
Au-delà de la victoire de Lula sur Bolsonaro au Brésil


Certes, la tentation est grande de voir dans la victoire, le dimanche 25 octobre, du président sortant Lula da Silva un endiguement de la poussée nationaliste qui ravage une partie de l’Amérique latine.
Mais gare à l’image d’Épinal.
Le président sortant ne l’a emporté qu’avec 51,79 % des suffrages valides, tandis que son rival, Flávio Bolsonaro, l’héritier politique de son père, l’ancien chef de l’État Jair, symbole de l’extrême droite, en a recueilli 48,21 %.
Près de soixante millions d’électeurs ont donc décidé de continuer à plébisciter un candidat ultraconservateur, et ce en dépit de la disgrâce judiciaire de son père.
Lula a gagné, et sa victoire constitue sans doute un grand soupir de soulagement pour toute une catégorie de « modérés » dépassés par les extrêmes.
Mais, en fait, il ne faut pas s’y tromper: c’est le bolsonarisme, dans tout ce qu’il représente, qui triomphe quand même.
En ce sens, le cas du Brésil a le mérite de poser clairement la problématique sociétale à laquelle le monde entier se trouve confronté actuellement, au-delà du simple calcul numérique des voix et des victoires et défaites politiques et électorales. En l’occurrence, que, de la mondialisation et de son «dialogue des cultures», l’abolition des frontières a engendré une hydre de Lerne identitaire polymorphe au lieu de créer un réseau transfrontalier de modérés.
Le village planétaire et son hydre
Car la mondialisation portait en son sein bien plus qu’un programme économique. La circulation des biens, des personnes et des idées devait, en principe, rendre les sociétés moins captives de leurs appartenances anciennes, et l’élargissement des horizons individuels favoriser, sinon la convergence des cultures, du moins l’apprentissage de la convivialité.
Que nenni.
Naïveté des baby-boomers, héritée des rêves post-Yalta et post-Bretton Woods?
Pas vraiment non plus.
Non pas que l’ouverture n’ait rien produit. Ce serait là un constat pour le moins injuste. Des libertés ont été conquises, des réformes réalisées, des métissages effectués, et des solidarités transnationales constituées. Cela est indéniable.
Mais l’interdépendance matérielle des sociétés n’a pas créé de «conscience planétaire», encore moins de prise de conscience que seul le «vivre-ensemble» et une culture de la solidarité et de l’empathie sont seuls à même de venir à bout des grandes catastrophes qui pointent à l’horizon. Les individus partagent à présent les mêmes circuits financiers, les mêmes réseaux numériques, et maintenant les mêmes inquiétudes climatiques ou sanitaires, mais sans que cette exposition réciproque suffise à constituer un monde politiquement habitable ensemble. L’erreur a peut-être été de supposer que l’effacement de certaines distances matérielles entraînerait la disparition des distances symboliques.
De Davos aux décombres de Manhattan
Le «capitalisme sauvage» des élites de Davos créa, dès le début des années 2000, une première réaction à la systématisation du processus mondialiste, avec la révolte des «damnés de la terre», l’altermondialisme de Porto Alegre, symbole d’une résistance sociale à la marge menée par les laissés-pour-compte de la dynamique mondialiste.
Mais ce n’était pas tout. La mondialisation, dans son horizontalisation des différences au nom de la culture des marchés, a aussi généré, dynamique mimétique oblige, une autre forme de retour du refoulé: celui d’un identitarisme revêtu d’autoritarisme, phénomène qui avait considérablement faibli au début du siècle. L’on peut sans doute considérer que le 11-Septembre, mené par l’une des excroissances les plus mortifères et les plus régressives de ces «damnés» de la mondialisation, a porté le coup de grâce au processus de mondialisation. L’effondrement des tours jumelles a été, quelque part, la fin de l’histoire de ladite «fin de l’Histoire», puisque l’un de ses éléments les plus symboliques, la liberté de circulation dans le «village planétaire», s’est retrouvée profondément entravée, voire torpillée, par la mondialisation… du terrorisme.
Le naufrage des certitudes et les monstres du monde liquide
Celui qui a diagnostiqué sans doute le mieux ce déclin reste Amin Maalouf. En 1998, Les Identités meurtrières se posait en contrepoids humaniste, fils de son temps, au Choc des civilisations huntingtonien. Lucide, Maalouf a ensuite publié Le Dérèglement du monde (2009), Le Naufrage des civilisations (2019), et Le Labyrinthe des égarés (2023). Les titres à eux seuls résument l’ampleur de la chute: crise, naufrage, perdition. Son dernier opus, Le Siècle de notre métamorphose, qui vient tout juste de paraître, semble mettre en garde contre l’ouverture du dernier sceau qui précède l’Apocalypse…
Prophétique.
La modernité exige en effet de l’individu mobilité, adaptabilité et disponibilité à une réinvention permanente de lui-même. Mais cela ne veut pas nécessairement dire que cette liberté est vécue comme une émancipation, et que le progrès est perçu comme une finalité absolue. Sinon, comment expliquer cette hystérie collective paranoïde de la théorie du complot, qui va de l’antivax à la remise en question des lois de la nature elle-même, qui s’est répandue comme une pandémie sur les réseaux sociaux au cours de la dernière décennie? À croire qu’à la courbe ascendante du progrès scientifique s’oppose désormais, avec la même impulsion, son «jumeau maléfique», la remise en cause du scientisme sous sa forme la plus grégaire et la plus caricaturale.
Cela n’est guère étonnant. Les protections sociales se précarisent et les médiations collectives s’amenuisent, si bien que l’avenir n’a plus rien d’une promesse de vie et que le désenchantement du monde semble devenu total, ouvrant la voie royale au nihilisme intégral – comme le souligne la psychanalyste franco-libanaise Dina Germanos Besson – … sur les ruines de ce qui devait être l’humanisme intégral… Et, sur les ruines des repères politiques et sociaux, émergent des appartenances d’une rigidité presque minérale, qui ne sont pas sans évoquer les fameux «monstres» du ténébreux interstice gramscien. C’est ce que Zygmunt Bauman appelait le règne de la «modernité liquide».
Le puritanisme des enclos et les miroirs de Girard
Témoin de la vague Salvini en Italie en 2018-2019, le pape François avait aussitôt mis en garde contre le retour néfaste des «-ismes». Le problème n’est pas la nation, la religion ou encore la mémoire collective stricto sensu, qui peuvent constituer, en fonction des affinités de chacun, des repères dans un monde erratique. Mais leur signification politique se transforme toutefois lorsqu’elles sont investies d’une mission messianique de protéger l’individu ou les groupes contre un monde devenu illisible, insaisissable et angoissant. Le piège se referme alors progressivement, dans la mesure où l’identité cesse de désigner ce à quoi l’on appartient pour indiquer ce dont il faut se défendre. La frontière culturelle, jadis susceptible d’organiser la rencontre autant que la distinction, devient aussitôt une ligne de soupçon, voire de mépris, de diabolisation et d’ostracisme ; et, partant, le besoin légitime de continuité se mute en exigence d’homogénéisation. Au mimétisme mondialiste transfrontalier, source de la violence identitaire, fondé sur l’égalité dans la diversité ouverte en mode Benetton, l’identitarisme autoritaire substitue ainsi une homogénéisation mimétique fondée sur les enclos. Un peu comme si, pour pousser l’image jusqu’à la caricature, il fallait absolument remplacer cette «tare» que constitue l’Union européenne par un retour à l’Europe morcelée pré-Westphalie… avec les effets que l’on sait. Comme âge d’or, on pourrait trouver mieux.
Le pire, c’est que l’une des survivances de la culture mondialiste s’est elle aussi radicalisée dans un identitarisme inversé, a contrario, avec le wokisme. À n’en point douter, René Girard aurait apprécié l’engrenage mimétique infernal…
Bien entendu, il serait abusif de ramener à un seul mécanisme des expériences aussi différentes que le nationalisme hindou dans l’Inde de Narendra Modi, l’articulation de la religion et de la souveraineté en Turquie, les recompositions souverainistes européennes, les pouvoirs militaires du Sahel ou le revival flamboyant et morbide du sectarisme libanais post-14 Mars. Un tel rapprochement n’aurait vraiment de sens que s’il permet de discerner, au-delà des différences, une multitude d’interrogations lancinantes et itinérantes : qui nous protège encore, qui parle en notre nom, et qu’avons-nous conservé du pouvoir de décider de ce qui nous arrive?
Le spectre de l’État et les illusions du retour à l’ordre
La réponse ne relève pas des seules angoisses culturelles. Au Brésil, la sécurité publique, le coût de la vie, les inégalités anciennes et la défiance envers les élites traversent des électorats que les catégories commodes de la gauche et de la droite sont loin de décrire parfaitement. Même le diagnostic est devenu liquide… Les réseaux religieux peuvent ainsi offrir des solidarités concrètes là où l’État est ressenti comme spectral; et la nostalgie d’un ordre fantasmé comme une sinécure peut séduire des citoyens dont la première préoccupation n’est pas véritablement l’identité stricto sensu, mais un sentiment de vulnérabilité vécu au quotidien. Ce serait donc sans doute une erreur de réduire le bolsonarisme, symboliquement, à une seule passion réactionnaire. De même, considérer la victoire de Lula comme la preuve d’une réconciliation sociale accomplie relèverait plus du vœu pieux que de la lecture réaliste.
Naturellement, la France, prise en étau entre l’identitarisme glacial de Le Pen et le laïcisme populiste de Mélenchon, ou encore les États-Unis, théâtre quotidien des gesticulations bouffonnes de la démagogie césarisme et impérialiste trumpiste, viennent immanquablement à l’esprit.
Les vieilles idoles à l’aube du déluge
La pandémie post-COVID n’est pas uniquement para-démocratique, antidémocratique ou même antédémocratique. Elle est le reflet du malaise existentiel beaucoup plus profond de sociétés qui pressentent qu’une ère est définitivement révolue, avec l’avènement de nouvelles déités artificielles, qui sont déjà devenues indispensables et inséparables de l’identité de l’individu, synergie oblige, en attendant que l’outil dépasse le maître, ou la préfiguration des nouvelles guerres de climat à venir. Face à cela, les clivages politiques du XXIe paraissent risibles et parfaitement obsolètes.
Le choix à faire est, à moyen terme, entre une société intelligente, ouverte, réformée et émancipée, en phase avec le progrès, et une dystopie selon le modèle de Terminator 2, Matrix ou Mad Max.
Il est urgent de repenser les notions de légitimité et d’autorité, parce que ce ne sont pas seulement les structures du pouvoir, mais le cadre même du pouvoir qui est en train de changer.
C’est ce que les lycéens français, en dehors des casseurs et de ceux qui cherchent, comme à chaque mouvement de masse, à infiltrer les foules et à en détourner le message, ont compris intuitivement. Parce qu’ils n’ont pas d’autre choix.
Oui, Lula a bien gagné l’élection au Brésil, mais il représente la survivance d’un passé fragile qui cherche péniblement à tracer un chemin incertain vers l’avenir, face à Bolsonaro, un perdant «fort», représentant d’un avenir qui n’a rien d’autre à promettre qu’un retour vers les sinistres carcans du passé.
Mais peut-être que la victoire des Bolsonaro, Wilders, Fico, Weidel, Chrupalla, Siegmund, Milei, Bukele, Orbán, Le Pen, Modi, Erdogan, Ben Gvir, Netanyahu, Smotrich, Meloni, Trump de ce monde, ou de leurs cousins némétiques, Mélenchon, Wagenknecht, Díaz, Arce, Poutine, etc., est-elle simplement nécessaire pour précipiter l’agonie de ce monde décrépi et fêlé, voire brisé, de toutes parts. Et susciter, après le déluge, une véritable crise de conscience vers une culture de l’empathie, néo-démocratique, salutaire, et seule créatrice d’avenir – cette culture que prônait, quelques mois avant sa mort, un visionnaire du nom de Samir Frangié.
















