Logo Levant Time
Retour à l’article
Le Nouveau Moyen-Orient

L’avenir du nationalisme arabe, des régimes en place et de l’État-nation

Image d'actualité
Portrait de l'auteur
Publié oct. 26, 2026 - 15:35

Loin des guerres qui ravagent la région, les Arabes doivent se poser une question fondamentale: quel avenir pour le nationalisme arabe, les régimes en place et l’État nation arabe lui-même?

 

Au cours de leur histoire contemporaine, les Arabes ont échoué à bâtir un État nationaliste arabe unifié, mais aussi à se doter d’un système politique commun capable de transformer leur appartenance nationale commune en une véritable force politique, économique et stratégique. Mais plus grave encore, l’échec du projet d’unité n’a pas permis à l’État-nation de s’imposer comme une alternative viable. Au lieu d’investir dans le développement, l’éducation, l’économie, le développement humain et les institutions, les pays arabes ont consacré des ressources considérables aux guerres, aux conflits, à l’armement et à la préservation des régimes en place.

 

Il en résulte un cruel paradoxe historique: l’État arabe unifié n’a jamais vu le jour, tandis que l’État-nation lui-même est désormais menacé dans plusieurs pays.

 

La Nakba palestinienne et le début d’une transformation

 

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut revenir à la Nakba palestinienne de 1948.

 

La Nakba ne fut pas seulement une défaite militaire, la perte de la Palestine et l’expulsion de son peuple. Elle entraîna aussi une perte de légitimité du système arabe alors en place. La guerre révéla l’incapacité des régimes arabes à protéger la Palestine et mit en lumière la faiblesse des institutions politiques et militaires constituées au lendemain de la décolonisation.

 

Dans ce contexte, l’armée apparut, dans plusieurs pays arabes, comme la seule force capable, aux yeux d’une large partie de la population, de changer la donne, de faire face à Israël et de mettre fin à l’impuissance des régimes en place.

 

À ses débuts, l’ascension de l’armée ne constituait donc pas nécessairement une rupture avec la volonté populaire. Elle a souvent bénéficié d’un large soutien populaire, puisqu’elle se présentait comme porteuse d’un projet de libération, de modernisation, d’unité et de justice sociale.

 

L’essor de l’institution militaire fut ainsi étroitement lié à celui du nationalisme arabe. La Palestine, la lutte contre le colonialisme, l’unité arabe, le développement et la justice sociale devinrent ainsi les différentes composantes d’un même projet historique.

 

Ce projet atteignit son apogée avec l’expérience nassérienne, dont l’influence dépassa les frontières de l’Égypte. Elle incarna un vaste rêve arabe, celui de bâtir une puissance arabe indépendante, capable de faire face à Israël et aux grandes puissances.

 

Le problème apparut toutefois lorsque l’armée, arrivée au pouvoir avec pour mot d’ordre la confrontation, ne parvint pas à accomplir la tâche dont elle tirait une part essentielle de sa légitimité.

 

La défaite de 1967 marqua un tournant majeur.

 

Les régimes qui avaient promis de libérer la Palestine et de réaliser l’unité arabe avaient échoué. Pourtant, cette défaite ne déboucha ni sur une remise en question radicale de la nature du pouvoir ni sur une ouverture à une participation politique plus large.

 

Dans bien des cas, ce fut l’inverse qui se produisit.

 

Du projet de libération à celui du pouvoir

 

L’institution militaire, initialement porteuse d’un projet visant à transformer la réalité arabe, s’est progressivement transformée en une composante essentielle du projet de préservation du pouvoir.

 

C’est là qu’a commencé la transformation la plus dangereuse de l’État arabe moderne.

 

Au lieu de chercher une nouvelle légitimité à travers la participation politique, la reddition de comptes et l’alternance au pouvoir, l’espace politique s’est progressivement rétréci, les partis se sont affaiblis, la presse et les libertés publiques ont été restreintes, et de vastes appareils sécuritaires ont été mis en place.

 

Au lieu de mettre l’État au service d’un projet national et de développement, une part importante de ses ressources a été consacrée à assurer la stabilité du régime.

 

Il faut, à ce stade, distinguer l’État du régime.

 

L’État, ce sont les institutions, le droit, les citoyens, le territoire, les frontières et l’intérêt général. Le régime, lui, désigne la manière dont le pouvoir est exercé à une période donnée de l’histoire.

 

Or, dans plusieurs pays arabes, les deux ont fini par se confondre, au point que le maintien du régime était présenté comme une condition de la survie de l’État.

 

Cette transformation a eu un coût considérable.

 

Un État qui consacre une grande partie de ses moyens à surveiller sa propre population et à protéger le régime ne peut consacrer autant de ressources à l’éducation, à la recherche scientifique, à l’industrie, aux technologies et au développement.

 

Alors que le monde entrait successivement dans de nouvelles phases de la révolution industrielle et technologique, une grande partie du monde arabe restait absorbée par les enjeux du pouvoir: qui gouverne et qui peut se maintenir au pouvoir.

 

Fermeture de l’espace politique et essor de l’islam politique

 

Mais la fermeture de l’espace politique ne fait pas disparaître la politique.

 

Lorsque les partis civils, nationalistes, libéraux et de gauche ont été affaiblis, les institutions religieuses, les mosquées et les réseaux sociaux qui leur étaient associés sont restés parmi les rares espaces que l’État pouvait difficilement fermer complètement.

 

C’est dans ce contexte que l’islam politique a pu se développer.

 

Son essor ne tient pas seulement à la force de son discours religieux. Il est aussi le résultat direct du vide créé par les régimes eux-mêmes.

 

Plus la participation citoyenne était restreinte, plus l’islam politique pouvait se présenter comme une force organisée de substitution.

 

Par ailleurs, le déclin du projet nationaliste après les défaites militaires et l’échec des projets d’unité ont laissé un vaste vide idéologique, que le discours islamiste est venu occuper.

 

Le monde arabe s’est ainsi retrouvé dans une nouvelle configuration: des régimes militaires et sécuritaires cherchant à se maintenir au pouvoir face à des mouvements islamistes devenus les principaux opposants à ces régimes et à leur idéologie.

 

Entre les deux, les forces civiles et démocratiques, qui auraient pu proposer une troisième voie, ont perdu du terrain.

 

Une grande partie de l’histoire de la région peut ainsi se comprendre comme une succession d’événements étroitement liés.

 

La Nakba de 1948 a provoqué une crise de légitimité des régimes traditionnels, contribuant à l’essor de l’armée. Ce qui a conduit à l’instauration des régimes militaires. Incapables d’atteindre leurs objectifs nationalistes, ces régimes se sont progressivement attachés à préserver leur pouvoir et à fermer l’espace politique, favorisant l’essor de l’islam politique, devenu la principale force d’opposition.

 

2011: l’explosion d’une crise longtemps différée

 

C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre les soulèvements arabes qui ont débuté en 2011.

 

Ces soulèvements ne furent pas un événement soudain, sans lien avec ce qui les avait précédés. Ils ont constitué, dans une large mesure, l’explosion tardive d’une crise de la participation politique, sociale et économique qui s’était accumulée au fil des décennies.

 

Mais leurs conséquences ont révélé un problème plus grave encore.

 

Lorsque le régime s’est effondré dans certains pays, il est apparu que les institutions de l’État étaient elles-mêmes plus fragiles qu’on ne le pensait. Le régime les avait en effet étroitement liées à son propre sort, au point que sa chute menaçait d’entraîner celle des institutions de l’État.

 

En Libye, en Syrie, au Yémen, au Soudan et ailleurs, sous des formes diverses, le conflit ne portait plus seulement sur la question de savoir qui gouvernerait l’État, mais sur l’État lui-même, ses frontières, ses institutions, ses armes et son identité.

 

Au lieu d’une transition en douceur de l’autoritarisme à la démocratie, certains pays ont connu des guerres civiles, des ingérences étrangères et de profondes divisions internes.

 

C’est là qu’est apparue la conséquence la plus grave de l’ancien modèle: lorsque le régime réduit l’État à lui-même, l’effondrement du régime met en péril l’État lui-même.

 

La crise de l’État-nation

 

Aujourd’hui, la question n’est plus seulement celle de l’échec du nationalisme arabe, mais aussi celle de l’avenir de l’État-nation, tel qu’il s’est constitué au cours du XXe siècle.

 

Le Proche-Orient, en particulier, traverse une crise existentielle. La Syrie, l’Irak, le Liban, le Yémen et la Palestine connaissent, à des degrés et sous des formes divers, des crises touchant à la souveraineté, aux frontières, à la décision nationale et à la capacité de l’État à exercer le monopole de la force.

 

Le Soudan, quant à lui, est en proie à une guerre qui menace l’unité de l’État et de la société.

 

Mais le danger ne se limite plus aux pays en proie à des guerres civiles.

 

La confrontation entre les États-Unis et l’Iran et les risques d’escalade exposent les pays du Golfe eux-mêmes à d’importantes menaces sur les plans sécuritaire, économique et stratégique. Une part importante du conflit se joue en effet autour du Golfe, de ses voies maritimes, de ses infrastructures et de ses ressources.

 

Ainsi, l’ensemble du monde arabe est devenu, à des degrés divers, un terrain où se croisent des projets internationaux et régionaux.

 

Qui décide de l’avenir de la région?

 

Israël, l’Iran, la Turquie et les États-Unis, aux côtés d’autres puissances internationales, sont devenus des acteurs majeurs dans la définition des équilibres régionaux.

 

Dans un nombre croissant de crises arabes, les Arabes ne sont plus les seuls à décider de l’issue des conflits qui se déroulent sur leur territoire.

 

C’est l’une des conséquences les plus graves de la période actuelle.

 

La région dispose d’immenses ressources en pétrole et en gaz, de voies maritimes et de positions géographiques stratégiques. Pourtant, elle ne maîtrise pas toujours dans la même mesure les décisions politiques et stratégiques concernant l’avenir de ces ressources.

 

La propriété juridique des ressources ne suffit pas à garantir la souveraineté. La véritable souveraineté consiste à pouvoir décider de leur utilisation et de l’affectation de leurs revenus dans le cadre d’un projet national au service de la société.

 

Le nationalisme arabe touche-t-il à sa fin?

 

Face à cette réalité, il peut être tentant de proclamer la fin du nationalisme arabe. Mais une telle conclusion serait hâtive.

 

Ce qui touche probablement à sa fin historique, c’est l’ancienne forme du nationalisme arabe, qui considérait que l’unité impliquait nécessairement la création d’un seul État arabe centralisé.

 

En revanche, l’espace arabe commun, sur les plans linguistique, culturel, économique et géographique, n’a pas disparu.

 

Bien au contraire, les mutations mondiales rendent la complémentarité plus nécessaire encore.

 

Nous entrons dans un monde où s’affrontent de grands blocs économiques, politiques et technologiques. À l’ère de l’intelligence artificielle et des économies géantes, les petits et moyens États auront de plus en plus de mal à faire la concurrence s’ils agissent seuls.

 

L’avenir du nationalisme arabe ne consiste peut-être pas à abolir l’État-nation, mais à le reconstruire d’abord, puis à développer la complémentarité entre les États.

 

Il ne s’agit pas de créer un État arabe unique, mais de construire un espace arabe fondé sur la complémentarité entre des États-nations forts.

 

Cela suppose un marché arabe élargi, des infrastructures interconnectées dans les domaines de l’énergie et des transports, une coopération scientifique et technologique, des politiques communes en matière d’eau, d’alimentation, d’énergie et d’intelligence artificielle, ainsi que des mécanismes de sécurité collective plus efficaces.

 

Ainsi, l’arabité ne se substitue plus à l’État-nation: elle en devient le prolongement stratégique.

 

Les régimes en place peuvent-ils perdurer?

 

Cela soulève toutefois la question la plus délicate: qu’en est-il des régimes arabes en place?

 

Le modèle fondé sur un échange entre participation politique et stabilité est devenu plus difficile à maintenir dans le monde du XXIe siècle.

 

Les sociétés ont changé. Le savoir ne peut plus être monopolisé. Les réseaux sociaux ont brisé le contrôle traditionnel de l’information. Et l’intelligence artificielle transformera plus profondément encore les relations entre le citoyen, l’économie, l’État et le pouvoir.

 

Préserver l’État ne peut donc signifier figer le système politique.

 

C’est peut-être même l’inverse qui est vrai.

 

La capacité de l’État à perdurer dépend de la capacité du régime à changer.

 

L’alternative n’est pas nécessairement l’effondrement des régimes ni la réédition des expériences du chaos et des guerres civiles, mais la mise en place d’un processus de transition progressif qui élargisse la participation politique, renforce l’indépendance des institutions et de la justice, donne davantage de place à la société civile et aux partis politiques, et redéfinisse les relations entre le citoyen et l’État.

 

Le nouvel État-nation

 

Sauver l’État-nation arabe exige de passer d’un État qui protège le régime à un État qui protège le citoyen.

 

Cela suppose une redéfinition de la notion même de sécurité.

 

La sécurité ne se résume pas à une armée, des frontières et des armes.

 

Elle englobe aussi une éducation de qualité, des soins de santé, des opportunités de travail, une justice indépendante, la sécurité alimentaire et hydrique, la protection sociale et la capacité à faire face aux changements technologiques et climatiques.

 

Il s’agit de passer du concept de la sécurité centrée sur le régime à celle de la sécurité humaine.

 

Le citoyen qui sent que l’État protège sa dignité, ses droits et son avenir en devient le premier défenseur.

 

Un État qui investit dans ses citoyens est mieux à même de protéger ses frontières et sa souveraineté qu’un État qui dépense ses richesses à les contrôler.

 

Le nouveau projet arabe

 

Après plus de soixante-dix ans d’expériences, trois grands projets semblent avoir atteint, à des degrés divers, les limites de ce qu’ils pouvaient accomplir.

 

Le nationalisme arabe, dans sa forme unitaire traditionnelle, n’a pas abouti à la création d’un État arabe unique.

 

L’État militaire n’a pas réussi à bâtir un modèle politique durable.

 

Quant à l’islam politique, dans ses courants sunnite et chiite, il s’est également heurté, lorsqu’il a accédé au pouvoir ou s’en est approché, à de grandes difficultés à traduire ses slogans en un modèle d’État moderne, capable de gouverner des sociétés complexes et des économies contemporaines.

 

Mais l’échec de ces projets ne signifie pas la fin de l’histoire arabe.

 

Il signifie peut-être que le moment est venu de prendre un nouveau départ.

 

Le projet à construire ne consiste ni à faire renaître les empires du passé, ni à reproduire l’État militaire, encore moins à instaurer un État religieux, ou à maintenir indéfiniment des régimes qui redoutent le changement.

 

Il s’agit de bâtir un État-nation fort, démocratique et productif, fondé sur la citoyenneté, la participation et l’État de droit, qui reconnaisse la place de l’expérimentation et le droit d’expérimenter, et coopère avec les autres États arabes au sein d’un espace économique, politique et stratégique commun.

 

Les Arabes et le nouveau Moyen-Orient

 

Le Moyen-Orient est en train d’être remodelé, que les Arabes y prennent part ou non.

 

La véritable question n’est pas seulement de savoir qui sortira vainqueur des guerres actuelles, mais qui participera à l’élaboration des règles du nouvel ordre qui leur succédera.

 

Si les Arabes restent un ensemble d’États occupés à protéger leurs régimes et à gérer leurs conflits internes, d’autres puissances détermineront la configuration de la région et ses équilibres.

 

Mais s’ils parviennent à reconstruire l’État-nation sur la base de la citoyenneté, du développement et de la participation, puis à transformer l’appartenance arabe, d’un slogan idéologique en un projet de complémentarité économique, politique et stratégique, une toute nouvelle forme d’arabité pourrait émerger.

 

Le nationalisme arabe ne viserait alors plus à abolir les frontières, mais à en réduire l’impact sur la mobilité des personnes, les échanges économiques et la circulation des connaissances.

 

Il ne s’agirait plus de bâtir un État unique, mais de constituer une puissance commune.

 

Et l’objectif ne serait plus de protéger les régimes de leurs peuples, mais de bâtir des États que leurs peuples défendent parce qu’ils les considèrent comme les leurs.

 

Au XXe siècle, les Arabes ont perdu le rêve d’un État arabe unique.

 

Au XXIe siècle, le défi est bien plus grave: ne pas perdre à leur tour l’État-nation.

 

Car l’alternative serait un Moyen-Orient dont d’autres définiraient les équilibres, les frontières, l’avenir et les orientations en matière de ressources, tandis que les Arabes, de porteurs d’un projet, deviendraient de simples habitants d’un espace géographique dont le destin se joue entre les mains d’autres puissances.

Articles liés
Voir tout

L’islam politique chiite et l’avenir de la révolution iranienne

Par Nawaf Kabbara
Publié oct. 13, 2026 - 10:10
Mis à jour oct. 15, 2026 - 14:08

L’avenir de l’islam politique sunnite

Par Nawaf Kabbara
Publié oct. 6, 2026 - 20:22
Mis à jour oct. 9, 2026 - 20:42

Quel rôle pour Israël?

Par Nawaf Kabbara
Publié sept. 28, 2026 - 13:55
Mis à jour oct. 2, 2026 - 23:05

L’accord de La Mecque, naissance du quatrième équilibre régional?

Par Nawaf Kabbara
Publié sept. 22, 2026 - 12:25
Mis à jour sept. 28, 2026 - 11:54

Le Moyen-Orient comme société anonyme: qui en prendra la direction?

Par Nawaf Kabbara
Publié sept. 16, 2026 - 19:58
Mis à jour sept. 28, 2026 - 11:52

Plus de Nawaf Kabbara

Voir tout

Les derniers articles de Levant Time

Voir tout