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Société

Le Hoquet du Dragon: la guerre à travers les yeux d'un enfant
Par
Vanessa Kallas
Publié
août 29, 2026 - 14:41

«Quand j'entends les booms au loin, je me dis que ce n'est pas la guerre. C'est un dragon géant qui a le hoquet. Il doit être énorme, caché derrière les montagnes, ou dans une grotte, ou peut-être dans le ciel.» — Le Hoquet du Dragon Les Libanais portent depuis trois ans le poids d'une guerre dévastatrice, et même lorsqu'ils tentent de l'oublier, ne serait-ce qu'un instant, les rappels sont toujours là: des bourdonnements dans le ciel, de brèves conversations avec les voisins, ou même une question inattendue posée par un enfant. Cette dernière est la plus difficile à ignorer. Les enfants sont curieux par nature. Ils posent des questions que les adultes redoutent d'affronter, et lorsqu'ils n'obtiennent pas de réponse satisfaisante, ils sont livrés à eux-mêmes pour trouver des réponses. Mais comment expliquer un acte de violence à un enfant innocent? Nicolas, 6 ans, voulait comprendre la cause des bruits sourds qui résonnaient à Beyrouth, et son imagination l'a transporté dans un monde où des dragons ont le hoquet, si fort qu'on peut l'entendre dans toute une ville. Plutôt que de balayer l'imagination de son fils comme le feraient la plupart des adultes, Kristel Tyan, éducatrice et conteuse, a choisi de la cultiver pour alléger le poids de la guerre. L'interprétation et la créativité de son fils l'ont inspiré à écrire Le Hoquet du Dragon , un livre illustré sur la réalité de la guerre vue à travers les yeux d'un enfant. «Pendant la guerre, je me suis accrochée à chaque question que mon fils me posait, et j'ai commencé à écrire un texte, raconte-t-elle. Je ne voulais pas le publier au début, mais mes amis et ma famille ont pensé que c'était une histoire qui méritait d'être partagée, alors j'ai décidé d'en faire une expérience collective plutôt que personnelle.» Tyan explique les idées centrales du livre: «Ce livre porte deux messages. Le premier est notre attachement à Beyrouth, dont je parle beaucoup avec mes enfants. Le second, c'est l'importance, pour nous adultes, d'écouter nos enfants, et pas seulement l'inverse.» Quand les mots deviennent musique Comme si ce livre ne pouvait pas être plus créatif, Tyan a tenu à mêler le récit à la musique live et à l'art pour plonger le public dans l'histoire. À La Cave du Cheikh, un charmant lieu niché à Bikfaya, Tyan a lu le livre devant un public. Elle était accompagnée de l'éducateur et musicien Karim Dahdah, qui chantait des extraits du livre, tandis que l'artiste David Der-Yeghiayan peignait sur une toile, inspiré par l'interprétation de la guerre proposée par le public. Tyan pense que cette approche pourrait aider les enfants à retrouver la joie de la lecture, une habitude devenue rare: «Avec la pression que nous vivons au Liban et dans le monde, nous avons oublié le lien que nous avons avec les livres. À travers cet événement, nous voulons envoyer un message : n'oubliez pas de vous réfugier dans l'imagination d'un livre, car cela pourrait vous sauver.» La voix de Dahdah et ses douces mélodies à la guitare se mêlaient à l'atmosphère, créant une expérience apaisante malgré les thèmes de guerre. «J'aime mêler musique et éducation», dit-il. «À la fin d'une leçon, j'encourage mes élèves à écrire ensemble une chanson sur la leçon ou sur un certain thème, afin que nous puissions l'apprendre ensemble en chanson.» Pour Dahdah, c'est l'interaction qui compte le plus pour les jeunes lecteurs. «Les enfants ont besoin d'une expérience, pas seulement d'un contenu. Si l'on peut relier l'acte de lire à quelque chose de plus mémorable et d'expérimental, cela devient soudain beaucoup plus intéressant. Cela donne aussi la parole au public.» Peindre l'histoire Diverses illustrations du livre ont également été présentées lors d'un diaporama. Elles ont toutes été dessinées par David Der-Yeghiayan, un tatoueur spécialisé dans le surréalisme. Le symbolisme est un aspect central de ce livre, représenté principalement par des jouets et des animaux. Dans une illustration, le dragon — une allégorie de la guerre — rôde dans le ciel. Pour se cacher de lui, des enfants construisent un refuge fait de pierres et de couvertures. Dans une autre, un escargot souhaite devenir une limace, pour se libérer du fardeau de porter sa «maison», ses soucis. Les dessins, semblables à ceux du Petit Prince de Saint-Exupéry, sont simples mais symboliques, offrant le juste équilibre pour que les adultes comme les enfants puissent les apprécier. Pendant l'événement, Der-Yeghiayan, inspiré par la musique et les témoignages des invités, a peint une figure tenant une toile ornée d'un cœur et d'un cèdre en son centre. «Mon art exprime des idées à travers le symbolisme, dit Der-Yeghiayan. Tout, dans notre vie, signifie quelque chose, et cette expression passe par différents visuels et images. Pour le livre, j'ai dû adapter ma façon habituelle d'exprimer mes idées et la rendre moins élaborée, plus minimale, d'autant que je n'ai utilisé que le noir et le blanc.» Cependant, créer ces illustrations a d'abord nécessité un désapprentissage. «Voir les événements à travers les yeux innocents d'un enfant signifiait que je devais retourner à l'époque où j'étais moi-même enfant et à la façon dont j'ai vécu la guerre au Liban.» Publier le livre La soirée s'est déroulée à La Cave du Cheikh , que Joelle Ayache-Gemayel dirige avec son mari, Gabriel, et qui est étroitement liée à Le Vicomte , la maison d'édition à l'origine du livre. Ce format, selon elle, répond à une habitude perdue. «Aujourd'hui, il est clair que les enfants ne lisent plus, presque plus. Organiser un événement avec théâtre, chant et musique donne certainement envie de lire le livre.» À la fin de la soirée, les invités ont été transportés vers des temps plus simples, où l'imagination et la créativité pouvaient terrasser les dragons les plus puissants. À un moment du livre, Nicolas demande à sa mère: «Maman, un jour, tu pourras m’emmener voir des maisons bulles? (…) Ces maisons ressemblent à des bulles de savon. (…) Moi, j'aimerais bien habiter dans une bulle. Pourquoi une bulle doit-elle toujours éclater?» Les pensées et l'imagination des enfants sont comme des bulles flottant dans leur esprit. Les balayer d'un revers de main revient à les faire éclater lentement. Répondez aux questions de vos enfants, afin qu'ils puissent résister aux hoquets du monde. Après tout, nous avons tous été des enfants à l'esprit rempli de bulles — de rêves. «Chemin faisant, on oublie de rêver et d'imaginer, conclut Tyan. Et la plus belle leçon que mon enfant m'a donnée, c'est de ne jamais cesser de rêver. Cela reste la solution.»

2m 52s
Harcèlement, intimidations: les femmes, cibles privilégiées de l’IA
Par
Vanessa Kallas
Publié
août 17, 2026 - 00:59

Images truquées, sexualisation, campagnes de dénigrement et accusations de trahison: au Liban, l’intelligence artificielle offre de nouveaux outils au harcèlement visant les femmes exposées dans l’espace public. Le cas d’une ministre et les témoignages de deux journalistes illustrent un phénomène mondial qui progresse plus vite que les moyens juridiques et techniques destinés à l’endiguer. Un diable rouge, cornu, tenant un trident, mais doté d’un visage familier: lunettes de vue, cheveux courts décolorés et boucles d’oreilles circulaires. Il ne s’agissait pas d’une simple caricature, mais de l’une des dizaines d’images générées par intelligence artificielle qui ont envahi les plateformes en ciblant la ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Rima Karamé. Son insistance affichée à maintenir les examens officiels malgré le climat sécuritaire tendu qui accompagnait la guerre avait suscité une vaste vague de colère. Les personnes en colère n’ont pas débattu de la décision éducative à l’aide d’arguments pédagogiques. À la place, des comptes portant une version détournée et moqueuse de son nom sont apparus, ainsi que des pages haineuses spécialement créées contre la ministre. Les images la représentant sous les traits d’un démon, d’une sorcière ou d’une «méchante» se sont multipliées. L’une d’elles greffait notamment son visage sur le corps de Gargamel, le célèbre méchant du dessin animé Les Schtroumpfs. Soumises à l’outil de détection Hive Moderation , les deux images ont été évaluées comme ayant chacune 99,9 % de probabilités d’avoir été générées par intelligence artificielle. L’outil a estimé, avec un degré de certitude nettement inférieur — 75,7 % — que le modèle utilisé pourrait être Gemini 3. Deuxième image diffusée: l’analyse de Hive Moderation a estimé à 99,9 % la probabilité qu’elle ait été générée par intelligence artificielle. Il convient de rappeler que les détecteurs de contenus générés par IA sont des outils probabilistes susceptibles de produire aussi bien des faux positifs que des faux négatifs. Le même schéma s’est reproduit avec des femmes bénéficiant d’une protection moindre que celle d’une ministre. Maya*, jeune journaliste libanaise, a publié pendant la guerre une vidéo tournée sur le terrain qui a connu une large diffusion. Selon son témoignage à l’auteure de cette enquête, sa seule «récompense» fut de voir apparaître un compte anonyme diffusant de fausses images à caractère sexuel la représentant, générées par intelligence artificielle et accompagnées de formules telles que «Israël aime Maya». Une double tentative de porter atteinte à son corps et de mettre en doute sa loyauté. Cet épisode n’a toutefois pas pu, à ce jour, être corroboré par une source indépendante. Quant à la journaliste Lynn*, elle a découvert qu’une photographie d’elle prise lors d’un reportage sur le terrain avait été modifiée pour la faire apparaître entre deux soldats israéliens pointant leurs armes sur elle. L’image avait été publiée par un compte étranger suivi par des dizaines de milliers de personnes. Après avoir subi une agression physique alors qu’elle filmait à Beyrouth, elle a elle-même recensé 148 commentaires sous une publication relatant l’agression: critiques de son apparence, insinuations sexuelles et accusations de collaboration avec l’ennemi. « Les commentaires m’ont fait plus de mal que l’agression elle-même. Avec la personne qui m’a agressée, je me suis disputée et l’affaire s’est arrêtée là. Mais ces propos que je lisais, écrits par des gens cachés derrière de faux comptes, étaient beaucoup plus durs », raconte-t-elle. La version du ministère: une campagne organisée, pas un débat éducatif Une source proche de la ministre de l’Éducation affirme que cette dernière et son ministère avaient connaissance de la campagne dès son lancement et que celle-ci est progressivement passée de la diffusion de fausses informations aux attaques personnelles, avant de devenir une véritable «tendance» sur les réseaux sociaux. Selon cette source, le ministère a tenté en parallèle d’expliquer sa position et de publier des études et des chiffres sur le nombre d’élèves et de déplacés ainsi que sur le programme scolaire. «Mais ces messages ne passaient pas, ou avaient une portée bien moindre que la campagne menée contre elle.» La source décrit une campagne «violente, dans laquelle tous les moyens ont été utilisés», entre attaques personnelles et insultes. Certains jours, le téléphone de la ministre recevait entre 700 et 1 000 messages sur de courtes périodes, provenant de ce qu’elle qualifie de «trolls électroniques organisés», utilisant des numéros fictifs et parfois réels, dont certains appartenaient à des élèves. La campagne s’est également transformée, selon cette source, en moyen de gagner en visibilité: «Tous ceux qui voulaient se montrer, susciter la sympathie ou se mettre en avant se sont mis à publier des contenus sur la ministre, jusqu’à ce que le débat sur les examens et l’éducation disparaisse au profit d’attaques contre sa personne: tantôt ses cheveux, tantôt ses accessoires, tantôt la couleur de sa jupe.» Malgré cela, la ministre n’a déposé aucune plainte en justice, une attitude que la source explique par sa volonté de «ne pas personnaliser la question». «Elle parlait en s’appuyant sur la science et les chiffres ; elle n’est donc pas allée intenter personnellement un procès à qui que ce soit.» Concernant les solutions, la source évoque un plan de «cohésion sociale» sur lequel travaille le ministère dans le cadre des programmes scolaires, en coordination avec les ministères de la Culture, de l’Information ainsi que de la Jeunesse et des Sports. L’encadrement juridique des comportements sur les réseaux sociaux demeure, pour sa part, à l’étude au ministère de l’Information. Au-delà du harcèlement: une cyberintimidation systématique Ce qui rapproche le cas de la ministre de ceux des deux journalistes dépasse le simple «harcèlement numérique» au sens strict. Il s’agit d’un cyberharcèlement systématique visant spécifiquement les femmes présentes dans l’espace public: détournement de leur image, diabolisation, dérision et remise en cause de leurs compétences, sans qu’une seule de leurs décisions ou idées soit réellement discutée. Les chiffres internationaux montrent que ce qui se passe au Liban s’inscrit dans un phénomène mondial en pleine aggravation. Selon l’enquête Tipping Point , publiée en décembre 2025 par ONU Femmes et la Commission européenne, en coopération avec l’UNESCO et l’ICFJ et avec la participation de chercheurs de City St George’s, University of London, dans 119 pays, 70 % des femmes travaillant dans la sphère publique ont subi des violences numériques dans le cadre de leur activité. 41 % ont déclaré avoir également subi des préjudices dans le monde réel en lien avec ces violences, tandis que cette proportion atteint 75 % chez les journalistes. Au Liban, les dernières statistiques des Forces de sécurité intérieure, citées par ONU Femmes, indiquent que 80 % des victimes des violences numériques signalées sont des femmes. Lorsque l’intelligence artificielle entre en jeu, les chiffres deviennent encore plus alarmants. Selon l’étude State of Deepfakes , publiée en 2023, 98 % des vidéos deepfake disponibles en ligne sont de nature pornographique et 99 % de leurs victimes sont des femmes. L’étude faisait également état d’une augmentation de 550 % du nombre de ces vidéos entre 2019 et 2023. La deuxième partie de Tipping Point , publiée en avril 2026, révèle par ailleurs que 6 % des femmes présentes dans la sphère publique ont déjà été victimes de deepfakes, tandis que 12 % ont subi la diffusion d’images intimes sans leur consentement. Une femme sur quatre a été diagnostiquée comme souffrant d’anxiété ou de dépression en lien avec la violence numérique, tandis que 41 % pratiquent une forme d’autocensure dans leurs publications afin d’éviter les attaques. Comment ces contenus sont-ils fabriqués et comment les détecter? Produire de tels contenus n’exige désormais plus de compétences techniques particulières. Une seule photographie disponible publiquement suffit pour générer, en quelques minutes, des dizaines de versions dégradantes à l’aide de modèles de génération d’images. Et, comme le souligne Lynn, «dix secondes de votre voix suffisent pour fabriquer toute une conversation que vous n’avez jamais eue». À l’inverse, des outils de détection tels que Hive permettent d’estimer la probabilité qu’un contenu ait été généré artificiellement et de tenter d’identifier le modèle utilisé. C’est cet outil qui a servi, dans le cadre de cette enquête, à examiner les images et vidéos visant la ministre Karamé. Mais la détection reste plus lente que la propagation. Lorsque le résultat de l’analyse est disponible, l’image a parfois déjà atteint des milliers d’écrans. Et puisque ces contenus sont «fabriqués de manière professionnelle», explique la journaliste, «les gens vont les croire, car plus personne n’est réellement capable de faire la différence». Le problème réside dans la société avant de résider dans l’outil «Avec le développement de l’intelligence artificielle, le harcèlement numérique a changé non seulement d’intensité, mais aussi de nature. Nous voyons désormais de fausses informations fabriquées à partir d’images et de vidéos, et elles sont toujours plus dangereuses pour les femmes que pour les hommes», explique Abed Qataya, directeur du contenu numérique de SMEX, une organisation spécialisée dans les droits numériques. Qataya constate que les campagnes s’intensifient lors des moments politiques importants : lorsqu’une femme se porte candidate ou lorsqu’elle prend une décision controversée, comme dans le cas de la ministre Karamé. «L’insulte est souvent utilisée contre les femmes qui travaillent dans la sphère publique, et elle devient personnelle ; ils n’essaient même pas de discuter de politique ou des faits», explique-t-il. Et d’ajouter: «Le danger ne provient pas uniquement des outils d’intelligence artificielle désormais disponibles, mais aussi de la manière dont la société pense et considère les femmes.» Sur le plan juridique, le Liban semble en retard sur la rapidité avec laquelle évolue la menace. Qataya explique: «Au Liban, nous ne disposons pas de lois directement consacrées au domaine numérique. Nous avons le Code pénal, la loi de 2018 sur les transactions électroniques et les données à caractère personnel et la loi de 2020 criminalisant le harcèlement», mais aucun texte ne traite spécifiquement des contenus falsifiés ou de la violence numérique fondée sur le genre. «Nous n’avons pas de plan national, ni même de commission nationale consacrée à cette question», ajoute-t-il. Lynn partage ce constat à partir de sa propre expérience: «La première chose dont nous avons besoin, ce sont de vraies lois qui permettent réellement de demander des comptes. Contre qui vais-je porter plainte ? Contre X ?» Elle estime également que les autorités elles-mêmes ne prennent pas suffisamment au sérieux la violence numérique: «Elles considèrent que ce n’est pas une véritable violence. Pour elles, la vraie violence, c’est lorsque quelqu’un vient vous frapper.» De la législation aux plateformes: quatre niveaux d’action Les trois situations examinées dans cette enquête — une ministre diabolisée en raison d’une décision éducative, une journaliste dont de fausses images à caractère sexuel ont été fabriquées et une troisième placée numériquement entre les armes de deux soldats israéliens — imposent une action à quatre niveaux qui ne peut plus être différée. Les législateurs doivent adopter un cadre juridique criminalisant explicitement la production et la diffusion de contenus falsifiés à caractère malveillant, renforcer les sanctions contre le chantage sexuel et financier et créer la commission nationale réclamée par les défenseurs des droits numériques. Les médias et les institutions publiques doivent adopter des protocoles de protection clairs, allant de la gestion des commentaires abusifs à l’assistance juridique et psychologique, plutôt que de laisser les femmes visées affronter seules des centaines de messages. Les plateformes numériques doivent accélérer le traitement des signalements et améliorer l’identification des contenus générés par intelligence artificielle. Quant aux femmes présentes dans la sphère publique et à leurs équipes, Qataya leur recommande d’investir dans les compétences liées à la sécurité numérique, aussi bien sur le plan technique que psychologique. En attendant, la première ligne de défense reste entre les mains du public lui-même: avant de partager une image «compromettante» ou «choquante» d’une femme de la vie publique, une question devrait précéder toutes les autres: qui l’a fabriquée, et pourquoi ? * «Maya» et «Lynn» sont des pseudonymes utilisés, à leur demande, afin de protéger l’identité des deux journalistes. Ce reportage a été réalisé avec le soutien de l’Union européenne et du gouvernement néerlandais, dans le cadre de la bourse consacrée à l’intelligence artificielle dans les médias pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. Son contenu ne reflète pas nécessairement les points de vue de l’Union européenne ou du gouvernement néerlandais. Des outils d’intelligence artificielle générative — Claude d’Anthropic et ChatGPT d’OpenAI — ont été utilisés pour la recherche de sources et la restructuration de celles-ci dans le cadre de la préparation de ce travail. L’outil Hive a, quant à lui, été utilisé exclusivement pour vérifier les contenus soupçonnés d’avoir été générés par IA, et non pour produire du contenu. L’ensemble du contenu a été relu et l’exactitude de chaque information et de chaque source mentionnée a été vérifiée avant publication. Tous les efforts possibles ont également été déployés afin d’éliminer des résultats tout biais éventuel, qu’il concerne le langage, la présentation des événements ou la sélection des sources. L’entière responsabilité éditoriale de ce travail incombe à son auteur.

Le centre Philippe Chebaya pour enfants à besoins spécifiques: un phare au-dessus de la Vallée sainte

Ce n’est peut-être qu’un petit projet de montagne, mais la pose de la première pierre, samedi 8 août, d’un centre d’accueil pour enfants à besoins spécifiques à Bécharré (24.000 habitants), n’en est pas moins un «grand projet» pour ceux qui l’ont entrepris avec des moyens limités, mais une grande conscience de sa nécessité. Le centre est l’entreprise majeure de la Fondation Mgr Philippe Chebaya, du nom d’un prêtre qui fut, quarante années durant, directeur de l’école publique de Bécharré, avant d’être ordonné tardivement évêque. Un prêtre dirigeant une école publique: le cas est unique au Liban. On doit l’anomalie à la distance qui sépare Bécharré de Beyrouth, mais surtout au fait que le père Philippe a toujours refusé d’être rétribué pour son travail de directeur; et qu’aux heures critiques de la guerre et de l’occupation syrienne, il avait fait de l’école son monastère, dormant et mangeant sur place. À y songer, il n’est pas étonnant qu’il soit vénéré comme un saint par des générations de villageois qui lui doivent leur éducation et leur promotion sociale. De fait, tout Bécharré embaume le souvenir de cet homme qui savait être strict, mais dont la bienveillance finale et le sourire effaçaient vite le souvenir des froncements de sourcils qu’un directeur d’école doit parfois afficher. La petitesse du projet ne contredit pas sa générosité. Avec «l’obole de la veuve», Jésus lui-même nous l’enseigne. Léon XIV vient de faire l’éloge de ce qui, même petit, associe les bonnes volontés et contribue à l’unité de la communauté humaine. Henri de Lubac a parlé des «saints inconnus» auxquels l’Église ne rendra pas un culte, mais dont l’existence «contribue à faire que notre monde ne soit pas un enfer». Le «Grand Liban» dont on vient d’évoquer la naissance, à l’occasion de la cérémonie de béatification du patriarche Howayek, est lui-même l’un des plus petits pays au monde. Le projet enrichira un «bastion maronite» situé au cœur de la partie nord de la chaîne du Mont-Liban. Une petite ville connue pour abriter une forêt de cèdres millénaires, et être le lieu de naissance du poète Gibran Khalil Gibran; un lieu choisi aussi par les Sœurs de la Charité de Mère Térésa, pour y enfouir quelques graines de sainteté. Le projet est financé par le gouvernement allemand et l’association Kindermissionswerk «Die Sternsinger». Le patriarche maronite Béchara Rahi a bien voulu, malgré son âge, se déplacer pour en asperger d’eau bénite le sol et les murs en construction, et enterrer dans l’une de ses futures salles, une précieuse relique de saint Charbel, dont le village natal, Bkaa Kafra, se voit de ses fenêtres, ainsi que les quatre volumes d’un catéchisme que le père Philippe a rédigé pour ses élèves, la seule fortune qu’il a laissé en héritage. «Cette terre est sainte.» Engagé dans un chemin de terre qui traverse un verger d’arbres fruitiers, je ralentis ma marche pour me mettre au niveau de la femme qui vient de prononcer cette phrase. Nous nous dirigeons en file vers un espace ouvert recouvert d’une pelouse, où des chaises sont soigneusement disposées, et où des allocations seront prononcées. «Cette brise aussi est la brise du père Philippe», ajoute la femme. Dans son mot, le patriarche Rahi parlera du père Philippe, auquel il était lié d’amitié, comme d’un saint. Il le fait à la manière d’une époque antérieure à l’existence du dicastère pour la cause des saints, quand le sensus fidelium était suffisant pour définir comme telle une sainte personne décédée. Le patriarche parlera aussi avec tendresse des petits «verbes de Dieu», les trisomiques, qui vivent dans leur chair, tout au long de leur existence, les souffrances rédemptrices du Sauveur. Le centre pourra accueillir une cinquantaine d’enfants. Joseph Chebaya, neveu du père Philippe, qui dirige la fondation, s’emploiera à l’achever grâce aux dons qu’il récoltera de ci de là. La Fondation Philippe Chebaya espère qu’il servira de phare à tous les villages du pourtour de la magnifique Vallée sainte, la Kadicha, sur laquelle il donne. Le soleil se couche et les cimes des montagnes qui entourent Bécharré se drapent de pourpre, de mauve et de rose. Dans son mot, la chargée d’affaires de l’ambassade allemande, Yasmine Raya, dira gentiment qu’elle espère revenir sur les lieux une fois que le bâtiment aura commencé à accueillir ceux pour lesquels il doit son existence. Une façon élégante d’assurer à ses fondateurs que l’appui de son pays se poursuivra jusqu’à l’achèvement des travaux et au-delà.

Coupe du monde: émotions collectives et identifications au Liban
Par
Nayla Assaf
Publié
juil. 12, 2026 - 19:14

La Coupe du monde de football dépasse largement le cadre du sport. Événement planétaire, elle suspend le cours ordinaire des vies et rassemble, le temps d'un tournoi, des millions de personnes autour d'un même récit collectif. Au Liban, cette compétition prend une dimension particulière. Dans un pays marqué par des crises successives, des mobilités et des fractures sociales, la Coupe du monde de football confère aux moments de célébration une valeur précieuse, presque rare. Pour la psychologue clinicienne, Sandra Khawam, le soutien à des équipes précises s’inscrit d’abord dans une histoire familiale, souvent marquée par l’émigration. «Le facteur familial joue un rôle important. En raison des guerres, des crises et des vagues d'émigration successives, de nombreuses familles libanaises se sont dispersées à travers le monde », explique-t-elle. Cette dispersion a produit une cartographie affective particulière. Des communautés libanaises se sont installées au Brésil, en Argentine, en Allemagne, en France et ailleurs. Elles nt cependant maintenu des liens forts avec le pays d’origine, non seulement géographiques ou administratifs, mais émotionnels. Des liens qui apparaissent dans les récits familiaux, les souvenirs, les habitudes et parfois les loyautés symboliques. Lors de la Coupe du monde, ces attaches peuvent influencer les formes d’identification sportive. Soutenir une équipe étrangère peut ainsi signifier, indirectement, soutenir une partie de son histoire familiale, de sa mémoire ou de sa trajectoire migratoire. Le football comme besoin universel d’identification Au-delà du cas libanais, Mme Khawam insiste sur un mécanisme plus large, universel. Le football, selon elle, répond à un besoin d’identification à des repères considérés comme étant stables, visible et de valorisants. «Lorsqu’une équipe incarne la stabilité, la réussite, la performance et des figures emblématiques, elle devient naturellement un objet d’identification», souligne-t-elle. Les supporters ne suivent pas seulement un résultat sportif, mais une narration. Ils traquent la progression, la victoire possible, le dépassement de soi. Cette identification fonctionne comme un miroir symbolique, où chacun projette des aspirations personnelles ou collectives. Dans le contexte libanais, cette dynamique prend une coloration particulière. Mme Khawam rappelle que la société libanaise est traversée par des clivages identitaires et communautaires qui structurent aussi les formes d’appartenance. Le football peut alors devenir un espace de projection de ces divisions. Le soutien à une équipe ne relève pas uniquement de considérations sportives. Il peut parfois refléter une affiliation symbolique ou identitaire. «Les individus s’y identifient alors différemment, en soutenant une sélection plutôt qu’une autre», explique-t-elle. Le terrain de football devient ainsi un espace de déplacement des appartenances, où des tensions sociales latentes peuvent se rejouer sous une forme symbolique et codifiée. Une parenthèse émotionnelle La psychologue insiste sur une autre dimension essentielle: une échappatoire collective. Dans un pays marqué par les crises économiques, politiques et sociales comme le Liban, la Coupe du monde agit comme une parenthèse où le quotidien est suspendu, le temps d’un match. «Les individus se retrouvent, partagent un sentiment d’unité, de joie, de fierté et d’excitation collective», commente-t-elle. Si cette parenthèse est importante, c’est parce qu’elle ouvre un espace d’expression émotionnelle rarement accessible dans la vie de tous les jours. Le football permet alors de transformer des réalités pesantes en expérience de légèreté collective, où la victoire d’une équipe devient une victoire partagée, presque symbolique. Cette intensité collective s’explique aussi par des mécanismes de groupe. Dans les rassemblements, les émotions ne se limitent pas à une expression individuelle. Elles se renforcent mutuellement. Mme Khawam décrit ce phénomène comme un effet de foule, où la joie, l’excitation et parfois la frustration se trouvent amplifiées par la dynamique collective. Elle insiste toutefois sur un point important: les débordements restent minoritaires. Ils ne représentent pas la norme, mais une exception visible. L’effet de groupe peut néanmoins modifier les comportements individuels. L’anonymat relatif, la force du collectif et l’intensité émotionnelle du moment peuvent cependant conduire certains à agir différemment de leur comportement habituel. Dans certains cas, cela peut aller jusqu’à des gestes excessifs ou violents. Un échange violent entre supporters a ainsi dégénéré en rixe puis en échange de tirs à l’occasion d’un match opposant le Brésil au Japon à Wadi Jilo, dans le caza de Tyr (Liban-Sud). Six personnes ont été blessées. Dans cette logique, le football peut donc fonctionner comme une caisse de résonnance aux tensions sociales et politiques. Certains conflits peuvent ainsi se manifester à travers les rivalités sportives. Les équipes deviennent alors des supports symboliques sur lesquels se projettent des appartenances, des oppositions ou des frustrations plus profondes. Mais pour Mme Khawam, il est important de ne pas réduire le phénomène à cette seule lecture dans la mesure où ces projections coexistent avec une dimension festive et fédératrice tout aussi centrale. La passion entre convivialité et débordement Sergio, 22 ans, originaire de Jbeil, illustre cette ambivalence à une échelle plus intime. «Je soutiens l’équipe d’Allemagne, d’abord parce que le Liban ne participe pas à la Coupe du monde. Ensuite, parce que j’apprécie profondément le style de jeu de cette sélection à laquelle je suis attaché depuis mon enfance», confie-t-il. Les matchs sont souvent partagés entre amis, ce qui n’exclut pas les tensions. «On commence par des plaisanteries, puis les échanges peuvent s’envenimer. Il arrive même qu’on se bouscule. Mais on finit toujours par se calmer», raconte-t-il. La passion du football, malgré ses excès, revient alors à sa fonction première: un espace convivial. Jad, 28 ans, un Beyrouthin qui soutient la sélection française, illustre cette dimension festive. «La France fait partie de mon histoire depuis l’école, surtout avec Mbappé aujourd’hui. C’est une équipe que j’ai suivie avec mon frère, et c’est devenu un rituel familial», explique-t-il. Pendant ce Mondial 2026, les victoires génèrent des festivités. Pour lui, ces moments dépassent le sport: «Pendant quelques heures, nous oublions le quotidien». À Jounieh, Maya, 32 ans, fan de l’équipe argentine, confie un attachement par héritage. «C’est une passion que m’a transmise mon père à l’époque de Maradona, et que j’ai conservée avec Messi», raconte-t-elle. Même sans participer aux rassemblements de supporters, elle vit la Coupe du monde dans l’espace intime familial. «Ma sœur vit à Buenos Aires, et pendant les matchs nous nous envoyons des vidéos comme si nous étions dans le même salon». Supporter du Brésil à Tripoli, Karim, 24 ans, évoque une expérience plus contrastée. «Le jeu, la samba, la couleur jaune… c’est une passion forte», dit-il. Mais il reconnaît aussi la montée des tensions: «La défaite exacerbe parfois les émotions. Les discussions sur les réseaux, les rivalités… tout s’intensifie». Il décrit des scènes de tensions: «J’ai été témoin d’échanges d’insultes et de tables renversées dans les restaurants. J’ai préféré quitter les lieux». Au final, la Coupe du monde apparaît comme un phénomène profondément ambivalent. Au Liban, cette ambivalence est particulièrement visible. Dans un pays qui se cherche depuis des décennies, il est parfois plus facile de vibrer pour les couleurs d’un autre pays que pour celles de sa propre nation.

Formation, développement numérique, IA: la Francophonie en action au M-O

L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), qui rassemble 93 États et gouvernements, déploie son action au Liban et dans la région à travers des programmes structurés autour de la promotion de la langue française, de l’éducation, de l’égalité des genres et du développement. À Beyrouth, cette dynamique est coordonnée par Lévon Amirjanyan, représentant de l’OIF pour le Moyen-Orient, à la tête du bureau régional inauguré fin 2022. Ce bureau couvre quatre pays: le Liban et l’Égypte, membres de plein droit, ainsi que le Qatar et les Émirats arabes unis, membres associés, avec le Liban comme centre opérationnel de l’action régionale. Le Liban demeure un pays central de la Francophonie. Membre de l’OIF depuis 1973, il a célébré en 2023 le cinquantième anniversaire de son adhésion, confirmant un ancrage historique profond. Dans la continuité de ce rôle, le pays a également contribué à la Francophonie institutionnelle en accueillant le Sommet des chefs d'Etats et de gouvernements en 2002, les Jeux de la Francophonie en 2009, tandis que le bureau régional de l’Agence universitaire de la Francophonie y est implanté depuis plus de trente ans. Depuis 2022, plus de 4 millions d’euros ont été mobilisés pour le Liban dans le cadre des programmes de coopération et de soutien. Cette présence historique ne se limite toutefois pas à une dimension symbolique et se traduit par des programmes concrets sur le terrain. Selon M. Amirjanyan, «l’action de l’OIF au Liban repose sur un plan signé en 2021, structuré autour de la langue française, de l’éducation et de la formation, ainsi que de l’autonomisation des femmes». Face aux crises successives, un plan d’urgence de 1 million d’euros a également été mis en place en 2024. Dans le secteur pédagogique, l’organisation soutient le ministère de l’Éducation à travers la production de ressources pédagogiques numériques, le développement de l’enseignement à distance et la formation des enseignants. Concernant l’autonomisation des femmes, le fonds «La Francophonie avec elles», créé en 2020, a permis de mobiliser près de 1,5 million d’euros au Liban pour financer 24 projets, un niveau supérieur à la moyenne régionale. L’OIF appuie également la jeunesse et les initiatives locales. Au-delà de ses actions dans l’éducation et l’autonomisation des femmes, l’OIF intervient également dans le domaine de l’information. M. Amirjanyan souligne que «l’organisation mène, en partenariat avec le ministère de l’Information et l’Unesco, des actions de lutte contre la désinformation, un soutien technique et matériel au ministère ainsi qu’une campagne nationale de sensibilisation accompagnée de contenus audiovisuels». Parallèlement, l’organisation cherche à renforcer les opportunités économiques au sein de l’espace francophone. Selon M. Amirjanyan, «l’OIF soutient le secteur privé à travers des missions économiques: celle de 2023 a réuni 60 à 70 entreprises de 25 pays francophones, tandis qu’une mission de suivi organisée en 2025 a abouti à la signature de 18 protocoles d’entente». Médias, culture et rayonnement francophone En complément de ces actions institutionnelles et économiques, l’OIF s’investit également dans le champ médiatique. «L’OIF soutient les médias francophones au Liban, notamment à travers son appui à la relance en 2025 du journal télévisé en français de Télé-Liban, diffusé quotidiennement et considéré comme un outil essentiel pour le maintien de la langue française dans l’audiovisuel public», explique M. Amirjanyan. Cette démarche se traduit également par un soutien à des structures culturelles de proximité. L’action culturelle de l’organisation s’appuie ainsi sur les douze Centres de lecture et d’animation culturelle (CLAC) présents au Liban, que M. Amirjanyan qualifie de «véritable bijou» de la Francophonie en raison de leur rôle dans l’accès à la culture, au savoir et à l’information, y compris dans des régions éloignées des infrastructures culturelles. Plus que de simples bibliothèques, ces centres constituent des espaces de vie culturelle et communautaire favorisant la cohésion sociale, le dialogue et le vivre-ensemble. Intégrés à un réseau de plus de 300 centres dans l’espace francophone et implantés au Liban depuis 2001, les CLAC font aujourd’hui l’objet d’un processus de modernisation. M. Amirjanyan indique qu’«une récente mission d’évaluation a permis de consulter usagers et responsables locaux afin d’identifier les adaptations nécessaires face aux évolutions numériques et aux nouvelles attentes culturelles, tout en préservant leur rôle de proximité». Une dynamique régionale en expansion Si le Liban constitue le principal point d’ancrage de l’organisation dans la région, son action s’étend bien au-delà de ses frontières. À l’échelle régionale, M. Amirjanyan met en avant une action couvrant l’Égypte, le Qatar et les Émirats arabes unis, avec des programmes adaptés aux contextes nationaux. En Égypte, la coopération inclut des projets avec des institutions majeures de la Francophonie, notamment l’Université Senghor d’Alexandrie. Elle joue un rôle central dans la formation des cadres du développement en Afrique et accueille des étudiants et professionnels issus de nombreux pays francophones. Dans ce pays également, l’OIF met en place des programmes de formation pour les diplomates et les enseignants, notamment dans les domaines du numérique et de l’intelligence artificielle, avec un accent particulier sur le renforcement des compétences des administrations publiques. Dans un autre registre, l’OIF développe également des partenariats spécifiques dans les pays du Golfe. Au Qatar et aux Émirats arabes unis, l’action de l’OIF se concentre sur le renforcement de l’enseignement du français et son intégration dans les systèmes éducatifs, en coordination avec les autorités locales. Cette dynamique s’accompagne d’un intérêt croissant pour la langue française et d’un engouement visible pour la Francophonie dans ces pays, porté notamment par les systèmes éducatifs et les coopérations culturelles. Selon M. Amirjanyan, cette approche permet «d’adapter les programmes aux priorités de chaque pays tout en maintenant une cohérence régionale, dans un espace où la Francophonie connaît une dynamique de progression et d’intérêt croissant». Une francophonie tournée vers l’avenir Au-delà des projets déjà engagés, l’organisation prépare désormais les prochaines étapes de son action régionale. M. Amirjanyan insiste ainsi sur les priorités futures de l’OIF: jeunesse, égalité des genres, numérique et intelligence artificielle. Des formations en français professionnel pour les fonctionnaires et diplomates libanais sont déjà en place et seront poursuivies, dans une logique de renforcement des compétences et de modernisation de l’action publique. Au final, qu’il s’agisse d’éducation, de culture, de médias, d’égalité ou de coopération économique, l’ambition reste la même: faire de la Francophonie un espace d’échanges et d’opportunités adapté aux défis contemporains. Au Liban comme dans le reste de la région, la Francophonie demeure dynamique, portée par un intérêt constant pour la langue française et par des systèmes éducatifs plurilingues. Pour conclure, M. Amirjanyan estime que cette réalité confirme que la Francophonie dépasse la seule dimension linguistique: elle constitue un espace de coopération, de formation et d’opportunités économiques et sociales tourné vers l’avenir.

Étudier en mode dégradé: quand l’instabilité fait système
Par
Nanette Ziadé-Ritter
Publié
mai 12, 2026 - 11:15

Il y a la guerre, et la terreur qu’elle impose. Et puis il y a l’entre-deux. Cet état de ni guerre ni paix, moins spectaculaire mais plus insidieux, qui installe une tension continue et empêche toute projection. C’est là que l’usure s’installe: la motivation s’érode, les ressources s’épuisent, le sens vacille. Et l’apprentissage n’y échappe pas. Formats hybrides subis, continuité pédagogique instable, engagement fluctuant: dans un Liban traversé par les turbulences, l’université semble tenir – mais au prix d’un affaiblissement silencieux. Ce qui relevait de l’exception – passer d’un format à un autre – s’est peu à peu imposé comme norme. C’est là le premier basculement: lorsque l’imprévisible devient structurel, il ne désorganise plus seulement les études, il en redéfinit les règles. La continuité pédagogique, dès lors se fragmente. Les cours oscillent entre présentiel et distanciel, parfois suspendus, le plus souvent dictés par les circonstances plus que par un choix académique. Or apprendre suppose une stabilité minimale, une progression inscrite dans la durée. Lorsque celle-ci se disloque, le savoir ne s’interrompt pas – il se dissout. L’université ne transmet plus seulement des connaissances, elle administre de l’instabilité. À cela s’ajoute un facteur aggravant: chaque épisode de guerre accentue la crise économique. Pour certains étudiants, cela signifie le décrochage pur et simple; pour d’autres, un repli contraint vers des établissements moins coûteux, souvent moins exigeants. Le parcours académique devient alors moins un choix qu’un ajustement. Mais l’effet le plus profond est ailleurs. Il est mental. Étudier dans un environnement instable impose une vigilance diffuse, permanente. On ne s’engage jamais pleinement dans un cadre dont on sait qu’il peut s’effondrer à tout moment. Cette instabilité capte une part considérable des ressources cognitives: il faut sans cesse s’adapter – aux formats, aux outils, aux rythmes. L’esprit bascule alors d’une logique d’apprentissage à une logique de gestion. La concentration se disloque, le savoir devient secondaire. De cette tension découle une érosion progressive de la motivation. Étudier suppose de croire à une continuité – celle des efforts, des acquis, d’un parcours cohérent. Lorsqu’elle est sans cesse reconfigurée, l’investissement perd sa lisibilité. Le passage répété d’un mode à l’autre empêche tout ancrage durable. Le désengagement qui en résulte est souvent une réponse rationnelle à un environnement devenu illisible. Les effets sur le niveau académique sont concrets. Un format hybride subi introduit des ruptures – dans l’attention, dans l’interaction, dans la réception même des contenus. Certains lâchent plus facilement à distance, d’autres peinent à se réadapter au présentiel. Ce déséquilibre révèle une autre fracture: l’accentuation des inégalités. Tous ne disposent pas des mêmes conditions pour naviguer entre ces formats – connexion, espace de travail, autonomie. C’est dans cette faille que s’installe une zone plus ambiguë. Car si les contraintes sont bien réelles, elles peuvent aussi devenir des arguments. Le flou du système rend plus difficile l’évaluation de l’engagement. Certains étudiants s’en saisissent pour justifier absences ou insuffisances. Mais cette dérive n’est pas uniquement opportuniste: elle traduit aussi un décrochage progressif, rendu possible – voire facilité – par un cadre lui-même instable. Les institutions, de leur côté, avancent sur une ligne étroite. L’hybridation est présentée comme une solution; elle fonctionne ici comme un palliatif. À force de s’adapter, le système risque de s’éroder dans ses exigences. Or nul n’ignore qu’à la base de tout État-nation repose l’éducation. On parlera de résilience. Mais à force d’être invoquée, elle finit par masquer une autre réalité: celle d’un abaissement progressif des standards. La question devient alors plus radicale: que reste-t-il de l’apprentissage lorsque les conditions ne permettent plus de s’y inscrire durablement? Le problème ne tient donc pas seulement à l’accès aux cours, mais à leur forme, et à l’investissement qu’ils suscitent encore. Étudier dans l’incertitude, c’est naviguer en permanence entre des formats instables, maintenir une attention dispersée, reconstruire sans cesse un cadre qui ne tient plus de lui-même. Et, en filigrane, une interrogation plus brutale: à quoi bon, lorsque les vies sont menacées autant que l’avenir qu’elles devraient ouvrir? Dans ce contexte, le risque le plus profond n’est peut-être pas l’échec. Mais l’installation durable dans un mode dégradé, dans un niveau revu à la baisse – devenant, à force, la norme.

Lancement d’une coopération médiatique entre «Levant Time» et le site «European Security»

Dans le cadre de sa démarche visant à élargir ses horizons et son champ de perception des grands dossiers géopolitiques qui se posent à l’échelle internationale, «Levant Time» a convenu d’une coopération étroite, sous forme d’échanges de contenu, avec le site médiatique « European Security ». Créé par un groupe d’experts et d’universitaires de renom, cette plateforme européenne – qui ne relève d’aucun organisme étatique – est spécialisée essentiellement dans les affaires de défense et de sécurité en Europe et aux États-Unis. Elle s’est fixée pour objectif de présenter aux décideurs civils et militaires ainsi qu’aux chercheurs, aux journalistes, aux industriels, des textes de référence, des analyses, des études, des articles axés sur les enjeux actuels dans le domaine de la défense et de la sécurité. La publication, dirigée par M. Joël-François Dumont, a également pour but de tisser des liens, de susciter un débat, avec tous ceux qui se sentent concernés par le domaine en question. «Levant Time» estime précisément dans ce cadre que sa coopération avec «European Security» permettra à son audience levantine et à ses «followers» au sein de la vaste diaspora des pays du Moyen-Orient de profiter du riche contenu, de très haute qualité, du site européen, ce qui ne manquera pas de présenter un éclairage nouveau, un complément aux centres d’intérêt qui caractérisent notre plateforme. Cette coopération bilatérale aura pour socle les fondements qui définissent la mission médiatique d’«European Security» qui souligne à cet égard que la fin de la guerre froide «a entretenu depuis une dizaine d’années en Occident l’illusion d’un monde plus sûr». «En fait, précise le site européen, si la menace directe d’un affrontement armé Est-Ouest a disparu, la situation n’en demeure pas moins alarmante, sinon préoccupante, dans plusieurs régions du monde (…). D’autres menaces déstabilisantes, encore mal perçues par les opinions publiques, semblent s’installer. Elles portent en elles le germe destructeur de la démocratie, bipartisane, telle que nous la pratiquons.» Le site ajoute dans ce contexte que «la misère endémique qui sévit dans certains pays a des répercussions dans nos pays où prévaut la démocratie». «La prise en compte de ces problèmes est donc une nécessité pour tous ceux qui entendent apporter une réponse aux problèmes posés en informant les décideurs ou l’opinion publique (…). D’où l’intérêt de créer ce nouveau lien entre des institutions spécialisées et des personnes motivées par ces questions, et dont les travaux sont de nature à fournir des éléments de réflexion utiles.» C’est dans cette optique que «European Security» a consacré, il y a quelques jours sur sa plateforme, un long article sur la situation présente au Liban en évoquant, dans ce cadre, sa nouvelle relation avec «Levant Time» qu’il présente comme un «pont intellectuel entre l’Orient et l’Occident», une «pépite de l’espace médiatique actuel», une «fenêtre ouverte sur l’âme du Liban». Pour lire l’article et la présentation de «Levant Time» , cliquer sur le lien suivant: Le Liban au cœur du monde : Quand Levant Time éclaire l'horizon - European Security

Le Liban, gardien de l’espérance
Par
Fady Noun
Publié
avr. 15, 2026 - 10:00

Pris entre deux États-voyous, le Liban n’a d’autre choix que de s’amadouer celui qui lui est le plus proche, géographiquement, celui qui se tient à sa frontière. C’est l’art de la paix selon le bon sens. Point n’est besoin d’être Sun Tzu pour le comprendre. Ni non plus pour comprendre que le Liban fait partie du monde arabe, et non du monde islamique, et qu’il peut compter pour avancer dans cette direction sur une solidarité arabe qui n’a pas son équivalent dans l’islam militant iranien. Certes, la cause de palestinienne est sacrée et la spoliation de la Palestine restera la honte du monde arabe. Mais ce n’est pas une raison pour lui sacrifier une autre cause sacrée, celle du Liban, ce magnifique joyau géographique et culturel, cette promesse de liberté religieuse offerte par l’histoire à l’Église maronite et, à travers elle, à toutes les communautés libanaises, et dont la perte serait un sacrilège ou, selon Jean-Paul II, «l’un des remords du monde». Le Liban est «plus grand que lui-même», a dit Emmanuel Macron en mars dernier à l’Institut du monde arabe. De fait, le Liban est un coup de génie de l’histoire qui en a fait le creuset d’un art de vivre en bonne entente entre deux grandes croyances religieuses sous bien des aspects antagonistes, mais dont le rapprochement, tel qu’il s’est finalement produit au Liban, est parvenu à être «un modèle de liberté et de pluralisme pour l’Orient et l’Occident», toujours selon Jean-Paul II. Partie de la francosphère L’atout majeur dont dispose encore le Liban, de surcroît, c’est qu’il fait partie de la francosphère et, par là-même, d’un ensemble ouvert sur la France et l’Occident, tout en restant profondément religieux, profondément pacifique, profondément ancré dans l’Orient. Comment, du reste, avec une aussi petite superficie, pourrait-il en être autrement? Il faudra donc faire en sorte qu’au sortir des lourdes épreuves que nous traversons, le Grand Liban l’emporte sur les petits Liban qui tentent encore de se faire «en pensée ou en paroles»; et en particulier sur l’utopie khomeyniste dont l’objectif est d’étendre au Liban l’autorité de Téhéran, de permettre à l’Iran d’être aux frontières d’Israël et aux rives de la Méditerranée, et de détruire Israël au terme d’une équipée où le religieux débouche directement sur l’eschatologique et la fin des temps, autant dire sur l’irrationnel. Ces visées ne pouvaient pas ne pas déclencher, chez les autres communautés libanaises, des réflexes d’autodéfense. L’une des raisons pour lesquelles le Liban restera réfractaire à cette colonisation idéologique de la communauté chiite, c’est que face à sa «assabiya», il se trouve une autre «assabiya», maronite celle-ci, qui tient farouchement à son autonomie de pensée et d’action, comme à la part de terre qui lui est revenue au terme de siècles de gestation et de souffrances; une part de terre dont elle a payé le prix du sang au fil des XIXe, XXe et XXIe siècles, et dont elle continue à payer le prix en ce moment même à travers les villages frontaliers. La leçon du Grand Liban Nous le disons tout en étant persuadés que les maronites ont intelligemment retenu, à prix fort, tout au long du siècle écoulé, la principale leçon du Grand Liban de 1920: celle de ne plus aspirer à un Liban où ils seraient enfin autonomes et libres, mais de se mettre à son service après l’avoir obtenu. En passant d’un germe de nation au Grand Liban, les maronites sont en effet passés, non sans peines, reculs, hésitations et fautes graves, de l’adolescence à la maturité, d’une communauté aspirant à être nation, à une nation assumant ses responsabilités à l’égard de toutes leurs communautés qui s’agrégeaient à son projet. Pour rester fidèle à elle-même, la «assabiya» maronite, dont on perçoit le frémissement, en ce moment, doit se rappeler qu’elle est au service exclusif de la grande civilisation libanaise, du vivre-ensemble, de la modernité croyante, de la laïcité positive, de la fraternité religieuse, du refus de toute instrumentalisation du religieux, de la hauteur de vue géopolitique, de la liberté et du pluralisme, et qu’elle est aux antipodes de tout isolement. À l’appui de ce qui vient d’être dit, citons ce passage d’une allocution prononcée, en février 2011, par le président de la Fondation maronite dans le monde, Michel Eddé, d’heureuse mémoire, lors de la cérémonie de lever du voile sur la statue de saint Maron, dans l’enceinte extérieure de la basilique Saint-Pierre du Vatican: «Ce Liban (…), les maronites ont été les premiers à y forger une patrie puis un État moderne. Ils n’ont pas voulu en faire une nation maronite ou chrétienne, ni un État pour les maronites ou les chrétiens, bien que cela fût à portée de main en son temps. Ils l’ont conçu comme un foyer pour la convivialité entre musulmans et chrétiens, un foyer fondé sur la reconnaissance du droit à la différence, sur le respect de l’autre, de son acceptation dans sa différence. Autrement dit, sur la liberté et la démocratie.» Affinités Cela dit, et à l’appui de l’option en faveur d’un accommodement pacifique avec l’État à nos frontières, il faut savoir que le Liban chrétien n’est pas sans affinités culturelles et religieuses avec l’Israël religieux. L’Église et la Synagogue prient et implorent dans le même Livre des Psaumes et se ressourcent tous deux dans certains grands récits de la Bible. L’Église orientale maronite a aussi la sagesse de savoir que si l’Église universelle a alimenté l’antisémitisme en prenant son indépendance de la Synagogue, elle-même n’a pas à assumer les égarements du passé. Elle peut donc adhérer librement, et sans arrière-pensées, aux dispositions de la Déclaration conciliaire Nostra aetate qui affirme: «Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau peuple de Dieu, les Juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture.» Elle n’oublie pas non plus de regarder aussi «avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes». En ce domaine, elle pourrait même faire de la surenchère, le Liban étant le lieu par excellence du dialogue de vie islamo-chrétien. La mission du Liban Enfin, si la Synagogue est son aînée historique, l’Église ne peut se permettre d’oublier que Dieu a fait d’elle la gardienne de l’espérance qu’un jour, «tous les peuples invoqueront le Seigneur d’une seule voix et le serviront sous un même joug» (So 3, 9), et qu’elle doit savoir les mener à travers l’histoire, par les «douces attaches» de l’Esprit saint, à la plénitude de la révélation qu’elle a elle-même reçue. À aucun moment, le Liban, héritier des hautes valeurs transmises par ses communautés, ne doit perdre de vue la grandeur de sa mission. Ainsi, il a l’obligation morale, dans le cas particulier de la Palestine, de brandir les armes de l’Esprit et d’avertir son voisin méridional qu’aussi traumatisé qu’il soit par le 7 octobre 2023 et son cortège d’atrocités, il risque de perdre son âme en exerçant sur les Palestiniens la violence génocidaire que l’on a vue. En déshumanisant les Palestiniens et en éteignant dans leur cœur toute empathie pour ce peuple, les Israéliens se déshumanisent eux-mêmes, estiment leurs historiens. Israël sera-t-il sauvé par la guerre? Non, c’est seulement en donnant aux Palestiniens un avenir qu’il pourra vivre en paix. Car une paix imposée ne reposant pas sur des fondements de justice, mais reposant sur la force, peut être balayée du jour au lendemain. La paix véritable est celle qui repose sur les droits inaliénables de toute personne et de toute collectivité humaine, tels que développés par deux millénaires de civilisation judéo-chrétienne; et vers laquelle doivent tendre toutes les nations qui se veulent justes aux yeux de Dieu, ce à quoi prétendent les deux acteurs nationaux du drame en Terre sainte. Il est encore une autre raison, plus circonstancielle peut-être, de s’accommoder d’une paix avec Israël, c’est l’ouverture des frontières sur les lieux saints qu’elle permettra. Bien sûr, à Saïda et Tyr, le Liban possède de précieuses reliques du passage de Jésus-Christ sur sa terre. Bien sûr aussi, il possède sur ses sommets et dans la profondeur de ses vallées, de précieux lieux saints vers lesquels tourner ses regards. Mais ce ne sont pas là des raisons suffisantes pour oublier les pierres de Jérusalem, ou de détourner ses yeux de Bethléem et Nazareth, qui restent pour tout chrétien d’irremplaçables témoins de la vie de Jésus. Pas de décentralisation d’isolement Un avertissement avant de finir: quel que soit le prix à payer pour la paix avec Israël, il faudra éviter toutes les structures de décentralisation qui isoleraient les communautés libanaises les unes des autres. Le Liban profond a le devoir de rester ouvert et proche de tous ceux qui l’ont bâti ou le bâtissent, fidèle à partager avec tous les peines et les joies, les deuils et les fêtes. Enfin, la prospérité économique au Liban ne doit pas se faire aux dépens de sa mission spirituelle. Avant d’être un casino, un hôpital, une station de ski ou une destination touristique – ce ne sont là que des gagne-pain –, le Liban doit faire en sorte d’être le cœur intellectuel du Moyen-Orient, un lieu de liberté, de créativité et de pluralisme, le laboratoire de la «civilisation de l’amour» voulue par Paul VI. Et pour cela, ses universités et ses instituts d’études supérieures ont un rôle de premier plan à jouer. La quête de sens devra s’inscrire sur la liste des «spécialités libanaises», au même titre que les «mezzés».

La guerre sans pitié laisse derrière elle des vies muettes
Par
Nanette Ziadé-Ritter
Publié
avr. 1, 2026 - 14:19

Chaque guerre apporte son lot de laissés-pour-compte. Mais il est une catégorie dont on parle peu, ou mal: les animaux. Dans un Liban où l’abandon est déjà légion, la guerre ne fait qu’aggraver une situation rendue précaire par des années de crise économique. À la détresse humaine s’ajoute ainsi une souffrance silencieuse, invisible, qui ne trouve que rarement sa place dans le récit collectif. Ce phénomène met aussi en lumière une fracture plus profonde. Car abandonner un animal en temps de guerre n’est pas toujours un geste de cruauté assumée, mais parfois celui d’un effondrement. Lorsque tout manque – nourriture, médicaments, abri – la hiérarchie des urgences s’impose avec brutalité. L’animal devient alors, dans l’esprit de certains, un poids supplémentaire. Car l’animal, pour beaucoup, reste accessoire. Un compagnon que l’on adopte parfois sur un coup de tête, comme un objet dont on se lasse. Et lorsque l’urgence impose la fuite, certains prennent la route en abandonnant derrière eux ce qui, soudain, semble ne plus avoir de valeur. Chiens, chats, mais aussi oiseaux ou animaux plus rares, se retrouvent livrés à eux-mêmes, sans défense, dans des environnements devenus hostiles. Cette réalité ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un contexte où la protection animale, bien que théoriquement encadrée par des lois, reste largement défaillante. Faute de volonté politique et de moyens, les infractions se multiplient: trafic d’animaux sauvages, maltraitance, massacre d’oiseaux migrateurs, pêche à la dynamite. Toute une chaîne de violences banalisées, souvent reléguées au second plan, comme si elles étaient moins graves parce qu’elles ne concernent pas directement l’homme. Pourtant, c’est précisément cette chaîne qui garantit l’équilibre dont dépend aussi sa propre survie. Des sauvetages complexes Dans ce paysage dégradé, ceux qui paient le prix fort sont évidemment les plus vulnérables. Les associations, déjà fragilisées par la crise financière, peinent à maintenir leurs activités. À l’image de Beta ou Animals Lebanon, mais aussi de nombreux collectifs et bénévoles anonymes, elles continuent malgré tout, souvent à bout de ressources. Leur engagement relève parfois de l’urgence absolue: intervenir sous les décombres, répondre à des appels de détresse, risquer leur vie pour sauver un animal coincé, blessé, oublié. Mais les obstacles sont nombreux et ne cessent de s’accumuler. Les sauvetages deviennent plus complexes dans un contexte d’insécurité permanente. Les adoptions à l’étranger, longtemps une issue possible, se raréfient. Les coûts de transport ont explosé, notamment depuis que seule la MEA fréquente l’aéroport international Rafic Hariri, rendant chaque transfert presque inaccessible. À cela s’ajoute une fatigue générale, celle des bénévoles, des donateurs, d’un système qui fonctionne désormais à flux tendu. Il y a aussi une autre réalité, plus nuancée, souvent passée sous silence. Celle de ceux qui refusent d’abandonner. Des familles déplacées qui s’entassent dans des appartements surpeuplés, parfois avec plusieurs générations sous le même toit, et qui tentent malgré tout de garder leurs animaux auprès d’elles. Mais cette cohabitation forcée n’est pas sans tensions. Entre contraintes d’espace, peur, et parfois réticences liées à des convictions religieuses – notamment vis-à-vis des chiens –, la présence animale devient un sujet de friction supplémentaire dans un quotidien déjà saturé. Certes, des images circulent, presque rassurantes: un chat dans une cage sous une tente improvisée, un chien serré contre son maître sur un matelas posé à même le sol. Elles témoignent d’un attachement réel, d’un refus d’abandonner coûte que coûte. Mais ces images, aussi touchantes soient-elles, ne doivent pas masquer l’ampleur du phénomène. Car pour chaque animal sauvé ou protégé, combien sont laissés au bord des routes, errants, affamés, condamnés à survivre dans l’indifférence? L’abandon des animaux en temps de guerre n’est pas un simple dommage collatéral. Il révèle, en creux, notre rapport au vivant, à la responsabilité, à ce que nous choisissons de considérer comme essentiel – ou non – lorsque tout vacille. Et peut-être est-ce là que se joue l’essentiel: dans cette capacité, même au cœur du chaos, à ne pas renoncer entièrement à ce qui nous relie au reste du monde vivant. Entre l’Italie qui accorde un congé payé pour s’occuper d’un animal blessé ou malade et l’Espagne qui adopte une loi qui reconnaît les animaux de compagnie comme des «êtres vivants doués de sensibilité» plutôt que comme de simples objets ou des biens – en somme des membres de la famille – et la France qui est censée avancer sur ce terrain, mais qui mène une campagne de publicité incitant à devenir chasseur, on peut convenir que la marge est large et que le Liban peut se féliciter des petits pas qu’il accomplit.

Liban-Sud: l’ancrage des chrétiens des villages frontaliers malgré la guerre

Le long de la ligne de front, à la frontière sud du Liban avec Israël, se situent plusieurs villages chrétiens directement exposés aux combats. À mesure que la violence s’intensifie dans cette zone, le Saint-Siège ne reste pas indifférent face à la précarité de cette présence chrétienne dans le contexte actuel. Le pape Léon XIV, bouleversé par le sort des civils à l’ombre de cette conjoncture guerrière, a ainsi évoqué avec gravité la mort du prêtre maronite Pierre Rai de Qlayaa, symbole d’un drame qui frappe sans distinction. Selon le général à la retraite Khalil Gemayel, ancien commandant du secteur du sud du Litani, les localités frontalières chrétiennes comprennent Alma el-Chaab (caza de Tyr), Rmeich, Aïn Ebel, Debel, Qowzah et Yaroun (caza de Bint Jbeil), ainsi que Bourj el-Moulouk, Qlayaa, Jdeidet Marjeyoun, Ibl el-Saqi et Deir Mimas (caza de Marjeyoun). Dans le caza de Hasbaya se trouvent également Rachaya el-Foukhar, Kawkaba, Abou Qamha et Mazraat Serda. Dès lors, ces zones frontalières, particulièrement exposées, sont vulnérables tant aux frappes aériennes qu’à d’éventuels affrontements terrestres. «La majorité de ces villages se trouve sur les lignes de front et subit quotidiennement des développements militaires qui ont provoqué la mort de nombreux habitants», souligne le général Gemayel. Dans ce cadre, il précise que «les activités militaires continues d’Israël et du Hezbollah maintiennent ces zones sous une menace permanente». Il décrit une situation sécuritaire «fragile», marquée par «une grande inquiétude» et nécessitant des mesures de protection renforcées. Rester malgré tout Dans ce climat de tension permanente, les données sur le terrain viennent confirmer à la fois l’ampleur de la pression et la détermination des habitants à ne pas céder à l’exode. Selon le président de l’ONG Nawraj, Fouad Abou Nader, «non moins de 17.950 habitants chrétiens demeurent actuellement dans les villages chrétiens du sud du Liban, sur les 70.000 chrétiens qui y résidaient avant le début de la guerre de mars 2026». Il précise que «ces habitants, situés en première ligne, ont pris la décision de rester dans leurs maisons et sur leurs terres, refusant de les abandonner malgré le contexte sécuritaire très difficile». Dans cette perspective, M. Abou Nader insiste sur un point central: la nécessité d’une présence effective de l’État. Il souligne notamment «le rôle des Forces de sécurité intérieure, qui doivent, à défaut d’un déploiement militaire complet, assurer une présence active sur le terrain et dans les commissariats». Selon lui, «une telle présence permettrait de maintenir un lien vital entre les habitants et la patrie». Plus encore, cette présence est jugée «cruciale» pour éviter que «les populations ne se tournent vers Israël pour se ravitailler», ce qui pourrait être interprété, à tort, comme un acte de trahison. Parallèlement, les besoins les plus urgents se précisent. Ils concernent en priorité les médicaments, les services de santé et la création d’emplois, autant d’éléments indispensables pour permettre aux habitants de rester et de préserver des conditions de vie dignes. À cela s’ajoutent l’accès au carburant, aux fournitures essentielles et la continuité du fonctionnement des écoles, autant de facteurs déterminants pour éviter un exode vers Beyrouth ou d’autres villes. Dans une lecture plus large, M. Abou Nader met en garde contre une évolution stratégique du conflit. Selon lui, «la situation actuelle diffère de la guerre précédente», Israël adoptant désormais «une stratégie de terre brûlée visant à vider le Sud de ses habitants pour créer une zone tampon». Mobilisation locale et internationale Face à cette réalité, la réponse ne s’est pas fait attendre. Plusieurs associations civiles et communautaires ont ainsi coordonné leurs efforts afin de soutenir les villages chrétiens frontaliers. Concrètement, cette mobilisation se traduit par la fourniture de carburants, de denrées alimentaires, de médicaments et de matériaux de reconstruction. «Ces initiatives visent à réhabiliter les infrastructures, à renforcer la présence légitime de l’État et à intensifier le rôle diplomatique du Liban», explique M. Abou Nader, soulignant qu’elles bénéficient à toutes les communautés du Sud – chrétienne, druze, sunnite et chiite – sans distinction. Dans le même esprit, il met en évidence l’importance de la cohabitation entre les différentes composantes de la société libanaise. L’ONG Nawraj développe ainsi des projets, notamment le programme «SAWA», visant à renforcer la coexistence et à consolider l’attachement des populations à leur terre. À l’échelle internationale, l’action se poursuit également. L’ONG œuvre à la collecte de fonds et à la mise en place de projets à long terme destinés à stabiliser durablement les villages du Sud et à empêcher leur désertification. Enfin, M. Abou Nader appelle l’État libanais à «assumer pleinement ses responsabilités, en mettant fin aux conflits de pouvoir internes qui ont fragilisé le pays et favorisé les ingérences étrangères, notamment iraniennes». S’il estime que «l’exode actuel est temporaire», il avertit néanmoins qu’«Israël pourrait créer une zone tampon dans le Sud». Une réponse humanitaire qui s’organise Dans le prolongement de ces initiatives, les institutions ecclésiastiques ont, elles aussi, structuré leur réponse. Ainsi, le directeur régional de la mission pontificale – CNEWA (Catholic Near East Welfare Association), Michel Constantine, indique que plusieurs réunions ont été organisées, notamment à Bkerké et à Caritas, afin d’évaluer les besoins et de cartographier l’aide disponible. Dans cette optique, un comité de crise a été mis en place pour coordonner l’action des différentes organisations et éviter toute duplication. Grâce à des réunions régulières et à un système de suivi partagé, les informations relatives aux fonds, à leur utilisation et aux bénéficiaires sont centralisées et ajustées en fonction de l’évolution de la situation. Par ailleurs, une fois ces données consolidées, un convoi humanitaire sera envoyé dans le sud du Liban pour évaluer la situation sur place. Il sera composé notamment de Caritas et d’organisations ecclésiastiques, sous la coordination de l’APEC (Assemblée des patriarches et des évêques catholiques du Liban), représentée par son secrétaire général, le père Jean Younes. Partir ou tenir, un équilibre fragile Sur le terrain, toutefois, la réalité reste précaire. Selon M. Constantine, près de 4.530 familles vivent encore dans les villages du sud, avec une présence chrétienne maintenue dans 15 localités. Dans le même temps, 960 familles ont quitté ces villages. Parmi elles, 200 se sont réfugiées à Rmeich et Deir Mimas, tandis que près de 750 autres se sont installées ailleurs, principalement chez des proches, notamment à Beyrouth. Dès lors, l’enjeu devient clair: permettre aux habitants de rester. La mission pontificale concentre ainsi son aide sur les besoins essentiels – vivres, carburants, médicaments – ainsi que sur les moyens de communication, indispensables en cas de coupures des routes. Dans cette dynamique, un système de coupons ou de cartes utilisables au supermarché est envisagé pour les familles déplacées, leur permettant d’acheter directement les produits nécessaires. Enfin, il convient de souligner que cette aide dépasse les appartenances confessionnelles. Certaines familles musulmanes ont trouvé refuge dans ces villages, notamment à Rmeich, et bénéficient également de cette assistance. L’Église en première ligne Parallèlement à l’action humanitaire, les initiatives religieuses et diplomatiques se multiplient. Le nonce apostolique Paolo Borgia s’est ainsi rendu dans plusieurs villages chrétiens, saluant la résilience des habitants et réaffirmant le soutien de l’Église. Dans la même dynamique, le patriarche maronite Béchara Raï a qualifié les chrétiens du Sud de «rempart aux frontières», tout en annonçant l’installation de l’évêque de Tyr, Charbel Abdallah, à Rmeich pour le représenter. Sur le plan diplomatique, le ministre des Affaires étrangères, Joe Raggi, a sollicité l’intervention du Saint-Siège. Lors d’un échange avec l’archevêque Paul Richard Gallagher, ce dernier a assuré que «le Vatican poursuivait ses efforts pour freiner l’escalade et éviter le déplacement des populations». Vers un Sud vidé de ses habitants? Au-delà de l’urgence humanitaire, c’est désormais une perspective stratégique qui inquiète. Pour le général Khalil Gemayel, «la possibilité de la création d’une zone tampon au sud du Liban constitue aujourd’hui l’une des principales menaces». Selon lui, Israël poursuivrait un objectif non déclaré visant à établir une zone vidée de ses habitants le long de la frontière. Cette hypothèse expliquerait à la fois l’intensité des attaques et l’exode progressif de la population. Il rappelle, à cet égard, que lors de la guerre précédente, “la présence de l’armée libanaise constituait un facteur de sécurité” – une garantie aujourd’hui absente. Dans cette perspective, plusieurs conditions apparaissent nécessaires pour permettre aux habitants de rester ou de revenir: garanties de sécurité avec la présence de l’armée libanaise et de la Finul, réhabilitation des infrastructures, soutien économique durable, ainsi que garanties internationales, notamment via le Vatican. À défaut, conclut-il, «le risque de voir ces villages se vider progressivement de leurs habitants demeure bien réel».

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