent pas à construire un avenir. Le Liban a besoin d’une modération qui ait une conception du gouvernement, qui sache prendre l’initiative, affronter les difficultés et s’organiser, et qui puisse expliquer aux citoyens ce qui changera dans leur vie s’ils lui accordent leur confiance. Pour que cela devienne possible, il faut libérer la modération de la confusion qui l’assimile au simple fait de se tenir à mi-chemin. Lorsqu’il s’agit de désaccords sur les priorités de dépense, les politiques économiques ou la gestion des services publics, plusieurs choix légitimes sont possibles et le compromis fait partie du fonctionnement démocratique. Mais lorsqu’il est question de la primauté de l’État, de la soumission de tous à la loi et du droit des citoyens à choisir leurs représentants sans intimidation, le compromis doit porter sur les modalités d’application de ces règles, non sur le principe même de leur respect. 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Mais la modération perd sa crédibilité si elle se montre ferme à l’égard des armes tout en restant tolérante face à la mainmise sur les institutions. On ne peut appeler à une autorité unique tout en traitant l’administration comme un partage de quotas, la justice comme un instrument de protection et l’argent public comme une ressource d’influence. L’État auquel on demande aux Libanais de faire confiance doit lui aussi changer. Le discours d’investiture du président Joseph Aoun a associé le monopole des armes à la réforme de l’administration. La tâche politique consiste à transformer ce lien en programme d’action, afin que le citoyen sente que la restauration de l’autorité de l’État signifie aussi la restauration de ses droits en son sein. C’est ici qu’apparaît la question la plus profonde. Le citoyen peut souhaiter l’État, tout en restant lié au chef ou au parti qui lui assure un besoin immédiat. Lorsque l’accès aux soins, à un emploi ou à l’accomplissement d’une démarche administrative dépend d’une intervention, la relation politique devient partie intégrante de la gestion de la vie quotidienne. Il ne suffit pas d’appeler les gens à se libérer du clientélisme sans leur offrir une alternative sur laquelle ils puissent compter. Celui qui peut se permettre de se passer d’un intermédiaire peut facilement condamner la dépendance. Celui qui a besoin de lui pour entrer dans un hôpital paie son indépendance au prix de sa sécurité personnelle et familiale. Construire la modération suppose donc de réduire le coût de l’indépendance du citoyen. Chaque service public fourni comme un droit clairement établi, chaque emploi accessible sur la base de la compétence, chaque démarche accomplie sans intervention élargit l’espace dans lequel le Libanais peut faire librement son choix politique. En ce sens, l’efficacité des institutions devient partie intégrante de la transformation des rapports de force. La loyauté politique prend un sens différent lorsqu’elle n’est plus la condition d’accès aux droits les plus élémentaires. C’est aussi pour cette raison que la modération a besoin d’un contenu économique et social précis. Le mot «réforme» ne suffit pas si l’on n’explique pas qui supporte les charges, qui bénéficie de la protection et comment les opportunités sont réparties. Dans la crise financière, par exemple, progresser vers un accord avec le Fonds monétaire international constitue une voie assortie d’exigences législatives et financières précises. Mais un projet politique se mesure également à sa position sur la répartition des pertes, la protection des petits déposants, la reddition des comptes et la restauration du financement de l’activité productive. Tout compromis qui dissimule ces choix derrière un langage technique laisse les citoyens à l’écart de la décision qui déterminera leur avenir. Dans l’esprit de beaucoup, la modération a parfois été associée à la capacité de s’entendre avec tout le monde. Or toute réforme sérieuse se heurtera aux intérêts de groupes qui profitent du statu quo, et toute suppression d’un privilège, ouverture à la concurrence ou soumission des nominations à des critères publics suscitera une opposition. Le modéré doit donc accepter le coût de sa position. Celui qui fait du consentement de toutes les forces une condition préalable à l’action donne à chaque détenteur d’intérêts la capacité de l’empêcher d’agir. Cette confrontation peut être menée dans le cadre de la loi, avec des arguments clairs et des alliances assumées, sans mobilisation confessionnelle ni accusations de trahison. Cela conduit au maillon qui reste souvent manquant: l’organisation. Il ne suffit pas de disposer de personnalités respectées, d’experts porteurs de solutions ou d’un public lassé des conflits. La capacité politique du courant modéré exige des institutions qui rassemblent ces acteurs autour de priorités communes, répartissent les responsabilités, choisissent leurs représentants et assurent leur suivi après leur arrivée au pouvoir. Elle exige également une présence continue dans les municipalités, les syndicats, les universités et les quartiers, là où la confiance se construit par l’accumulation du travail accompli. Cette présence ne doit pas non plus reproduire les réseaux de loyauté sous une nouvelle bannière. Si le modéré fournit des services en échange d’un soutien politique, il adopte le mécanisme même qu’il dénonce. Son rôle consiste à aider les citoyens à accéder à leurs droits, à mettre en lumière les raisons qui les en privent et à œuvrer pour que ces droits deviennent accessibles à tous. Il a également besoin d’un financement transparent, ainsi que de règles internes de reddition des comptes et d’alternance à la direction. Un projet qui réclame un État d’institutions doit montrer, dans sa propre structure, qu’il est capable de dépasser la personne d’un seul dirigeant. Il serait également erroné de supposer qu’une majorité modérée existe déjà, prête à attendre qu’on parle en son nom. La peur de la guerre ne signifie pas un accord sur la politique de défense, et le rejet de la corruption ne produit pas automatiquement un consensus sur la réforme économique. Cette base se construit par le dialogue autour des intérêts et des choix, et par l’expérimentation de coopérations sur des questions précises. Elle peut réunir des personnes qui divergent sur de nombreux sujets, mais qui s’accordent sur la primauté de l’État et sur les règles de la concurrence politique et de la reddition des comptes. Cet accord leur permet de gérer leurs différences sans les transformer en menaces réciproques. De même, la modération ne peut être enfermée dans une confession ni imposer à un seul groupe le devoir permanent de céder. Elle a besoin de partenaires dans les différents milieux, capables d’en reconnaître les inquiétudes sans les transformer en justification de privilèges permanents. Elle a besoin d’un discours qui préserve le droit des citoyens à leurs appartenances tout en affirmant que leurs droits politiques et civils ne passent pas exclusivement par les dirigeants de ces appartenances. Dans cette perspective, la modération devient un projet visant à transformer la manière d’exercer le pouvoir: passer de la négociation sur les parts à la compétition entre programmes, de la protection accordée par l’homme d’influence au droit garanti par l’institution, des compromis qui reportent le conflit à des règles permettant de le résoudre. C’est un projet qui exige de la patience, mais aussi des échéances et des objectifs déclarés, afin que la progressivité ne devienne pas un nouveau prétexte à l’ajournement. Le véritable test de la modération libanaise commence par sa capacité à produire cette force organisée et à présenter des engagements sur lesquels le citoyen puisse lui demander des comptes. Le calme du discours devient alors l’expression de la confiance et de la capacité d’agir, et le dialogue un moyen au service d’un objectif clair. Quant à une modération qui ne possède rien d’autre qu’un appel à la modération, elle restera recherchée lorsque l’explosion approche et marginalisée lorsqu’il faudra décider de ce qui viendra après.

Les cloches d’alarme sonnent autour de l'IA

Les avertissements se multiplient au sujet des risques liés au développement de l’intelligence artificielle et prennent, avec une urgence croissante, le pas sur toute autre menace évoquée dans l’actualité, qu’il s’agisse de la guerre, des inquiétudes environnementales et climatiques ou d’un effondrement financier. Les progrès dans ce domaine se font à un rythme si rapide qu’aucun retour en arrière ne semble possible: chaque jour sortent des laboratoires des machines capables de se déplacer, de travailler en équipe et de prendre des décisions complexes. Cette révolution technologique menace désormais de faire émerger une idéologie qui lui soit propre: un totalitarisme technologique porteur de promesses et de dangers immenses qu’il est impossible d’ignorer. Dernière image en date: celle de robots dans les rues échappant à tout contrôle et s’emparant du pouvoir de leurs concepteurs, faisant retentir l’alarme en plusieurs endroits. Comment un robot entraîné dans un laboratoire pourrait-il s’échapper pour tuer des êtres humains? N’est-il pas dangereux de continuer à fabriquer des robots équipés de canons toujours plus puissants, comme le «ThunderMax 9000», qui doit équiper le futur «Death-Machine-8», actuellement en phase de test? De même, les laboratoires doivent-ils réellement continuer à concevoir des systèmes de défense hautement performants, extrêmement autonomes et surarmés? Et les intérêts financiers devraient-ils jamais pouvoir l’emporter sur l’éthique de l’humanité? Les avertissements se multiplient, tout comme les inquiétudes exprimées par le pape Léon XIV, tandis que se posent de nombreuses questions sur l’avenir de cette cinquième révolution industrielle. Elles interviennent après la tempête provoquée par les déclarations du fondateur de Microsoft, Bill Gates, au sujet de risques devenus suffisamment graves pour rendre possibles des événements susceptibles d’entraîner «la mort d’un milliard de personnes», qu’ils soient provoqués par des acteurs non étatiques fabriquant des armes biologiques, par des pirates informatiques ou encore par des agents d’intelligence artificielle échappant à tout contrôle et lançant des cyberattaques contre des entreprises ou des infrastructures étrangères. Mais il existe quelque chose d’encore plus dangereux que ce qui se déroule sur terre. Une nouvelle course à l’espace est actuellement engagée, mais cette fois, il ne s’agit plus d’exploration spatiale: il s’agit de son armement. Les États-Unis sont devenus le premier pays à reconnaître le déploiement d’armes destinées à établir un contrôle dans l’espace afin de se défendre contre leurs adversaires. Ils n’ont pas précisé la nature de ces armes, mais des experts militaires ont émis l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de lasers ou de systèmes à micro-ondes de forte puissance conçus pour neutraliser les composants électroniques des satellites, voire de satellites offensifs utilisant des bras robotisés afin de capturer les engins spatiaux ennemis ou de les faire sortir de leur orbite. La Chine s’est empressée de condamner cette initiative américaine, affirmant s’opposer à toute «course aux armements dans l’espace». La Russie a également réaffirmé que l’espace devait demeurer exempt de toute arme. Cette militarisation de l’espace constitue un nouvel exemple décourageant de l’érosion du réseau de gouvernance internationale établi par le Traité sur l’espace extra-atmosphérique de 1967. Négocié au plus fort de la guerre froide, celui-ci représentait une réalisation remarquable. Aujourd’hui, 118 États soutiennent ce traité. Il consacre notamment le principe selon lequel l’espace doit rester un domaine commun à l’ensemble de l’humanité et interdit le déploiement en orbite de toute arme de destruction massive, alors même que de nombreux États et entreprises rivalisent pour obtenir des avantages stratégiques et commerciaux. Plus de 80 pays exploitent désormais des satellites, pour un total de 18 000 satellites actuellement en orbite autour de la Terre. Le service «Starlink» d’Elon Musk en représente à lui seul plus de la moitié. Mais ce qui est encore plus préoccupant serait qu’un État commence à détruire les satellites de ses adversaires. Le scénario cauchemardesque serait alors que la multiplication des débris spatiaux rende impossible, pendant des générations, l’exploitation de tout satellite en orbite terrestre basse, phénomène connu sous le nom de «syndrome de Kessler». Sans compter l’utilisation de telles armes, qui a déjà commencé dans la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient, dans ce qui constitue une double trahison de l’humanité et un dépassement du concept même de dissuasion, fondé sur la connaissance par toutes les parties des capacités de leurs adversaires et des conséquences potentielles de leurs actes. Le président américain Donald Trump a fait preuve d’une relative ouverture lorsqu’il a trouvé le temps d’avoir, à Washington, des discussions franches sur ce sujet avec son homologue chinois, le président Xi Jinping. Il devenait dès lors nécessaire de s’entendre sur des normes fondamentales de contrôle, sur les modalités de test des modèles et sur la création de mécanismes de confinement destinés à réduire les risques. Il existe un besoin similaire de règles d’engagement claires concernant l’intelligence artificielle ainsi que les systèmes d’armes nucléaires et spatiales. En outre, le défi majeur pourrait venir de concurrents développant des modèles puissants qu’ils ne comprennent pas entièrement et qu’ils ne sont pas en mesure de contrôler, sans se conformer aux réglementations de sécurité. Les responsables chinois sont très clairs dans leur manière de considérer les États-Unis comme la principale source de menaces pesant sur la sécurité de l’intelligence artificielle, notamment par l’utilisation intensive de contenus générés par IA pour produire des armes cybernétiques. La Chine cherche à élargir la gamme des outils techniques permettant d’évaluer les risques et à approfondir la coopération internationale, en particulier avec les pays du Sud global, tout en renforçant les négociations bilatérales avec les États-Unis dans les domaines où elle estime être en retard. Le défi consiste désormais à transformer ces préoccupations en base de discussion lors du prochain sommet du G20 à Miami, les 14 et 15 décembre, auquel le président russe Vladimir Poutine a été invité. La Chine pourrait être disposée à créer un «groupe directeur» sur l’intelligence artificielle et souhaite disposer d’une voix égale dans la définition de ce qui doit être considéré collectivement comme sûr. Le point de départ serait probablement un accord global sur l’intelligence artificielle permettant d’apaiser les inquiétudes communes concernant les modèles et agents incontrôlés. Un tel accord nécessiterait également la participation des États de l’Union européenne, qui restent encore en retard dans la course mondiale. Dans le même temps, les messages adressés au sommet mettent en garde contre la menace que les modèles d’intelligence artificielle avancés, ou Frontier AI , font peser sur la cybersécurité et contre les risques de «scénarios plus graves impliquant des perturbations simultanées des marchés financiers au sein de plusieurs entreprises ou une interdépendance technologique», appelant les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales à imposer des garde-fous à cette technologie. La lettre émanant de la Banque d’Angleterre, dont le gouverneur préside également le Conseil de stabilité financière, montre à quel point les gardiens du système financier mondial s’inquiètent du risque d’attaques cybernétiques soutenues par l’intelligence artificielle, capables de pénétrer des institutions extérieures et de créer de fausses identités afin de tromper les personnes chargées d’effectuer les contrôles. Cela met davantage en lumière les vulnérabilités existantes, parmi lesquelles les pressions inflationnistes, la hausse des taux d’intérêt, l’influence croissante des investisseurs et le gonflement des valorisations boursières. Des tentatives seront faites pour convaincre les États-Unis de revoir leur approche permissive de la réglementation de cette technologie, qui menace le système financier et bien au-delà, tandis que l’innovation financière pourrait elle-même ébranler la domination du dollar dans la finance mondiale. L’augmentation de la dette publique, les inquiétudes liées à l’érosion de l’indépendance des banques centrales et l’utilisation du dollar comme une arme à travers les sanctions financières sont autant de facteurs qui encouragent la diversification au détriment de cette devise. Les décideurs du monde entier parlent désormais sans relâche de s’affranchir du dollar, tandis que la part de l’or dans les réserves internationales des banques centrales a fortement augmenté. La part du dollar dans les réserves de change s’élève aujourd’hui à 57%, contre 71% en 2000. Les «privilèges du dollar», qui permettaient au Trésor américain d’émettre de la dette à des taux d’intérêt relativement avantageux, ont eux aussi presque disparu. Cela ouvre indéniablement la voie à la multipolarité. Le dollar australien, le dollar canadien et le franc suisse ont accru leur part collective dans les paiements transfrontaliers et dans les réserves. Toutefois, l’ampleur des marchés de capitaux américains par rapport à ceux des autres pays demeure un avantage considérable, auquel s’ajoute l’avance des États-Unis dans leur capacité à permettre au secteur privé d’innover dans les technologies de règlement afin de renforcer la domination du dollar. À l’inverse, les pays qui cherchent à s’isoler de ces nouvelles technologies seront les plus vulnérables. Ils doivent développer des marchés financiers vastes et bien réglementés, maintenir des politiques monétaires et budgétaires disciplinées et renforcer l’État de droit afin de faire face aux politiques américaines imprudentes, dans un moment où commerce, technologie, sécurité et géopolitique s’entremêlent. Mais le plus inquiétant réside peut-être dans l’absence d’une monnaie capable d’ancrer la confiance des investisseurs mondiaux face à des bouleversements impossibles à arrêter, qui pourraient conduire à une catastrophe au Moyen-Orient, alors que tous parlent, dans leurs discours, de paix, de sécurité et de croissance, mais font bien peu pour mettre fin à la guerre et assurer la stabilité.

Trois ans après le 7 Octobre, quel nouvel ordre régional?

De Gaza au Yémen, en passant par le Liban, la Syrie et l’Irak, l’attaque meurtrière du Hamas palestinien contre Israël, le 7 octobre 2023, restera dans la mémoire collective, comme le point de départ de bouleversements militaires et politiques allant tous dans le sens d’un établissement d’un nouvel ordre régional. En Israël où le souvenir de cette attaque - qui avait fait plus de 1200 morts parmi les civils - a donné lieu mercredi à plusieurs cérémonies commémoratives, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a promis d’«achever la mission» lancée le 7 octobre 2023, en allusion à la guerre sans merci lancée par Tel Aviv contre le Hamas. Il a fait état d’un «règlement de comptes qui n'est pas terminé», sans préciser toutefois si cette «mission» se limite au Hamas ou englobe son bailleur de fonds, l’Iran, tenu pour responsable de cette opération d’envergure. L’offensive du 7 octobre avait eu, comme on le sait, un effet domino, déclenchant, avec une rapidité singulière, une succession d’événements dont les conséquences auraient été difficilement imaginables en temps de paix. Qui aurait imaginé que le régime syrien de Bachar el-Assad pouvait tomber, que le Hezbollah, le Hamas et l’Iran seraient décapités et affaiblis ou que le Liban pouvait lui-même assister, sous l’égide de Washington certes, à des pourparlers directs avec Tel Aviv pour essayer de freiner la folie meurtrière qui s’est manifestée sur son sol, depuis que le Hezb a décidé de voler au secours du Hamas, au lendemain de l’attaque? Une issue hors de vue Trois ans plus tard, le Moyen-Orient n’est certes plus le même, mais l’issue du chemin dans lequel il a été catapulté reste encore hors de vue. La guerre qui fait rage au Yémen entre les Houthis soutenus par l’Iran et les forces gouvernementales soutenues par l’Arabie saoudite, et dont un des enjeux est le contrôle d’un point de passage stratégique en Mer Rouge, confirme l’impasse dans laquelle la région est bloquée. Pour certains, elle est une conséquence naturelle de la pause observée par Israël et, surtout, Washington sur le front régional, les deux étant concentrés sur leurs prochaines échéances électorales, le 27 octobre pour Israël et le 3 novembre pour les États-Unis. Mais un ensemble de paramètres fait craindre, sur le long terme, un genre de guerre froide qui pourrait s’installer dans la région et qui serait hautement préjudiciable pour des pays comme le Liban et l’Irak, supposés s’affranchir de l’emprise iranienne. Ces appréhensions trouvent leur origine dans le bilan des événements déclenchés par le 7 octobre 2023 et notamment dans la difficulté que les États-Unis et Israël ont eu à atteindre leurs objectifs de guerre. Bien que décapités, l’Iran garde une importante capacité de nuisance, même s’il a perdu une partie de ses positions dans la région et ses relais ont toujours la possibilité de jouer aux fauteurs de troubles. La guerre au Yémen en est l’exemple parfait, puisque les Houthis qui sont entrés en scène après l’affaiblissement du Hezbollah, principal bras militaire de l’Iran dans la région, ont montré qu’ils peuvent menacer l'Arabie saoudite, les routes maritimes, voire les intérêts américains et israéliens dans la région, simultanément. Plus encore, le fait qu’ils aient ouvert le front de Bab el-Mandeb alors qu’Israël s’apprêtait à commémorer le 7 octobre ne peut pas être anodin. À travers ce groupe, Téhéran cherche encore à montrer que la dynamique du conflit reste la même et qu’il continue de détenir des cartes qui lui permettent de s’imposer en tant qu’acteur régional incontournable, en dépit des pressions énormes exercées sur lui. Les menaces iraniennes, formulées mercredi, par un responsable des Gardiens de la révolution islamique qui a annoncé un prochain blocage des «routes maritimes illégales» dans le détroit d'Ormuz, vont dans ce sens. Au Liban, non seulement le Hezb n’a toujours pas été neutralisé, pour des raisons en lien surtout avec la politique libanaise, prisonnière des calculs et de la frilosité de ceux qui la commandent, mais à en croire Reuters, il continue de bénéficier de l’appui logistique de la République islamique. L’agence d’information a rapporté mercredi, que le Hezbollah a reçu le mois dernier 200 millions de dollars de Téhéran afin d’aider ses partisans déplacés à cause de la guerre avec Israël, en citant «deux personnes directement informées de ce transfert». Si cette information se confirme, on peut se poser des questions quant à l’efficacité des mesures prises pour asphyxier l’Iran et assécher les sources de financement de ses relais. À Gaza, tout ce que le Hamas a réussi à réaliser, au prix de pertes terrifiantes, c’est de replacer la cause palestinienne au centre du débat international et de retarder l’adhésion de Riyad aux accords d’Abraham.

Yémen: le Pacte de La Mecque passe de la théorie à l'action militaire

Une alliance qui s’active pour la première fois Le paysage géopolitique du Moyen-Orient connait une mutation profonde, alors que le dossier yéménite au sein du Pacte de La Mecque passe officiellement du statut d'accord de sécurité théorique à celui de plan opérationnel militaire actif. À la suite d'une frappe majeure des Houthis à proximité de la ville sainte de Médine et d'avancées agressives de ces derniers le long de la côte stratégique de la mer Rouge, avancées renversées au cours des derniers jours, l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan se sont réunis en urgence à Riyad le 5 octobre 2026. Ce rassemblement critique a donné lieu à la toute première invocation historique du pacte de défense mutuelle de l'alliance depuis sa signature initiale en août 2026, marquant ainsi le début d’une coordination militaire concrète, et une série de déploiements militaires: les pakistanais sont déjà déployés depuis longtemps sur le sol saoudien et comptent renforcer ce déploiement, et les turcs dont la présence se limitait à des conseillers militaires se préparent à envoyer des troupes. Après des débuts hésitants, un engagement concret Cette activation immédiate marque un tournant décisif, car au départ, la Turquie et le Pakistan étaient particulièrement hésitants. Au moment de sa signature le 7 août 2026, le texte initial offrait très peu de détails sur les obligations militaires réelles de chaque signataire, ce qui avait initialement alimenté le scepticisme des observateurs internationaux. Face aux premières salves de missiles houthies en septembre, Ankara et Islamabad s'étaient montrés réticents à intervenir militairement ou à répondre aux demandes d'assistance, préférant ne pas compromettre leurs rôles respectifs de médiateurs potentiels dans le conflit plus large opposant les États-Unis et Israël à l'Iran. Des installations du géant saoudien Aramco en flamme après des frappes houthies, près de Riyad. (AFP) De nombreux experts soulignaient alors que le Pakistan privilégiait la médiation à l'intervention, tandis que la Turquie choisissait d'exhiber ses capacités technologiques sans pour autant s'engager formellement dans un conflit ouvert. De plus, l'absence de commandement militaire unifié et le besoin de temps pour développer une interopérabilité opérationnelle, à l'instar des processus historiques de l'OTAN, laissaient planer un doute quant à la crédibilité à court terme de cette architecture sécuritaire. Le Pakistan, pilier humain de l’alliance Cependant, la gravité des récentes attaques directes contre l'intégrité territoriale saoudienne a forcé les deux nations à surmonter leurs réserves initiales. Déjà fort d’une présence permanente de plus de 15,000 militaires affectés à des missions de formation et de soutien opérationnel en Arabie Saoudite, le Pakistan s'apprête à projeter un renfort massif pouvant atteindre 20,000 à 25,000 soldats supplémentaires, appuyés par des systèmes de défense antiaérienne et des technologies de drones avancées. En réponse à l'activation de l'Alliance de La Mecque, ces forces stratégiques se déploient sur plusieurs zones névralgiques du Royaume: une composante majeure est positionnée sur les bases aériennes et à proximité des infrastructures de la frontière saoudo-yéménite, tandis qu'un dispositif de sécurité renforcé sécurise les installations énergétiques et les villes saintes de La Mecque et Médine contre la menace de frappes houthies. Parallèlement, bien que la position officielle d'Islamabad privilégie strictement la sanctuarisation du sol saoudien pour éviter un conflit direct avec l'Iran, la présence de personnels et conseillers pakistanais sous contrat opérationnel est également signalée de manière plus discrète dans le sud du Yémen, notamment à Aden, illustrant l'imbrication croissante du Pakistan dans l'architecture sécuritaire de la péninsule. La Turquie, bouclier technologique des infrastructures énergétiques De son côté, la Turquie, qui maintient depuis 2025 un contingent de plus de 200 conseillers militaires, et experts en guerre électronique sur le sol saoudien, s'apprête à concrétiser une montée en puissance significative de ses effectifs. Bien que le volume exact de ce nouveau contingent militaire doive être spécifié et soumis à l'approbation du Parlement turc dans le courant du mois d'octobre 2026, les modalités de son déploiement prévoient l'établissement potentiel d'une base militaire turque permanente en Arabie Saoudite. La mission principale des forces armées turques sera hautement stratégique et résolument défensive: elles prendront en charge la protection et la sanctuarisation de quatre des plus importantes infrastructures énergétiques du Royaume, incluant des installations majeures de production de gaz et d'électricité. Pour ce faire, Ankara déploiera ses propres systèmes de défense antiaérienne de courte et moyenne portée, ainsi que ses technologies de guerre électronique les plus avancées, afin de créer une bulle d'interdiction face à la menace des missiles et drones houthistes visant l'économie saoudienne. Un modèle inspiré de l'OTAN et un commandement unifié à Riyad Dans le cadre de ce pacte désormais activé, qui fonctionnera selon un modèle de dissuasion collective ressemblant à celui de l'OTAN, stipulant qu'une attaque contre un membre est considérée comme une attaque contre tous, la Turquie et le Pakistan exécutent ainsi ce déploiement de forces directement sur le sol saoudien. Afin de gérer cet afflux de troupes et de diriger la coordination stratégique et politique complexe exigée par la crise, l'alliance a formalisé sa structure de commandement en nommant l'ancien général de l'armée pakistanaise, le lieutenant-général Nauman Mahmood, au poste de secrétaire général, qui dirigera les opérations directement depuis le siège de l'alliance à Riyad. Objectif : briser la capacité de guerre des Houthis L'objectif opérationnel immédiat de l'Alliance de La Mecque est de dégrader et d'éliminer systématiquement la capacité des Houthis à faire la guerre, un effort qui a déjà déclenché une escalade aérienne et technologique majeure à travers la région. La coalition menée par l’Arabie saoudite a fortement intensifié son soutien aérien aux troupes du gouvernement yéménite reconnu internationalement, mobilisant une armada de plus de cent avions de chasse modernes et répondants aux normes de pointe américaines, pour mener des offensives de grande envergure qui, selon les forces gouvernementales, ont déjà permis de détruire des centaines de cibles militaires houthies. L'entrée officielle de la Turquie, qui possède la deuxième armée permanente de l'OTAN, aux côtés du Pakistan, introduit dans ce théâtre d'opérations une force écrasante composée de capacités de guerre électronique avancées, d'une technologie de drones de pointe et d'une puissance de défense brute, modifiant ainsi profondément le rapport de force. Les limites de l'engagement : pas de troupes au sol au Yémen Malgré cette démonstration de force écrasante, l'alliance demeure confrontée à de profonds points de friction structurels et à des réalités complexes sur le long terme du dossier yéménite. Bien que l'activation actuelle repose sur des déploiements défensifs de troupes à l'intérieur des frontières saoudiennes et sur un soutien aérien agressif au-dessus du Yémen, celui-ci étant du ressort de l’aviation royale saoudienne, une intervention aérienne, ou terrestre directe de l'infanterie turque ou pakistanaise dans les montagnes du Yémen reste hautement improbable. Elle comporterait des risques politiques intérieurs massifs pour Ankara et Islamabad, tout en créant des risques de provoquer une extension du conflit à l'échelle régionale avec l'Iran. La mer Rouge, prochain front En revanche, le front maritime le long de la mer Rouge devrait devenir un théâtre d'opérations extrêmement actif ; les forces houthies mettent une pression de manière agressive vers Taëz afin de l’encercler, et leur retour aux abords du détroit de Bab al-Mandeb reste une probabilité s’ils arrivent à mener une contre-offensive. Par conséquent, un effort naval coordonné impliquant l'alliance est hautement probable pour sécuriser ces voies maritimes mondiales vitales, surtout que les marines turque et saoudienne sont actives en Mer Rouge et au large de la Corne de l’Afrique. Diplomatie de l'ombre: le délicat dossier iranien Parallèlement, la stratégie diplomatique de l'alliance se concentrera probablement sur l'accentuation de l'isolement des Houthis et l'asphyxie de leur logistique. Cela nécessitera une gestion délicate dans la mesure où le Pakistan et la Turquie doivent prudemment préserver l'équilibre de leurs relations diplomatiques et de leurs frontières communes avec l'Iran, ce qui signifie que l'alliance s'appuiera fortement sur d'intenses pressions diplomatiques en coulisses sur Téhéran pour qu'il retire ou diminue son soutien aux avancées des Houthis, mais Téhéran voudra certainement un prix, ce qui rend complexe le processus des canaux arrière. Vers une impasse militaire contrôlée Les derniers développements suggèrent que le dossier yéménite se matérialisera par une campagne aérienne et de défense antiaérienne massive, conçue pour bloquer les mouvements des Houthis et protéger l'Arabie saoudite contre les représailles, imposant ainsi une impasse sur le terrain sans enlisement dans une guerre d'usure prolongée.

Yémen: un conflit militaire aux issues incertaines

Le président syrien Ahmad el-Chareh se trouvait mardi à Riyad où il a été reçu à son arrivée par le prince héritier Mohammad Ben Salmane, pour des discussions axées sur l’actualité régionale et les relations bilatérales. Il s’agit de la troisième visite de M. Chareh en Arabie saoudite, premier pays qu’il a visité, en février 2025, après avoir renversé Bachar el-Assad, et où il s’est rendu de nouveau en avril de la même année, dans le cadre d’une tournée auprès des pays du Golfe. L’objectif de cette tournée qui avait englobé, en plus de Riyad, le Qatar, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït, la Turquie, la Jordanie et l’Égypte, était de réintégrer la Syrie dans son environnement naturel arabe. Sa visite mardi à Riyad intervient alors que l’Arabie saoudite est engagée dans une guerre ouverte contre les Houthis au Yémen. Le déplacement de M. Chareh n’est certes pas lié à ce conflit mais, dans le même temps, il ne peut pas en être totalement dissocié. Sa visite, il faut le préciser, se déroule au milieu de transformations géostratégiques régionales et d’un rééquilibrage des rapports de force contre lesquels l’Iran est justement en train de lutter. À travers les Houthis, la République islamique joue son avenir en tant que puissance régionale qui voit son influence régresser sensiblement, après avoir réussi, au sein d’un environnement majoritairement sunnite, à établir un réseau de proxys chiites ayant contribué à nourrir cette puissance. Au Yémen, l’Iran joue donc le tout pour le tout. Sur le terrain, les forces gouvernementales yéménites, soutenues par Riyad qui a mobilisé des centaines d’avions à cet effet, disent avancer. Elles ont affirmé mardi avoir reconquis des points stratégiques au niveau du détroit stratégique de Bab el-Mandeb, sur la mer Rouge, que les Houthis avaient réussi à contrôler, fin septembre. Les informations à ce sujet restent cependant contradictoires. Le groupe pro-iranien a démenti l’annonce des forces yéménites. Son porte-parole a annoncé avoir repoussé «plusieurs tentatives saoudiennes d’avancer vers Bab el-Mandeb». Il a également revendiqué une frappe sur l’aéroport de Riyad, à l’aide de drones, de missiles balistiques et de croisière. Dans la nuit de lundi à mardi, les Houthis avaient ciblé trois autres aéroports au sud du royaume. L’Autorité générale saoudienne de l’aviation civile est restée silencieuse sur l’attaque ayant visé l’aéroport de Riyad, mais elle a fait état desfrappes sur les trois autres aéroports, signalant trois blessés légers et des dégâts matériels. Les Houthis ont également prévenu les compagnies aériennes que l’espace aérien saoudien n’était «pas sûr». Une coalition sunnite élargie? Bien qu’ils aient pu infliger au groupe pro-iranien des pertes importantes, les forces gouvernementales et Riyad ont des difficultés à imposer une suprématie militaire, sans une aide internationale qui leur a été refusée. Le président Donald Trump, qui a de nouveau manifesté mardi son soutien à l’Arabie saoudite dans sa guerre contre les alliés de l’Iran, ne veut pas s’engager dans un conflit qui risque de dégénérer. En revanche, la Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite se sont mis d’accord pour passer «immédiatement à la mise en pratique de l’accord de défense mutuelle», signé en août à La Mecque. Lundi, Ankara et Islamabad ont annoncé vouloir fournir à Riyad, «les forces et moyens militaires convenus, et les déployer rapidement dans le royaume». Mais cette annonce suggère surtout «un déploiement à caractère défensif», visant à intercepter les missiles et drones houthis, a commenté Hamish Kinnear, du cabinet Verisk Maplecroft, cité par l’AFP. Car Ankara et Islamabad restent «peu enclins à se laisser entraîner dans une guerre contre l’Iran et soucieux de conserver leur rôle de médiateurs entre Washington et Téhéran», souligne-t-il. La tiédeur des deux alliés de Riyad peut être considérée comme une aubaine pour un Iran déterminé à maintenir son emprise sur le Yémen qui partage ses frontières avec l’Arabie saoudite, et à maintenir sa pression aussi bien sur Riyad que sur le commerce maritime au niveau de la mer Rouge, sans intervenir directement dans le conflit. La question reste de savoir si, à la lumière du rééquilibrage des rapports de force dans la région, la stratégie iranienne est viable. Elle risque en effet d’avoir l’effet inverse et d’accélérer le processus lancé par Washington lorsqu’il a déclenché sa guerre contre la République islamique: neutraliser la puissance militaire de Téhéran et affaiblir son influence. Elle favoriserait dans le même temps une consolidation, voire un élargissement de la coalition sunnite autour de l’Arabie saoudite. Le rapprochement récent entre Riyad et Abou Dhabi, après une période de tensions, va dans ce sens. La République islamique n’a plus d’emprise aujourd’hui sur la Syrie. Elle est affaiblie au Liban où la puissance de son bras militaire, le Hezbollah, se limite à des joutes verbales et des menaces de représailles, comme le montre encore une fois, le discours prononcé par son chef, Naïm Kassem, mardi. En Irak aussi, où le processus de désarmement des factions armées pro-iraniennes est en cours, en dépit des gesticulations de certaines parmi elles.

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