

Les Libanais n’ont pas besoin d’une nouvelle explosion pour se rappeler les dangers du transport d’explosifs entre les différentes régions du pays. La saisie d’une cargaison à un barrage de Dahr el-Baïdar suffit à faire resurgir les images de voitures calcinées, de façades détruites, de victimes et de questions restées sans réponse.
Dans un pays qui a connu des assassinats et des tentatives d’assassinat à caractère politique, le transport de centaines de kilogrammes de matières explosives ne saurait être considéré comme une infraction ordinaire. Il s’agit d’une menace directe pour la sécurité nationale et d’une épreuve pour la capacité de l’État à protéger la population avant qu’un crime ne soit commis, plutôt que de se contenter d’en constater les conséquences après coup.
Selon des informations rapportées par l’AFP, citant une source judiciaire, deux personnes soupçonnées d’appartenir au Hezbollah ont été arrêtées alors qu’elles transportaient près d’une demi-tonne d’explosifs, dont du TNT et du C-4. Toutefois, les éléments rendus publics ne permettent d’établir avec certitude ni la nature de leurs liens avec l’organisation, ni le contenu de leurs dépositions, ni la destination de la cargaison ou le but de son transport. Il devient donc urgent de rendre publics les faits établis par la justice, afin d’éviter que cette affaire ne se transforme en une succession de fuites, de démentis contradictoires et de manœuvres de protection politique.
Mais le fait que l’enquête ne soit pas achevée ne justifie pas que les questions essentielles soient enterrées. D’où provenaient ces matières explosives? À qui appartenaient-elles? Qui a ordonné leur transport? Qui a assuré leur passage? Qui devait les réceptionner? Leur destination se trouvait-elle au Liban? Étaient-elles liées à d’autres opérations déjà préparées ou exécutées?
Il serait inadmissible de tirer des conclusions définitives avant que toutes les preuves soient réunies. Mais il serait tout aussi inadmissible d’écarter la possibilité que cette cargaison ait fait partie d’opérations visant des cibles à l’intérieur du Liban. Garder le silence devant des indices de cette ampleur ne protège pas la stabilité. Cela risque, au contraire, de laisser le pays exposé à de nouvelles opérations.
L’arrestation des personnes chargées du transport marque le début de l’enquête, non son aboutissement. Si les preuves révèlent l’existence d’un réseau ou l’implication d’autres parties, les autorités devront les identifier et poursuivre tous les responsables, dans le respect des procédures légales et de la présomption d’innocence. En revanche, se contenter d’arrêter les éventuels exécutants tout en laissant les décideurs dans l’ombre ne constituerait pas une enquête complète, mais une reproduction de la logique de l’impunité.
Une mémoire fondée sur des décisions de justice
Évoquer l’assassinat de Rafic Hariri ne revient pas à formuler une nouvelle accusation dans l’affaire de Dahr el-Baïdar, ni à préjuger de la culpabilité des personnes arrêtées. Cela rappelle toutefois une affaire judiciaire qui a abouti à la condamnation d’individus et confirme que les crimes politiques ne doivent ni être ensevelis dans l’oubli ni devenir des lignes rouges que la justice ne pourrait franchir.
Le Tribunal spécial pour le Liban a ainsi reconnu Salim Jamil Ayyash coupable, en 2020, pour son rôle dans l’attentat du 14 février 2005. La Chambre d’appel a ensuite reconnu Hassan Habib Merhi et Hussein Hassan Oneissi coupables en 2022. Tous trois ont été condamnés à la réclusion à perpétuité. En revanche, la décision judiciaire n’a pas établi la responsabilité de la direction du Hezbollah ni celle de l’organisation dans son ensemble dans l’assassinat de Hariri. La condamnation d’individus n’implique pas automatiquement celle de l’organisation à laquelle ils sont associés. De même, le refus du Hezbollah de coopérer avec le Tribunal ne modifie pas la teneur des jugements et ne justifie pas des conclusions qui iraient au-delà de leurs constatations.
Il existe également un acte d’accusation visant Ayyash dans les attentats contre Marwan Hamadé, Georges Haoui et Élias Murr. Mais cette procédure n’a pas abouti à des jugements définitifs, les poursuites ayant été interrompues faute de financement. Il convient donc de distinguer l’accusation de la condamnation, sans pour autant négliger ces affaires dans le bilan judiciaire du Tribunal.
Par conséquent, tout lien éventuel entre la cargaison de Dahr el-Baïdar et des affaires antérieures doit demeurer du domaine de l’interrogation et de l’analyse, et non de la conclusion catégorique. Cela ne diminue toutefois en rien la gravité de cette affaire. Au contraire, cela rend l’enquête d’autant plus urgente, notamment s’il existe un risque que des personnalités, des régions ou des institutions libanaises aient été visées.
Des matières explosives similaires… Qu’est-ce que cela prouve?
Le jugement rendu dans l’affaire Hariri a conclu à l’utilisation d’explosifs à base de RDX, qui constitue le principal composant explosif du C-4, une substance qui, selon les informations publiées, figurait parmi les matières saisies à Dahr el-Baïdar.
Ce que cette similitude permet d’établir, c’est que l’affaire mérite d’être examinée avec la plus grande rigueur. L’enquête doit déterminer la destination de la cargaison, l’identité des parties censées la réceptionner, les cibles éventuelles ainsi que toute opération de surveillance ou de préparation ayant précédé sa saisie. La population a le droit de connaître, dans les limites autorisées par la loi et les impératifs de l’enquête, la nature des matières saisies, leur provenance et leur destination. Mais ce droit ne supprime pas la présomption d’innocence, pas plus que celle-ci ne saurait servir de prétexte pour dissimuler des informations ou protéger des personnes influentes.
Aucune immunité au nom des équilibres politiques
L’État doit appliquer la loi à toute personne dont la responsabilité est établie, sans distinction fondée sur son appartenance politique ou sa position au sein d’une organisation. Il ne s’agit pas d’arrêter des individus au seul motif de leur affiliation, mais de prendre les mesures légales qui s’imposent contre toute personne pour laquelle existent des indices sérieux d’implication, dans le respect des droits de la défense et de la présomption d’innocence.
Mais respecter la loi ne signifie pas hésiter, et préserver les équilibres politiques ne signifie pas paralyser la justice. L’identité partisane ne doit pas devenir un bouclier, les fonctions dirigeantes ne doivent pas conférer l’immunité et la crainte des réactions ne saurait justifier qu’une cargaison d’explosifs reste sans que soit identifié celui qui a décidé de son transport.
L’affaire de Dahr el-Baïdar ne doit pas non plus se transformer en confrontation avec les Libanais chiites. Protéger les citoyens contre les dangers liés aux armes et aux explosifs relève d’une responsabilité collective. Soumettre toute partie à la loi doit se faire sur la base des actes et des preuves, et non de l’appartenance confessionnelle ou de l’identité collective. On ne protège pas les communautés en protégeant les personnes impliquées, mais en préservant leurs membres du risque de devenir les otages d’armes illégales ou les victimes de conflits sur lesquels ils n’ont aucune prise.
Si le Hezbollah nie tout lien avec la cargaison, c’est à l’enquête judiciaire et aux preuves de vérifier ce démenti, et non aux seules déclarations médiatiques. Coopérer avec les autorités compétentes, lorsque cette coopération est demandée conformément aux procédures légales, ne constitue pas une concession politique, mais une responsabilité dans une affaire qui menace la sécurité de tous les Libanais.
Cette fois, avant l’explosion
La saisie de la cargaison au barrage doit être suivie d’une enquête menée avec professionnalisme et fermeté, permettant de déterminer la nature des matières explosives, leur provenance, leur destination et les parties qui leur sont liées. Si les preuves conduisent à des responsables de rang supérieur, la justice devra remonter jusqu’à eux, quelles que soient leurs fonctions ou les forces qui les protègent.
Le Liban a payé un prix considérable pour les retards dans la mise en cause des responsables ou l’absence de toute reddition de comptes. Chaque crime resté impuni a envoyé aux assassins le message que l’État pouvait être soumis à leur volonté, et à la population celui que sa vie valait moins que les intérêts des forces influentes. Remédier à cet héritage ne passe pas par des jugements préconçus, mais par le renforcement de l’indépendance de la justice, la protection des enquêtes, l’exécution des décisions définitives et le respect des droits de toutes les parties.
La cargaison de Dahr el-Baïdar offre à l’État une occasion d’agir avant qu’une catastrophe ne se produise. Il faut une enquête indépendante et transparente qui établisse la provenance des explosifs, leur destination et l’identité des responsables de leur transport, qui examine sérieusement l’hypothèse de leur implication dans des opérations visant des cibles à l’intérieur du pays, puis qui permette de demander des comptes à toute personne dont la responsabilité est établie, sans exception ni compromis, et sans étendre les accusations au-delà de ce que les preuves permettent de démontrer.
Cette fois, la saisie de la cargaison ne suffit pas. Il faut identifier son propriétaire, demander des comptes à ceux qui l’ont transportée, déterminer où elle devait être acheminée et empêcher que cela ne se reproduise. Car la complaisance avant l’explosion n’est pas de la neutralité, mais une manière de prendre part à l’attente de la catastrophe.
















