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Un Œil sur l'évènement
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Par Hisham Dibsi
Publié oct. 10, 2026 - 16:38
De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Étude
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Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
L'Essentiel du jour

Un Nobel de la paix pour sauver un droit international en péril

Le prestigieux prix accordé à la Sud-Africaine Navi Pillay, une infatigable défenseure des opprimés
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié oct. 9, 2026 - 20:37
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Navi Pillay a reçu le prix Nobel de la paix 2026 dans la salle d’audience historique n° 600 du palais de justice de Nuremberg, dans le sud de l’Allemagne, la même où s’étaient tenus, en 1945-1946, les procès de Nuremberg contre les dirigeants de l’Allemagne nazie…
Le prix Nobel de la paix décerné à la juriste sud-africaine Navi Pillay intervient dans un contexte de remise en cause croissante du droit international, fragilisé par la multiplication des conflits et les attaques contre les institutions chargées de le faire respecter. Depuis plusieurs mois, rapports et déclarations d’organisations internationales se succèdent pour alerter sur les dangers qui menacent les droits humains et les fondements de l’ordre juridique mondial. Une situation qu’illustre la vive réaction d’Israël à cette distinction, ainsi que la nouvelle offensive américaine contre la Cour pénale internationale. Le prix Nobel de la paix a récompensé vendredi la juriste Navi Pillay, une Sud-Africaine de 85 ans qui a consacré une grande partie de sa vie à la défense du droit international. Mme Pillay a notamment présidé la commission d’enquête indépendante de l’ONU qui, l’an dernier, a accusé Israël de commettre un génocide dans la bande de Gaza. Tout au long de sa carrière, la Sud-Africaine, qui a grandi sous l’apartheid, a combattu les pires atrocités, du Rwanda au Proche-Orient. «Nous traversons une époque où le droit international et les droits humains font l’objet d’attaques politiques importantes», a-t-elle alerté vendredi, en dédiant son Nobel «à tous les survivants de crimes internationaux», lors d’une conférence de presse organisée à Nuremberg, dans une salle où avaient été jugés les principaux responsables nazis… Une infatigable défenseure des droits humains Avocate d’origine indienne, devenue juge puis Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme (2008-2014), Mme Pillay est réputée pour son aptitude à traiter les dossiers les plus difficiles. Sa carrière l’a menée des tribunaux sud-africains, où elle a défendu les militants anti-apartheid, au Tribunal pénal international pour le Rwanda, en passant par la Cour pénale internationale (CPI). Le siège du CPI à La Haye, aux Pays Bas. Elle a acquis une renommée mondiale pour ses vives critiques de la répression exercée par plusieurs gouvernements contre les manifestations populaires dans le monde arabe, notamment en Libye et en Syrie. Née en 1941 dans la ville côtière de Durban, fille d’un chauffeur de bus et issue d’une famille d’origine tamoule, Navi Pillay a connu un parcours hors norme. Elle grandit dans un quartier pauvre de cette ville portuaire, étudie le droit, puis décroche un doctorat à la prestigieuse université américaine Harvard. Elle devient la première femme de couleur à ouvrir un cabinet d’avocats dans sa province du KwaZulu-Natal et défend avec acharnement les opposants à l’apartheid. «Pleurer ou se battre» Un an après l’élection de Nelson Mandela en 1994, elle devient la première femme de couleur nommée à la Haute Cour d’Afrique du Sud. La même année, avec l’appui de Mandela, elle rejoint le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Elle fait partie des juges ayant rendu une décision historique conduisant à la reconnaissance du viol en tant qu’arme de génocide. «Nous avons subi les pires insultes et discriminations raciales, avons été maltraités et traités comme des moins que rien», racontait Mme Pillay à l’AFP lors d’un entretien en 2023. Sous l’apartheid, la communauté indienne était classée comme un groupe racial distinct et soumise à de nombreuses discriminations. Le choix était alors simple: être «faible et pleurer» ou «se battre à chaque match», soulignait-elle. «J’ai toujours su qui j’étais et comment combattre toute forme de discrimination. En osant prendre la parole et en la condamnant. C’est ce que j’ai fait à l’ONU», ajoutait-elle. Israël évoque… Goebbels En septembre 2025, la commission d’enquête placée sous sa présidence – qui ne s’exprime pas au nom de l’ONU – avait conclu qu’Israël commettait un génocide à Gaza depuis le début de la guerre déclenchée par l’attaque sans précédent du Hamas, le 7 octobre 2023. Israël avait catégoriquement rejeté ce rapport, le qualifiant de «biaisé et mensonger» et accusant ses auteurs de parti pris antisémite. Des affiches à Paris. Le Nobel décerné à Mme Pillay légitime «la haine anti-Israël», a réagi vendredi le ministère israélien des Affaires étrangères sur X, estimant que le chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels, devait «applaudir depuis l’enfer». En 2024, la Cour pénale internationale avait également émis des mandats d’arrêt, toujours inexécutés, contre Benjamin Netanyahu et son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité dans la bande de Gaza. En réponse, Donald Trump avait déjà sanctionné plusieurs juges, procureurs et membres du personnel de la CPI. Le mois dernier, il était allé plus loin en appelant les États membres à quitter cette institution, qu’il avait qualifiée de «malfaisante». «Tribunal voyou» Vendredi, quelques heures après l’annonce du prix Nobel, le gouvernement américain a rempilé en annonçant de nouvelles sanctions contre la Cour, justifiant ces mesures par sa volonté de «défendre la souveraineté américaine». «Ils veulent plus de pouvoir et le veulent à nos dépens», a insisté le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, qualifiant au passage la CPI de «tribunal voyou». «Nous espérons voir nos alliés calmer les ardeurs de la Cour. Dans le cas contraire, les États-Unis continueront de démanteler la CPI, brique par brique, jusqu’à ce que les Américains ne puissent plus être menacés», a-t-il ajouté. Benjamin Netanyahu a salué les sanctions américaines, qualifiant le CPI de «péril mortel pour les démocraties respectueuses du droit». «La CPI n’est pas un tribunal. C’est une entité politique», a dénoncé M. Netanyahu. Sur X, le Premier ministre israélien a également qualifié Mme Pillay de personne «sectaire» qui «diabolise les Juifs».
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Le conflit au Yémen: note géopolitique et stratégique

I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.

Un Nobel de la paix pour sauver un droit international en péril

Le prix Nobel de la paix décerné à la juriste sud-africaine Navi Pillay intervient dans un contexte de remise en cause croissante du droit international, fragilisé par la multiplication des conflits et les attaques contre les institutions chargées de le faire respecter. Depuis plusieurs mois, rapports et déclarations d’organisations internationales se succèdent pour alerter sur les dangers qui menacent les droits humains et les fondements de l’ordre juridique mondial. Une situation qu’illustre la vive réaction d’Israël à cette distinction, ainsi que la nouvelle offensive américaine contre la Cour pénale internationale. Le prix Nobel de la paix a récompensé vendredi la juriste Navi Pillay, une Sud-Africaine de 85 ans qui a consacré une grande partie de sa vie à la défense du droit international. Mme Pillay a notamment présidé la commission d’enquête indépendante de l’ONU qui, l’an dernier, a accusé Israël de commettre un génocide dans la bande de Gaza. Tout au long de sa carrière, la Sud-Africaine, qui a grandi sous l’apartheid, a combattu les pires atrocités, du Rwanda au Proche-Orient. «Nous traversons une époque où le droit international et les droits humains font l’objet d’attaques politiques importantes», a-t-elle alerté vendredi, en dédiant son Nobel «à tous les survivants de crimes internationaux», lors d’une conférence de presse organisée à Nuremberg, dans une salle où avaient été jugés les principaux responsables nazis… Une infatigable défenseure des droits humains Avocate d’origine indienne, devenue juge puis Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme (2008-2014), Mme Pillay est réputée pour son aptitude à traiter les dossiers les plus difficiles. Sa carrière l’a menée des tribunaux sud-africains, où elle a défendu les militants anti-apartheid, au Tribunal pénal international pour le Rwanda, en passant par la Cour pénale internationale (CPI). Le siège du CPI à La Haye, aux Pays Bas. Elle a acquis une renommée mondiale pour ses vives critiques de la répression exercée par plusieurs gouvernements contre les manifestations populaires dans le monde arabe, notamment en Libye et en Syrie. Née en 1941 dans la ville côtière de Durban, fille d’un chauffeur de bus et issue d’une famille d’origine tamoule, Navi Pillay a connu un parcours hors norme. Elle grandit dans un quartier pauvre de cette ville portuaire, étudie le droit, puis décroche un doctorat à la prestigieuse université américaine Harvard. Elle devient la première femme de couleur à ouvrir un cabinet d’avocats dans sa province du KwaZulu-Natal et défend avec acharnement les opposants à l’apartheid. «Pleurer ou se battre» Un an après l’élection de Nelson Mandela en 1994, elle devient la première femme de couleur nommée à la Haute Cour d’Afrique du Sud. La même année, avec l’appui de Mandela, elle rejoint le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Elle fait partie des juges ayant rendu une décision historique conduisant à la reconnaissance du viol en tant qu’arme de génocide. «Nous avons subi les pires insultes et discriminations raciales, avons été maltraités et traités comme des moins que rien», racontait Mme Pillay à l’AFP lors d’un entretien en 2023. Sous l’apartheid, la communauté indienne était classée comme un groupe racial distinct et soumise à de nombreuses discriminations. Le choix était alors simple: être «faible et pleurer» ou «se battre à chaque match», soulignait-elle. «J’ai toujours su qui j’étais et comment combattre toute forme de discrimination. En osant prendre la parole et en la condamnant. C’est ce que j’ai fait à l’ONU», ajoutait-elle. Israël évoque… Goebbels En septembre 2025, la commission d’enquête placée sous sa présidence – qui ne s’exprime pas au nom de l’ONU – avait conclu qu’Israël commettait un génocide à Gaza depuis le début de la guerre déclenchée par l’attaque sans précédent du Hamas, le 7 octobre 2023. Israël avait catégoriquement rejeté ce rapport, le qualifiant de «biaisé et mensonger» et accusant ses auteurs de parti pris antisémite. Des affiches à Paris. Le Nobel décerné à Mme Pillay légitime «la haine anti-Israël», a réagi vendredi le ministère israélien des Affaires étrangères sur X, estimant que le chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels, devait «applaudir depuis l’enfer». En 2024, la Cour pénale internationale avait également émis des mandats d’arrêt, toujours inexécutés, contre Benjamin Netanyahu et son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité dans la bande de Gaza. En réponse, Donald Trump avait déjà sanctionné plusieurs juges, procureurs et membres du personnel de la CPI. Le mois dernier, il était allé plus loin en appelant les États membres à quitter cette institution, qu’il avait qualifiée de «malfaisante». «Tribunal voyou» Vendredi, quelques heures après l’annonce du prix Nobel, le gouvernement américain a rempilé en annonçant de nouvelles sanctions contre la Cour, justifiant ces mesures par sa volonté de «défendre la souveraineté américaine». «Ils veulent plus de pouvoir et le veulent à nos dépens», a insisté le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, qualifiant au passage la CPI de «tribunal voyou». «Nous espérons voir nos alliés calmer les ardeurs de la Cour. Dans le cas contraire, les États-Unis continueront de démanteler la CPI, brique par brique, jusqu’à ce que les Américains ne puissent plus être menacés», a-t-il ajouté. Benjamin Netanyahu a salué les sanctions américaines, qualifiant le CPI de «péril mortel pour les démocraties respectueuses du droit». «La CPI n’est pas un tribunal. C’est une entité politique», a dénoncé M. Netanyahu. Sur X, le Premier ministre israélien a également qualifié Mme Pillay de personne «sectaire» qui «diabolise les Juifs».

7-Octobre: la question à laquelle il est impossible de répondre

À l’occasion du troisième anniversaire du «Déluge d’Al-Aqsa» et de la tragédie de Gaza provoquée par le Hamas, il paraît légitime de se demander: où sont les Arabes? Mais où est donc l’Iran? Et Israël, où va-t-il? Cette question est devenue, jusqu’à nouvel ordre, de celles auxquelles il est impossible de répondre. Cela tient au fait que les problèmes dont souffre le monde arabe, ou plutôt les mondes arabes, ne semblent pas pouvoir trouver de solution dans un avenir prévisible, pour la simple raison que la clé se trouve le plus souvent à Téhéran, et non dans telle ou telle capitale arabe, ni, bien entendu, à la Ligue arabe. Celle-ci traverse une crise structurelle qui reflète l’état de décrépitude du monde arabe. Je trouve même le mot «décrépitude» plutôt indulgent. Pour mesurer à quel point il est impossible de répondre à la question de savoir où vont les Arabes, il suffit de réfléchir à ce qu’est devenu l’Irak, gouverné par l’Iran à travers ses milices confessionnelles. Paradoxalement, l’Irak, où la «République islamique» a réussi à transposer l’expérience des Gardiens de la révolution, se trouve aujourd’hui dans une situation déroutante. Comment un régime qui doit son existence au renversement de Saddam Hussein par les chars américains peut-il célébrer le départ du dernier soldat américain d’Irak, tandis que le Premier ministre Ali al-Zaidi parle de souveraineté retrouvée? Le paradoxe veut que ceux qui célèbrent aujourd’hui le rétablissement de la souveraineté irakienne refusent de reconnaître que les Américains sont partis, tandis que les Iraniens sont restés. L’Iran est plus présent que jamais en Irak… Ce qui n’empêche pas de se demander: où est l’Iran et où va-t-il? Plus grave encore, la chute de l’Irak en 2003, lorsque l’administration de George W. Bush a livré le pays à l’Iran, a provoqué un déséquilibre régional dont la région continue de subir les conséquences aujourd’hui. Si l’accent est mis sur l’Irak, c’est parce que sa chute aux mains de l’Iran a entraîné celle de l’ensemble de l’ordre régional. Un ordre né au lendemain de la Première Guerre mondiale et de l’effondrement de l’Empire ottoman. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que les accords Sykes-Picot datent de 1916 et la déclaration Balfour de 1917. Les Arabes n’ont jamais véritablement assimilé la portée des accords Sykes-Picot, pas plus qu’ils n’ont compris le sens de la déclaration Balfour et ses conséquences. L’invasion américaine d’un pays membre de la Ligue arabe, peuplé de plusieurs communautés ethniques, ne s’est pas simplement traduite par la chute d’un régime irakien arriéré, dont la disparition n’a rien de regrettable. Il n’y a aucune raison de le regretter, compte tenu des erreurs fatales commises par Saddam Hussein, tant à l’encontre des Irakiens que des pays de la région, au premier rang desquels le Koweït. Malgré tout cela, la chute du régime irakien a aussi été celle d’un pays et d’une frontière séparant les Arabes des Perses. Toute la région souffre de ce déséquilibre, qui a permis à Téhéran de prendre le contrôle de Bagdad, alors que l’Irak, avec toutes ses villes, aurait dû constituer un rempart contre le projet expansionniste iranien. Un projet qui, à partir de l’Irak, a pu prendre un nouvel essor dans l’ensemble de la région. «Où sont les Arabes?» n’est pas une simple question. Elle en appelle bien d’autres, auxquelles il n’existe pas de réponse. À titre d’exemple, qui chassera l’Iran d’Irak, comme il a été chassé de Syrie? Est-il possible de redonner vie à un pays comme le Yémen, totalement morcelé depuis que l’Iran a réussi, grâce aux Houthis, à prendre le contrôle d’une partie de son territoire et à en faire une source de menace pour l’Arabie saoudite et pour la navigation en mer Rouge, et donc pour le canal de Suez? Quel avenir attend le Liban, où les armes du Hezbollah continuent de dicter leur loi au pays? Cet arsenal confessionnel, qui est un arsenal iranien, n’a jamais eu d’autre objectif que de soumettre les Libanais et, à une certaine époque, les Syriens. Les Libanais ont toujours été, et restent, une cible de l’Iran et du Hezbollah. Israël n’a jamais été qu’un prétexte pour conserver cet arsenal. Ce que l’occupation iranienne de l’Irak n’avait pas révélé, le «Déluge d’Al-Aqsa» l’a mis au jour il y a trois ans. Yahya Sinwar, qui a joué un rôle central dans le déclenchement du «Déluge d’Al-Aqsa» en sa qualité de dirigeant du Hamas, a contribué à modifier la nature du conflit dans la région. Celui-ci s’est déplacé à l’intérieur même de l’Iran. Le «Déluge d’Al-Aqsa» a également transformé la nature d’Israël, qui ne croit désormais plus qu’à l’expansion pour préserver sa sécurité. Bien qu’Israël ait démontré qu’il possédait des capacités militaires et de renseignement hors du commun, une autre question demeure, tout aussi impossible à résoudre que celle concernant les Arabes: où va Israël?… Quel avenir peut-il avoir sans un projet politique viable, en tant que partie intégrante de la région, en tant qu’État parmi les autres, appelé à vivre en paix et en sécurité avec son environnement et avec les Palestiniens, un peuple qui existe sur la terre de Palestine… et qui a donc sa place sur la carte politique de la région?

Salam défend sa politique, mais sans plan clair

Pleins feux sur les dossiers socio-économiques et financiers au Liban, où la Banque du Liban (BDL) a annoncé, jeudi, l’ouverture d’un compte spécial destiné à recueillir les fonds issus «de détournements ou de transactions illégales» et qui seraient récupérés à la suite «de décisions judiciaires, d’accords à l’amiable ou de toute autre procédure engagée à l’étranger». L’objectif de cette démarche est le suivant, selon la BDL : restituer aux déposants les fonds qui leur reviennent de droit. Dans le même temps, le Premier ministre, Nawaf Salam, annonçait, dans un message adressé aux Libanais, une série de projets en cours ou envisagés dans des secteurs qui touchent directement à leur quotidien: électricité, transports, habitat et assainissement des finances publiques, à travers, entre autres, le recouvrement des arriérés dus à l’État. Un discours dont l’objectif est principalement de rassurer, mais aussi de défendre son projet de budget 2027, vivement critiqué par les Forces libanaises. Le moment choisi pour cette intervention s’explique par deux développements qui ont récemment marqué l’actualité libanaise: la grogne populaire, qui a pris de l’ampleur ces dernières semaines face à la hausse vertigineuse des factures des générateurs privés, et la décision du ministre de l’Énergie, Joe Saddi, de suspendre sa participation aux réunions du Conseil des ministres, auquel il reproche de ne pas donner suite à ses demandes visant à améliorer la distribution du courant électrique sans alourdir davantage les charges pesant sur les contribuables. Parmi ses principales demandes figure le règlement des sommes dues à Électricité du Liban (EDL) par les ministères et les institutions publiques, lesquelles s’élèveraient à près de 300 millions de dollars. Le déblocage de cette somme permettrait à EDL de financer l’achat de carburant et d’augmenter ainsi les heures d’alimentation en électricité, ce qui se répercuterait immanquablement sur les factures des générateurs privés. Sauf que, là où l’ouverture du compte spécial à la BDL pour la restitution des dépôts s’inscrit dans le cadre de la politique mise en œuvre par le nouveau gouverneur, Karim Souaid, depuis sa nomination à la tête de cette institution, l’exposé de Nawaf Salam peine à convaincre, en l’absence d’un plan de redressement économique détaillé qui permettrait aux Libanais de suivre l’évolution de sa mise en œuvre. Nul ne met en doute la volonté du gouvernement de s’attaquer aux problèmes qui peuvent être réglés, parmi ceux qui constituent le lourd héritage laissé par ses prédécesseurs, notamment dans le secteur de l’électricité, responsable à lui seul d’un déficit de près de 40 milliards de dollars. Dans la mesure de ses moyens, l’équipe de Nawaf Salam a lancé plusieurs chantiers de réforme et tenté de parer au plus urgent, dans un contexte très difficile, marqué par une guerre qui a été imposée au pays. Il n’en demeure pas moins que le discours de M. Salam s’apparente à un énoncé d’intentions et de projets à venir, au même titre que la Déclaration ministérielle sur la base de laquelle il avait obtenu la confiance du Parlement. Il souhaitait de toute évidence balayer les rumeurs faisant état de tensions au sein du gouvernement. Soucieux de la cohésion de son équipe, le chef du gouvernement s’est ainsi employé à envoyer trois messages à travers son intervention : au ministre Saddi, il a assuré que le gouvernement « œuvre pour une solution durable au problème de l’électricité », sans toutefois donner de précisions ni s’engager à donner suite aux demandes de ce dernier. Aux contribuables, il a fait savoir que son équipe était consciente des charges qui les asphyxient et qu’elle était déterminée à récupérer les fonds dus à l’État. Aux bailleurs de fonds internationaux, il semblait vouloir donner l’assurance qu’il n’était pas question pour l’État d’engager de nouvelles dépenses sans disposer des ressources nécessaires pour les financer. Comment? Tout le mystère est là. Car le dossier économique reste intimement lié au politique. Et l’État a jusque-là failli à ses obligations. Il faut rappeler que la communauté internationale, notamment les bailleurs de fonds, a été très claire sur un point: le Liban ne disposera d’une aide substantielle pour soutenir ses efforts de redressement que si les autorités reprennent sérieusement les commandes du pays, en désarmant le Hezbollah, devenu un État au sein de l’État, et si elles engagent des réformes substantielles. Sur ces deux plans, le pouvoir a effectué de premiers pas, mais s’est arrêté à mi-chemin. Le désarmement du Hezbollah, bien que faisant l’objet d’une décision gouvernementale et d’une promesse dans le discours d’investiture du président, est resté un vœu pieux. Quant aux réformes, des mesures importantes ont été mises en œuvre, sur la base d’un agenda qui s’est étoffé depuis 2025, avec notamment la mise en place de l’autorité de régulation du secteur de l’électricité. Mais le chantier reste immense et demeure, en partie, tributaire d’une décision politique. En d’autres termes, s’il est vrai que chaque ministère dispose d’un agenda s’inscrivant dans le prolongement des engagements pris dans le cadre de la Déclaration ministérielle, le gouvernement n’a toujours pas présenté aux Libanais un véritable plan national de redressement économique, fondé sur des chiffres et assorti d’un calendrier précis. Cela vaut surtout pour le secteur de l’électricité, où le sentiment général est que le gouvernement avance encore à l’aveuglette.

Les Houthis au Yémen: de Saada à Bab el-Mandeb (3)

III - De Saada à Sanaa: l'alliance paradoxale et la prise du pouvoir L'usure du système Saleh Pendant plus de trois décennies, Ali Abdallah Saleh gouverne par un système de clientélisme tribal. Il s'appuie sur un pacte conclu en 1978 avec le cheikh Abdallah al-Ahmar, chef de la confédération Hached, et le général Ali Mohsen al-Ahmar, commandant de la 1re division blindée. Son propre clan, les Sanhan, branche de la confédération Hached, tient les commandements militaires et sécuritaires. Ce système repose sur la rente pétrolière, qui représente jusqu'à 75 % des ressources de l'État en 2002. Le déclin de la production (environ -40 % après ce pic) contracte la redistribution. Les petits cheikhs voient leurs subsides réduits, voire supprimés. Au même moment, les Houthis disposent de ressources propres et d'une légitimité extérieure aux structures tribales. Ils peuvent ainsi recruter parmi des tribus frustrées, notamment dans la confédération Bakil, qui réclame depuis longtemps l'égalité avec Hached. 2011 : de la révolution au pacte avec l'ancien ennemi Le soulèvement de 2011 offre d'abord une occasion d'intégration. Les Houthis participent aux manifestations puis à la Conférence de dialogue national. Dans le même temps, dès mars 2011, ils prennent le contrôle de Saada, puis de districts d'Amran, de Hajja et d'al-Jawf. Après le départ de Saleh, négocié par l'initiative du Golfe, ils changent de camp. Leur alliance avec leur ancien adversaire relève du paradoxe. Entre 2012 et 2014, Saleh leur ouvre les dépôts de l'armée et les réseaux de son parti, le Congrès général du peuple. Les deux partenaires partagent un ennemi: le parti al-Islah, lié aux Frères musulmans, et le général Ali Mohsen, passé du côté de la révolution. Pour Saleh, le pacte doit servir sa vengeance. Il profite en réalité aux Houthis, qui deviennent ce que beaucoup de Yéménites appellent un «monstre de Frankenstein». Le 21 septembre 2014 et la guerre saoudienne Le 21 septembre 2014, les Houthis entrent dans Sanaa. Ils s'emparent méthodiquement de la radio, de la télévision, des ministères et des casernes. Un «accord de paix et de partenariat national» prévoit leur retrait contre un gouvernement technocratique ; le gouvernement est formé, mais les combattants restent. En janvier 2015, le président Abd Rabbo Mansour Hadi et son Premier ministre Khaled Bahah démissionnent. Placé en résidence surveillée, Hadi s'enfuit à Aden, d'où il appelle l'Arabie saoudite à l'aide. Le 26 mars 2015, Riyad lance l'opération «Tempête décisive» à la tête d'une coalition arabe. L'objectif, restaurer le gouvernement reconnu, n'est jamais atteint. En décembre 2017, Saleh tente de se retourner contre ses alliés et est tué. Les Houthis sortent de cette crise seuls maîtres de Sanaa. En 2018, l'accord de Stockholm, obtenu sous la pression humanitaire, arrête l'offensive contre Hodeïda et ancre durablement le mouvement sur la mer Rouge. À partir d'avril 2022, une trêve parrainée par l'ONU met fin aux bombardements aériens saoudiens. Riyad cherche à sortir du dossier yéménite ; des négociations directes s'ouvrent via Mascate. Les Houthis font monter le prix de la paix, exigeant notamment le paiement par la coalition des arriérés de salaires des fonctionnaires. Cette trêve de quatre ans tiendra, tant bien que mal, jusqu'en juillet 2026. IV - L'État houthi : efficacité autoritaire et fragilités structurelles Incarner l'État L'image de combattants archaïques descendus des montagnes ne résiste pas à l'examen. Dans l'ouest du pays (entre un quart et un tiers du territoire), où vit plus de la moitié de la population, les Houthis ont su empêcher l'effondrement des services, de l'économie et de la sécurité. Le riyal y est resté plus stable que dans les zones gouvernementales et les attentats jihadistes y sont rares. Pour y parvenir, ils se sont d'abord appuyés sur les réseaux de fonctionnaires hérités de Saleh, avant de placer leurs propres hommes, surtout après 2017. Le système des superviseurs Le cœur du pouvoir réel est un appareil parallèle aux institutions: les superviseurs ( mushrifin ). Apparu à Saada en 2011, il est étendu à tous les ministères après la prise de Sanaa, sous couvert de lutte contre la corruption. Les ministres techniciens servent souvent de façade ; le pouvoir appartient au superviseur, loyaliste souvent sans compétence dans le domaine. Même Mahdi al-Mashat, qui préside le Conseil politique suprême, est doublé par son directeur de cabinet Ahmed Hamed, surnommé « le président du président». Chaque gouvernorat a un superviseur général nommé par Abdelmalik al-Houthi et rattaché au Comité révolutionnaire. Sous lui, des centaines de superviseurs se répartissent en cinq catégories: sécurité, finances, affaires sociales, idéologie et éducation. Les services de sécurité comprennent la Sécurité préventive, qui surveille les combattants, le Bureau de la sécurité et du renseignement, et les Zainabiyat , une force féminine chargée de surveiller et d'arrêter les femmes. Ce maillage a transformé les structures traditionnelles. Les cheikhs tribaux, jadis choisis par leur communauté, sont cooptés, marginalisés ou brisés, parfois par la destruction de leurs maisons. L' aqil , chef de quartier autrefois médiateur, devient un informateur: il signale les jeunes mobilisables et distribue l'aide humanitaire en priorité aux familles loyales. Une machine fiscale au service de la guerre Les zones houthies manquent de ressources naturelles. Pourtant, les prélèvements y atteindraient, selon une estimation de 2022, 1,8 milliard de dollars par an, soit autant que les recettes fiscales de tout le pays à la fin de l'ère Saleh. Les entreprises sont sommées de régler des arriérés remontant à leur création. La zakat est devenue un impôt obligatoire, collecté pendant le ramadan. S'y ajoutent des contributions pour les commémorations (Mouloud, Achoura, Journée de Jérusalem) et un prélèvement de type khoums au profit des Hachémites. Cet argent finance l'effort de guerre plutôt que les salaires. Les fonctionnaires ne perçoivent souvent qu'une moitié de traitement, à intervalles irréguliers. Parallèlement, les prix de l'immobilier à Sanaa ont flambé, portés par une nouvelle classe de profiteurs de guerre proches du mouvement. L'aide humanitaire internationale a également été partiellement captée ; en 2024, puis à nouveau en 2025, les agences onusiennes et les ONG ont subi des vagues d'arrestations. Idéologie, répression et colère silencieuse L'idéologie d'Abdelmalik al-Houthi irrigue l'armée, l'école et les mosquées. Une police des mœurs restreint les droits des femmes ; des opposants comparent le régime à celui des talibans. Le système reste marqué par des non-dits sur la place des Hachémites et sur la transmission héréditaire du pouvoir, qui marginalise de fait la majorité sunnite chaféite du pays. Le diagnostic est clair: l'emprise est solide mais précaire. La guerre sert de justification à la pauvreté, à la corruption et à la répression. Elle alimente aussi un réflexe nationaliste contre l'«agression» saoudienne, qui a longtemps fait oublier la proximité du mouvement avec Téhéran. Mais une fois la guerre terminée, il n'y aura plus de prétexte. D'où une hypothèse importante pour la suite: le mouvement a un intérêt structurel à maintenir un état de mobilisation permanente. V - La mer Rouge comme arme: de la solidarité avec Gaza à la dissuasion asymétrique (2023-2025) Un acteur régional À partir de novembre 2023, au nom de la solidarité avec Gaza, les Houthis ouvrent un front maritime. En dix mois, ils mènent plus de 120 attaques contre des navires marchands, de plus en plus sophistiquées, et tirent des missiles vers Israël, à plus de 2 000 kilomètres. Le vraquier Rubymar , chargé d'engrais, coule en mars 2024 ; le pétrolier Sounion , frappé en août, frôle la marée noire historique. L'Égypte perd plus de la moitié de ses revenus du canal de Suez en 2024. Les frappes américano-britanniques, lancées en janvier 2024, puis le bombardement israélien de Hodeïda le 20 juillet 2024, ne réduisent pas la capacité de projection du mouvement. En septembre 2024, un missile d'un nouveau type explose à quelques kilomètres de l'aéroport Ben Gourion. Politiquement, la campagne est un succès: elle vaut aux Houthis la gratitude publique du Hamas et une popularité régionale inédite. Elle place surtout l'Arabie saoudite dans l'embarras, incapable de reprendre les armes aux côtés de Washington et d'Israël contre un mouvement qui se réclame de la Palestine. La doctrine de la dissuasion asymétrique Cette phase illustre ce que les théories de la guerre asymétrique décrivent: un acteur plus faible utilise des moyens peu coûteux (missiles, drones, embarcations sans pilote) pour produire un effet stratégique disproportionné. Le détroit de Bab el-Mandeb, qui relie la mer Rouge au golfe d'Aden, en est le levier. Il voit passer environ 10 à 12 % du commerce maritime mondial et 25 à 30 % du trafic de conteneurs. Toute perturbation s'y répercute immédiatement sur les prix de l'énergie et les chaînes d'approvisionnement. Le coût de 2025 L'année 2025 marque une inflexion. La campagne aérienne américaine de mars à mai dégrade les infrastructures du mouvement ; elle s'achève par un cessez-le-feu négocié par Oman, qui engage les Houthis à ne plus viser les navires américains. Les frappes israéliennes sur Sanaa et Hodeïda se poursuivent ensuite et révèlent de graves failles de renseignement: plusieurs hauts responsables sont tués, dont le chef du gouvernement de Sanaa en août et le chef d'état-major à l'automne. Le cessez-le-feu à Gaza, en octobre, suspend enfin leurs attaques contre Israël. Une mer Rouge en recomposition Autour du détroit, la carte se redessine. Le 26 décembre 2025, Israël devient le premier État membre de l'ONU à reconnaître le Somaliland ; son ministre des Affaires étrangères se rend à Hargeisa en janvier 2026 et des discussions sont évoquées autour d'une présence près du port de Berbera. En réaction, Mogadiscio obtient la condamnation de 21 États, dont l'Arabie saoudite, l'Égypte, la Turquie, le Qatar et l'Iran, et rompt ses accords avec les Émirats. L'Égypte déploie des troupes en Somalie et consolide un axe Le Caire-Asmara-Mogadiscio ; la Turquie y assure la protection des eaux territoriales. La rive africaine de Bab el-Mandeb devient ainsi un théâtre de rivalités qui recoupe directement le dossier houthi. Prochain article: La guerre contre l'Iran (février-juin 2026): l'«intervention limitée»

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