


La politique régionale de Téhéran a obéi au cours des vingt-cinq dernières années à une logique claire: s’installer sur les goulots et les corridors du Moyen-Orient, transformer les détroits, les routes terrestres et les enclaves en instruments de chantage stratégique et bâtir autour de l’Iran une profondeur défensive faite de milices et de régimes inféodés. Dans le cadre de cette politique, le Yémen et les Houthis ont joué un rôle central.
Le Yémen, éclaté, failli, constituait le terrain idéal pour la République islamique iranienne en vue d’installer ce « jumeau occidental ». Le mouvement houthi, adossé à une matrice zaïdite et à une grammaire anti-impérialiste malléable, offrait à Téhéran un proxy capable de: tenir la capitale Sanaa ; contrôler une large portion de la côte de la mer Rouge ; et menacer Bab el-Mandeb avec des missiles, drones, embarcations piégées.
Bab el-Mandeb devient ainsi un levier stratégique, une variable que l’Iran peut activer selon les pressions qu’il subit: sanctions, escalade israélienne, tensions avec Riyad, confrontation avec Washington. Le message de Téhéran est le suivant, invariable : si vous touchez à l’Iran, vous en subirez les conséquences au niveau de votre commerce mondial. En ce sens, les attaques houthies de 2023-2024, réactivées en 2025 sous le prétexte de Gaza, étaient loin d’être des actes isolés : elles traduisaient la doctrine iranienne selon laquelle Bab el-Mandeb est l’extension maritime de son système de dissuasion.
Le point de bascule en faveur de Téhéran a été sans doute l’assassinat de Ali Abdallah Saleh, en 2017, lorsque les Houthis éliminèrent froidement l’ancien président qui s’apprêtait à renouer avec Riyad. Sa mort a fermé la porte à une solution politique nationale. Elle a largement profité aux Houthis — et donc à l’Iran — à court terme., comme du reste, l’assassinat de Rafic Hariri, l’exécution de Saddam Hussein et la disparition de Yasser Arafat. La mort de Saleh a ruiné la possibilité d’un Yémen unifié et a enfermé Téhéran dans une alliance avec un mouvement radical et chaotique — voire presque caricatural — impossible à insérer dans un compromis régional.
Mais le front anti-Houthi s’est fragmenté avec : la montée du Conseil de transition du Sud, soutenu par Abou Dhabi ; le retrait militaire saoudien après son offensive désastreuse de 2015 et le début d’un dialogue avec Téhéran ; l’effondrement de la fiction d’un État unifié ; et la pression internationale accrue sur les Houthis, notamment via les frappes israéliennes et américaines et les sanctions internationales.
Qu’à cela ne tienne… Quoiqu’ébranlés, les proxys de Téhéran tiennent encore debout : le Nord du pays reste sous leur contrôle, leur appareil sécuritaire fonctionne, leur capacité de nuisance demeure intacte, et ils restent sur le plan rhétorique un maillon entre l’Iran et la mer Rouge. Le gouvernement internationalement reconnu, lui, est réduit à une fiction.
L’accord irano-saoudien de 2023, négocié sous parapluie chinois, a mis fin à sept ans de rupture. Il ne visait pas tant à réconcilier deux puissances existentiellement rivales, mais à geler un front que ni l’un ni l’autre n’étaient en mesure de gagner. Riyad voulait sortir du bourbier yéménite, réduire les frappes de drones sur ses infrastructures, protéger la Vision 2030 de Mohammad ben Salman. Téhéran voulait obtenir une reconnaissance implicite de ses gains au Yémen et en Irak, réduire son isolement et éviter une escalade américaine.
Mais la trêve n’a rien réglé. Elle encadre la nuisance houthie sans y mettre fin, limite les ambitions iraniennes sans les désarmer et crée un équilibre instable. Elle préserve surtout l’Arabie de rétorsions iraniennes sur son territoire dans le cadre d’un conflit israélo-iranien. Du reste, Riyad n’a aucun intérêt à rouvrir une guerre au Yémen dont il est sorti exsangue, et l’Iran, affaibli par les frappes israéliennes, n’a pas les moyens d’élargir l’incendie. Le Yémen devient ainsi une zone de tension contrôlée, utile mais contenue, que les deux capitales préfèrent maintenir à basse intensité.
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