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Analyse

Un regard chinois sur l’effondrement libanais

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Publié oct. 12, 2026 - 21:03

Lorsque la situation dans un pays dépasse les limites de la folie, on en vient à se demander: que faire pour renforcer sa capacité à supporter ce chaos et ces effondrements successifs? La sagesse chinoise nous offre souvent une approche différente, qui peut nous aider à retrouver un équilibre.

Le Chinois Tchouang-tseu est l’un des philosophes du taoïsme. Il est considéré comme la deuxième grande figure chinoise de cette tradition, après Lao Tseu, son fondateur.

Ma première rencontre avec Lao Tseu remonte à une phrase découverte dans le livre d’Edward Hall, La Dimension cachée, sur laquelle je me suis longuement arrêtée: «Le vide donne leur sens aux choses»! Lao Tseu considère que «l’être confère aux choses leurs propriétés, mais c’est le non-être (le vide) qui les rend utiles».

Edward Hall estime que tout être vivant a besoin d’un espace physique indispensable à son équilibre. Mais il existe une autre dimension, cachée: la dimension culturelle. Pour l’expliquer, il compare les cultures américaine et japonaise dans leur rapport à l’espace. L’Occidental ne perçoit que les objets, les corps et les masses, et considère ce qui les sépare comme un espace vide qu’il faut traverser ou remplir. Le Japonais ou le Chinois, en revanche, considère que le vide lui-même est une «chose», qui possède un nom et une valeur, et qu’il convient de respecter. Au Japon, ce vide s’appelle le «ma», un intervalle dans le mouvement ou le temps qui confère une identité à ce qui l’entoure.

Ce que Hall voulait dire à l’architecte occidental, c’est ceci: tu construis des murs, mais l’être humain vit dans l’espace laissé entre eux.

La conception du «vide» chez Lao Tseu est profondément liée à la célèbre histoire du «rêve du papillon» du philosophe Tchouang-tseu. Selon ce récit, Tchouang-tseu rêva un jour qu’il était un papillon. À son réveil, il se demanda: «Suis-je un homme qui a rêvé qu’il était un papillon? Ou un papillon qui rêve qu’il est un homme?» Cette question crée un «vide perceptif», un espace dans lequel s’effacent les frontières rigides entre les identités. C’est ce qu’il appelle la «transformation des choses», le passage d’un état à un autre, qui exige de renoncer à la rigidité pour entrer dans la logique du «vide», où tout devient possible.

La transformation suppose donc d’abandonner la rigidité et de pénétrer dans une zone de vide où tout devient possible.

Tchouang-tseu a ainsi approfondi la conception du vide matériel de Lao Tseu en la transposant dans le domaine de l’esprit, sous le nom de «jeûne du cœur».

Pour lui, un esprit encombré d’idées préconçues, de jugements et d’une identité figée, «je suis un homme, je suis occidental, je suis oriental, je suis nationaliste, ou je suis la résistance, par exemple», ressemble à un récipient déjà plein, dont on ne peut plus se servir pour y déposer ou y ajouter quoi que ce soit. Il est rigide, autrement dit fermé.

Le «rêve du papillon» est une application pratique de cette libération de l’esprit. En se débarrassant d’une conception rigide ou figée du «moi», Tchouang-tseu a pu faire l’expérience de l’existence sous la forme d’un papillon, sans contraintes. Le vide devient ici un espace psychologique qui permet à l’individu de faire preuve de souplesse. Il joue pour l’esprit le rôle des fenêtres dans une pièce.

Lao Tseu nous enseigne que c’est le vide entre les murs qui rend une pièce habitable. Tchouang-tseu nous apprend que se libérer des identités et des idées, comme ouvrir des fenêtres dans une pièce, rend l’esprit capable d’exercer sa liberté et de vivre en harmonie avec l’univers.

Au Liban, alors que nous cherchons un moyen psychologique de survivre ou de tenir bon, ainsi qu’un moyen existentiel d’affronter les crises successives et accumulées qui nous sont imposées, nous pourrions essayer de mettre en pratique la philosophie des deux sages chinois, Lao Tseu et Tchouang-tseu.

Tchouang-tseu nous enseigne que les identités rigides peuvent se briser lorsqu’elles se heurtent à la réalité. Les tempêtes déracinent les grands arbres desséchés, tandis que la souplesse des tiges de bambou leur permet de plier sous le vent avant de se redresser après la tempête.

Comment traduire cela dans la situation libanaise, afin de pouvoir supporter la réalité et conserver l’énergie et la vitalité nécessaires à la préservation du corps comme de l’esprit, sans nous épuiser chaque jour dans des batailles acharnées autour de détails sur lesquels nous n’avons aucune prise!?

La pratique du «jeûne de l’esprit», qui consiste à le vider, loin du vacarme médiatique et des menaces incessantes, peut ici nous être utile. Si l’effondrement extérieur qui nous est imposé est inévitable, l’effondrement intérieur demeure un choix que nous pouvons éviter. Dans notre situation, créer du vide signifie ménager une «distance de sécurité psychologique» entre nous et le monde extérieur, entre ce qui s’y produit et notre identité personnelle, afin de pouvoir respirer dans cette atmosphère étouffante.

Si nous revenons à la philosophie de Lao Tseu, le tumulte qui nous entoure devient comparable à la roue qu’il prenait pour exemple: elle tourne autour de son axe, mais c’est le vide entre ses rayons, là où passe l’essieu, qui lui permet de tourner.

Trouvons donc en nous-mêmes un vide semblable pour pouvoir continuer à bouger et à vivre.

Lorsque nous écoutons une chanson, n’est-ce pas le silence entre les mots qui leur donne leur sens? Prenez-vous plaisir à écouter une chanson lorsque le bruit et le vacarme de la musique couvrent les paroles, empêchant de les entendre tranquillement et d’en comprendre le sens?

Edward Hall nous a appris que toute pensée ou toute culture crée des espaces pour se protéger. Notre culture détermine donc notre manière d’occuper l’espace physique et d’entrer en relation avec autrui. Elle détermine une façon de voir le monde, de l’interpréter et de le regarder, une manière d’ordonner les choses qui le composent et d’en tracer les frontières.

Au Liban, les espaces publics et la sécurité territoriale se sont effondrés. Le Libanais a donc dû recomposer des «espaces restreints» où trouver refuge: la famille, les amis proches, les murs de sa maison et même l’espace virtuel, au point que ChatGPT est devenu, pour les Libanais, un refuge et, à tout le moins, un conseiller médical. Cela signifie que les Libanais ont créé leurs propres espaces, où ils ont tissé des réseaux restreints de solidarité humaine et ménagé des parenthèses temporelles au cœur même de la crise. D’où l’affluence dans les cafés et les restaurants, mais aussi le retour sur soi, la recherche de moments de silence et la fuite vers le vide.

La solidité intérieure consiste ici à vider l’esprit de ses illusions, notamment de l’attente de ces échéances annonciatrices d’une embellie qui ne vient jamais, et à parvenir à développer la capacité de flotter au-dessus des événements.

À un moment donné, j’ai estimé que s’adapter à une mauvaise situation finissait par nous habituer à une forme d’inadaptation. Je portais donc un regard négatif sur la capacité excessive des Libanais à s’adapter à tout ce qu’ils subissent. Ils rivalisent d’ingéniosité pour trouver des solutions de remplacement à tout ce que le système ne parvient pas à fournir: énergie solaire, citernes d’eau, générateurs électriques, réseaux de solidarité et associations civiles pour accueillir les déplacés… Tout cela pour ne pas sombrer avec l’État.

Je me demandais comment les Libanais pouvaient aujourd’hui garder le silence, eux qui s’étaient soulevés pour six cents en 2019.

Mais, au-delà de mon regard désabusé et pessimiste, j’ai commencé à observer des «signes de changement intérieur», concomitants aux grandes transformations extérieures. J’ai alors tenté de relire ce qui s’était passé depuis 2019.

Après 2019, de nombreux Libanais ont essayé de faire ce que le taoïsme appelle «diriger le cours du fleuve de ses propres mains», autrement dit forcer le changement. Mais le changement attendu ne s’est pas produit, laissant place à la déception.

Appliquer la pensée taoïste signifie cesser de résister aveuglément aux vagues puissantes et commencer à suivre intelligemment leur mouvement. Cela suppose d’opérer un changement intérieur, de ne plus attendre son salut de l’État ou de l’extérieur, de débarrasser les esprits des illusions du passé et de commencer à construire des solutions de remplacement et à rechercher l’autosuffisance.

Avant l’effondrement, les Libanais vivaient dans une prospérité illusoire: consommation excessive, existence fondée sur l’endettement et attachement à des structures confessionnelles rongées de l’intérieur.

L’effondrement actuel constitue un processus de «vidage forcé et violent du récipient». Il est douloureux jusqu’à la tragédie, mais le vide qui en résultera sera le seul espace permettant la naissance de quelque chose de nouveau. Les signes de prise de conscience que nous observons chez les Libanais n’auraient pu apparaître si nous avions conservé notre ancien mode de vie. Le Libanais se voit désormais contraint de choisir ce qui est essentiel et véritablement nécessaire à sa survie, en se détournant du superflu pour préserver une vie digne.

J’ai ainsi fini par nuancer mon regard sur l’adaptation excessive, que je considérais comme un anesthésiant aux effets négatifs. J’ai découvert, dans cette adaptation comme dans le vide créé par l’effondrement, une occasion de se reconstruire et de voir renaître la conscience.

Nous observons ainsi une transformation du rapport des Libanais à la terre et à l’énergie: retour à la culture potagère domestique, recours à l’énergie solaire et regard négatif sur l’ostentation et le faste des apparences. C’est une forme de début de réconciliation avec la nature. Un vieux proverbe de notre patrimoine dit: «Un paysan qui se suffit à lui-même est un sultan caché.»

Une large partie des Libanais a redéfini sa conception de ce qui suffit pour vivre, renonçant à la consommation superflue et non indispensable, dans un retour à la notion de «subsistance», loin de la surconsommation de biens et de produits de luxe inutiles. Cela tient peut-être au retrait de la plupart des commerces de luxe du marché libanais, qui a conduit chacun à réévaluer la valeur des choses. Comme s’il s’agissait d’un retour à la maxime de nos ancêtres: «Le contentement est un trésor inépuisable.»

De même, l’individu ne dispose plus de l’énergie psychologique nécessaire pour entretenir les convenances et les relations superficielles. Les cercles sociaux se sont contractés et resserrés, mais ont gagné en profondeur.

Le vide laissé par l’État et l’absence de ses institutions a été comblé par des initiatives locales spontanées. Un mouvement de solidarité a ainsi vu le jour, réunissant réseaux familiaux, caisses de soutien, comités de quartier et prestations de services sans contrepartie financière…

L’effondrement des espoirs placés dans l’étranger, de l’attente d’un sauveur venu de l’extérieur ou d’une transformation miraculeuse de la classe politique, a «vidé l’esprit» des Libanais de ses fausses attentes. Une pensée pragmatique et le recours à ses propres moyens s’y sont substitués.

Ce changement silencieux constitue une forme de soulèvement des consciences, un passage de l’attente d’un changement du système à un «changement dans la manière d’aborder la vie».

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