Logo Levant Time

Politique

Le testament de Hassan Rifaï
Par
LevantTime .
Publié
sept. 3, 2026 - 09:39

Levant Time a reçu la déclaration suivante de la famille de feu l’ancien ministre et député Hassan Rifaï, disparu il y a un an, le 3 septembre 2025. Nous la reproduisons intégralement: À l’occasion du premier anniversaire de la disparition de Hassan Rifaï, qui consacra l’essentiel de sa vie à défendre le Grand Liban, et à l’heure où se multiplient les débats sur la nécessité de modifier le système politique libanais, il paraît important de rappeler certaines de ses réflexions et prises de position concernant l’Accord de Taëf et les amendements constitutionnels qui en sont issus. 1. L’Accord de Taëf est un accord syro-américain conclu sous un parapluie arabe, dans des termes pour l’essentiel libanais. (1989) 2. Si les «réformes» de Taëf sont appliquées, elles seront un désastre; si elles ne le sont pas, une catastrophe. (1989) 3. L’Accord de Taëf a fait passer le pouvoir au Liban d’un conflit bicéphale à une guerre multicéphale qui paralyse et annule l’exercice du pouvoir, sur fond de confusion et d’enchevêtrement des prérogatives. C’est pourquoi, avant même son adoption, Hassan Rifaï avait appelé à réexaminer Taëf, afin de ne pas léguer aux générations futures le pire des systèmes. (1989-1990) 4. L’Accord de Taëf a été conclu en 1989 sous la pression des guerres internes et des bombardements syriens. Toute nouvelle révision de la Constitution ne saurait intervenir dans des conditions similaires, sous la pression de conflits internes ou d’une guerre extérieure. 5. Les dispositions du Document d’entente nationale («Taëf») qui n’ont pas été formellement consacrées par des dispositions constitutionnelles n’ont aucune valeur juridique ou constitutionnelle contraignante et demeurent de simples recommandations. 6. Il est inexact d’affirmer que le pouvoir exécutif se trouvait entre les mains du président de la République et que l’Accord de Taëf l’en aurait dessaisi. Depuis 1943, les pratiques du président de la République reposaient sur une transgression des usages du régime démocratique parlementaire. 7. «Là où est la responsabilité est le pouvoir» (Léon Duguit). Le président de la République n’étant pas politiquement responsable (article 60 de la Constitution), la responsabilité incombe au gouvernement, à son président et à ses ministres, qui tombent s’ils perdent la confiance de la Chambre des députés ou sous la pression de la rue. 8. Avant l’Accord de Taëf, les présidents du Conseil cherchaient à ménager les présidents de la République, qui exerçaient des prérogatives ne leur appartenant pas. Les présidents de la République n’y ont rien gagné; le Liban, lui, y a perdu. Ceux qui ont cédé de leurs prérogatives ont également perdu, et le Liban avec eux. (1988) 9. Il n’existe aucune définition juridique de la formule «Tout pouvoir qui contredit le pacte de vie commune est illégitime», énoncée au paragraphe j du Préambule de la Constitution et qui sert désormais de prétexte à l’hérésie d’une «mithaqiyya» fallacieuse et fabriquée de toutes pièces. 10. Le monopole de la violence légitime appartient à l’État. Il constitue le fondement même de tout État. Il n’est nul besoin de se référer aux dispositions de l’Accord de Taëf pour justifier ce principe. 11. Il ne saurait être question, ni aujourd’hui ni dans un avenir proche, d’envisager l’abolition du confessionnalisme politique. 12. Le Sénat a été introduit dans l’Accord de Taëf pour satisfaire la communauté druze. Or sa création entraverait le processus législatif et ne présenterait aucune utilité. (1989) 13. Il n’est pas possible d’envisager la décentralisation administrative avant l’édification d’un État central fort, faute de quoi le pays se morcellerait en cantons antagonistes. (1981) 14. Pour fonctionner correctement, notre régime républicain, démocratique et parlementaire a besoin d’une loi électorale à l’image du peuple libanais: de petites circonscriptions et un scrutin majoritaire, en raison de l’absence de véritables partis politiques. 15. Du fait de son élection pour un mandat fixe de quatre ans, le président de la Chambre des députés s’est départi de l’impartialité attachée à sa fonction; de même, l’hérésie de la «mithaqiyya» lui a permis de s’ingérer dans le fonctionnement du pouvoir exécutif. 16. Les amendements constitutionnels n’ont fait aucune mention de la décentralisation. En revanche, le paragraphe g du Préambule de la Constitution dispose que «le développement équilibré des régions, culturellement, socialement et économiquement, constitue une assise fondamentale de l’unité de l’État et de la stabilité du régime». Autrement dit, le défaut de développement des régions menace la stabilité du pays. (1968-1981) 17. L’Accord de Taëf n’impose pas de cabinets d’union nationale réunissant toutes les parties antagonistes. Il n’impose pas davantage une démocratie consensuelle exigeant leur accord, au risque de porter atteinte au bon fonctionnement de la vie démocratique. 18. La paternité du «tiers de blocage» dans la Constitution issue de l’Accord de Taëf revient à une partie libanaise qui entendait empêcher l’adoption, par le Conseil des ministres, de décisions ne convenant pas au président de la République. 19. L’article 95 de la Constitution issue de l’Accord de Taëf prévoit que l’abolition du confessionnalisme dans la fonction publique, pour les catégories inférieures à la première, doit respecter les «exigences de l’entente nationale». Cette formule vague a permis de paralyser la «période transitoire» prévue par ce même article. 20. Le «tiers de blocage» repose sur quatre mécanismes: le quorum des réunions du Conseil des ministres, qui exige la présence des deux tiers des ministres; les décisions fondamentales, dont l’adoption requiert les deux tiers des ministres; le gouvernement, considéré comme démissionnaire lorsque plus du tiers de ses membres démissionnent; la révocation d’un ministre, qui doit être décidée par les deux tiers des ministres et non par le président de la République et le président du Conseil qui l’ont nommé. 21. Avant même 1943, la majorité des responsables politiques étaient inféodés à des États étrangers et à leurs chancelleries, appelant ainsi l’intervention de l’étranger dans toutes nos affaires nationales. Il en va toujours ainsi aujourd’hui. 22. Après soixante-quinze années de vie publique, Hassan Rifaï est parvenu à cette conclusion: le mal réside dans les hommes politiques; la solution, dans les hommes d’État dont le pays est aujourd’hui dépourvu. (2018)

Un cessez-le-feu… oui, et la suite ?
Par
Tilda Abou Rizk
Publié
juin 1, 2026 - 14:35

L’image des drapeaux israéliens flottant sur le Château de Beaufort est excessivement douloureuse. Elle l’est autant que celles des ruines de villages entièrement ou partiellement détruits ou des familles décimées. Elle est aussi violente que les vidéos de Sudistes désemparés qui essaient de sauver ce qui peut l’être avant de nouvelles salves impitoyables de missiles, qui bravent la mort pour nourrir des troupeaux et des animaux domestiques abandonnés par leurs propriétaires, qui crient leur colère, leur frustration, leur désarroi, face à une guerre que rien ne justifiait. Les bannières sur le Beaufort et l’insupportable triomphalisme israélien qui a suivi la prise de ce site archéologique stratégique ont agi comme un coup de poing. Parce qu’ils ont rappelé l’engrenage des guerres inutiles dans lequel le Liban est pris depuis des décennies, piégé dans une boucle temporelle d’un mauvais film. De nombreux acteurs restent les mêmes. Si certains changent de visage, si d’autres s’y ajoutent, le scénario, lui, reste le même et se répète à l’infini. Ce cycle infernal, amorcé notamment avec le funeste accord du Caire, a invariablement servi les intérêts d'acteurs régionaux: des Palestiniens aux Iraniens, en passant par le triste régime des Assad en Syrie. Les drapeaux plantés dimanche sur le Beaufort ont rappelé cruellement juin 1982, lorsque les Libanais avaient subi le même spectacle: les couleurs israéliennes sur ce site majestueux, conséquence directe de la guerre des autres sur leur sol. Ils ont agi comme une piqûre de rappel irritante: en 44 ans, le Liban a raté toutes les occasions qui lui auraient permis de se soustraire aux influences étrangères et de se doter d’un vrai État. Aujourd’hui encore, et en dépit des promesses et des déclarations de bonnes intentions, l’État poursuit la même politique d’hésitations alors que la population aspire désespérément à le voir taper du poing sur la table, lancer un «ça suffit» et adopter la panoplie d’actions concrètes, politiques, administratives et judiciaires, qui lui permettront de récupérer son pouvoir de décision et le monopole de la violence légitime. Trois ans après l’ouverture par le Hezbollah d’un premier front de soutien à l’axe auquel il appartient, on en est toujours à rêver. Trois ans de perdus à la recherche d’une hypothétique formule adéquate pour imposer le monopole des armes. Au final, ce triste tableau ne fait que renforcer les sentiments contradictoires surgis face à l’horreur qui s’est imposée au quotidien depuis que le Hezb a décidé de venger la mort de l’Iranien Ali Khamenei, alors qu’il savait pertinemment bien à quelle riposte israélienne s’attendre. Il savait bien, après l’accord de cessez-le-feu de novembre 2024, qu’Israël ferait du sud une terre brûlée en cas de nouvelle attaque contre son territoire et «ramènerait le Liban à l’âge de pierre». L’État libanais n’ignorait rien de ces intentions. Même les journalistes avaient été briefés sur le sujet pour faire écho aux avertissements récurrents de Tel Aviv, transmis par les canaux diplomatiques aux autorités libanaises ainsi qu’aux chefs de cette formation. Les Libanais sont donc tiraillés entre deux sentiments contradictoires: les cœurs saignent devant des bourgades qui n’existent plus que dans la mémoire de ceux qui y avaient construit leurs vies. Mais dans le même temps, ils redoutent que la guerre en cours finisse en queue de poisson. Qu’un nouveau cessez-le-feu replonge le Liban dans un état permanent de guerre en sursis, de statuquo mortel, et le ramène sous l’emprise du Hezbollah… Qu’un accord régional soit conclu au détriment du pays… Que l’Hydre qu’est le régime des mollahs ne survive à l’accord en gestation… Loin des analyses géostratégiques sur les enjeux liés au conflit régional en cours, c’est sur leur propre avenir, dans un pays aujourd’hui en lambeaux, qu’ils se concentrent. Rien que pour pouvoir briser cette boucle temporelle. Et c’est ce qui alimente, le dilemme, parfois culpabilisant, auquel ils sont confrontés: au désir de voir cette horreur prendre fin au plus tôt s’oppose celui de voir le Hezbollah totalement neutralisé, à tout prix. Depuis le 8 octobre 2023, avec l’ouverture du front sud en soutien au Hamas dans sa guerre contre Israël, les masques sont tombés. La suite des événements a montré que la seule équation viable pour que le Liban survive est que le Hezbollah cesse d’exister dans sa forme actuelle. Les efforts soutenus de ce groupe pour attribuer à Tel Aviv des velléités belliqueuses et expansionnistes, afin de justifier l’enfer dans lequel il a plongé le Liban à deux reprises en l’espace de trois ans, sont loin de masquer sa vraie nature de vassal exécutif du Corps des gardiens de la révolution islamique et le peu de cas qu’il fait des intérêts du pays. Quant à l’intimidation qu’il exerce contre ses détracteurs, à coups de menaces et d’accusations de traîtrise, elle ne fait que dresser davantage les Libanais contre lui, pendant que les autorités pratiquent la politique de l’autruche, dont les effets nourrissent pourtant ce qu’elles disent vouloir éviter, en évoquant de potentiels troubles internes. Car, cet effacement ne fait qu’accentuer la polarisation interne et creuser davantage le fossé entre une minorité libanaise qui veut maintenir le Liban dans le giron iranien et une majorité qui cherche à s’en affranchir sous la houlette d’un pouvoir central malheureusement prisonnier de ses craintes. Les menaces inacceptables du Hezb contre les autorités qui voient dans les négociations directes avec Israël la seule issue de secours au pays accentuent, certes, l’isolement de cette formation sur la scène locale, mais elles confirment dans le même temps l’urgence, pour l’État, d’assumer pleinement son rôle de régulateur de l’ordre public et de détenteur exclusif du pouvoir de décision. Cette urgence s’est imposée d’elle-même à cause de la politique d’atermoiements et d’effacement suivie un an durant par le pouvoir en place. Ce dernier s’était pourtant engagé devant la population et la communauté internationale à reprendre le monopole de la violence pour éviter au pays de nouvelles aventures dévastatrices, depuis l’élection d’un nouveau président, puis de nouveau avec la formation du gouvernement de Nawaf Salam et une troisième fois à la faveur du cessez-le-feu de novembre 2024. L’urgence s’est imposée parce que sans cela, les Libanais resteront, malgré eux, les acteurs d’un mauvais film dont ils n’arrivent pas à modifier le cours des événements, à cause d’un directoire qui montre au quotidien qu’il n’a pas les moyens et, surtout, le courage de ses décisions. Rien de ce qui pourrait encore se produire ne peut être pire que l’horreur vécue aujourd’hui par des milliers de familles.

USA-Iran: deux semaines pour arracher un accord de paix
Par
LevantTime .
Publié
avr. 8, 2026 - 05:12

Après plus de cinq semaines de guerre, Washington et Téhéran se sont mis d'accord pour un cessez-le-feu de deux semaines en échange d'une réouverture du détroit d'Ormuz, un peu plus d'une heure avant l'expiration de l'ultimatum de Donald Trump qui menaçait de détruire la République islamique. Téhéran a indiqué mercredi à l'aube que des pourparlers se dérouleront à partir de vendredi avec Washington. Ces discussions se dérouleront au Pakistan, médiateur clé dans la guerre au Moyen-Orient. Israël a accepté le cessez-le-feu avec l'Iran, selon un responsable de la Maison Blanche sous le couvert de l'anonymat. "A la suite de discussions avec le Premier ministre Shehbaz Sharif et le maréchal Asim Munir, du Pakistan, au cours desquelles ils m'ont demandé de suspendre l'intervention militaire prévue ce soir contre l'Iran, et sous réserve que la République islamique d'Iran accepte l'OUVERTURE TOTALE, IMMEDIATE et SECURISEE du détroit d'Ormuz, j'accepte de suspendre les bombardements et les attaques contre l'Iran pour une période de deux semaines", a écrit le président américain sur sa plateforme Truth Social. Le dernier d'une série d'ultimatums lancés par Donald Trump à l'Iran et repoussés à plusieurs reprises donnait à Téhéran jusqu'à 20H00 à Washington (minuit GMT) pour rouvrir le passage maritime stratégique, où transitait avant la guerre 20% du brut mondial. "Il s'agira d'un CESSEZ-LE-FEU réciproque!", a ajouté M. Trump selon qui les Etats-Unis "ont déjà atteint et dépassé tous nos objectifs militaires" depuis le lancement des frappes américano-israéliennes le 28 février. Il a également fait part de discussions "très avancées" en vue d'un accord de paix "à long terme" avec l'Iran. Téhéran a transmis "une proposition en 10 points" qui "constitue une base viable pour négocier". La porte-parole de la Maison Blanche a déclaré les Etats-Unis envisagent des "discussions en personne" avec l'Iran, « mais rien n'est définitif tant que le président ou la Maison Blanche ne l'ont pas annoncé", a ajouté Karoline Leavitt. Plan iranien en dix points De leur côté, les dirigeants iraniens ont confirmé qu'ils acceptaient de rouvrir "pendant une période de deux semaines" le détroit d'Ormuz "si les attaques contre l'Iran cessent", a écrit sur X le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi. "Il a été décidé au plus haut niveau que l'Iran engagera, pendant une période de deux semaines (...), des négociations avec la partie américaine à Islamabad", a ajouté le Conseil suprême de la sécurité nationale dans un communiqué. "Il est précisé que cela ne signifie pas la fin de la guerre, et que l'Iran n'acceptera la cessation des hostilités que lorsque" les négociations auront abouti, a-t-il ajouté, soulignant que ces deux semaines pourraient être prolongées "en accord avec les deux parties". Selon les médias iraniens, le plan en dix points soumis aux Etats-Unis prévoit que Washington accepte la poursuite du programme de Téhéran sur l'enrichissement d'uranium et la levée de toutes les sanctions, Le plan, publié par le Conseil suprême de la sécurité nationale, inclut "le principe de non-agression, la poursuite du contrôle iranien du détroit d'Ormuz, l'acceptation de l'enrichissement, la levée de toutes les sanctions primaires, la levée de toutes les sanctions secondaires", ont indiqué la télévision d'Etat iranienne et l'agence Mehr. L'Iran réclame aussi l'arrêt des résolutions contre la République islamique votées par le Conseil de sécurité de l'ONU et par le conseil des gouverneurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), le versement à l'Iran de compensations, le retrait des forces militaires américaines de la région et la cessation des combats sur tous les fronts dont celui du sud du Liban, où le Hezbollah a entraîné le pays dans la guerre contre Israël. Le cessez-le-feu s’applique au Liban Le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif s'est réjoui des résultats obtenus à la suite de la médiation de son pays, en bons termes avec toutes les parties: "J'ai le plaisir d'annoncer que la République islamique d'Iran et les Etats-Unis, ainsi que leurs alliés, ont accepté un cessez-le-feu immédiat partout, y compris au Liban et ailleurs, AVEC EFFET IMMEDIAT", a écrit M. Sharif sur X en employant des majuscules à la fin de son message. La capitale pakistanaise, Islamabad, accueillera vendredi des délégations des deux pays pour des négociations visant à parvenir à un "accord définitif", a-t-il ajouté. Le Pakistan s’est imposé ces dernières semaines comme médiateur entre Téhéran et Washington, cherchant à empêcher une nouvelle escalade du conflit au Moyen-Orient. M. Sharif est notamment l'un des membres du "Conseil de paix" institué il y a quelques mois par Donald Trump. Peu avant l’annonce du Premier ministre pakistanais, une frappe israélienne a fait huit morts et 22 blessés dans un café sur le front de mer de Saïda. (Mahmoud Zayyat/AFP) Peu avant l’annonce du Premier ministre pakistanais, une frappe israélienne a fait huit morts et 22 blessés dans la ville libanaise de Saïda, a annoncé mercredi le ministère libanais de la Santé. De son côté, l'armée israélienne a signalé trois salves de missiles tirés par l'Iran en direction de son territoire, quelques instants après l’annonce du président Trump. Le pétrole plonge, les bourses s’envolent L'annonce de l’accord a été extrêmement bien accueillie sur les marchés: les cours du pétrole ont ainsi rapidement baissé de plus de 15%, repassant sous les 100 dollars le baril, frôlant même les 90 dollars, et les Bourses de Tokyo et Séoul s'envolaient respectivement de 4% et 6% à l'ouverture.

Vers un OTAN sunnite?
Par
Centre Libanais de Recherches et d'Études
Publié
avr. 3, 2026 - 09:09

Tout remonte à 1998. Au 30 mai précisément, date à laquelle le Pakistan effectuait son dernier essai nucléaire dans les sables de Kharan, au Baloutchistan. Ce programme, de la bombe à l'ensemble de sa filière, avait été financé par l'Arabie saoudite, avec l'approbation américaine et israélienne. Les deux capitales avaient alors consenti à ce qu'Islamabad accède au club nucléaire afin d'établir un contrepoids stratégique dans le triangle Inde-Chine-Pakistan, à l'heure où Pékin et New Delhi avaient déjà franchi le seuil de l'arme atomique. C'est alors que les spéculations se multiplièrent autour de l'intention de l'Iran de développer un programme nucléaire militaire sous couvert civil, perspective que Tel-Aviv et Washington jugèrent inacceptable. La bombe pakistanaise, sunnite, avait vocation à imposer un équilibre en Extrême-Orient. Une bombe iranienne, chiite, créerait un rapport de forces inédit au Moyen-Orient, région où Israël se considère comme le premier acteur stratégique. Le mot d'ordre s'imposa aussitôt: l'Iran ne saurait accéder à l'arme nucléaire. Téhéran, pour sa part, ne cessa de réaffirmer le caractère pacifique de ses ambitions, sans aucune visée militaire en la matière. La question d'un «OTAN sunnite» revient aujourd'hui avec une insistance nouvelle, dans le sillage du sommet de la paix de Charm el-Cheikh, où quelque un milliard trois cents millions de musulmans se sont rassemblés pour proclamer la fin du conflit armé avec Israël, en échange de la création d'un État palestinien. Cette dynamique s'inscrivait dans le cadre de l'initiative lancée par Donald Trump au lendemain de la guerre de Gaza, initiative pensée en plusieurs phases dont la première devait être la cessation des hostilités, avant qu'un gouvernement civil ne soit constitué à Gaza. Le processus s'est arrêté là, sans parvenir à franchir cette première étape. Un sentiment s'est alors creusé, au sein du Royaume saoudien en particulier et dans le monde sunnite en général: celui que Trump et la droite israélienne ne souhaitent pas véritablement l'émergence d'un État palestinien, que cette dernière aurait convaincu le président américain de ne pas aller trop loin dans ses concessions aux États islamiques de la région, par crainte qu'ils n'imposent leurs conditions à l'avenir — et que frapper l'Iran demeure la véritable priorité. Des tensions internes à l'administration républicaine transparaissent par ailleurs sur la question du rôle que les États du Golfe seraient appelés à jouer dans la région. Trump et une partie de son entourage ont mal digéré l'accord conclu par Mohammed ben Salmane avec les Houthis à Yanbu, sans en avertir Washington ; puis son voyage à Pékin, sous la présidence Biden, qui avait abouti à un rapprochement irano-saoudien sous patronage chinois. Aujourd'hui, le prince héritier et les acteurs sunnites de la région — auxquels se joignent l'Égypte et la Turquie — aspirent à l'arrêt des combats et trouvent en le vice-président américain J. D. Vance, et dans les républicains qui le soutiennent, des alliés acquis à cette cause. L'idée d'un OTAN sunnite n'est donc pas sans substance: elle pourrait ouvrir la voie à un certain équilibre régional une fois la guerre éteinte. Si les sunnites se portent bien dans la région, c'est la région tout entière qui ira bien. En remontant à la période antérieure à la famille Assad, on rappellera que la bourgeoisie sunnite syrienne avait alors porté Farès el-Khoury, Libanais originaire de Kafr, à la présidence du gouvernement de Damas ; et que Chawkat Choucair, père d'Ayman Choucair, le druze d'Arsoun au Mont-Liban, avait été nommé chef d'état-major de l'armée syrienne. Et bien sûr, si les chrétiens — et avec eux les chiites de l’école de Mohammad Hussein Chamseddine — vont bien, c'est l'ensemble de la région, et le Liban avec elle, qui ira bien, lui aussi.

La guerre en Iran: positionnement des principaux acteurs
Par
Jean-Patrick Dayras
Publié
mars 24, 2026 - 13:53

Le 28 février, le tonnerre s’est fait entendre dans le monde entier. Le tonnerre, ce mouvement imprévu et brutal. Brutal assurément. Imprévu? Pas vraiment. Cet événement était attendu, mais personne n’en connaissant la date, l’ampleur et les objectifs visés. La date est désormais connue. L’ampleur reste encore un mystère. Quant aux objectifs, quels sont-ils pour Israël et pour les États-Unis? Compte-tenu de la politique affichée par l’Iran des mollahs à l’égard d’Israël et des fondements du pouvoir que l’Iran entretient à grands frais pour éradiquer ce pays (et paralyser le Liban), Israël joue sa survie. Monsieur Netanyahu également. L’objectif qui en découle est clair: l’éradication. Les États-Unis ont un tout autre agenda. Les négociations avec l’Iran piétinaient – une stratégie iranienne bien connue. Le président Trump, habitué aux négociations rapides et constatant les tergiversations de ses interlocuteurs, n’avait qu’un souhait: supprimer ce pouvoir de religieux avec lequel il lui était impossible de réellement négocier un contrat favorable aux deux parties, à commencer par les États-Unis… Au passage, il voulait venger la prise d’otages de 1979, plaie encore vive. L’objectif final visé: s’affranchir au plus vite de ce dossier du Moyen-Orient et avoir les coudées franches pour s’intéresser à l’indopacifique. De là à penser que M. Netanyahu a forcé la main au président Trump pourrait être une hypothèse. Pour le chef de la Maison Blanche, l’objectif est d’obtenir une victoire rapide sans engager des troupes au sol. Les Israéliens, eux, jouent sur la durée. Ce sera une pierre d’achoppement. La Russie: silencieuse. Son objectif est ailleurs. Ses positions en Afrique, y compris en Libye, sont assurées, ses jalons en Syrie (Tartous, Hmeimim) et au Soudan (Port-Soudan) sont acquis. Seule la victoire en Ukraine est dans sa ligne de mire, victoire qui sera scellée lorsque la négociation avec les États-Unis lui garantira la reconnaissance de la gestion et de la possession, en tant que terres russes, de la Crimée et des oblasts de Donetsk, Louhansk, Kherson, Zaporijjia, qu’elle n’a pas intégralement conquis. À ces revendications s’ajoutent d’autres concernant le devenir de l’Ukraine. L’attitude du président Poutine ne peut qu’entraîner l’adhésion de M. Trump à une telle négociation. La Chine: silencieuse. Son principal sujet de préoccupation demeure la sécurisation de son approvisionnement en hydrocarbures, indispensables pour maintenir sa puissance industrielle. Les succès militaires remportés au Venezuela par les forces US et en Iran par les armées américaine et israélienne – sachant que le Venezuela et l’Iran possèdent des systèmes de détection et un équipement antiaérien chinois – n’incitent pas la Chine à faire montre de rodomontades si ce n’est – tout comme les Russes – à réclamer de se référer aux seules décisions des instances internationales, bafouées par ailleurs aussi bien par l’Iran que par le Venezuela. Les États ayant sollicité la protection des Russes ou des Chinois après avoir chassé d’autres pays, peut-être imparfaits mais fidèles, se sentiront bien désemparés s’ils sont à l’avenir la cible de menaces, compte-tenu du manque de réaction – russe ou chinoise – à l’offensive contre l’Iran. Les Émirats se modernisent, l’Europe absente Quel sera l’avenir des BRICS+? Seul le temps nous le dira. Mais lorsqu’on se prétend protecteur, il ne convient pas d’être seulement prédateur. Après s’être affranchis de la tutelle saoudienne, trop longtemps pesante, engluée dans un immobilisme conventionnel autant qu’économique, les Émirats arabes unis se sont modernisés et ont ouvert la voie à une mondialisation heureuse et prospère. Ils ont acquis avec assurance une autonomie stratégique dont les différences avec la géopolitique saoudienne se manifestent sur presque tous les plans: l’Arabie est un partenaire stratégique du Pakistan et soutient le gouvernement fédéral de la Somalie, tandis que les Émirats ont un penchant pour l’Inde et une relation privilégiée avec le Somaliland, non reconnu; au Soudan, l’Arabie soutient l’armée régulière (SAF) tandis que les Émirats appuient la force de réaction rapide (RSF); au Yémen, l’Arabie soutient le gouvernement reconnu, les Émirats les séparatistes du sud; sur le plan maritime, en mer Rouge et dans l’Océan Indien, l’Arabie développe une stratégie de sécurité nationale, tandis que les Émirats ont développé en Océan Indien une chaîne portuaire et logistique. Enfin, concernant Israël, l’Arabie n’a toujours pas reconnu officiellement l’État hébreu, contrairement aux Émirats, signataires des Accords d’Abraham (2020). L’Arabie qui se veut une puissance territoriale et politique, cherche à réaliser un système de sécurité collective. Les Émirats veulent des partenaires maritimes et commerciaux. Deux conceptions différentes de la politique, des relations internationales et de la diplomatie. Deux positions mondiales divergentes, en termes d’influence et d’action. L’Europe? Absente. Ou tout au moins inaudible. Elle avait pourtant toute sa place, toutes les chances de jouer un rôle, toutes les capacités pour le faire. Comment le faire alors qu’une partie de cette Europe est focalisée sur l’Est, hypnotisée comme un lapin par les phares d’une voiture, alors qu’une autre partie, peu nombreuse, est tournée vers la mer, la Méditerranée et l’Orient (Proche et Moyen)? Une troisième partie de l’Europe est incapable d’agir, attachée viscéralement aux États-Unis, quoi qu’il en coûte. Et l’Iran dans tout cela? Qui commande, qui dirige, qui a une stratégie? Pour l’heure, l’Iran attaque tous les pays. En conclusion, les États-Unis et Israël poursuivent des objectifs différents avec un tempo différent. Il y a eu une collusion d’intérêts immédiats. À moyen et à long termes, ils paraissent bien éloignés. Israël n’a aucune intention de négocier, Que deviendra l’Iran alors? Fragmentée, éclatée, occidentalisée? Dans tous ces cas de figure, cela ne serait favorable ni à la Russie, ni à la Chine. Quant aux États-Unis, obnubilés par leur souhait de voir disparaître ce gouvernement religieux honni, ils ne parvenaient pas à négocier selon leurs critères. Désormais, avec qui vont-ils négocier?

De Brest-Litovsk au Liban
Par
Ziad Abdel Samad
Publié
mars 17, 2026 - 20:46

Entre les leçons de l’histoire et les pressions de la guerre, la même question revient : un État épuisé peut-il différer sa défaite majeure au moyen d’un règlement difficile, ou bien un accord conclu sous un rapport de forces déséquilibré finit-il par peser durablement sur la souveraineté et la stabilité ? Lorsque les États entrent dans l’heure du péril existentiel, la question n’est plus de savoir comment vaincre, mais comment prévenir l’effondrement total. En ce sens, le débat libanais en cours autour de l’initiative lancée par le président Joseph Aoun pour ouvrir la voie à des négociations directes entre le Liban et Israël sous parrainage international déborde les frontières de la polémique politique ordinaire, et pose une question plus profonde qui touche aux limites du réalisme possible lorsque l’État lui-même se trouve menacé dans sa cohésion et dans sa capacité à subsister. Cette initiative a suscité une fracture manifeste entre ceux qui y voient une tentative réaliste de mettre fin à l’effondrement et d’empêcher l’extension du conflit, et ceux qui estiment que toute négociation conduite sous la pression des armes et dans un rapport de forces déséquilibré risque de se muer en un règlement sévère imposé au Liban et laissant des effets durables sur sa souveraineté et son avenir politique. En de tels moments, l’histoire revient proposer ses précédents: celui d’États ou de régimes politiques qui se sont trouvés devant un choix d’une extrême difficulté, celui d’accepter un accord douloureux pour conjurer l’effondrement total. Au lendemain du triomphe de la révolution bolchevique en 1917, la nouvelle direction russe se trouva face à une réalité brutale: un État épuisé, une armée en décomposition, une économie à bout de souffle après des années de guerre mondiale. En cet instant, Vladimir Lénine comprit que la poursuite de la guerre contre l’Allemagne risquait de précipiter la chute du nouveau pouvoir avant même qu’il eût pu asseoir ses fondements ; aussi chargea-t-il Léon Trotsky de négocier la fin du conflit. La décision, cependant, ne s’imposa pas aisément. La direction bolchevique se divisa sur la nature de la posture à adopter. Lénine plaidait pour l’acceptation de la paix, fût-elle dure et humiliante, estimant que la priorité consistait à sauver la révolution et à gagner le temps nécessaire à la reconstruction de l’État. Trotsky, pour sa part, tenta d’adopter une formule intermédiaire fondée sur l’arrêt des combats sans pour autant signer un traité infamant, tandis qu’un courant au sein du parti, mené par Nikolaï Boukharine, rejetait toute entente avec l’Allemagne et appelait à poursuivre ce qu’il nommait la «guerre révolutionnaire». Les réalités militaires tranchèrent rapidement le débat. L’armée allemande reprit son offensive et progressa en territoire russe sans rencontrer de résistance digne de ce nom, contraignant la direction bolchevique à accepter la signature du traité de Brest-Litovsk en 1918. Le traité était sévère: il contraignit la Russie à céder de vastes étendues territoriales et à subir d’importantes pertes économiques, à tel point qu’on le qualifia alors de paix infamante. Lénine n’en jugea pas moins que cette étape, contrainte et provisoire, était destinée à protéger l’entreprise politique de plus grande envergure: la survie de la révolution elle-même. Et de fait, moins d’un an plus tard, l’Allemagne était vaincue et le traité tombait de lui-même, tandis que le pouvoir bolchevique parvenait à se consolider, à engager la guerre civile et à en sortir vainqueur. Depuis lors, cet épisode est devenu un exemple classique dans l’histoire politique: celui de l’acceptation d’un accord dur pour sauver un projet ou un État menacé d’effondrement. Cet exemple est aujourd’hui fréquemment convoqué dans les débats politiques libanais, notamment dans le contexte de la guerre ouverte avec Israël et des répercussions catastrophiques qui frappent le pays. Le Liban traverse une situation d’une extrême fragilité: une économie en ruine, un tissu social lézardé, des millions de citoyens menacés de déplacement ou de pauvreté depuis que leurs villes, leurs villages et leurs maisons ont été détruits — autant de pressions colossales qui pèsent sur le tissu social et menacent l’unité et la cohésion du pays. Dans un tel contexte, certains avancent l’idée que le réalisme politique peut parfois imposer d’accepter des arrangements difficiles ou inégaux pour mettre fin à la guerre et prévenir l’effondrement de l’État et de la société. À l’opposé, nombreux sont ceux qui récusent cette perspective et estiment que tout accord déséquilibré risque de se muer en diktat permanent, consacrant le déséquilibre des rapports de force et fragilisant durablement la souveraineté de l’État. Ce débat se nourrit également d’une lecture des précédentes expériences libanaises avec Israël, où les différentes étapes de négociation et d’entente montrent que la marge de manœuvre libanaise s’est réduite progressivement à mesure que le déséquilibre des rapports de force s’accentuait et que la capacité de l’État à maîtriser pleinement les composantes de sa puissance se dégradait. De l’accord du 17 Mai, qui portait des dimensions politiques et sécuritaires considérables mais s’effondra avant d’être appliqué, à l’Accord d’avril qui organisa les règles d’engagement sans s’attaquer au fond du conflit, en passant par la résolution 1701 du Conseil de sécurité et l’ensemble des ententes et des arrangements sécuritaires qui lui succédèrent dans le but de contenir les hostilités, les réalités du terrain et du champ politique poussaient graduellement vers des conditions toujours plus restrictives pour la marge d’action libanaise. À partir de cette perspective, certains observateurs considèrent que la question ne porte pas seulement sur la nature d’un éventuel accord aujourd’hui, mais aussi sur le point de savoir si les conditions actuelles — pour dures qu’elles soient — pourraient demeurer moins coûteuses que celles qui seraient imposées demain si la dégradation militaire et politique se poursuivait et si le déséquilibre des rapports de force s’approfondissait encore. Le dilemme libanais ne tient pas seulement aux conditions d’un règlement possible, mais aussi à la persistance d’un discours politique qui continue de refuser d’admettre les limites de la puissance et de confondre réalisme et capitulation — alors même que la perpétuation de cette logique risque d’entraîner conjointement la société et l’État dans un approfondissement de l’effondrement, et de rendre le coût de tout arrangement ultérieur plus sévère encore pour le Liban, politiquement, économiquement et du point de vue de sa souveraineté. La différence entre l’époque de Brest-Litovsk et la nôtre réside cependant aussi dans la nature du système international. En 1918, il n’existait aucun cadre institutionnel mondial capable de parrainer les accords ou d’en garantir l’exécution. Aujourd’hui, en dépit de toutes les lacunes et des dysfonctionnements qui affectent l’ordre international, l’existence des Nations Unies et d’un réseau de mécanismes diplomatiques et juridiques peut offrir un minimum de garanties. Dans le cas du Liban, le parrainage international, conjugué à la tutelle arabe, pourrait constituer un filet de sécurité pour tout accord éventuel, contribuant à garantir l’engagement des parties et à réduire le risque que cet accord ne s’effondre ou ne se réduise à une simple trêve provisoire. Mais toute discussion sérieuse sur un éventuel règlement au Liban se heurte directement à la question des armes hors du cadre de l’État, qui constitue le nœud le plus lourd de conséquences dans la définition de la position de négociation du Liban et des limites de sa capacité à honorer tout accord futur. La présence du Hezbollah en tant que force militaire détenant un pouvoir de décision opérationnel qui déborde le cadre institutionnel de l’État confère à toute négociation un caractère intrinsèquement double: d’un côté, une négociation entre l’État libanais et Israël ; de l’autre, un débat intérieur non résolu sur la question de qui détient le dernier mot en matière de guerre et de paix. Sans que cette contradiction ne soit traitée, tout arrangement risque de demeurer précaire, car le succès d’un accord ne dépend pas des seuls textes, mais de l’existence d’une autorité unique capable de monopoliser la décision souveraine et d’assumer les engagements qui en découlent. C’est pourquoi la question qui se pose aux Libanais aujourd’hui n’est pas seulement de savoir si un règlement est nécessaire ou possible, mais comment le formuler dans un cadre international qui en garantisse la pérennité et préserve le Liban de se retrouver une fois encore théâtre d’un conflit ouvert. Car en définitive, le problème n’est pas qu’un accord soit dur, mais que son refus aujourd’hui ouvre la voie à des conditions plus dures encore demain. Les États ne se mesurent pas seulement à leur capacité de résistance, mais aussi à leur aptitude à reconnaître le moment où sauver ce qui peut encore l’être devient la condition même de leur survie.

Le Liban entre conditions de négociation et complexités décisionnelles
Par
Ziad Abdel Samad
Publié
mars 14, 2026 - 21:48

Israël pose comme condition préalable le désarmement du Hezbollah avant toute négociation, exigence qu'il sait d'avance hors de portée de l'État libanais, dès lors que la décision de guerre et de paix demeure, dans une très large mesure, étrangère aux institutions de cet État. Israël a néanmoins franchi un pas notable en nommant Ron Dermer à la tête de sa délégation aux négociations avec le Liban — un responsable de haut rang, proche des cercles décisionnels et notamment du Premier ministre Benjamin Netanyahu. Cette nomination confère à la démarche israélienne une consistance politique indéniable et envoie un signal sans équivoque à la communauté internationale: Israël est prêt à s'engager dans un processus de négociation au plus haut niveau. En revanche, l'État libanais s'efforce de constituer une délégation de négociation qui reflète les équilibres confessionnels internes sur lesquels repose le système politique. Mais cette tentative s'est heurtée rapidement aux complexités de la réalité libanaise: le président du Parlement, Nabih Berry, a refusé de désigner le membre chiite de la délégation, conditionnant sa participation à un cessez-le-feu complet avant toute séance de négociation. Cela intervient au moment même où le Hezbollah a déclaré son refus de tout cessez-le-feu avant la fin de la guerre contre l'Iran, affirmant qu'il a engagé toutes ses capacités dans ce conflit et qu'il combattra jusqu'au bout ou jusqu'à la victoire. De telles positions ferment pratiquement la porte à tout cessez-le-feu à court terme et rétrécissent la marge de manœuvre de toute initiative politique ou processus de négociation. Elles révèlent aussi la divergence manifeste entre la logique de l'État libanais — qui cherche à contenir la crise par les canaux diplomatiques — et celle des groupes paramilitaires, qui lient leur décision à un contexte régional plus vaste, transcendant les frontières du Liban. À la lumière de ces données, Israël apparaît comme ayant réussi à marquer un point supplémentaire auprès de l'opinion publique internationale : il se présentera comme la partie qui a affiché sa disposition à négocier en envoyant un émissaire de haut rang, tandis que le Liban donnera l'image d'un État incapable d'unifier sa décision intérieure ou de satisfaire aux prérequis d'une transition vers un règlement politique. Cette perception, qu'elle soit exacte ou exagérée, fragilise la position de négociation du Liban et rend plus difficile la défense de ses intérêts dans les enceintes internationales. En définitive, ces développements révèlent une fois de plus la profondeur de l'impasse dans laquelle se trouve le Liban, là où se télescopent un État aux capacités limitées et une puissance militaro-politique qui prend ses décisions en dehors de ses institutions. Dans ce contexte, tout processus de négociation ou règlement politique devient otage d'équilibres régionaux sur lesquels le Liban n'a aucune maîtrise. Tandis que l'État s'efforce de consolider sa place à la table des négociations, le véritable défi reste la restitution de la décision de guerre et de paix à ses institutions constitutionnelles — car sans cela, le Liban restera un terrain de liquidation des conflits régionaux, plutôt qu'un État capable de défendre ses intérêts nationaux.

Le détroit d'Ormuz entre la tension irano-israélienne et le destin du commerce mondial

Dans la géopolitique contemporaine, rares sont les points sur la carte capables d'infléchir le cours de l'économie mondiale en un instant. Le détroit d'Ormuz est l'un des plus décisifs d'entre eux. Ce passage maritime étroit, qui sépare l'Iran du sultanat d'Oman, constitue l'artère vitale des exportations de pétrole et de gaz en provenance du Golfe vers le reste du monde. Dès lors, toute tension militaire dans la région — et plus encore dans le contexte d'une escalade continue entre l'Iran et Israël — place ce détroit au cœur de l'équation internationale. Il ne s'agit plus seulement d'un conflit régional ou d'une confrontation militaire circonscrite, mais de l'ébranlement potentiel de l'un des piliers fondamentaux de l'économie mondiale. L'importance du détroit dans le système économique mondial Quelque un cinquième du commerce pétrolier mondial transite chaque jour par le détroit d'Ormuz, outre une part considérable du gaz naturel liquéfié. Les grandes puissances industrielles d'Asie — la Chine, le Japon, la Corée du Sud — dépendent essentiellement de l'énergie acheminée depuis le Golfe par ce corridor. En conséquence, le simple fait de brandir la menace d'une fermeture du détroit, ou d'un resserrement du trafic maritime, suffit à provoquer un choc sur les marchés mondiaux. L'économie internationale, si imposante soit-elle, demeure extraordinairement sensible à toute menace pesant sur les approvisionnements énergétiques. Le détroit comme arme géopolitique L'Iran n'a cessé de jouer la carte du détroit d'Ormuz dans ses bras de fer avec l'Occident. Chaque fois que les pressions politiques ou les sanctions économiques s'intensifient, les menaces de fermeture ou de perturbation de la navigation reviennent avec régularité. Mais cette carte n'a jamais été aisée à abattre. Une fermeture complète du détroit signifierait une confrontation directe avec les puissances internationales, au premier rang desquelles les États-Unis, qui considèrent la liberté de navigation comme partie intégrante de leur sécurité stratégique. Le vrai danger ne réside pas nécessairement dans une fermeture totale du détroit, mais dans un resserrement indirect de la navigation: menaces contre les navires marchands, ciblage des pétroliers, pose de mines marines, escalade militaire limitée dans le Golfe. De telles mesures n'entraîneraient pas formellement la fermeture du détroit, mais suffiraient à perturber le trafic maritime et à faire monter en flèche les coûts de transport et d'assurance. Le conflit irano-israélien et l'extension des fronts Ces dernières années, le conflit entre l'Iran et Israël s'est mué en une confrontation multifronts, s'étendant de la Syrie à la mer Rouge en passant par l'Irak. À mesure que les tensions militaires s'intensifient, le Golfe lui-même s'est intégré dans ce tableau. Toute frappe israélienne d'envergure contre les installations nucléaires ou militaires iraniennes pourrait pousser Téhéran à riposter par des moyens diversifiés, notamment en faisant pression sur la navigation dans le détroit d'Ormuz. Dans ce cas de figure, l'objectif ne serait pas nécessairement de paralyser le commerce mondial, mais d'envoyer un message stratégique: toute guerre contre l'Iran ferait payer son prix aux marchés internationaux. L'économie mondiale face au choc énergétique En cas de resserrement de la navigation dans le détroit, le premier choc se ferait sentir sur les marchés pétroliers. Ces derniers réagissent rapidement aux risques géopolitiques, et les prix pourraient s'envoler en l'espace de quelques jours. La hausse des prix de l'énergie déclencherait à son tour une chaîne de répercussions économiques: renchérissement du transport et du fret, hausse des prix des biens de première nécessité, accélération de l'inflation dans la plupart des pays, ralentissement de la croissance économique mondiale. Dans un monde qui n'a pas encore pleinement surmonté les crises économiques successives, un nouveau choc énergétique pourrait avoir des effets profonds et durables. Des retombées régionales plus larges Les tensions dans le détroit d'Ormuz ne pèseraient pas seulement sur l'économie mondiale: elles s'étendraient à la stabilité politique de la région. Les pays du Golfe, qui dépendent de leurs exportations d'énergie transitant par ce couloir, se retrouveraient dans une position de grande fragilité, écartelés entre la nécessité de protéger leurs échanges et le risque d'être entraînés dans un conflit régional de grande ampleur. Par ailleurs, toute escalade militaire significative pourrait conduire à un redécoupage de la carte sécuritaire du Moyen-Orient, avec la perspective d'une extension des affrontements à d'autres fronts. Le Liban au cœur de la tempête régionale Pour le Liban, toute escalade majeure entre l'Iran et Israël ne saurait rester à distance de ses frontières. Le pays du Cèdre constitue en effet l'une des scènes les plus sensibles de ce conflit, en raison du rôle du Hezbollah, principal allié régional de l'Iran. Lorsque la confrontation s'est embrasée dans la région, le Liban s'est retrouvé face à l'un de deux scénarios: soit glisser vers un front militaire ouvert avec Israël, soit s'enfoncer dans une phase de pression politique et sécuritaire intense résultant des tensions régionales. Dans les deux cas, l'économie libanaise — déjà à bout de souffle — figure parmi les plus grandes victimes, que ce soit par la hausse des prix de l'énergie ou par la désorganisation du commerce régional. Entre dissuasion et déflagration En dépit de tous ces risques, la plupart des acteurs ont conscience qu'une perturbation complète du détroit d'Ormuz pourrait engendrer des conséquences difficiles à contenir. C'est pourquoi les menaces sont restées, la plupart du temps, dans le registre de la dissuasion politique plutôt que dans celui de l'action concrète. Pourtant, l'histoire enseigne que les grandes crises naissent souvent d'incidents mineurs ou de mauvais calculs entre parties adverses. Et dans une région aussi inflammable que le Golfe, un seul incident maritime peut suffire à déclencher une chaîne de réactions difficile à maîtriser. Le détroit d'Ormuz demeure ainsi l'un des points les plus névralgiques du système international. Il n'est pas simplement un couloir maritime de transit pour le pétrole: c'est un nœud géopolitique où convergent les intérêts des grandes puissances et les conflits du Moyen-Orient. À mesure que la tension monte entre l'Iran et Israël, la probabilité croît que ce détroit devienne une carte de pression stratégique dans un bras de fer qui déborde largement les frontières de la région. Et dans un monde qui dépend massivement des flux énergétiques du Golfe, la moindre perturbation de cette artère vitale pourrait suffire à provoquer un séisme économique planétaire. En fin de compte, le détroit d'Ormuz nous rappelle une vérité simple: dans le système international contemporain, un passage étroit sur la carte peut être capable d'infléchir le destin de l'économie de la planète tout entière.

Un monde réécrit, un public reconditionné
Par
Raed Mahmoud
Publié
mars 11, 2026 - 16:16

L'ordre mondial entre dans une phase de transition caractérisée par un remodelage plutôt que par un effondrement. L'ordre né de l'après-Seconde Guerre mondiale, conduit jusqu'ici — et plus encore depuis l'implosion de l'Union soviétique en 1990 — par les États-Unis, s'ajuste désormais à de nouvelles réalités. Le poids économique de la Chine lui confère un levier stratégique qui dépasse de loin les seules sphères du commerce et de la finance, la positionnant comme le principal concurrent des États-Unis. Si son mode d'interventionnisme diffère de celui des puissances occidentales, son influence croissante dans des régions comme le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Amérique latine n'est en définitive qu'une autre expression du néocolonialisme, partant non moins nuisible aux intérêts américains à l'échelle mondiale. La Russie, en dépit de l'érosion d'une partie de ses atouts stratégiques causée par la guerre en Ukraine, ne saurait être ni écartée ni sous-estimée en tant que puissance mondiale. Elle continue d'exercer son influence en Afrique, au Moyen-Orient et au-delà, entretenant un réseau de rayonnement géopolitique. Pour Washington, elle demeure donc une menace — amoindrie, certes, mais nullement abolie. Plus significativement encore, l'engagement erratique des puissances traditionnelles telles que les États-Unis, l'Union européenne et la Russie, conjugué aux défis intérieurs croissants qui les assaillent, a creusé un vide stratégique qui a permis à une nouvelle génération d'acteurs régionaux, au Moyen-Orient et en Asie, d'accéder au rang de nouveaux «faiseurs de rois». Le paysage qui se dessine est multipolaire, mais aussi profondément interdépendant. La compétition est désormais avant tout économique et technologique. Le contrôle des chaînes d'approvisionnement, des infrastructures numériques, de l'intelligence artificielle, des flux énergétiques et des minéraux critiques façonne l'influence stratégique avec une capacité décisive que l'expansion territoriale traditionnelle ne saurait égaler. Dans ce contexte, les entreprises et les institutions financières exercent un impact transnational d'une ampleur sans précédent, mettant au jour de nouvelles formes de vulnérabilité étatique. D'un point de vue réaliste, cela représente une diffusion partielle du pouvoir hors de l'orbite de l'État. Si les gouvernements demeurent des acteurs de premier plan, leur capacité à projeter leur puissance est de plus en plus compromise par des entités privées qui contrôlent des actifs stratégiques. Les États tributaires de chaînes d'approvisionnement sous contrôle étranger, de plateformes numériques ou de marchés de capitaux se trouvent soumis à des contraintes structurelles sur leur autonomie stratégique, réduisant leur liberté d'action jusque dans des domaines traditionnellement associés à la souveraineté nationale. La coercition économique, les goulots d'étranglement technologiques et le levier financier deviennent ainsi des substituts à la force militaire. Cette nouvelle réalité peut donner l'apparence d'un approfondissement d'une interdépendance mutuellement complexe, dans laquelle les entreprises jouent le rôle d'intermédiaires essentiels reliant les économies nationales. Cette interdépendance est toutefois asymétrique. Les États intégrés dans les marchés mondiaux mais dépourvus de maîtrise domestique sur leur finance, leur technologie ou leur énergie sont davantage exposés aux chocs extérieurs et aux décisions de sphères privées qui échappent à leur pouvoir de régulation. L'envergure et l'impact des acteurs non étatiques rivalisent souvent avec ceux des États-nations, ouvrant d'importants débats sur la gouvernance, la régulation et l'équilibre économique. La gouvernance, en effet, migre progressivement des institutions publiques vers des réseaux d'entreprises transnationales qui définissent les normes, contrôlent les flux de données et influencent les régimes réglementaires. L'autorité de l'État n'est pas abolie, mais fragmentée et partagée avec des acteurs non étatiques dont les priorités sont dictées par le profit, la gestion du risque et les intérêts des actionnaires, non par la stratégie nationale. Pour le Moyen-Orient, cette transition est porteuse à la fois de risques et d'opportunités. La géographie stratégique, les initiatives de transformation énergétique et les investissements dans les infrastructures positionnent la région comme un nœud central dans les réseaux mondiaux en mutation. La question n'est pas de savoir si la région sera affectée — mais comment elle parviendra à infléchir et à valoriser ce basculement. La capacité des États moyen-orientaux à peser sur cette mutation est inégale et profondément conditionnée par des fragilités structurelles. Nombre de ces vulnérabilités plongent leurs racines dans l'héritage de la formation étatique coloniale, qui a engendré des frontières, des institutions et des économies politiques mal accordées aux réalités sociales. Les modèles de gouvernance post-indépendance ont souvent reposé sur la coercition, les rentes extérieures et le clientélisme plutôt que sur une participation politique inclusive, générant des contrats sociaux fragiles ou fracturés. Au fil du temps, les consolidations autoritaires, les conflits armés et la mauvaise gestion économique ont encore davantage érodé la légitimité des États et la capacité de leurs institutions. La transformation la plus significative se joue néanmoins au niveau des sociétés. La normalisation de l'instabilité — de la volatilité financière aux chocs géopolitiques — a reconfiguré les attentes collectives. Ce qui suscitait jadis des réactions publiques durables ne provoque plus désormais qu'un engagement limité. Les cycles d'information s'accélèrent, les crises se superposent, comprimant les capacités attentionnelles du public. Ce glissement n'implique pas nécessairement une manipulation délibérée, mais il reflète un changement structurel dans la manière dont les sociétés absorbent la disruption. L'adaptabilité est devenue un trait distinctif des populations contemporaines. Le risque, pourtant, est que l'adaptation sans participation ne vienne progressivement fragiliser l'engagement civique à long terme. L'ordre mondial en gestation sera façonné non seulement par les compétitions stratégiques entre États, mais aussi par la façon dont les sociétés interprètent le changement continu et y répondent. En dernière analyse, la transformation la plus décisive ne sera peut-être pas géopolitique, mais cognitive. À mesure que le pouvoir se diffuse entre États, entreprises et réseaux transnationaux, les citoyens se retrouvent confrontés à des systèmes de gouvernance qui leur paraissent lointains, opaques et peu perméables à leur influence. La question centrale est de savoir si les sociétés répondront à cette complexité par un renouveau de l'engagement politique, ou si elles se replient dans un ajustement permanent au sein de structures qu'elles ne façonnent plus réellement. Dans de nombreux contextes, l'exposition prolongée à l'instabilité, à la précarité économique et à la dépendance externe a engendré une politique d'accommodation plutôt que de participation. Les citoyens revoient leurs attentes à la baisse, privilégiant la survie et l'adaptation individuelle à l'action collective. La gouvernance, en retour, risque de se réduire à un exercice technocratique centré sur la gestion de la volatilité plutôt que sur la formulation de projets politiques communs. Ce glissement cognitif — de l'appropriation à la résignation — érode lentement les fondements de la responsabilité et du consentement. Le dénouement de cette transition ne sera pas dicté par les seuls États, entreprises ou institutions. Il dépendra de la question de savoir si les citoyens demeureront des acteurs à part entière dans la conception des cadres de gouvernance, ou s'ils se résoudront à une condition d'ajustement perpétuel à des forces qu'ils ne contestent plus. Le monde se réécrit en temps réel. Que l'autorité publique évolue de concert avec lui — ou qu'elle s'érode sous le poids de la complexité et de la fatigue — définira non seulement la légitimité des modèles de gouvernance à venir, mais le caractère même de l'ère qui s'annonce.

La mort de Dieu et la banalisation du temps
Par
Ali Khalifé
Publié
mars 11, 2026 - 13:50

Les chiites ont connu «la mort de Dieu» plus d'un millénaire avant les autres, quand la lignée de Hassan ibn Ali al-Askari fut tranchée et qu'il mourut empoisonné — le dernier des grands imams infaillibles. Le fiqh politique chiite ne se retira point vers quelque consolation de ce vide ; il s'entêta au contraire à affirmer que la wilaya (tutelle) divine et l'infaillibilité du wali (gardien) devaient se perpétuer. Alors naquit le fils de Hassan — de la façon la plus nécessaire —, qui disparut en une Occultation Mineure, suivie d'une Occultation Majeure, en toute prudence… C'est ainsi que le fiqh politique chiite esquiva l'idée de «la mort de Dieu» et lui tourna le dos pour fuir vers la fin des temps… suspendant le temps, le laissant tenir à un seul fil : l'attente du Mahdi, qui reviendra de son Occultation pour emplir la terre de justice et d'équité après qu'elle aura été remplie d'oppression et d'iniquité… Un tour d'horizon de l'imaginaire politique chiite avant Khomeini Dans l'attente de son noble retour, l'histoire politique demeure pour les chiites un ensemble de griefs et de tragédies. Ils ne les renient pas et ne travaillent pas à les conjurer ; bien au contraire, cette accumulation constitue un sédiment nécessaire au retour du Mahdi. Par ailleurs, les chiites se sont longtemps tenus dans un état de déliaison juridique vis-à-vis de l'État, le tenant pour illégitime, et ont nourri une profonde méfiance à l'égard des concepts de la modernité et de leurs aboutissements — sauf dans les latitudes que certaines références religieuses ont concédées, en éclairs isolés, avec une grande variance entre ouverture et fermeture. Dans l'attente du Mahdi, le Maître du Temps, l'imaginaire politique chiite se retrouve devant une impasse épistémologique et un embarras existentiel. Le lien avec Dieu a été rompu ; et dans l'attente du retour de sa Hujja , le temps devient un bien commun sans maître, vacant en l'absence du Maître du Temps. Ce qui a conduit, au fil des siècles, un nombre de chiites à se retirer du pouvoir et à le boycotter. D'autres se sont accommodés du pouvoir existant en vertu de la nécessité — car les hommes ont besoin d'une autorité, juste ou corrompue. L'impasse du fiqh politique chiite faillit le conduire à embrasser le projet de l'État civil et à entrer par cette porte dans la modernité, n'ayant d'autre alternative à offrir que l'attente ou la composition avec la réalité existante par nécessité. Ainsi, avant Khomeini, les chiites avaient-ils, de leur propre chef, tué Dieu — sur le bas-côté du long chemin d'attente du retour de sa Hujja . Et la participation des chiites à des partis et des organisations nationalistes, progressistes, marxistes, de gauche, socialistes, libéraux, laïques et athées était tout à fait naturelle… Ces courants politiques et intellectuels comblèrent le vide laissé par un Dieu qui avait tourné le dos et laissé ses serviteurs attendre son retour. La fenêtre sur la modernité occidentale et sa fermeture en Iran «Dieu est mort, et c'est nous qui l'avons tué», selon le philosophe Friedrich Nietzsche. C'est ainsi que la société occidentale moderne prit l'initiative de circonscrire le rôle de la religion en tant qu'instance morale de référence. En conséquence, des systèmes épistémologiques, économiques et technologiques crûrent et fleurirent dans des conditions propices à toutes les exigences du développement, de la prospérité et du bien-être. La religion ne réintégra l'espace public qu'escortée par l'épistémologie des sciences — comme théorie de la connaissance offrant des réponses aux grandes questions de l'humanité depuis l'extérieur de la boîte des réponses toutes faites des religions — et par la philosophie des religions, qui transforma les dogmes des sociétés occidentales en vérités relatives. La pluralité et le renouvellement des dieux, la relativité de la vérité et l'appréciation mesurée de sa nécessité, le changement et la mise en responsabilité des dirigeants dans le cadre de l'alternance du pouvoir, la diversité comme source d'enrichissement et la différence dans le cadre de la gestion du pluralisme: autant de paradigmes concomitants de la modernité. Il en résulta l'émancipation de l'être humain et le renforcement de ses droits en tant que citoyen individuel, un État dont les législations et les lois s'adossent à une référence civile, le bien-être de l'individu et l'intérêt supérieur de la société, et une impulsion rationaliste pour consolider ces acquis, les réévaluer et édifier sur eux. Cela dit, je n'engagerai pas ici le débat sur la modernité et la critique de la modernité, et ne convoquerai pas Foucault fuyant celle-ci pour se jeter dans les bras de la Révolution islamique en Iran, avant de revenir et de réviser son opinion — cherchant, comme Lévi-Strauss et d'autres, son gibier pour la critique de la modernité, dans le cours naturel du développement des sociétés. Il aura toujours relevé du labour en eaux vives que d'extraire un projet politique pour la société depuis les feuillets du fiqh politique chiite. Jusqu'à ce que Khomeini survînt et tirât la théorie de la wilayat el-faqih des caves de la tradition religieuse, pour verrouiller la fenêtre sur la modernité occidentale en Iran et dans le monde arabe. Il fabriqua, aux yeux des chiites, une réplique exacte du Maître du Temps, et intronisa le wali el-faqih iranien en qualité de son représentant. Comment fonctionne l'esprit occultationniste des chiites sous la doctrine de la wilayat el-faqih ? Le wali el-faqih a ses chiites dans de nombreuses villes arabes. Ils sont les moustadaafoun — les opprimés — par leurs gouvernements et au sein de leurs États nationaux. Pour cette raison, ils doivent lui professer loyauté et obéissance au détriment de leur appartenance à leurs identités nationales et aux causes de leurs communautés ; mieux encore, il a sur eux les droits du Prophète et ceux de Dieu. Les frontières politiques ne sont que des obstacles mous devant la wilaya en expansion. Quant au «soutien des moustadaafoun » en quelque endroit du monde qu'ils se trouvent, c'est la valeur cardinale de la constitution de la République islamique d'Iran, et «l'exportation de la révolution» — à cette fin — est le chemin de l'extension de l'influence et de l'expansion. Ainsi le wali el-faqih brisa-t-il l'attente que les chiites nourrissaient à l'égard du Mahdi, étant à la fois son représentant et présent parmi eux. Et il les maintint dans un état d'attente perpétuelle. Leur intelligence en vint à reposer sur l'occultisme, qui se substitue à toute approche réaliste. La volonté d'obstruction l'emporte par conséquent dans toutes les sociétés où se trouvent les chiites du wali al-faqih — car ce qui compte est son mandat religieux, qu'il ratifie au nom de millions de chiites. Et la ruine, la destruction et le grignotage de l'intérieur s'ensuivent, car le gouvernement est révolution permanente et exportation de révolution — non stabilité, paix et souveraineté des États dans le cadre des impératifs de leur sécurité nationale respective. Les guerres incessantes s'embrasent et le meurtre devient habitude, tandis que le développement et ses exigences sont effacés… Ou les calamités se répandent, le sang est versé, les valeurs humaines sont bafouées et le chaos et les convulsions s'installent — car telle est la volonté divine et il n'y a pas moyen de la contourner. Chaque mort devient martyr, chaque martyr est heureux, béni dans sa mort — ce qui appelle la félicitation plus que les condoléances, adressées au Maître du Temps, l'imam al-Mahdi, et à la Nation islamique. La chute sur la terre est une ascension vers le ciel et une élévation, et le linceul de la mort une décoration divine. Jusqu'à la défaite totale et l'effondrement retentissant en culture, en politique, en sécurité et en civilisation — en Iran et hors d'Iran. Et c'est là qu'entre en jeu la sacralisation de l'ignorance et le déni du réel: la défaite devient victoire, l'avilissement devient honneur, et la dignité de soi devient obéissance aveugle… Il n'y a pas de place pour demander des comptes au wali el-faqih , ni à ses agents et à ses partisans, car lui prêter allégeance est une quittance de toute obligation. Le chiite qui opère dans la doctrine de la wilayat el-faqih fonctionne dans les systèmes parallèles à la société de son État et ne travaille pas au bien de la société dans son ensemble — car ce qui lui importe est son devoir religieux, auquel il reste fidèle tout en trahissant tout le reste. Le chiite de la wilayat al-faqih ne soupèse pas rationnellement les options, ne répugne pas au chaos et à la destruction, ne trouve pas rédhibitoire de vivre dans une société sans État, et n'hésite pas si la mort s'abat sur lui ou s'il s'abat sur la mort… La remise de ses affaires à son wali est la clé pour comprendre son intelligence et son comportement — non la rationalité comme approche méthodologique. Les questions à vocation naturellement et ordinairement rationnelle — comme le développement, la production et la stabilité — ne relèvent pas de l'esprit occultationniste du chiite sous la doctrine de la wilayat el-faqih . La mort de Khamenei et tous les dieux de dattes «Khamenei est mort, et c'est nous qui l'avons tué.» À la suite de cet énoncé, l'administration américaine peut extraire les chiites de la caverne de leur fiqh politique et de leur esprit occultationniste par le coup décisif et les introduire dans la modernité. Et si le fils Khamenei revient, comme le font les fils des dieux, la révolution de la communication mettra à nu les déficiences de sa prétendue sainteté — depuis des qualifications insuffisantes pour la marjaïyya jusqu'à la facilité de le cibler et de l'atteindre, ce qui le transforme de toutes parts en un dieu de dattes aisément comestible, comme les musulmans en ont généralement eu l'habitude au fil de l'histoire lorsque la faim les saisit: ils mangent leurs dieux.

/