

En septembre 2026, les Houthis ont pris le contrôle de la rive yéménite du détroit de Bab el-Mandeb et frappé le cœur pétrolier de l'Arabie saoudite. Ce basculement clôt la phase d'«escalade contrôlée» observée au début de la guerre américano-israélo-iranienne et ouvre une confrontation directe avec Riyad et ses nouveaux alliés du Pacte de La Mecque. Pour la comprendre, il faut revenir aux racines religieuses, familiales et sociales d'un mouvement né dans les montagnes de Saada.
Introduction
Le 11 septembre 2026, des combattants d'Ansar Allah plantaient leur drapeau sur l'île de Mayun (Perim), au milieu du détroit de Bab el-Mandeb. En trois jours, ils avaient conquis Hays, al-Khokha, le port de Mokha puis le district de Dhubab, soit environ 5 400 km² arrachés aux forces loyales au gouvernement reconnu. Trois jours plus tôt, leurs missiles avaient atteint l'aéroport d'Abha, la base aérienne King Khalid et des installations d'Aramco à Abha et Jizan, dans l'attaque la plus lourde contre le Royaume depuis des années.
Quelques mois auparavant, pourtant, les analystes décrivaient un acteur prudent. Entré tardivement dans la guerre déclenchée le 28 février 2026 par les États-Unis et Israël contre l'Iran, le mouvement se contentait de tirs symboliques vers Israël et s'abstenait de toucher à la navigation en mer Rouge. Il semblait avoir fait de Bab el-Mandeb une «dissuasion de réserve», une carte maîtresse qu'on ne joue pas.
Ce texte cherche à expliquer ce retournement. Il part d'une question simple: qui sont les Houthis, et que révèlent leurs choix militaires de leur nature profonde? L'hypothèse défendue est que l'escalade de l'été 2026 ne contredit pas la rationalité observée au printemps. Elle en est le prolongement: le mouvement choisit l'escalade quand le gain politique dépasse le risque pour sa survie, et il sélectionne ses cibles en conséquence. En épargnant les navires américains et israéliens tout en frappant l'Arabie saoudite, il continue de calibrer, mais à un niveau de violence nettement supérieur.
L'analyse procède en trois temps. Elle rappelle d'abord l'origine du mouvement et sa matrice doctrinale, le zaydisme. Elle examine ensuite la construction de l'État houthi depuis 2014 et ses fragilités. Elle retrace enfin la trajectoire régionale du mouvement, de la campagne maritime de 2023-2025 à la conquête du détroit, en passant par l'«intervention limitée» du printemps 2026 et la riposte que constitue le Pacte de défense de La Mecque.
I. Qui sont les Houthis? Une famille, un terroir, une lignée
Ansar Allah («les Partisans de Dieu») est un mouvement chiite zaydite revivaliste né dans le gouvernorat de Saada, à l'extrême nord du Yémen, près de la frontière saoudienne. Il porte le nom de la famille qui l'a fondé et le dirige encore: les Al-Houthi, lignée hachémite, c'est-à-dire se réclamant d'une descendance du Prophète par Ali et Fatima. La plupart des Yéménites le perçoivent d'ailleurs moins comme un parti que comme une entreprise familiale, bâtie sur l'enseignement du savant zaydite Badreddine al-Houthi (mort en 2010).
De la «Jeunesse croyante» au mouvement armé
Les origines remontent au début des années 1980. Le mouvement apparaît alors comme un courant intellectuel et éducatif, influencé à la fois par la révolution iranienne et par le «réveil islamique» sunnite. Il adopte dès cette époque le nom d'al-Chabab al-Mu'min, la «Jeunesse croyante». Ses cercles d'étude et ses camps d'été répondent à un défi précis: l'essor, au cœur même de Saada, du centre salafiste de Dammaj fondé par le cheikh Muqbil al-Wadi'i avec l'appui de réseaux saoudiens. Contrer le wahhabisme et faire revivre l'identité zaydite sont ainsi les deux objectifs initiaux.
Après l'unification de 1990 et l'ouverture au pluralisme, une partie de ces élites fonde le parti al-Haq, dominé par des Hachémites. Hussein Badreddine al-Houthi y est élu député en 1993. Mais le parti ne recueille que 18 000 voix à l'échelle nationale, puis 5 000 en 1997. Accusés d'avoir soutenu les sécessionnistes du Sud en 1994, Badreddine et son fils Hussein s'exilent quelques mois à Qom, puis dans la banlieue sud de Beyrouth, avant de rentrer à Saada.
À partir de 1999, Hussein al-Houthi prend le contrôle de la Jeunesse croyante contre sa branche modérée, menée par Muhammad Azzan, qui voulait rester un «pont» entre sunnites et chiites. Le forum culturel devient une organisation politique centrée sur son chef. En 2002, dans le sillage du 11-Septembre et de l'invasion annoncée de l'Irak, il adopte le slogan qui deviendra sa signature: «Dieu est le plus grand, mort à l'Amérique, mort à Israël, malédiction sur les Juifs, victoire à l'islam».
Les six guerres de Saada (2004-2010)
L'interdiction de scander ce slogan dans les mosquées sert de déclencheur au premier affrontement avec l'État. Le 19 juin 2004 éclate la première guerre ; Hussein al-Houthi est tué le 9 août. Son père Badreddine dirige la deuxième guerre (2005), puis Abdelmalik, jeune demi-frère de Hussein, prend la tête du mouvement dès la troisième. Six guerres se succèdent jusqu'en 2010. La cinquième porte les combattants jusqu'à Bani Hushaysh, aux portes de Sanaa ; la sixième (2009-2010) déborde sur l'Arabie saoudite, dont l'aviation bombarde le nord du Yémen.
Ces guerres, qui font des dizaines de milliers de morts, forgent le mouvement. Ansar Allah y gagne expérience militaire, connexions tribales, cohérence idéologique et assise territoriale. Il y gagne aussi un récit: celui d'une minorité persécutée par un pouvoir allié de Washington et de Riyad.
Une pyramide fondée sur le sang et l'origine
La structure interne reflète cette genèse. Le pouvoir s'organise en cercles concentriques. Au sommet se trouvent la famille Al-Houthi et ses alliés matrimoniaux (les familles al-Ajri [العجري], al-Mutawakkil [المتوكل], al-Mu'ayyad [المؤيد], Tawus [طاووس] et al-Mashat [المشّاط]). Viennent ensuite les moudjahidines de Saada, compagnons des guerres de 2004-2010, puis les Hachémites en général. Les ralliés tardifs, surnommés mutahawwithin («les houthisés»), n'occupent que des rôles subalternes. Dans ce système, l'influence d'un responsable dépend moins de son titre que de sa proximité avec Abdelmalik al-Houthi, qui vit dans un lieu secret et que la propagande nomme «chef de la révolution» (qa'id al-thawra).
Prochain article: II. Le zaydisme : une doctrine de l'imam présent et de la révolte.