


La stratégie iranienne n’est pas uniquement maritime. Elle s’est bâtie, avec une patience quasi romaine, autour d’un arc terrestre : Téhéran – Bagdad – Damas – Beyrouth. Vingt ans durant, Téhéran a patiemment construit un « croissant chiite » reliant l’Iran à la Méditerranée, sous le contrôle du vilayet e-faqih, le guide spirituel iranien. Ainsi a-t-il sanctuarisé les milices chiites et pris le contrôle des zones-frontière en Irak ; il a pris un ascendant décisionnel, à partir de 2012, dans son partenariat avec le régime Assad, avec l’intervention des Pasdaran et du Hezbollah pour protéger le régime Assad (partagé ensuite avec Moscou lors de l’intervention russe à partir de septembre 2015 ; et, surtout, avec l’acmé, à partir de 2008, du Hezbollah au Liban en tant que force expéditionnaire et outil de projection stratégique).
Cet axe avait une fonction double. D’abord, créer une profondeur stratégique face à Israël. Le Hezbollah, fort de dizaines de milliers de roquettes, faisait du Liban sud une plate-forme de dissuasion avancée. La Syrie, elle, servait de matrice logistique : dépôts, bases, corridors d’armes, passages frontaliers permettant de transférer missiles et technologies. Ensuite, projeter une présence iranienne jusqu’à la Méditerranée, ce vieux rêve des empires perse et ottoman : disposer de débouchés maritimes, contrôler les routes vers l’Europe, et intégrer les ports syriens (Tartous, Lattaquié) dans une géopolitique des infrastructures.
L’Iran ne cherchait pas à devenir une puissance navale méditerranéenne au sens classique du terme, mais à interdire la Méditerranée à ses adversaires, en l’occurrence Israël et les États-Unis, à travers un système de proxies. Cela, l’Europe ne l’a compris que trop tard. Beyrouth était déjà exsangue, et les révolutionnaires syriens de 2011, abandonnés à eux-mêmes, ont été littéralement pulvérisés par Assad, dans l’indifférence totale du monde occidental. Obama n’a fait que mettre en 2015 le dernier clou dans le cercueil du Levant.
En résumé, entièrement sanctuarisée, la route Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth permettra ainsi à l’Iran, pendant deux décennies, d’assurer le transfert d’armes et de technologies vers le Hezbollah ; de projeter la puissance iranienne jusqu’à la rive orientale de la Méditerranée ; de contourner le dispositif américain ; et de constituer une menace permanente sur Israël par le nord.
Tout cela s’est effondré comme un château de cartes entre fin 2024 et mi-2025. Le Hamas entraîne le Hezbollah dans la spirale suicidaire et, conséquence de l’affaiblissement considérable de la milice chiite, devenue garde prétorienne du régime Assad, Damas tombe aux mains d’Ahmad el-Chareh, issu de l’ex-HTS. Téhéran s’éclipse au profit d’un nouveau pouvoir arrimé à Ankara et Riyad, désireux de se légitimer internationalement, obsédé par la liquidation complète de l’influence iranienne en Syrie et suffisamment pragmatique pour normaliser les relations avec Israël.
Assad, en tant que minorité, ne pouvait pas accorder une légitimité à un accord formel avec Tel-Aviv. Un vieil arrangement ancestral faisait, cyniquement, du régime une sorte de Hagana de l’État hébreu – invasion du Liban, mainmise sur le pouvoir à Beyrouth, mise au pas des Palestiniens, containment du Hezbollah au Liban-Sud sous sa tutelle, et, surtout, fermeture du front du Golan syrien depuis 1973…
L’avènement de Chareh à Damas a une autre conséquence désastreuse pour Téhéran : les dépôts iraniens sont saisis, les passages frontaliers verrouillés, les réseaux de milices coupés de leur logistique. Puis, en juin 2025, les infrastructures militaires iraniennes sont frappées en profondeur par l’aviation israélienne. L’appareil stratégique est secoué. Tissé patiemment, fil par fil, comme une toile d’araignée gigantesque ou un tapis persan, l’Empire iranien vole en éclats.
Le Hezbollah, dont les responsables militaires sont décimés au quotidien par l’aviation israélienne, survit, mais isolé, privé de sa colonne vertébrale syrienne. Et ses bravades sont surtout dirigées – chassez le naturel, il revient au galop – contre l’État libanais et sa volonté de recouvrer le monopole de la violence légitime et d’éviter, en négociant avec Israël, encore plus de suicide stratégique intérieur, avec son lot de destructions et de victimes innocentes. Résultat pratique : le rêve iranien du continuum territorial vers la Méditerranée, ce Levant perse de Darius III fantasmé par Khamenei – c’est fini.
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