
Étude de quelques cas de déplacés

Face à la catastrophe que nous vivons, à une guerre ouverte qui détruit et efface les traces de la vie au Liban-Sud, aux déplacements qu’elle provoque ainsi qu’à l’effondrement économique et politique qui touche l’ensemble du Liban, face aussi aux défaillances de l’État et de ses institutions devant l’agression et ses conséquences, notamment son manquement à ce qui lui incombe en matière d’exercice de sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire, ce qui fut à l’origine même de cette guerre, et face à ses hésitations dans le traitement de la situation économique et financière, en particulier concernant la corruption d’une part et l’avenir éducatif des générations actuelles d’autre part, je me suis tournée vers l’ouvrage L’écriture de l’histoire, de la collection «Histoire et sciences sociales, Histoire et mémoire», publié par les éditions Afrique Orient à Casablanca en 2014. Il contient un texte de Bernard Paillard intitulé «L’histoire immédiate», c’est-à-dire ce qui se produit dans le moment même.
Dans cette contribution, il examine la problématique de l’école historique traditionnelle, qui exigeait l’existence d’une «distance temporelle» par rapport à l’événement comme condition essentielle pour garantir l’objectivité et l’intégrité scientifique lorsqu’on écrit sur les événements.
Paillard considère cependant que «l’histoire immédiate» peut étudier l’événement présent au cours même de sa formation. Ce qui se produit «ici et immédiatement» peut constituer un champ de l’histoire du présent, car l’histoire immédiate offre à l’historien et au chercheur une occasion précieuse de saisir «l’événement vivant», avec toutes ses interactions psychologiques et sociales, avant qu’il ne se transforme plus tard en récits officiels se contentant de listes et de chiffres froids, sans restituer les détails de ce qui s’est produit ni les souffrances et les problèmes qui en ont résulté.
Il estime que c’est la sociologie qui a consolidé cette orientation, en évoquant plus particulièrement les recherches menées par Edgar Morin sur l’actualité dans les années 1970. Il conclut de ces travaux que l’histoire du présent peut puiser à trois sources: la presse, l’histoire et la sociologie. Edgar Morin en déduit que l’histoire immédiate n’est pas simplement un récit journalistique rapide des événements, mais un instrument d’analyse sociologique.
Paillard finit par poser une question: qui est qualifié pour étudier ces questions, les historiens ou les sociologues? Il répond que la question n’a pas véritablement de sens, car l’étude de «l’histoire en train de se faire» ne peut s’effectuer que dans une dialectique du passé, du présent et de l’avenir. Elle est donc sociohistorique.
Le chercheur n’est dès lors plus un simple observateur de ce qui se passe, qui s’en tiendrait à distance. Il devient lui-même témoin et, en procédant à l’enregistrement immédiat au moyen d’entretiens et de témoignages, il documente également ce qu’il voit et constate. Cela est de nature à préserver la mémoire collective des déformations et des lacunes.
L’historiographie classique repose sur les documents conservés, tandis que celui qui consigne l’histoire immédiate s’appuie sur des entretiens avec des témoins oculaires alors que leur mémoire est encore vive et, dans notre cas, alors que leurs souffrances le sont elles aussi. Il s’appuie également sur la presse, les médias audiovisuels et les informations provenant de l’ensemble des moyens de communication.
Ce qui peut entraver le travail du chercheur dans ce domaine est le «surplus d’informations». Cela exige de lui des capacités critiques immédiates ainsi qu’un travail de filtrage permettant de trier et de classer les informations avec objectivité.
Le chercheur devient ainsi un participant en même temps qu’il observe. Ce qu’il accomplit contribue également à «archiver» les événements et à participer à leur construction. Cela exige de lui une vigilance rigoureuse afin de ne pas devenir un simple commentateur journalistique. Ce type d’histoire immédiate documente les instants fugitifs et saisit les transformations psychologiques et sociales au moment même où elles se produisent.
Le concept du «tout dans la partie» (The Whole in the Part)
Morin et Paillard considèrent qu’un événement de petite ampleur et géographiquement limité, au sein d’une crise majeure, porte en lui le code du système tout entier. Ainsi, un petit événement ou un différend individuel dans une école, comme un conflit entre deux familles autour du partage d’une aide humanitaire, une altercation dans un village, comme les événements d’Arabsalim lors d’un différend entre des partisans du mouvement Amal et ceux du parti, ou encore le refus de louer un logement, phénomène qui s’est répété avec les déplacés dans différentes régions et auquel de nombreuses familles ont été confrontées, y compris dans des villages homogènes sur le plan confessionnel, peuvent en être révélateurs.
Tout cela condense les tensions sociales, partisanes, confessionnelles et régionales latentes, qui remontent à la surface lorsque le contrôle social et politique s’affaiblit ou disparaît. Nous savons que le déplacement forcé et l’exil affaiblissent le contrôle social et déchirent le tissu social originel des personnes concernées.
La méthode d’Edgar Morin considère la «crise» comme autre chose qu’un simple dysfonctionnement passager. Après avoir étudié la révolte étudiante de Mai 68, il conclut que la «crise», qu’il s’agisse d’une révolution, d’une rumeur de grande ampleur ou d’un événement politique inattendu, constitue une sorte de révélateur structurel permettant de découvrir ce qui demeure latent dans la société, conflits et contradictions politiques, sociales ou psychologiques, sous le voile de la stabilité. Les contradictions remontent alors toutes ensemble à la surface avec une forte intensité. C’est en ce sens qu’Edgar Morin considère la crise comme un accélérateur de l’histoire: en une courte période apparaissent des contradictions et des conflits structurels profonds au sein de la société, qui auraient pu nécessiter plusieurs décennies pour se manifester dans des circonstances ordinaires. L’historien de l’immédiat étudie donc la «profondeur» à travers la «surface».
Bernard Paillard, «L’histoire immédiate», dans le Dictionnaire des sciences historiques.
Présentation du cas
Mme D. est une déplacée de 40 ans, mariée depuis environ onze ans à un homme qui travaillait comme simple employé dans une banque. Sa situation s’est ensuite dégradée et il s’est mis à effectuer de petits travaux manuels, aidant notamment à l’entretien de jardins et accomplissant d’autres tâches similaires.
Avant son mariage, elle vivait dans l’un des villages frontaliers du Liban-Sud et travaillait dans un hôtel situé à proximité de son domicile. Elle présente depuis la naissance un léger handicap congénital à la main. Après son mariage, elle a conservé de bonnes relations avec sa propre famille, tandis que la famille de son mari l’a rejetée, selon elle en raison de sa condition physique. La famille n’entretient donc aujourd’hui aucune relation avec eux.
Les problèmes de la famille ont commencé à s’aggraver avec la pandémie de Covid et l’effondrement économique de 2019. L’activité économique et le travail ont ralenti, l’argent s’est raréfié entre les mains des gens et ceux-ci ont commencé à reporter les dépenses et les travaux non indispensables en raison du manque de liquidités.
Cela a considérablement aggravé la situation de la famille. Le mari n’avait plus de revenu fixe lui permettant de subvenir aux besoins des siens.
La première guerre de soutien: le choc de la perte de sécurité
La maison n’est pas seulement un lieu matériel. Elle représente un sentiment de maîtrise et de stabilité psychologique et établit une frontière claire entre «l’intérieur sûr» et «l’extérieur rempli de dangers».
Après la première guerre de soutien, la guerre des 66 jours comme ils l’appellent entre eux, la situation de la famille s’est encore aggravée. Elle a commencé à vivre de dettes et d’aides provenant de sa famille et d’un entourage plus large: des commerces, de la pharmacie qui fournit gratuitement les médicaments ou les accorde avec une forte réduction, etc.
L’épouse a effectué un travail manuel au sein d’une association, balayant les rues pendant deux mois seulement, conformément à la politique de celle-ci. Elle n’a ensuite plus trouvé de travail. Le mari est lui aussi resté sans emploi. Elle m’a appris par la suite qu’il avait été soldat dans l’armée et avait déserté en 2015. Peut-être sa dépendance envers les autres constitue-t-elle une raison supplémentaire pour laquelle sa famille ne lui vient pas en aide!
La précarité résidentielle forcée des déplacés
Lors de la deuxième guerre de soutien, comme des milliers d’autres personnes, ils ont été déplacés pour la deuxième fois et n’ont jusqu’à présent pas pu rentrer chez eux.
Ils ont d’abord été hébergés dans une école publique, puis déplacés cinq fois, chaque fois vers une autre école. Finalement, ils ont été installés dans l’une des pièces d’une école publique, sans aucune ressource.
Cette répétition ne reflète pas seulement les effets de la guerre. Elle révèle également l’absence de toute politique publique d’hébergement d’urgence capable de garantir un minimum de stabilité dans une situation explosive et face à la perspective d’une nouvelle agression israélienne, compte tenu de l’ampleur de la catastrophe.
Lorsqu’une personne déplacée est arrachée deux fois à son lieu de vie, son sentiment de sécurité est brisé deux fois et le monde entier devient imprévisible.
Les études montrent en effet que l’absence de logement stable génère un sentiment permanent d’insécurité et de perte de contrôle, l’une des principales causes de détérioration psychologique chez les déplacés. Le moment du «retour à l’école», qui s’est transformé pour une partie des déplacés en moment d’expulsion, a révélé le passage de la précarité à une situation de sans-abrisme manifeste.
Les inégalités économiques au sein de la catastrophe
Une partie des déplacés a pu louer un logement grâce à ses économies, tandis que les plus vulnérables n’en avaient pas les moyens. Ici, la catastrophe n’unifie pas. Elle approfondit les différences, faute d’une intervention de l’État destinée à rétablir un équilibre.
Le démantèlement de la protection sociale
Ses déplacements successifs, comme ceux d’autres personnes, d’une école à l’autre utilisée comme refuge temporaire révèlent que l’État n’a pas changé de politique et n’a toujours pas mis en place de dispositif d’hébergement, comme si les déplacés allaient retourner demain dans leurs villages!
Le ministère de l’Éducation, de son côté, s’est appuyé sur des solutions de fortune qui ont atteint leurs limites avec le début de l’année scolaire. Le secteur éducatif subit les conséquences de cette politique, avec un désordre et une incapacité dont les effets se répercuteront sur l’avenir de toute cette génération.
La situation sociale générale
Naturellement, l’entretien avec la mère est dominé par ses plaintes concernant la situation économique. La famille ne dispose absolument d’aucun revenu provenant d’une source quelconque, hormis des aides ici et là et l’assistance de la famille de l’épouse, elle-même pauvre. Celle-ci ne dispose d’aucun revenu autre que ce que gagne le frère du milieu grâce à un métier manuel. Il vit dans un appartement de trois pièces situé dans un quartier populaire pauvre de la banlieue sud.
Sa mère, son père étant décédé, et ses deux fils célibataires, l’un âgé d’une quarantaine d’années et l’autre de vingt-cinq ans, sont allés vivre chez le frère du milieu en raison de leur manque de ressources. Elle a également une sœur plus âgée, mariée et mère de plusieurs enfants.
Sa famille vit aujourd’hui dans un logement étroit et surpeuplé, sans aucune intimité. Elle fait naturellement remarquer que la maison de son frère ne pourrait pas les accueillir si elle souhaitait elle-même y vivre avec sa famille.
Son frère l’aide autant qu’il le peut et sa mère économise ce qu’elle peut afin de lui envoyer une poignée de dollars pour recharger son téléphone ou acheter de la nourriture.
Elle a emprunté 300 dollars qu’elle est incapable de rembourser.
Mme D. essaie de travailler, en vain. Cette mère ne demande ni luxe ni vie confortable. Elle demande simplement ce qui lui permettrait de tenir debout: un logement, un travail, de la nourriture. Mais ces évidences lui sont refusées dans le Liban d’aujourd’hui.
Elle est exclue du marché du travail en raison de sa situation particulière, son handicap, et parce qu’elle est déplacée et vit dans une école. Elle est rejetée silencieusement, sans déclaration, sans reconnaissance.
Elle est déplacée, pauvre, femme et en situation de handicap. Chacune de ces caractéristiques suffit à rendre la vie plus difficile. Réunies, elles deviennent une condamnation à l’exclusion. Le mari, quant à lui, se replie dans une impuissance redoublée, les déplacés venus des villages éprouvant un sentiment d’étrangeté et de désorientation dans la ville.
Privation, enfance sacrifiée et maturité précoce
Comme nous l’avons indiqué, l’entretien est dominé par ses plaintes concernant la situation matérielle et le besoin d’aide. Elle commence par évoquer le sentiment de privation des enfants. Ils demandent: pourquoi ne sortons-nous nulle part? Au restaurant ou à la mer, par exemple! Pourquoi ne nous achètes-tu pas de jouets? Et enfin, la question la plus difficile: «Pourquoi nous avez-vous mis au monde?!»
Lorsqu’ils expriment leurs désirs les plus simples, un jouet, un ballon ou une sortie, elle leur répond qu’elle ne peut pas les satisfaire parce qu’elle doit acheter de la nourriture avec cet argent ou recharger son téléphone afin de rester en contact avec le monde et avec sa famille.
Les enfants passent leur journée dans la rue et jouent avec les autres enfants. Ils se comparent à eux et ressentent davantage encore leurs privations. Ils conservent toutefois une forme de fierté qui les empêche de se plaindre devant eux ou de montrer qu’ils sont dans le besoin.
Quant à la nourriture qu’ils reçoivent, elle se limite à un seul repas d’aide par jour, toujours plus ou moins identique: du riz avec très peu de poulet, ou un hamburger accompagné uniquement de ketchup. Ils doivent se débrouiller pour les deux autres repas, ce qui n’est pas toujours possible.
Elle raconte qu’il y a deux jours, ses enfants se sont couchés sans avoir mangé. Le plus jeune s’est endormi en disant: «J’ai faim…»
Ce n’est pas une phrase anodine. C’est une phrase qui devrait poursuivre toute société prétendant être vivante et avoir une conscience.
Symptômes psychosomatiques: cet enfant a commencé à avoir peur du moindre bruit. Il tremble, pleure et urine sur lui-même.
Ce n’est pas seulement de la «peur». C’est un corps qui vit dans un état d’alerte permanent. Un corps qui ne distingue plus un danger réel d’un bruit ordinaire. Ici, l’enfance n’est pas simplement blessée. Elle est brisée.
L’aîné, âgé de 9 ans, n’est déjà plus un enfant. Il propose à sa mère de travailler. De porter des pierres. De devenir ouvrier afin de l’aider. Il lui promet qu’il retournera plus tard à l’école, comme si l’enfance pouvait être reportée. Comme si l’éducation pouvait être récupérée après qu’on s’en est retiré.
Il ne joue pas. Il réfléchit à la manière de sauver sa famille. Ce n’est pas la responsabilité d’un enfant. C’est une enfance sacrifiée. Un enfant qui ne vit pas son enfance, ne joue pas et ne pratique aucun loisir. Ils ne disposent de rien qui puisse les aider à passer le temps. Ils demandent à utiliser le téléphone, mais cela aussi exige de l’argent pour le recharger.
C’est une conséquence directe de l’incapacité de ceux qui sont supposés assumer leurs responsabilités.
Et dans tout cela, l’État est présent. Il n’est pas absent. Il est présent, mais il ne fait pas ce qu’il devrait faire.
La situation éducative
Les enfants passent leur journée dans la rue. Ils doivent regagner leurs chambres à six heures du soir. «Ils ont donné à chacun un cahier et deux crayons. Mais comment vont-ils passer le temps? Au Sud, ils jouaient avec les enfants des voisins, faisaient du vélo, allaient acheter des glaces. Depuis 2024, ils ne sont allés nulle part.»
Elle a pu inscrire les enfants dans leur école habituelle afin qu’ils suivent les cours en ligne. Cela leur procure au moins un peu de réconfort et de stabilité, en leur permettant de conserver un lien avec leur environnement d’origine et leurs camarades.
Le premier jour d’école, l’enseignante a posé la question habituelle: où avez-vous passé les vacances d’été? «Mon fils lui a répondu: nous les avons passées déplacés dans des écoles, et nous sommes toujours dans une école.» Parmi ses autres camarades, certains sont allés à la mer, sur la corniche ou ailleurs…
L’enseignante a demandé que les livres soient achetés. La mère n’a pas réussi à les obtenir facilement. L’enseignement se fera en ligne, ce dont tout le monde convient que c’est «comme s’il n’existait pas». Quoi qu’il en soit, ce type d’enseignement suppose un accès à Internet, ce qui coûte cher à beaucoup d’entre eux, sans compter l’état du réseau Internet au Liban.
Elle demande: «Où est la conscience? Je ne peux pas laisser mes enfants sans instruction.»
La fabrication d’une «génération perdue» et le danger existentiel pour le Liban
À partir de mes entretiens avec des parents et certaines éducatrices, notamment Mme Mona Jahmi, on peut conclure que le déplacement et les transferts successifs d’un centre d’hébergement à l’autre affectent les enfants ainsi que leurs capacités de concentration, de mémorisation et de compréhension.
Les chocs sonores et psychologiques répétés affecteront également leur flexibilité cognitive, faisant apparaître des symptômes tels qu’une dispersion de l’attention et l’oubli de compétences fondamentales comme la lecture et l’écriture chez ceux qui se trouvent encore dans la phase initiale de leur apprentissage. Certains parents se sont plaints d’un recul des capacités de lecture, ainsi que de la diffusion de l’irritabilité, de la violence, de l’entêtement et du manque de respect envers les parents, lesquels se sentent eux-mêmes impuissants.
Mme D. a également indiqué que les enfants passent leurs journées dans la rue, en l’absence d’outils éducatifs susceptibles de les aider. Cela comporte le risque d’un «vide absolu», qui les éloigne de l’atmosphère de discipline et d’engagement nécessaire à la poursuite de leurs acquisitions intellectuelles et éducatives.
Cela comporte en outre le risque de voir apparaître une «culture de la rue» dans les centres d’hébergement, ou des comportements acquis à la faveur de la disparition de la surveillance scolaire et sociale traditionnelle. Les grossièretés se répandent, la violence physique augmente dans les jeux et la rébellion contre l’autorité de parents épuisés s’intensifie.
Quant au phénomène de maturité précoce observé chez le fils aîné, âgé de 9 ans, il comporte le risque de faire naître chez lui le désir d’abandonner l’école et d’entrer sur le marché du travail afin de subvenir aux besoins de sa famille.
Cela contribue à élargir le «fossé social et psychologique actuel» entre un enfant déplacé, pauvre et privé de tout, un autre enfant déplacé dont la situation est légèrement meilleure, et un enfant demeuré chez lui qui a vécu son été normalement! Imaginons les conséquences de ces situations sur la psychologie des enfants.
Crise de la capacité de l’État et absence de filets de sécurité: le paradoxe des 130 millions de dollars
À propos de l’aide de l’État, elle décrit ce qu’elle reçoit ainsi: «Des injections de morphine. Ils disent: nous allons vous aider, mais aucune aide n’arrive…»
Lorsqu’une famille est contrainte de quitter un refuge sans aucune solution de remplacement, tandis que ses enfants ont faim, le problème ne relève plus d’un simple manque de services. C’est la relation politique elle-même qui s’effondre. L’État n’apparaît plus comme un protecteur, mais comme une instance absente ou indifférente.
Cette mise à nu devient plus flagrante encore lorsqu’on considère la décision de transférer 130 millions de dollars au Conseil du Liban-Sud.
Le problème ne réside pas ici dans le montant, qui est faible, mais dans la manière dont il est utilisé, ou plutôt dont il ne l’est pas, pour héberger et nourrir les déplacés les plus vulnérables.
Cette femme affirme que rien de la somme allouée ne lui parvient! Elle n’entend que des promesses: «Nous allons vous aider.» L’argent existe, mais il est englouti dans les canalisations d’un État rongé par la corruption et le clientélisme. Le problème n’est donc plus celui du manque. Il devient une décision. La décision d’abandonner les gens à leur sort. Et telle est la situation de dizaines, sinon de centaines de milliers de personnes.
La question n’est pas: de quoi cette famille manque-t-elle? La question est: pourquoi la laisse-t-on avoir faim?
Dans la logique de l’État moderne, les ressources sont d’abord affectées à la protection des individus en situation d’urgence.
Dans le cas libanais, en revanche, les ressources semblent se détacher des besoins de la population et demeurer enfermées dans des circuits clos qui ne reproduisent pas la protection, mais le système lui-même.
C’est précisément là que se manifeste, dans sa forme la plus hideuse, la logique de «l’intermédiation rentière»: l’argent public existe, mais il n’arrive pas là où il devrait arriver. Le besoin existe, mais il ne se transforme pas en droit. Entre les deux, c’est l’idée même de l’État qui se brise. La «crise de légitimité» passe alors du niveau théorique à la réalité quotidienne: l’État n’échoue pas seulement dans son action, il échoue à justifier son existence devant ses citoyens.
Les répercussions psychologiques et sociales
Des études portant sur les déplacements répétés ont montré que le traumatisme ne disparaît pas avec le temps. Il s’accumule et se réactive à chaque nouvelle expérience de déracinement, augmentant considérablement les risques de troubles post-traumatiques.
Mais ce que vit cette femme ne s’arrête pas à la guerre et au déplacement, car elle est entrée dans une nouvelle phase, moins bruyante mais plus cruelle: la vie dans des lieux provisoires.
L’école, censée être un espace d’apprentissage, se transforme au Liban en refuge. Puis elle retrouve soudainement sa fonction première, ouvre ses portes aux élèves et les referme devant ceux qui y avaient trouvé refuge. C’est là que se produit la transformation la plus violente: passer du statut de «déplacée» ou de «déplacé» à celui de «personne devenue superflue».
Le problème n’est donc pas simplement que l’État a failli. Son comportement a produit des conséquences psychologiques et sociales précises:
Transformer l’angoisse en structure permanente:
Si le déplacement avait été temporaire et géré de manière claire, les dégâts auraient pu demeurer limités. Mais en l’absence d’un hébergement stable, l’angoisse se transforme en état chronique.
Produire l’humiliation au lieu de la protection:
Lorsque des déplacés sont sommés de quitter les écoles sans aucune solution de remplacement, cela signifie que l’État ne se contente plus d’être absent. Il devient une composante de l’expérience douloureuse qu’ils vivent. Il passe de l’échec à la participation au préjudice.
Briser l’idée de «droit»:
Lorsque l’argent existe, 130 millions de dollars, mais qu’il n’est pas utilisé pour héberger ou nourrir les plus vulnérables, l’accès au logement cesse d’être un droit et devient une question de chance ou de capacité individuelle. Les inégalités se reproduisent à très grande échelle et la société passe d’une logique des droits à une logique de survie individuelle.
Cette transition représente un danger social majeur, car elle désagrège la confiance envers l’État, les institutions et peut-être la société tout entière. Elle installe la précarité comme une situation normale et généralisée.
Une conscience positive face à la fragmentation confessionnelle: une lueur de conscience
Malgré tout cela, cette mère demeure attachée à l’idée de la «patrie». Il semble que des systèmes en voie d’effondrement puissent produire en leur sein des «mécanismes silencieux d’autorésistance» à la fragmentation généralisée.
Elle dit: «Ce qui me fait le plus, le plus peur, c’est que nos enfants grandissent avec certaines choses… Pas seulement la guerre. Des choses liées au fait qu’ils vivent dans une région qui n’est pas la leur. Ils peuvent commencer à apprendre la haine, ou à dire: moi, je suis de telle confession et toi de telle autre. Mon fils a 8 ans et il ne m’avait jamais demandé si j’étais sunnite, chiite ou chrétienne. Mais depuis qu’il fréquente ses camarades ici, ils ont commencé à lui demander: toi, tu es quoi? Alors qu’eux-mêmes sont chiites.
Il vient me demander: moi, je suis quoi? Je lui ai répondu: dis-leur simplement que tu es Libanais. Et n’entre pas avec eux dans ce genre de détails. Il m’a dit: d’accord.
Je dis à mes enfants et je leur apprends: «Nous aimons toutes les confessions. Nous sommes frères avec les musulmans, les chrétiens, les sunnites, les druzes, les chiites, avec tout le monde. Nous ne faisons pas de différence.»
Je dis à mon fils: «Quand tu seras grand et que quelqu’un te demandera quelle est ta confession, dis-lui: je suis Libanais. Nous sommes Libanais et notre terre est libanaise.»»
La transmission d’une identité commune
Malgré les souffrances et le terrain fertile créé par la guerre pour la naissance de la haine et de formes de séparation comportementale fondées sur les identités particulières, d’autant qu’ils vivent dans une région qui n’est pas la leur et peuvent y faire l’objet de méfiance, la mère apparaît comme une sorte de «garde-fou moral».
La phrase de la mère, «Quand tu seras grand et que quelqu’un te demandera ce que tu es, dis-lui: je suis Libanais», constitue une tentative consciente et une résistance nationale farouche destinée à empêcher l’effondrement du système moral de ses enfants. Elle refuse leur glissement vers la mobilisation confessionnelle ou la haine sociale, tout en s’accrochant à l’identité nationale comme dernier refuge au milieu d’un pays qui se fragmente.
Les craintes: le retour de la guerre
Elle raconte: «Il y en a beaucoup comme moi dans l’école. Il y a avec nous une vieille dame qui a un cancer. Son fils l’aide, mais lui aussi a une famille.
Il y a aussi une autre vieille dame que je connais. Ses enfants sont sans travail, ils n’arrivent pas à en trouver. Franchement, elle doit emprunter l’argent pour acheter un paquet de cigarettes.»
La situation est devenue extrêmement difficile. Ici, je ne sais même pas quelle association s’occupe de nous, mais c’est une association qui apporte un seul repas par jour.
«Ce dont j’ai peur, franchement, c’est que la guerre reparte de nouveau, que le pays soit encore plus bouleversé qu’il ne l’est déjà et que plus personne ne puisse aider ou accomplir un geste de solidarité. Nous avons des enfants. Moi, j’ai vécu ma vie», dit-elle, alors qu’elle n’a que quarante ans, «mais j’ai peur pour mes enfants. Quel avenir auront-ils?»
Lorsqu’on lui demande si elle reproche à quelqu’un la situation actuelle, elle répond: «Je comprends que c’est une guerre qui nous dépasse, que c’est une question politique et une situation générale. Mais j’en veux à ceux que nous avons élus. J’ai une carte de personne handicapée depuis 2006 et je n’ai jamais reçu d’eux aucune aide ni quoi que ce soit. L’année dernière, ils m’ont envoyé une seule fois 100 dollars… Et lorsque j’ai demandé de l’aide, ils m’ont dit: tu n’es pas éligible parce que tu as plus de 30 ans. J’ai 40 ans. Nous aidons ceux qui ont moins de 30 ans et ceux qui ont plus de 50 ans!»
Je lui ai demandé: pourquoi ne vas-tu pas aujourd’hui voir le député? Elle m’a répondu: «Où voulez-vous que je le voie, le député? Je n’ai pas son numéro de téléphone. Je ne peux pas l’appeler.»
Enfin
Devant l’école se tient un gardien relevant du Hezbollah, qui interroge les personnes entrant dans le bâtiment. J’ai donc également demandé à Mme D.: et le gardien devant l’école? Demande-lui l’aide de son parti. Demande-lui s’ils ont des aides!
Elle a répondu: «J’ai demandé à la jeune femme responsable du ministère des Affaires sociales… Quant au cheikh qui se trouve dans l’école, je ne suis pas allée le voir!»
Je lui ai demandé: qui est responsable de la guerre?
Elle a répondu: «Le Hezbollah. À quoi bon nous mentir à nous-mêmes…»