Logo Levant Time

Étude

Derrière la «ligne jaune», l’ombre du «Grand Israël»?
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
avr. 26, 2026 - 18:02

N.D.L.R : L’étude qui suit n’est pas à lire d’une seule traite, mais en segments. L’auteur présente d’avance ses excuses au lecteur du texte, mais la démarche académique suivie ne saurait tolérer une césure en plusieurs articles ou un résumé qui en affaiblirait la teneur et les nuances. Mea maxima culpa, donc. Israël a fait circuler début avril 2026 une « nouvelle » carte du Liban-Sud, qui met en relief une zone d’environ dix kilomètres au nord de la frontière à l’intérieur du territoire libanais coloriée en jaune et représentative de l’espace géographique que son armée occupe désormais depuis le début de son offensive militaire en mars dernier. Cette ligne de démarcation, qui a pris par défaut le nom de « ligne jaune », est présentée par les responsables israéliens comme une réalité de terrain sous contrôle de Tsahal, avec l’interdiction faite aux habitants de cinquante-cinq localités libanaises d’y retourner. Le modèle est celui déjà appliqué à Gaza, de l’aveu même des responsables militaires israéliens. Expérience à l’appui, Israël ne fait pas dans l’improvisation tactique. Symboliquement, la carte n’est pas sans cristalliser la résurgence d’un imaginaire territorial qui traverse l’histoire du sionisme depuis ses origines, et que la conjoncture de 2024-2026, avec l’effondrement du Hezbollah comme force militaire de premier rang, la déliquescence de l’empire iranien et cette symbiose paroxystique entre Donald Trump et Tel-Aviv, réactive avec une audace inédite depuis 1967. À la veille de la trêve de novembre 2024 déjà, Israël était proche de consolider une ligne tampon horizontale de Naqoura à Kfarshouba, large d’environ cent kilomètres et profonde de sept à dix kilomètres, soit quelque 452 kilomètres carrés de territoire libanais sous contrôle effectif israélien. Par-delà de ce premier rideau, les planificateurs militaires israéliens développaient un deuxième périmètre défensif entre le Litani et l’Awali, désigné en interne comme une « zone de chasse et de poursuite ». Netanyahu lui-même déclarait ainsi : « Chaque position terroriste — et il y en a beaucoup — est tout simplement rasée », précisant que l’armée israélienne avait « élargi sa présence au Liban au-delà des cinq positions établies en 2024 » pour constituer, selon ses propres mots, « une zone de sécurité solide et plus profonde ». Et il est évident, à en croire les propos des dirigeants israéliens, qu’ils n’ont aucune intention de se retirer de cette zone dans les mois, voire les années à venir. Et la démolition systématique de villages entiers en est une preuve infaillible. C’est un vide démographique que Tel-Aviv met en place, et cela n’est guère étonnant. Israël est passé maître dans l’usage de ce procédé depuis 1948… Au-delà d’une simple occupation stratégique à des fins sécuritaires, la « ligne jaune » réveille ainsi l’angoisse d’une annexion pure et simple dans le cadre d’un vieux projet impérialiste plus vaste. La géographie de l’envie Pour comprendre cette angoisse légitime, et la perception qui l’accompagne de la logique israélienne qui sous-tendrait ces opérations, il convient de remonter à la matrice idéologique du projet sioniste lui-même. L’ambition territoriale israélienne a sans doute varié selon les courants et les époques, mais elle a toujours été là, et il s’avère sans doute nécessaire, pour les besoins de cette étude, de tenter d’en établir la généalogie. Eretz Yisrael HaShlemah — la « Terre d’Israël dans sa totalité » — est en effet une expression aux significations bibliques et politiques multiples et évolutives. Au gré des mouvements nationalistes ou sionistes, les obsessions territoriales ont varié selon les périodes et les courants (sionisme travailliste, sionisme révisionniste, sionisme religieux), mais il est possible d’en faire ressortir deux définitions primaires : l’une, plus étroite, désignant Israël avec le Golan, la Cisjordanie et Gaza ; l’autre, maximale, désignant la vaste région s’étendant du Nil à l’Euphrate. Theodor Herzl, père fondateur du sionisme politique, traçait lui-même cette perspective lors d’une conversation avec Max Bodenheimer, notant dans son journal que l’État juif devrait s’étendre « du fleuve d’Égypte jusqu’à l’Euphrate ». Depuis, la formulation réapparaît régulièrement dans la littérature politique israélienne et dans les déclarations de responsables, dont, en 2024, la militante Daniella Weiss, qui affirmait : « Nous savons, par la Bible, que les vraies frontières du Grand Israël vont de l’Euphrate au Nil ». Mais c’est entre ces deux polarités, maximalisme biblique d’une part, pragmatisme des étapes de l’autre, que s’est construite la stratégie réelle de l’État hébreu. Et jamais cette dialectique n’a été formulée avec autant de clarté que dans la célèbre lettre qu’écrivit David Ben Gourion à son fils Amos le 5 octobre 1937, au lendemain de la Commission Peel. Juste « le commencement » Dépêchée à la suite du déclenchement de la Grande Révolte arabe en 1936, la Commission royale britannique pour la Palestine, chargée de proposer des modifications au mandat britannique sur la Palestine, avait proposé en 1937 l’abolition du mandat et le partage de la Palestine en deux États, un État Arabe au Sud et un État Juif au Nord. Ben Gourion, à la surprise de nombreux parmi ses camarades partisans du « Grand Israël », l’accepta. Cependant, cette validation tenait plus du pragmatisme tactique que d’un renoncement à l’idéologie sioniste. Dans sa lettre à son fils, Ben Gourion écrit ainsi : « Mon hypothèse — et c’est pourquoi je suis un partisan ardent d’un État, même s’il est lié à la partition — est qu’un État juif sur seulement une partie du pays n’est pas la fin mais le commencement. (…) Car cette augmentation de possession n’a pas d’importance seulement en elle-même, mais parce qu’à travers elle nous accroissons notre force, et chaque accroissement de force aide à la possession de l’ensemble du pays. La création d’un État, même si seulement sur une portion du pays, est le renforcement maximal de notre force en ce moment et un formidable élan vers nos efforts historiques pour libérer la totalité du pays. Cette logique froide qui consiste à accepter aujourd’hui ce qu’on peut obtenir pour préparer demain ce qu’on désire constitue la clef de voûte de la stratégie sioniste depuis ses origines. Elle explique, partant, pourquoi chaque geste, fût-il cessez-le-feu, accord, retrait partiel ou autre, a toujours été présenté comme provisoire par les tenants du Grand Israël. Le temps n’est pas celui, statique, de l’obfuscation, mais celui d’un récit continuel, en élaboration constante. En 1954, les journaux de Moshe Sharett révèlent que Ben Gourion décrivait le Liban comme le « maillon faible » de la Ligue arabe et proposait la création d’une entité politique séparée et l’annexion du Sud jusqu’au Litani. Moshe Dayan, de son côté, préconisait d’exploiter les divisions internes libanaises pour faciliter une intervention et un contrôle éventuel, ce qui fut tenté, avec le succès relatif que l’on sait par la suite, en utilisant autant des acteurs acquis au projet (le Front libanais des années 1970-1980, puis Saad Haddad) qu’hostiles (le Hezbollah…). Mais c’est Assad qui maîtrisera la technique parfaitement. Dès le début des années 1960, Yitzhak Rabin identifiait à son tour le Litani comme frontière nord idéale. Quant à Netanyahu, il suffit d’écouter les déclarations de ses ministres, Itamar Ben Gvir et autres Bezalel Smotrich par exemple, pour comprendre que dans l’imaginaire israélien, une partie du Liban au moins revient à Israël… L’obsession du Litani En compulsant les écrits relatifs à la posture israélienne vis-à-vis du territoire libanais, il apparaît que la question du Litani est l’une des plus anciennes et des plus constantes obsessions de la géopolitique israélienne, depuis la Conférence de la paix de Paris de 1919. Ainsi Chaïm Weizmann et David Ben Gourion avaient-ils soumis, lors de leur participation à la Conférence de paix, une carte des frontières souhaitées pour le futur État juif qui incluait le Litani. Mais le traité Sykes-Picot de 1915, par lequel la Grande-Bretagne et la France avaient déjà fixé la frontière entre le Liban et la Palestine, fît tomber à l’eau leur plan. À l’insistance de Paris, le Litani resta donc libanais. Mais la revendication israélienne ne disparut pas pour autant. Ben Gourion réaffirmait ainsi : « Il est nécessaire que les sources d’eau dont dépend l’avenir du pays ne se trouvent pas en dehors des frontières de la future patrie juive. C’est pourquoi nous avons toujours exigé que la Terre d’Israël inclue les rives méridionales du Litani, les sources du Jourdain et la région du Hauran. » En 1978, Israël dénomma d’ailleurs « Opération Litani » son invasion du Liban-Sud, l’objectif affiché étant d’atteindre le fleuve. Et, depuis 2025, un mouvement de colons israéliens dénommé Uri Tzafon milite ouvertement pour l’annexion du Liban-Sud jusqu’au Litani, affirmant que « le Liban-Sud, c’est simplement la Galilée septentrionale ». La dimension hydraulique du projet n’est pas anecdotique. L’eau est une ressource stratégique dans une région aride, et après la guerre de 1967, le ministre de la Défense Moshe Dayan déclarait qu’Israël avait atteint des « frontières provisoirement satisfaisantes, à l’exception de celle avec le Liban ». C’est-à-dire le Litani, à portée de main… mais toujours hors d’atteinte. Plus maintenant. Inutile de dire que la découverte du gaz maritime au large du Sud du Litani n’a pas calmé les appétits israéliens. Bien au contraire… Le plan Yinon et la doctrine de la fragmentation La lettre de Ben Gourion en 1954 constituait une sorte de déclaration d’intention et de plan structurel progressif, par étapes ? Le célèbre document publié en 1982 par Oded Yinon dans la revue hébraïque Kivunim , en constitue la traduction stratégique la plus explicite et la plus systématique. Ancien conseiller présumé d’Ariel Sharon et ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, Yinon publie en février 1982 un article intitulé « Une stratégie pour Israël dans les années 1980 », dans lequel il analyse les faiblesses des États arabes et conclut qu’Israël doit œuvrer à la fragmentation du monde arabe en une mosaïque de groupements ethniques et confessionnels. « Toute forme de confrontation interarabe », affirme-t-il, serait à court terme avantageuse pour Israël. Le plan opère sur deux prémisses fondamentales : pour survivre, Israël doit devenir une puissance régionale impériale et doit provoquer la division de la région en petits États par la dissolution de tous les États arabes existants. La taille de ces entités serait fonction de la composition ethnique ou sectaire de chaque territoire. Le Liban tient une place particulière dans ce plan : Yinon voyait précisément les événements contemporains au Liban comme le présage de développements futurs dans l’ensemble du monde arabe, dont les convulsions constitueraient un précédent pour orienter les stratégies israéliennes à court et long terme. Il semble pour le moins avoir largement été écouté… Le plan Yinon a naturellement suscité des relectures multiples depuis 1982, certains commentateurs estimant qu’il décrirait de manière prophétique ou programmatique ce qui s’est effectivement produit au Moyen-Orient au cours des quarante dernières années, notamment l’établissement de zones tampons à l’intérieur du Liban, l’annexion de territoires syriens au-delà du Golan, le soutien au régime alaouite en Syrie contre la majorité sunnite, la montée en puissance du régime iranien au Proche-Orient pour déstabiliser les régimes arabes, la chute du verrou constitué par Saddam Hussein en Irak, le soutien à des groupes druzes et kurdes favorables à une Syrie fragmentée, les frappes sur l’Irak et le Yémen, voire même l’émergence du Hamas pour affaiblir le Fateh… Tous ces événements auraient mis en place, pour divers analystes, une nouvelle mouture de Sykes-Picot centrée sur le plan Yinon. Le problème, bien évidemment, serait de tomber dans une logique complotiste, qui confondrait la capacité de l’État hébreu à diriger les événements politique dans le sens qui convient à ses intérêts, avec un grand schème ourdi un demi-siècle à l’avance… un peu comme le fameux plan Kissinger pour le Liban, dont la fonction latente est de déresponsabiliser les protagonistes de leurs erreurs tactiques et stratégiques, au nom de l’inexorable fatalité… Un peu trop facile. Netanyahu et son aveu cartographique S’il faut déterminer une caractéristique propre à Benjamin Netanyahu, c’est bien sa capacité à passer sans complexe aucun de l’idéologie à la pratique, non sans une certaine euphorie de l’ostentatoire. L’homme et les ministres précités de son gouvernement sont loin de pratiquer l’art de la subtilité rhétorique, de la diplomatie, ou encore de la duplicité. Sa passion pour les cartes géographiques est documentée depuis 1990, et il est fort à parier que, loin d’être accidentelle, elle est bien étudiée. Une sorte de mode de gouvernement symbolique, par l’image. Le 22 septembre 2023, deux semaines avant l’attaque du Hamas, Netanyahu avait présenté devant l’Assemblée générale des Nations Unies une carte intitulée « Le Nouveau Moyen-Orient », qui n’incluait ni la Cisjordanie, ni Jérusalem-Est, ni Gaza, incorporant de fait ces territoires dans le corps d’Israël. Plus tôt dans le même discours, il avait également montré une carte d’Israël en 1948 qui incluait les territoires palestiniens au sein du nouvel État. Si indignation il y eut, elle fut de bien courte durée… et l’attaque fomentée par Sinwar et les siens vint effacer l’insulte monumentale faite au droit international devant l’Assemblée générale. Et il est étonnant qu’à l’heure où certains pays européens font de l’excès de zèle dans l’atteinte aux libertés publiques avec des propositions de loi comme ladite « loi Yadan », tout le monde ait occulté la parade de Bibi, qui avait effacé d’un tour de carte la Palestine, reliant ainsi « le fleuve à la mer » La parade en question n’était certainement pas un accident diplomatique. Avant son départ pour Washington début 2025, Netanyahu avait déjà, dans une déclaration, promis de « redessiner » la carte du Moyen-Orient, en référence au plan de son gouvernement de créer un « Grand Israël » englobant la totalité des territoires palestiniens et d’importantes portions des États voisins. Dans ce gouvernement, la frange la plus explicite est représentée par Smotrich et Ben Gvir. Le 23 mars 2026, Smotrich se présentait ainsi devant son bloc parlementaire à la Knesset et invoquait explicitement le Litani comme ligne délimitant une sphère nord d’expansion israélienne, en miroir des développements à Gaza et en Syrie. La disparition entière de villages du Liban-Sud, sans doute à jamais rayés de la carte dans la perspective israélienne, obéit-elle uniquement à des considérations sécuritaires ? La question doit se poser avec acuité, et être nécessairement soulevée dans le cadre des négociations par un État libanais soucieux de préserver sa souveraineté et son intégrité territoriale et de défendre ses droits face à l’occupation. Le Golan comme laboratoire de l’annexion permanente C’est sans doute la trajectoire du Golan qui offre le précédent le plus accompli et le plus instructif du processus d’annexion progressive qui caractérise la méthode israélienne. Occupé en 1967, annexé unilatéralement en 1981 dans un geste que la communauté internationale refusa de reconnaître pendant des décennies, et qu’Assad concéda bien volontiers à son allié tacite en contrepartie de son maintien pérenne au pouvoir à Damas, le Golan a vu sa souveraineté israélienne reconnue de facto par Donald Trump en 2019, premier acte d’une série de reconfigurations normatives dont les effets continuent de se déployer. Depuis l’effondrement du régime Assad en décembre 2024, Israël a étendu sa présence militaire en territoire syrien au-delà de la zone tampon établie en 1974, créant de nouveaux faits accomplis sur le terrain. Ce modèle, qui obéit au schème occupation/installation/fait accompli/reconnaissance différée, est précisément celui que la ligne jaune au Liban-Sud semble vouloir reproduire, avec les adaptations qu’imposent un contexte différent et une résistance locale d’une nature autre. La logique des « seuils », du mythe fondateur au programme politique Il convient ici une fois de plus d’introduire une nuance indispensable à l’analyse, au risque sinon de tomber dans l’écueil de la conspiration là où il faudrait plutôt lire la tension structurelle entre mythe fondateur et décision politique. Le terme Eretz Israel HaShlemah n’est entré dans l’usage politique courant qu’après la guerre de 1967. Durant l’ère du Mandat (1920-1948), le camp sioniste était divisé. Certains soutenaient le militant Ze’ev Jabotinsky, qui arguait que les deux rives du Jourdain avaient été promises aux Juifs dans la Déclaration Balfour. D’autres, avec Ben Gourion, acceptaient le cadre mandataire de la Palestine occidentale. Avec la montée du Likoud, héritier du courant révisionniste jabotinskyen, le terme Eretz Israel HaShlemah est devenu plus populaire et le projet d’annexion complète l’objectif central de la coalition au pouvoir. Si les rêves territoriaux de la droite sioniste semblaient naguère n’être que des fantasmes coloniaux sans lendemain, les événements actuels à Gaza, au Liban et en Syrie montrent que les espoirs de l’extrême droite israélienne en pleine ascension sont plus que jamais proches d’une concrétisation. La frontière entre le mythe et la réalité n’a jamais été aussi floue. Il convient probablement de replacer cette résurgence épidermique du « Grand Israël » dans le cadre de ce vent de « nostalgie d’un âge d’or mythique » qui réveille tous les appels d’empire, comme le notait Samir Frangié dans un entretien peu avant son décès. De Poutine avec l’Ukraine et les Pays Baltes, à Trump avec le Vénézuela et Cuba, en passant par la Chine et Taïwan, ou la Turquie d’Erdogan et les démons de l’Empire ottoman, sans oublier l’empire faqihisé de Darius III qui expire actuellement sous les bombes israélo-américaines… c’est un blizzard de mégalomanie qui souffle sur le monde entier. Le mythe impérialiste constitue dans ce cadre un horizon de désir qui structure la pensée stratégique d’une partie significative de l’establishment israélien, en modulant ses ambitions selon les opportunités offertes par le rapport de forces régional et international du moment. Certes, la nouvelle carte n’est pas celle de l’Euphrate au Nil. Mais elle pourrait bien en constituer une étape. Et Ben Gourion avait averti, en 1937, que les étapes étaient précisément ce qui comptait . Il ne mentait pas. Et, aujourd’hui, Netanyahu ne fanfaronne pas. À un moment donné, il faudra sortir des fanfaronnades locales adverses, qui continuent à croire qu’Israël est une puissance éreintée, au bord de l’effondrement, moribonde. Tel-Aviv est en guerre depuis trois ans, et, si près du but, pourquoi donc y renoncerait-il, d’autant qu’il n’a jamais bénéficié d’un soutien aussi inconditionnel de la part de son allié américain ? Ce que la « ligne jaune » pourrait annoncer À l’issue de l’ensemble de cet exposé, il convient de répondre à la question posée concernant le fait de savoir si la « ligne jaune » est uniquement de nature sécuritaire, liée au principe premier, qui est d’assurer la pérennité du Nord israélien contre les attaques potentielles. S’il est naturellement impossible de répondre en toute certitude à cette question, il n’en demeure pas moins que la rhétorique et les comportements de Netanyahu et ses ministres est manifeste et quasi transparente à ce sujet. Pourquoi ne pas les écouter ? Du reste, si Tel-Aviv détient à présent des arguments en or – le prétexte des représailles offert gracieusement par le Hezbollah à travers sa volonté de venger Khamenei – , ainsi qu’une impunité totale et un alignement d’astres politiques inédit pour réaliser son projet, pourquoi ne ferait-il pas, qui plus est dans un contexte régional et mondial totalement déstabilisé, dans lequel l’ONU et le droit international ne comptent plus pour grand-chose ? L’opportunité pourrait bien être unique. L’annexion de facto du Liban-Sud constitue sans aucun doute une tentative de solidification d’un fait accompli territorial en l’absence de tout cadre juridique international reconnu, en s’appuyant sur le précédent gazaoui et sur le soutien politique de l’administration Trump. L’envoyé américain Tom Barrack a même évoqué, de son côté, la création d’une « zone économique libanaise » qui remplacerait les villages frontaliers séculaires. Comme à Gaza. La formalisation de la dépossession dans toute sa splendeur, en faisant miroiter les délices du progrès et du développement qui en découleraient. Drôle de propagande « positive » fondée sur la misère humaine. La destruction des maisons, la démolition des infrastructures, l’interdiction du retour des populations… tout cela n’est pas sans dessiner la silhouette d’un projet qui excède la sécurité et touche de toute évidence, preuves à l’appui, à la démographie, à la géographie humaine, voire à la modification durable de l’espace frontalier. À la Conférence de la paix de 1919 comme dans les débats internes des années 1950, dans le plan Yinon comme dans les discours de l’actuelle coalition, la frontière nord d’Israël n’a jamais été considérée comme définitivement tracée. Certains appétits voraces israéliens ne sont pas sans fantasmer leur plaisir annexionniste jusqu’à Tyr. D’autres, plus loin, même, peut-être. Qui sait ? Dans un monde implosé qui regarde délibérément ailleurs, l’imaginaire, le délire, n’ont pas de limites. Ce que la « ligne jaune » pourrait bien montrer, en somme, c’est que le rêve du « Grand Israël », sous ses formes diverses et ses déclinaisons variables, se vit actuellement au présent. Comme, du reste, les rêves des autres empires déchus. Le Liban, en 2026, en est sans doute, comme l’a été Gaza en 2025-2026, le théâtre le plus immédiat et le plus douloureux. Au risque de subir progressivement le même sort. En finir avec un mythe libanais Cependant, et il paraît nécessaire de conclure sur cette précision incontournable, tout ce qui précède ne saurait justifier la rhétorique actuelle défendue par les chantres de la moumanaa , à savoir que la cupidité d’Israël prouve que la guerre aurait eu lieu de toute façon, et qu’il faut cesser de faire assumer au Hezbollah la responsabilité de ce qui arrive. Il est temps d’en finir avec ce passe-partout de l’argumentation qui vise à justifier toute ce que le Hezb fait, et, paradoxe grotesque, tout ce qu’Israël fait aussi, par une pseudo loi de la fatalité ! Cette lecture fait fi, par ignorance ou mauvaise foi, d’une somme de facteurs. Sans vouloir entrer dans toutes les arguties stériles développées pour justifier la guerre du Hezbollah, il convient de s’arrêter à une seule : si la « résistance » est légitime face à un État qui continue de convoiter le territoire de ses voisins, sa décision ne saurait appartenir qu’à l’État libanais, pas à un groupe paramilitaire inféodé à l’Iran qui dicte depuis 25 ans ce qu’il veut, non seulement la guerre et la paix, mais aussi ce qu’il est possible de dire et de faire, et qui mérite de vivre ou de mourir, aux autres composantes de la société libanaise, sur base d’un projet politique impérialiste dans lequel le Liban n’est qu’une province et les Libanais de la chair à canon. Et si l’État n’a pas été en mesure, jusqu’à présent, de jouer ce rôle régalien, c’est spécifiquement parce que, à l’intérieur, le cheval de Troie iranien ne voulait pas lui rendre cette prérogative, par fidélité aveugle à la volonté hégémonique iranienne. L’expérience de la « résistance islamique » du Hezbollah a été une catastrophe nationale à tous les niveaux – et ce n’est pas fini. La « Grand Perse », dont le Hezbollah n’est qu’une excroissance, n’a jamais été mandatée par le peuple libanais pour faire face au projet du Grand Israël. Cela, seul le Grand Liban peut le faire, symboliquement et pratiquement, par tous les moyens légitimes (à commencer par la diplomatie). Alors, à Grand Israël, Grand Liban. Seulement.

De Persépolis à Téhéran, un même art de la guerre
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
avr. 22, 2026 - 09:34

N.D.L.R. : L'étude qui suit, consacrée à une analyse détaillée de la logique de la guerre dans l'esprit et la pratique perso-iranienne à la lumière du conflit actuel avec les États-Unis, n'est pas à lire d'une seule traite, mais en segments, et le support numérique ne se prête sans doute pas à la longueur du texte. Il est plus recommandable d'imprimer l’article et de le lire sur papier. L'auteur présente d'avance ses excuses au lecteur pour cet inconvénient, mais la démarche académique suivie ne saurait tolérer une césure en plusieurs articles ou un résumé qui en affaiblirait la teneur et les nuances. Mea maxima culpa , donc. Le mardi 21 avril 2026, en fin de soirée, Téhéran faisait savoir qu'il ne participerait pas aux négociations d'Islamabad prévues avec Washington le lendemain, invoquant des «conditions rédhibitoires» posées par les Américains. Le cessez-le-feu, conclu le 8 avril après cinquante jours de guerre ouverte, venait d'expirer, et Donald Trump s’est vu contraint de le prolonger pour donner encore le temps à la République islamique de parvenir à un accord. Le détroit d'Ormuz avait été déclaré pleinement ouvert au trafic commercial vendredi, envoyant les cours du pétrole chuter de plus de 10 %, avant que l’Iran ne le referme dès le samedi, dès lors que Washington refusait de lever son blocus naval. Donald Trump avait qualifié le cessez-le-feu de caduc «mercredi soir heure de Washington» tout en envoyant deux négociateurs au Pakistan. Téhéran avait, selon l'agence officielle IRNA, qualifié les déclarations américaines de «jeu médiatique» destiné à exercer une pression par le biais d'un «jeu de la faute», tout en maintenant le canal pakistanais ouvert jusqu'à mardi soir, heure du coup de théâtre. Et le coup de théâtre, c’est celui-ci: Téhéran a rejeté le cessez-le-feu de Trump, déclarant caduc l’accord du 8 avril et rouvrant formellement la voie à la reprise des hostilités…. Toute cette confusion diplomatique qui se déploie devant le monde entier, comme un (dangereux) marivaudage de bas-étage à n'y rien comprendre, n'est en fait rien de tel. Téhéran applique une doctrine. C'est, rejoué avec les instruments du XXIe siècle (missiles balistiques, drones FPV, blocus pétrolier, communiqués d'agences officieuses), le même pattern stratégique qu'un observateur attentif aurait pu décrire après Marathon, Salamine, ou la paix de Callias (dont les historiens disputent encore l'existence réelle). Depuis vingt-cinq siècles, les constantes de la puissance perse en situation de pression maximale n’ont pas changé. Parmi elles figure un art subtil et maîtrisé d’alterner le chaud et le froid, de nier ce que l'on fait tout en le faisant, ou encore tenir la ligne entre la guerre et la paix dans un état délibérément indéterminé. L'Iran contemporain, engagé depuis le 28 février 2026 dans le conflit le plus existentiellement périlleux de l'histoire de la République islamique, rejoue ainsi des modèles de confrontation que ni la conquête d'Alexandre, ni l'islam arabe, ni la révolution khomeyniste n'ont réussi à effacer. Cette récurrence procède de facteurs géopolitiques, et, partant, invariables à travers les siècles: géographie intérieure de la puissance, logique du plateau face à la mer, mais aussi du cœur face à la périphérie. Ces facteurs ne sont pas sans structurer toute l'histoire militaire de cette civilisation. Sept invariants polémologiques traversent ce continuum. I — La guerre du temps, ou la souveraineté «sur le seuil» La première de ces constantes est sans doute la moins évidente pour un observateur qui n'est pas rompu aux habitudes de la Perse et de son histoire. Elle constitue pourtant l'élément le plus profond et, paradoxalement, le moins visible, de la stratégie médique: la doctrine de la temporalité comme arme. Ce que l'on nomme couramment la «duplicité» iranienne dans les négociations, ce n’est pas la ruse diplomatique ordinaire, au sens d'un mensonge ponctuel destiné à tromper un adversaire sur un point précis. Pas le cheval de Troie d’Ulysse. Il s’agit d’une duplicité structurelle, constitutive de la doctrine elle-même, qui consiste en la capacité à maintenir simultanément deux discours contradictoires sans que la contradiction soit vécue comme une incohérence interne… parce qu'elle est vécue comme la gestion normale d'une temporalité qui n'est pas celle de l'adversaire occidental. Cette pensée ésotérique préasocratique, que l'Occident ne comprend pas dès qu'il s'agit de traiter et négocier avec Téhéran, ressemble à la thèse moniste dynamique que Héraclite d’Éphèse (et plus tard Ibn Arabi) défendait avant l’émergence du dualisme ontologique platonicien. Selon Héraclite, l'opposition n'est pas une contradiction, mais une tension entre deux bouts du même principe qui tirent dans le sens contraire. Au sens perse, cette non-dualité existe entre le zâhir , le manifeste, l'exotérique, et le bâtin , le caché, l'ésotérique. Les deux registres coexistent parce qu'ils appartiennent à des plans différents de la réalité. L'Un contient les deux pôles, dont il est deux manifestations. La dissimulation, la taqiyya , n'est donc pas un mensonge au sens occidental du terme, mais la reconnaissance de ces deux états qui sont des ordres séparés existant simultanément sans se contredire. Tenir un double langage, considérer que toute connaissance ne se définit pas en soi mais en vertu du manque de connaissance qui reste à gagner, c'est-à-dire par la négation de l'étant, relève, partant, d'un processus sain et légitime, signe de sagesse ontologique. L'oscillation iranienne entre guerre et paix est donc la position recherchée par l'Iran. Il n’y en a pas une autre. Les opposés cohabitent et sont donc cohérents. De quoi rendre fous les Occidentaux, qui recherchent la vérité derrière le masque, alors qu'il n'y a pas de masque. Juste deux «positions variables» d'une même posture qui n'a jamais recherché une unité «logique». Le témoignage d'Hérodote C'est Hérodote qui documente involontairement le premier la traduction mécanique la plus ancienne de cette idée dans l'histoire. Après la bataille de Marathon (490 av. J.-C.), Darius ne capitule pas, ne négocie pas, ne fait rien de lisible qui puisse être compris rationnellement. Un peu comme le Sauron du Seigneur des anneaux , il attend et se prépare en silence, accumulant pendant dix ans la machine de la deuxième invasion. Après la bataille de Salamine (480), Xerxès se retire mais laisse Mardonius avec une armée entière en Thessalie. Ni paix ni guerre, donc, mais un état suspendu d'indétermination stratégique qui épuise les cités grecques politiquement et économiquement, bien plus efficacement que n'eût pu le faire une nouvelle bataille. La paix de Callias (449 av. J.-C., dont les historiens disputent encore l'existence réelle, ce qui est en soi révélateur) aurait mis fin formellement aux guerres médiques. Mais les Perses continuèrent simultanément à financer Sparte contre Athènes, puis Athènes contre Sparte, retournant la guerre du Péloponnèse en instrument de leur politique sans jamais y apparaître officiellement. Voilà les origines de la guerre iranienne actuelle par la procuration financière, la corruption des élites, et l'entretien délibéré du chaos chez l'adversaire. Le tout sans ligne de front, à travers un jeu invisible sur les contradictions des autres. Ce que les Grecs ne comprenaient pas, c'est que les Perses n'avaient simplement pas leur même rapport ontologique au temps. Là où la cité grecque pensait en termes d' agôn , de choc décisif, de bataille réglée, d'issue tranchée, l'empire iranien, lui, réfléchissait en termes de durée, de patience, d'accumulation lente et de retournement différé. Ce pattern trouve sa traduction dans la jurisprudence islamique elle-même, au travers du concept de la hudna , la trêve temporaire qui n'est pas la paix. Un contrat suspendu qui permet une pause pour se réarmer et repositionner avant que la bataille ne reprenne. Loin d’être perçue comme une reddition, la hudna est une parenthèse tactique dans une guerre dont l'horizon reste stratégiquement intact. Cyrus et ses successeurs étaient bien entendu loin de posséder ce concept théologico-juridique… mais ils en avaient pourtant développé la pratique intuitive absolue… L'ambiguïté comme posture stratégique La stratégie nucléaire iranienne depuis 2003 — mais aussi celle du Hezbollah au Liban qui crie au triomphe au milieu des décombres dès lors que le canon ennemi cesse de tonner — constitue le cas d'école moderne de cette doctrine. Plus de vingt ans de négociations, de concessions partielles, de violations calculées, de retours à la table, de seuils d'enrichissement franchis puis gelés, de signatures d'accords dont les encres n'avaient pas séché que les ambiguïtés d'application étaient déjà instrumentalisées… Pour Téhéran, le JCPOA de 2015 n’était pas un acte de désarmement, mais un acte de gestion temporelle. À travers l’accord, Téhéran achetait du temps sous pression maximale, tout en maintenant le threshold , le seuil, à portée de redéploiement rapide. Et c'est la même logique qui opère actuellement: nier les pourparlers tout en envoyant des délégués, ouvrir le détroit vendredi pour le refermer le samedi, appeler le dialogue américain «jeu médiatique» tout en gardant le canal pakistanais actif… L'Iran ne fait jamais dans l'ambiguïté par accident. Il en fait parce que c’est là sa position stratégique naturelle, le milieu dans lequel il respire depuis vingt-cinq siècles, et qui, il le sait parfaitement bien, éreinte ses adversaires, ancrés dans le temps historique diachronique hégélien. Ce que l'Occident s’obstine à ne pas vouloir comprendre, c'est que le sens de l'Histoire, pour les néo-Perses, opère donc aussi à contresens… mais aussi en transcendance, dans ce zaman el-latif défini par Sohravardi, ce temps entre les temps qui n'a que faire des contingences du temps historique diachronique (voir à ce propos l'article publié sur ce site le 7 mars 2026 sous le titre «La fin d'une utopie»). II — La défense avancée ou la guerre au-delà du plateau Le second pattern structurel est ce que les stratèges achéménides pratiquaient sans le nommer et que la République islamique a théorisé sous le vocable de defa' pishgin , la défense avancée. Les Achéménides avaient compris que la vulnérabilité de l'empire tenait à sa surface. Trop vaste pour être défendu de l'intérieur, il fallait donc multiplier les glacis périphériques et transformer les satrapies en zones-tampons militarisées, afin de combattre le plus loin possible du cœur persan. Ainsi, ce n'est pas par désir de conquête gratuite que Darius Ier avait lancé ses armées en Thrace et en Macédoine. Son objectif était de tenir les menaces à distance du plateau iranien. Et c'est la même raison qui avait conduit Xerxès à franchir l'Hellespont (l’actuel détroit des Dardanelles), pour se heurter ensuite aux 300 Spartiates de Léonidas aux Thermopyles. L'Iran des mollahs a reproduit exactement la même logique. Depuis 1982, les Gardiens de la révolution islamique ont déployé leurs conseillers — dont les fameux quatre «diplomates» kidnappés plus tard par les Forces libanaises d'Élie Hobeika — dans la vallée de la Békaa pour organiser ce qui allait devenir le Hezbollah, première expérimentation réussie de la défense avancée moderne, première exportation de ladite «révolution islamique». Comme les satrapes achéménides qui levaient leurs propres armées au nom du Roi des rois», les milices de l'axe de résistance — le Hezbollah, le Hamas, les Houthis et les Factions de la Mobilisation populaire irakienne — constituaient autant de satrapies militarisées vassales de Téhéran sans en être formellement le bras. Le principe avancé par Téhéran étant que les guerres doivent se dérouler hors des frontières iraniennes sans que le sol perse n'en soit jamais le théâtre…. Mais ce principe a toujours eu son envers intérieur, que l'histoire achéménide comme l'histoire islamique confirment régulièrement: plus l'empire projette sa puissance vers la périphérie et plus il doit comprimer et verrouiller son propre centre. Les révoltes satrapiques qui jalonnent l'histoire achéménide (Égypte, Lydie, Babylone, etc.) sont le symétrique interne de chaque grande campagne extérieure. Ce n'est pas un accident de calendrier si la République islamique massacrait ses propres manifestants en janvier 2026, quelques semaines avant de lancer la guerre en février. C'est la même logique de compression qui est à l'œuvre, le même réflexe impérial qui exige que le dedans soit écrasé pour que le dehors puisse être attaqué. En ce sens, la défense avancée est toujours, en creux, une tyrannie intérieure. III — La guerre composite ou l'art des coalitions vassales L'armée achéménide était une mosaïque ethnique constitutive, composée pêle-mêle de Mèdes, Bactriens, Lydiens, Indiens, Éthiopiens, Égyptiens, etc. Chaque satrapie fournissait ses contingents selon un système de tribut militaire gradué, les peuples les plus proches de la Perse payant moins d'impôts mais servant davantage sous les armes. Hérodote, dans ses listes d'armées de Xerxès, dresse involontairement le portrait d'une puissance qui ne combat jamais seule et guerroie toujours à travers ses intermédiaires. L'Iran contemporain a reproduit exactement cette architecture. Le Hezbollah, le Hamas, les milices irakiennes et les Houthis constituaient un réseau régional capable d'opérer sous le seuil nucléaire potentiel, imposant des coûts diffus à ses adversaires sans déclencher de réponse massive contre le territoire iranien lui-même. On retrouve même un lien de commandement similaire entre Perses et mollahs. Les satrapes étaient des gouverneurs nommés et contrôlés, les «yeux et oreilles du roi» qui supervisaient leur loyauté. Les milices de l'axe de résistance dépendent pareillement du contrôle financier et de la supervision militaire de Téhéran, sous le commandement politique et religieux du wali el-faqih , dont la doctrine chiite transnationale unit le corps impérial en dépit des particularités de chacun des corps paramilitaires et de leurs milieux. Notons du reste que l'adhésion à la wilayat el-faqih a fini par déborder le cadre chiite, des pans d'autres communautés, au Liban par exemple, ayant été «convertis», endoctrinés subtilement et subversivement au service du projet, sous le préau d'une gauche universaliste antiaméricaine et anti-israélienne — la lutte pour les opprimés contre «le Grand Satan impérialiste et son satellite régional, le projet sioniste» —, d'une cause palestinienne abandonnée par les pays arabes, ou encore de l'idéologie de l'alliance des minorités et de leur protection… IV — La maîtrise des détroits ou la géopolitique du goulot Xerxès ne s'est pas contenté de franchir l'Hellespont en 480 av. J.-C. Il s'est employé à le maîtriser, en faisant construire un pont de bateaux pour signifier symboliquement et matériellement sa domination sur le passage entre deux mondes. La marine achéménide était fondamentalement un instrument de contrôle des voies de passage (côtes ioniennes, Méditerranée orientale et golfe Persique). Or, en géopolitique, celui qui tient le goulot tient le monde. C'est l'axiome le plus ancien et le plus constant de la pensée stratégique iranienne. En 2026, l'Iran a ciblé les infrastructures pétrolières de la région, notamment les navires dans le détroit d'Ormuz par lequel transite 20 % du pétrole mondial. La menace de fermeture totale, proférée avec une insistance croissante, réactive cette doctrine plurimillénaire. La réussite tactique de la saturation maritime par drones FPV en mars 2026, qui a rejoué le scénario du Millennium Challenge 2002 avec des améliorations technologiques considérables, a contraint la flotte américaine à une crise d'attrition en munitions d'interception. Les Iraniens ont démontré ainsi que la guerre des essaims est la réincarnation technologique de la guerre de harcèlement naval que pratiquaient déjà les Perses contre les trirèmes grecques. Ce qui s'est joué le samedi 19 avril dans le détroit, en l’occurrence l'ouverture, la fermeture, et les navires pris sous le feu à mi-passage, constituait la même séquence chorégraphiée… avec deux millénaires et demi d'écart… V — La guerre asymétrique ou le refus ontologique du choc frontal Dès la bataille de Marathon, les Perses misèrent sur la saturation par tir de flèches — l'arme à distance, celle qui dégrade avant l'affrontement — plutôt que sur le choc phalangique. La cavalerie achéménide était une force de harcèlement, d'enveloppement et de rupture des flancs, évitant à tout prix le choc central. Il ne faut voir nulle lâcheté dans ce refus du corps-à-corps, tout juste une doctrine visant la victoire par usure. Là où le guerrier grec cherchait à être décisif, le stratège perse cherchait la durée… Comme quoi la pensée philosophique déteint irrémédiablement sur les moyens de faire la guerre… La stratégie iranienne de long terme a en effet toujours consisté à éviter la confrontation directe avec des forces militairement supérieures, en étendant l'influence par des moyens indirects. En 2026, Téhéran a adopté une posture délibérément asymétrique: des centaines de drones et de missiles balistiques pour saturer les défenses adverses, des attaques sur les infrastructures énergétiques pour renchérir politiquement le coût de la guerre pour Washington et Tel-Aviv, et un refus obstiné de l'engagement terrestre qui exposerait la vulnérabilité conventionnelle de l'armée iranienne. La distance comme arme (autrefois l'arc, aujourd'hui le missile balistique et le drone FPV) demeure la signature polémologique invariante du guerrier iranien. À cela s'ajoute la volonté de créer plusieurs fronts de batailles simultanés, ce que prônait Che Guevara en voulant générer «plusieurs Vietnam» pour épuiser «l'impérialisme yankee». La Perse achéménide utilisait le même stratagème pour éreinter ses adversaires et les monter les uns contre les autres. VI — La décapitation et la fragilité du centre Le sixième invariant est peut-être le plus tragique. La vulnérabilité absolue du centre de commandement, quand la stratégie de défense avancée s'effondre et que la guerre revient vers le plateau, représente le talon d'Achille de tout empire de ce type. Alexandre avait compris en 330 av. J.-C. que l'empire achéménide, malgré son immensité, reposait structurellement sur la personne du Grand Roi. Forcer Darius III à fuir à Gaugamèles, c'était décapiter simultanément la légitimité politique et le commandement militaire de toute la machine impériale. Partant, les généraux macédoniens ne cherchèrent jamais à tenir chaque satrapie une à une. Ils visèrent le nœud symbolique et pratique de l'empire. L'ouverture de l'opération Epic Fury, le 28 février 2026, élimina le cœur et la tête du régime iranien en visant Ali Khamenei, plongeant simultanément la direction iranienne dans une désorientation décisionnelle profonde. Mojtaba Khamenei fut élu le 8 mars pour remplacer son père, mais l'élection précipitée d'un successeur, par ailleurs victime lui-même d'une attaque militaire et dont le sort reste incertain, n'a pas reconstitué la légitimité accumulée sur quarante-cinq ans de pouvoir symbolique. Le New York Times décrivit fin mars une direction paralysée, au processus décisionnel gravement perturbé. Vingt-cinq siècles séparent certes la tente de Darius III en fuite de Gaugamèles des bunkers de l'IRGC après Epic Fury, mais la logique structurelle est rigoureusement identique. Un empire construit sur la volonté d'un souverain unique, qu'il soit roi des rois ou guide de la révolution islamique, peut être foudroyé par la suppression de ce nœud central. La différence, sans doute, est qu'Alexandre avait eu la noblesse de pleurer sur le corps de son ennemi et d'adopter sa mère comme la sienne. Trump, lui… D’aucuns argueront sans doute que Darius III méritait un traitement noble dans la logique politique chevaleresque de respect entre l’ami et de l’ennemi et du code moral qui l’accompagne, tandis que Khamenei… Cette paralysie du centre iranien a produit une autre conséquence, moins visible mais structurellement lourde. L'effacement du guide suprême a ouvert un espace de rivalité entre les Pasdaran, gardiens de la révolution armée dont la logique est celle de la guerre totale et du refus de toute concession, et l'option politique incarnée par les négociateurs et une partie du gouvernement Pezeshkian, plus sensibles aux coûts économiques et humains du conflit. Ce clivage n'est pas neuf. Il traversait déjà sourdement la République islamique depuis des années, mais l'assassinat de Khamenei l'a rendu béant. Là où le wali arbitrait, résorbait les contradictions dans l’Un de sa personne divine, et pouvait manipuler la scène à souhait, élevant et rabaissant (machiavélisme oblige) faucons et colombes au gré des opportunités politiques, le vide arbitre désormais par défaut en faveur des plus durs. Et pour cause: dans un régime dont la légitimité repose sur la résistance et la logique révolutionnaire, aucun acteur politique ne peut se permettre d'apparaître comme celui qui capitule. C'est précisément ce mécanisme, celui de la décapitation qui radicalise le corps décapité, que les Macédoniens n'eurent pas à affronter après Gaugamèles, faute de corps idéologique suffisamment structuré pour survivre à la fuite et l’assassinat du roi. VII — La guerre de légitimité ou le récit comme armement Loin d'être uniquement un conflit d'armées, la guerre iranienne a toujours été simultanément une bataille pour définir qui a le droit de faire la guerre et au nom de quoi. La légitimité idéologique et la guerre psychologique forment les deux faces d'un même pattern : le récit comme prolongement de la violence militaire, et la violence militaire comme confirmation du récit. On retrouve ici cette absence ontologique du dualisme perse — le zâhir et le bâtin comme registres simultanément vrais d'une même réalité. La Perse inventa un instrument singulier de conquête douce bien avant la stratégie de «l'entrisme» trotskiste: le Cylindre de Cyrus, guerre narrative destinée à faire entrer Babylone sans combattre, en se présentant comme libérateur plutôt qu'envahisseur, comme restaurateur des dieux locaux plutôt qu'iconoclaste impérial. Le Cylindre de Cyrus Rédigé en akkadien cunéiforme, probablement en 539 av. J.-C., immédiatement après la prise de Babylone, le Cylindre est un texte dicté par Cyrus — ou en son nom — dans lequel il se présente comme un «libérateur» mandaté par Marduk, le dieu suprême babylonien, pour rétablir l'ordre que le roi précédent Nabonide avait perturbé. Il annonce le retour des peuples déportés dans leurs terres, la restauration des temples et la liberté des cultes locaux. C'est sur ce texte que repose la tradition, popularisée au XXe siècle notamment par l'ONU, qui en fit reproduire le cylindre en 1971, selon laquelle Cyrus aurait proclamé la première charte des droits de l'homme. Au plan polémologique, le Cylindre constitue une opération de guerre psychologique d'une sophistication que le XXe siècle n'a pas dépassée. Par ce processus méphistophélique, Cyrus retourne la légitimité de l'ennemi contre lui-même en se présentant au nom de Marduk, le dieu babylonien, dont il prétend être le serviteur élu, plutôt qu'au nom des dieux perses. Une colonisation symbolique préalable à la colonisation territoriale. Avant que l'armée perse entre dans Babylone, le récit perse a déjà occupé le panthéon babylonien. Nabonide est délégitimé par le propre dieu de Babylone. Cyrus n'en est que l'expression… Ce faisant, Cyrus rend aussi la conquête indiscernable de la libération. Babylone est «rendue à elle-même». Elle ne tombe pas. Cette manipulation sémantique neutralise toute résistance légitime: résister à Cyrus revient à résister à Marduk et à son propre ordre restauré. C'est le zâhir de la tolérance comme arme du bâtin de l'annexion… Le Hezbollah libère-t-il le territoire ou conquiert-il en son nom le pouvoir à Beyrouth… ? L'ambiguïté du geste de Cyrus n'est pas accidentelle. Les historiens débattent encore pour savoir si le Cylindre reflète ses convictions réelles ou une pure stratégie de manipulation. Or une fois de plus, la question est mal posée, tout simplement. Dans la doctrine des «positions variables», il n'y a pas de vérité cachée derrière le texte. Le zâhir est la politique, et le bâtin est aussi la politique, sur deux registres simultanément vrais. Cyrus croyait-il en Marduk? La question n'a pas de réponse binaire là où le binaire lui-même n'existe pas. Il agissait comme s'il y croyait, et sa performance était à la fois sincère et stratégique… exactement comme la République islamique agit comme si sa mission régionale était théologiquement mandatée et juste, sans que cela exclue le calcul de puissance le plus froid… et le sacrifice du foyer révolutionnaire, territoires et êtres humains. Les Achéménides pratiquaient ainsi la soft coercion avant même que la catégorie existe. Ambassades intimidantes, offres de reddition honorables, mise en scène de la clémence royale… autant de modalités d'une guerre psychologique cherchant à démoraliser l'adversaire avant le premier choc. Là où Cyrus décentralisait la légitimité en respectant les cultes locaux, la République islamique l'a centralisée sur la figure unique du guide, fragilisant par là même l'ensemble du dispositif dès que ce nœud venait à être supprimé. Le parallèle avec la wilayat el-faqih L’imam Khomeiny n'a pas inventé la guerre de légitimité par le récit. Il l'a juste islamisée et théologisée. Là où Cyrus avait emprunté le dieu de l'ennemi pour se légitimer, Khomeiny a construit, en utilisant le chiisme, une doctrine juridico-théologique — le vicariat du théologien-juriste — qui transforme chaque milice, chaque proxy et chaque intervention régionale en acte de dévotion. Dans la logique néo-perse, le Hezbollah est plus que le bras armé de Téhéran. C’est le zâher du récit, une communauté de foi en la résistance. Et il importe peu que cette performance narrative soit «vraie». L'essentiel, c'est qu'elle la daawa , la rhétorique, soit opérationnelle sur le plan stratégique. Ici, la fin justifie les moyens, et il n'y a pas de temps à perdre entre le «vrai» et le «faux», le «mensonge» et la «vérité», la «réalité» et le «fantasme». Tout cela existe en binômes unitaires, au nom d'une «cohérence» appelée «sagesse» et justifiée par le principe ultime de la victoire… La wilayat el-faqih joue donc exactement le même rôle structurel que la propagande achéménide de la tolérance. Elle transforme l'expansion régionale iranienne en mission de tutelle divine, en mandat théologique sur la communauté opprimée. Mais là où Cyrus jouait sur la clémence, la doctrine iranienne contemporaine a développé ce que l'on peut nommer la martyropathie, le sacrifice comme doctrine opérationnelle qui transforme la mort en victoire narrative, rend toute défaite militaire lisible comme une élévation spirituelle, et soude les combattants face à la supériorité conventionnelle adverse… tout en rendant le régime structurellement incapable de négocier la défaite sans s'autodétruire symboliquement. C'est une guerre psychologique retournée contre soi autant que contre l'ennemi: sa force ultime est aussi sa limite absolue. Quelle solution? Comment traiter avec un tel adversaire? Telle est la question que Thémistocle, Alexandre, Henry Kissinger et Mike Pompeo se sont tous posée, avec des réponses radicalement différentes et des succès inégaux. C'est aussi celle que Trump se pose à nouveau en ce printemps 2026, sans y avoir encore trouvé de réponse cohérente. La première erreur, et la plus constante, est de chercher à fixer l'adversaire à positions variables, de le contraindre à un état défini par un ultimatum. Chaque deadline annoncée («ouvrez le détroit ou nous frappons», «dernière chance de négocier») lui offre précisément une nouvelle occasion de produire une réponse qui est simultanément les deux, tant et si bien qu'elle épuise celui qui pose la question et révèle sa rigidité mentale. La pression maximale, fondée sur l'hypothèse qu'à un certain niveau de douleur l'adversaire doit choisir entre capituler ou combattre, bute sur le même écueil. L'adversaire à positions variables n'a structurellement pas à choisir, parce que souffrir, négocier, résister et attendre ne sont pas pour lui des états exclusifs, mais des registres qu’il peut habiter simultanément. Une fois de plus, ce que la doctrine américaine lit comme de l'irrationalité est en réalité une rationalité d'un ordre différent, opérant sur un axe temporel que les démocraties électorales, condamnées au temps court du cycle politique, sont constitutionnellement incapables de tenir. Ce qui fonctionne partiellement, imparfaitement, mais documenté par l'histoire, c'est d'adopter soi-même une part de cette temporalité, sans en faire un absolu. Si Alexandre a vaincu les Perses, ce n’est pas en les forçant à combattre selon les règles grecques. Il s'est battu avec leur vitesse et leur mobilité tout en maintenant la supériorité de choc au moment décisif qu'il choisissait seul. Kissinger, face à Hanoï, autre adversaire à positions variables et autre civilisation «du seuil», a fini par comprendre qu'il fallait négocier sur deux registres, la table officielle pour le zâhir , et les canaux secrets pour le bâtin , sans jamais exiger que les deux coïncident. Transcender le dualisme Concrètement, cela implique de ne jamais poser de questions auxquelles on exige une réponse binaire, mais des questions processuelles: «quelle est la prochaine étape?» plutôt que «êtes-vous d'accord?», parce qu'une étape s'accomplit là où un accord peut rester simultanément accepté et refusé. Il faut donc tenir son propre seuil sans l'annoncer. En ce sens, la dissuasion efficace contre cet acteur est la dissuasion opaque, celle dont l'adversaire sait qu'elle existe sans en connaître le déclencheur. C'est du reste ce qu'Israël, malgré tout, a mieux compris que Washington dans ce conflit. Mais la vérité la plus difficile à formuler est peut-être qu'il n'y aura pas de traité définitif avec l'Iran, mais une succession de hudna , d'équilibres instables entretenus et de «positions variables» gérées dans la durée. La paix avec un tel adversaire est une pratique continue. Elle ne s'acquiert pas d'un seul coup, à moins d'utiliser des moyens vraiment dévastateurs comme ceux qui avaient terrassé le Japon et mis fin à la Deuxième guerre mondiale. La seule victoire totale sur ce type d'adversaire — et Alexandre l'avait compris en se proclamant l’héritier de Cyrus, c'est-à-dire en jouant le zâher perse mieux que les Perses eux-mêmes — suppose une profondeur culturelle et une patience stratégique qu'aucun acteur contemporain n'est en mesure de déployer. Ce qui laisse les autres dans la seule position réaliste: apprendre à cohabiter avec l'oscillation, à gérer le seuil plutôt qu'à le supprimer… et à ne jamais confondre un cessez-le-feu signé avec la fin de la guerre. Le boomerang comme loi structurelle Par-delà tout ce qui précède, il existe toutefois une loi plus profonde que la simple récurrence des patterns. Cette loi, que ni Cyrus ni Khomeiny n'ont su conjurer, dispose que chaque stratégie iranienne porte en elle, structurellement, le mécanisme de sa propre inversion. La défense avancée crée, dans la périphérie qu'elle cherche à contrôler, les conditions d'une coalition adverse qui finit par frapper le centre. La guerre composite engendre des proxies dont l'autonomie partielle échappe au commandement central au moment décisif. La maîtrise du goulot transforme le détroit en cible de blocus dès que l'adversaire décide de ne plus tolérer le chantage. La doctrine du seuil et de l'entre-deux, enfin, provoque à terme la frappe préventive qu'elle était précisément censée prévenir — parce qu'un adversaire suffisamment patient finit toujours par décider que l'ambiguïté entretenue est plus dangereuse que la guerre ouverte. L'empire achéménide en fit l'expérience avec Alexandre. La République islamique vient de la rejouer en 2026. Ce boomerang constitue la conséquence tragique et nécessaire, inscrite dans la logique même de cet empire depuis le premier jour. Elle porte en elle, quelque part, ses propres limites, voire les germes de sa démise. La tragédie de la continuité Ce qui est frappant, au terme de cette traversée polémologique à travers vingt-cinq siècles d'histoire militaire iranienne, c'est certes la ressemblance des formes guerrières, mais surtout la persistance d'une même contradiction fondamentale. La stratégie de projection iranienne a toujours créé, dans la périphérie qu'elle entendait contrôler, les conditions de son propre retournement. La défense avancée a produit le boomerang stratégique. La guerre composite a engendré la coalition adverse. La maîtrise du goulot a transformé le détroit en cible de blocus. La doctrine de l'entre-deux, cette souveraineté «sur le seuil» qui est l'invariant le plus profond de la puissance iranienne, ne peut pas fonctionner indéfiniment. Elle suppose un adversaire incapable de supporter l'ambiguïté sur la durée, et Washington, en frappant le 28 février 2026, a signifié que cette patience avait une limite. En ce 21 avril, le cessez-le-feu vient d'expirer. Téhéran a claqué la porte d'Islamabad en invoquant des conditions rédhibitoires. L'Iran nie envoyer des délégués tout en en ayant envoyé jusqu'à ce soir. Il a rouvert le détroit vendredi pour le refermer samedi. Il a déclaré les négociations mortes tout en maintenant le canal pakistanais vivant — jusqu'au coup de théâtre de cette nuit. Cyrus avait dit, selon Hérodote, que les peuples mous viennent de terres molles. Il croyait que le plateau iranien forgeait des hommes durs. Ce que l'histoire longue de la puissance perse enseigne, c'est plutôt que le plateau iranien forge des empires dont la grandeur est inséparable de leur fragilité. Des empires de la périphérie maîtrisée, du seuil tenu, qui s'effondrent lorsque la périphérie se retourne contre le centre, lorsque le temps de l'adversaire rejoint enfin le leur, et que l'entre-deux dans lequel ils avaient si longtemps prospéré se referme brutalement comme une tenaille. Là où certains continuent de voir dans la posture iranienne une «victoire» quelconque, il faudra éviter ce glissement périlleux qu’ils amorcent dans le monde anhistorique, qui ressemble à celui des sectes coupées de la réalité. Téhéran ne peut pas continuer à se mordre indéfiniment la queue face à la puissance de feu américaine et un adversaire aussi brutal que celui qu'il affronte actuellement — pour la première fois depuis Saddam Hussein —, et qui n'a lui-même que faire ni du temps historique, ni des principes démocratiques, et face auquel dualisme, pensée ésotérique et autres soft powers se heurtent immanquablement à un mélange brut de realpolitik nihiliste, de patience rusée du businessman, de césarisme sanguin et populiste, de messianisme providentialiste qui se croit lui aussi mandaté par Dieu et par l’Amérique, et de bellicisme vatenguerriste, tous poussés à leur paroxysme… À tirer trop longtemps la moustache du tigre, on finit inéluctablement par se faire dévorer.

« L’empire iranien » : Israël et l’alliance des minorités, une stabilité paradoxale (5/5)

Il paraît nécessaire de s’attarder un moment sur le jeu sournois pratiqué par Israël, en maître de marionnettes, dans le contexte des ambitions géostratégiques de la République islamique iranienne. Pendant un demi-siècle, Tel-Aviv a trouvé dans l’«alliance des minorités» (alaouites, chrétiens, druzes, chiites du Liban, Kurdes) un tampon géopolitique à l’hinterland sunnite. La doctrine israélienne de la « périphérie » (années 1950-70) reposait en effet sur un axiome : s’allier aux minorités pour briser l’encerclement sunnite. Dans ce contexte, les régimes alaouites à Damas — Hafez puis Bachar el-Assad — étaient des ennemis déclarés mais prévisibles ; idéologiquement stables ; obsédés par leur survie interne ; et parfaitement dissuadables. Israël préférait un Assad cynique et rationnel à une Syrie sunnite nationaliste ou islamiste. Et le monde occidental, États-Unis comme pays européens, a emboîté le pas à l’État hébreu, par utilitarisme pur. Les sbires du régime Assad ont rendu tant de bons et loyaux services aux services de renseignements européens au cours des quatre dernières décennies… pourquoi se débarrasser d’un ennemi si accommodant ? Et, comble du ridicule, plusieurs décennies après les massacres de Homs et de Hama, ce n’est qu’aujourd’hui que ces pays saluent la démise d’un régime inhumain qu’ils ont sans cesse légitimé, même lorsqu’il massacrait résolument des opposants civils en 2011 et livrait le pays à Daech en amnistiant les islamistes, pour ensuite mieux crier au loup… Le Hezbollah, au Liban, a éliminé tous les cadres du Front de la résistance nationale à Israël, formé de la gauche, à partir des années 1980. Ce que l’État hébreu ne faisait pas, le parti pro-iranien le complétait. Jusqu’à devenir un garde-frontière parfait pour empêcher toute velléité palestinienne de s’enraciner au Liban-Sud. En échange, Israël a fait l’impasse sur la mainmise syrienne sur le Liban en 1990 et sur la conquête de l’État libanais par le Hezb à partir de 2006. Comme du reste, il a profité de la querelle Hamas-Fateh pour affaiblir le front intérieur palestinien… Entretenir la rivalité mimétique Avec la chute d’Assad et l’arrivée d’Ahmed al-Chareh, Israël se retrouve face à un paradoxe géostratégique : à court terme, l’Iran — dont il était temps, dans la logique sioniste, de rabaisser l’ivresse impérialiste démesurée — perd son pont levantin. À moyen terme, une Syrie sunnite recomposée réapparaît — avec tout ce que cela implique comme inconnues doctrinales, tribal-militaires et régionales. Il faut comprendre qu’Israël a sans cesse cherché à entretenir la rivalité mimétique qui existe déjà entre les communautés du Levant sur fond d’angoisses existentielles. Jouer, partant, les chrétiens contre les sunnites, les sunnites contre les chiites, les alaouites contre les sunnites, selon la pure logique machiavélique… en restaurant les équilibres lorsqu’ils viennent à se rompre. La fonction de cette stratégie est évidente : garantir la survie de l’État hébreu en exploitant les faiblesses, les craintes et les contradictions des autres, ainsi que la fragilité du pluralisme des sociétés levantines. Et, conséquemment, éliminer toute possibilité d’émergence d’une résistance palestinienne crédible et la naissance d’un État palestinien viable, souverain, et disposant d’une légitimité internationale. Certes, le régime Chareh brise totalement l’influence iranienne, ferme les routes d’armes vers le Hezbollah, se rapproche de Riyad et de Washington ; tente une « normalisation conservatrice » pour exorciser son passé jihadiste et constitue une occasion d’étendre les accords d’Abraham à la Syrie avec une légitimée sunnite. Mais pour Israël, cette recomposition reste ambiguë : un ancien groupe jihadiste devenu pouvoir d’État est moins lisible qu’une dictature alaouite stable et un pouvoir sunnite peut servir d’appoint à la cause palestinienne. Si le dialogue avec lui pour le pousser à la paix est nécessaire, la pression sur le régime doit se maintenir pour le maintenir en état de fragilité et de dépendance, que ce soit en neutralisant ses capacités militaires, en agitant des factions au sein des minorités, ou en créant une zone tampon à l’intérieur du territoire syrien. Pour Israël, toute la dichotomie est là : l’Empire iranien s’effondre, mais avec lui la logique confortable de « l’alliance des minorités ». Tel-Aviv perd un « ennemi intime » (dont il a retardé autant que possible la chute) avec Bachar — la « vieille paire de chaussettes », pour reprendre la formule d’un responsable israélien en 2011 au sujet du président syrien — pour un voisin imprévisible, mais qui peut lui garantir une paix durable, à condition de la maintenir sous un contrôle politico-économique occidental et militaire israélien étroit. L’empire en fragments Ce qui reste à l’Iran, fin 2025, n’est plus un axe, mais les morceaux d’une étoile implosée : Bab el-Mandeb et les Houthis, Gaza en ruine et le Hamas, un Hezbollah isolé qui tente tant bien que mal de se reconstituer, un Irak sous contrôle, mais victime de tiraillements, et une Syrie définitivement perdue. Même le cœur de l’empire gémit à présent sous le poids des sanctions et des pénuries. La stratégie impériale de Téhéran n’a pas disparu ; elle a été brisée, victime, en partie, de son hubris impérialiste, à vouloir jouer au plus fin avec plus puissant qu’elle. Comme Saddam après l’invasion du Koweït. « S’il s’abaisse, je le vante ; s’il se vante, je l’abaisse », conseillait Machiavel. La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, écrivait La Fontaine. Darius III a été assassiné par les siens après sa défaite contre Alexandre et la chute de l’empire. Le directoire iranien actuel subira-t-il le même sort ? Peut-être. À la différence qu’Alexandre avait pleuré Darius III. Personne — absolument personne — ne versera des larmes sur les ruines du vilayet el-faqih. Lire sur le même thème « L’Empire iranien » : anatomie d’une chute (1/5) « L’Empire iranien » : Au Yémen, le pari houthi (2/5) « L’Empire iranien » : Le corridor terrestre et l’ambition de l’Empire levantin (3/5) « L’empire iranien » : l’Irak, blessure ouverte ; Gaza, profondeur palestinienne (4/5)

« L’empire iranien »: l’Irak, blessure ouverte; Gaza, profondeur palestinienne (4/5)

L’Irak fut longtemps la pièce maîtresse des manœuvres et des ambitions géostratégiques de la République islamique iranienne. Sans l’Irak, rien ne tient : ni le corridor terrestre vers la Syrie, ni l’économie de contournement des sanctions, ni le réseau de milices qui assuraient à l’Iran une profondeur stratégique dans le Golfe. Les puissantes milices chiites (PMF), financées, entraînées et encadrées par les Gardiens de la révolution, ont contrôlé durant des années les zones frontalières de Al-Qaim/Boukamal, par où transitaient armes, hommes et technologies vers la Syrie et le Liban. Le gouvernement irakien, hésitant, oscillait en permanence entre Washington et Téhéran, mais les leviers iraniens demeuraient massifs. Aujourd’hui, l’Irak est devenu un champ de contradictions : les pressions américaines vont croissantes pour sanctionner les réseaux pro-iraniens ; les milices sont fragilisées après la désorganisation du front syrien ; la récente dispute interne sur la classification du Hezbollah et des Houthis, inscrits puis retirés des listes terroristes en quelques jours, montre clairement une confusion ; et, last but not least, un nationalisme irakien qui refuse autant l’ingérence iranienne que l’emprise américaine, se met en place. Bagdad joue désormais l’équilibriste entre Washington, Téhéran et Riyad. Téhéran y conserve une influence réelle et essentielle, mais plus du tout le « corridor » qui faisait de l’Irak une extension naturelle de son architecture défensive. Le maillon irakien existe encore ; mais il n’organise plus l’espace régional Gaza, ou la profondeur palestinienne de l’axe iranien Il reste Gaza. Pourquoi cet attachement géopolitique à la carte palestinienne, en dehors de l’acquis politique qu’elle constituait depuis 2006 – à savoir une extension sunnite de l’Iran et une carte de négociation avec l’Occident sur le nucléaire, parce qu’outil de pression sur Israël ? Pour comprendre Gaza dans le dispositif iranien, il faut défaire le mythe : Hamas n’est pas une créature iranienne. Hamas est l’émanation palestinienne des Frères musulmans, et son installation a nettement été facilitée par Israël pour créer un contrepoids au Fateh, l’Autorité palestinienne, pour scinder les rangs palestiniens, et justifier la poursuite du conflit israélo-palestinien au nom de l’existence d’un extrême terroriste. Entre 1990 et l’an 2000, le Hamas s’est rapproché progressivement de l’Iran et du Hezbollah, sur fond de refus d’Oslo. En 2007, la prise de Gaza aux dépens du Fateh a accru la dépendance croissante au soutien iranien à tous les niveaux. Certes, le Hamas n’est pas le Hezbollah — qui est une émanation directe des Pasdaran via des Libanais. Il conserve une autonomie idéologique et tactique — mais il est pleinement enchâssé dans la stratégie iranienne. Pour Téhéran, Gaza sert trois fonctions. D’abord, elle constitue un front intérieur permanent contre Israël. La bande de Gaza est incontournable pour Tel-Aviv : enclavée, explosive, elle est impossible à neutraliser politiquement sans un coût humain et militaire colossal. La destruction systématique de l’enclave et la liquidation méthodique de ses habitants depuis octobre 2023 n’ont pas réussi à terrasser le Hamas. Le conflit fixe une partie de l’armée israélienne, empêche Israël de se projeter librement dans la région, et ouvre une brèche permanente dans la sécurité intérieure israélienne… mais, paradoxalement, il permet à Benjamin Netanyahu de rester au pouvoir en dépit des accusations de corruption dirigées contre lui. Ensuite, Gaza assure une légitimité palestinienne au récit iranien — fonction également assurée par le discours du Hezbollah. Sans Gaza, l’Iran ne peut prétendre être le champion de la cause palestinienne. Avec Gaza, le récit de la « résistance » prend chair — les roquettes sur Tel-Aviv et Ashkelon offrant l’iconographie nécessaire aux élucubrations iraniennes. C’est le divertissement parfait pour détourner les populations arabes de l’essentiel : la mainmise du vilayet el-faqih sur le Proche-Orient au nom de la restauration d’un âge d’or mythique impérialiste. Prochain article - Israël et l’alliance des minorités : une stabilité paradoxale Lire sur le même thème « L’Empire iranien » : anatomie d’une chute (1/5) « L’Empire iranien » : Au Yémen, le pari houthi (2/5) « L’Empire iranien » : Le corridor terrestre et l’ambition de l’Empire levantin (3/5)

« L’Empire iranien » : Le corridor terrestre et l’ambition de l’Empire levantin (3/5)

La stratégie iranienne n’est pas uniquement maritime. Elle s’est bâtie, avec une patience quasi romaine, autour d’un arc terrestre : Téhéran – Bagdad – Damas – Beyrouth. Vingt ans durant, Téhéran a patiemment construit un « croissant chiite » reliant l’Iran à la Méditerranée, sous le contrôle du vilayet e-faqih , le guide spirituel iranien. Ainsi a-t-il sanctuarisé les milices chiites et pris le contrôle des zones-frontière en Irak ; il a pris un ascendant décisionnel, à partir de 2012, dans son partenariat avec le régime Assad, avec l’intervention des Pasdaran et du Hezbollah pour protéger le régime Assad (partagé ensuite avec Moscou lors de l’intervention russe à partir de septembre 2015 ; et, surtout, avec l’acmé, à partir de 2008, du Hezbollah au Liban en tant que force expéditionnaire et outil de projection stratégique). Cet axe avait une fonction double. D’abord, créer une profondeur stratégique face à Israël. Le Hezbollah, fort de dizaines de milliers de roquettes, faisait du Liban sud une plate-forme de dissuasion avancée. La Syrie, elle, servait de matrice logistique : dépôts, bases, corridors d’armes, passages frontaliers permettant de transférer missiles et technologies. Ensuite, projeter une présence iranienne jusqu’à la Méditerranée, ce vieux rêve des empires perse et ottoman : disposer de débouchés maritimes, contrôler les routes vers l’Europe, et intégrer les ports syriens (Tartous, Lattaquié) dans une géopolitique des infrastructures. L’Iran ne cherchait pas à devenir une puissance navale méditerranéenne au sens classique du terme, mais à interdire la Méditerranée à ses adversaires, en l’occurrence Israël et les États-Unis, à travers un système de proxies. Cela, l’Europe ne l’a compris que trop tard. Beyrouth était déjà exsangue, et les révolutionnaires syriens de 2011, abandonnés à eux-mêmes, ont été littéralement pulvérisés par Assad, dans l’indifférence totale du monde occidental. Obama n’a fait que mettre en 2015 le dernier clou dans le cercueil du Levant. En résumé, entièrement sanctuarisée, la route Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth permettra ainsi à l’Iran, pendant deux décennies, d’assurer le transfert d’armes et de technologies vers le Hezbollah ; de projeter la puissance iranienne jusqu’à la rive orientale de la Méditerranée ; de contourner le dispositif américain ; et de constituer une menace permanente sur Israël par le nord. Tout cela s’est effondré comme un château de cartes entre fin 2024 et mi-2025. Le Hamas entraîne le Hezbollah dans la spirale suicidaire et, conséquence de l’affaiblissement considérable de la milice chiite, devenue garde prétorienne du régime Assad, Damas tombe aux mains d’Ahmad el-Chareh, issu de l’ex-HTS. Téhéran s’éclipse au profit d’un nouveau pouvoir arrimé à Ankara et Riyad, désireux de se légitimer internationalement, obsédé par la liquidation complète de l’influence iranienne en Syrie et suffisamment pragmatique pour normaliser les relations avec Israël. Assad, en tant que minorité, ne pouvait pas accorder une légitimité à un accord formel avec Tel-Aviv. Un vieil arrangement ancestral faisait, cyniquement, du régime une sorte de Hagana de l’État hébreu – invasion du Liban, mainmise sur le pouvoir à Beyrouth, mise au pas des Palestiniens, containment du Hezbollah au Liban-Sud sous sa tutelle, et, surtout, fermeture du front du Golan syrien depuis 1973… L’avènement de Chareh à Damas a une autre conséquence désastreuse pour Téhéran : les dépôts iraniens sont saisis, les passages frontaliers verrouillés, les réseaux de milices coupés de leur logistique. Puis, en juin 2025, les infrastructures militaires iraniennes sont frappées en profondeur par l’aviation israélienne. L’appareil stratégique est secoué. Tissé patiemment, fil par fil, comme une toile d’araignée gigantesque ou un tapis persan, l’Empire iranien vole en éclats. Le Hezbollah, dont les responsables militaires sont décimés au quotidien par l’aviation israélienne, survit, mais isolé, privé de sa colonne vertébrale syrienne. Et ses bravades sont surtout dirigées – chassez le naturel, il revient au galop – contre l’État libanais et sa volonté de recouvrer le monopole de la violence légitime et d’éviter, en négociant avec Israël, encore plus de suicide stratégique intérieur, avec son lot de destructions et de victimes innocentes. Résultat pratique : le rêve iranien du continuum territorial vers la Méditerranée, ce Levant perse de Darius III fantasmé par Khamenei – c’est fini. Prochain article - L’Irak : colonne vertébrale et blessure ouverte Lire sur le même thème « L’Empire iranien » : anatomie d’une chute (1/5) « L’Empire iranien » : Au Yémen, le pari houthi (2/5)

« L’empire iranien » : au Yémen, le pari houthi (2/5)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
déc. 20, 2025 - 10:37

La politique régionale de Téhéran a obéi au cours des vingt-cinq dernières années à une logique claire: s’installer sur les goulots et les corridors du Moyen-Orient, transformer les détroits, les routes terrestres et les enclaves en instruments de chantage stratégique et bâtir autour de l’Iran une profondeur défensive faite de milices et de régimes inféodés. Dans le cadre de cette politique, le Yémen et les Houthis ont joué un rôle central. Le Yémen, éclaté, failli, constituait le terrain idéal pour la République islamique iranienne en vue d’installer ce « jumeau occidental ». Le mouvement houthi, adossé à une matrice zaïdite et à une grammaire anti-impérialiste malléable, offrait à Téhéran un proxy capable de: tenir la capitale Sanaa ; contrôler une large portion de la côte de la mer Rouge ; et menacer Bab el-Mandeb avec des missiles, drones, embarcations piégées. Bab el-Mandeb devient ainsi un levier stratégique, une variable que l’Iran peut activer selon les pressions qu’il subit: sanctions, escalade israélienne, tensions avec Riyad, confrontation avec Washington. Le message de Téhéran est le suivant, invariable : si vous touchez à l’Iran, vous en subirez les conséquences au niveau de votre commerce mondial. En ce sens, les attaques houthies de 2023-2024, réactivées en 2025 sous le prétexte de Gaza, étaient loin d’être des actes isolés : elles traduisaient la doctrine iranienne selon laquelle Bab el-Mandeb est l’extension maritime de son système de dissuasion. Le point de bascule en faveur de Téhéran a été sans doute l’assassinat de Ali Abdallah Saleh, en 2017, lorsque les Houthis éliminèrent froidement l’ancien président qui s’apprêtait à renouer avec Riyad. Sa mort a fermé la porte à une solution politique nationale. Elle a largement profité aux Houthis — et donc à l’Iran — à court terme., comme du reste, l’assassinat de Rafic Hariri, l’exécution de Saddam Hussein et la disparition de Yasser Arafat. La mort de Saleh a ruiné la possibilité d’un Yémen unifié et a enfermé Téhéran dans une alliance avec un mouvement radical et chaotique — voire presque caricatural — impossible à insérer dans un compromis régional. Mais le front anti-Houthi s’est fragmenté avec : la montée du Conseil de transition du Sud, soutenu par Abou Dhabi ; le retrait militaire saoudien après son offensive désastreuse de 2015 et le début d’un dialogue avec Téhéran ; l’effondrement de la fiction d’un État unifié ; et la pression internationale accrue sur les Houthis, notamment via les frappes israéliennes et américaines et les sanctions internationales. Qu’à cela ne tienne… Quoiqu’ébranlés, les proxys de Téhéran tiennent encore debout : le Nord du pays reste sous leur contrôle, leur appareil sécuritaire fonctionne, leur capacité de nuisance demeure intacte, et ils restent sur le plan rhétorique un maillon entre l’Iran et la mer Rouge. Le gouvernement internationalement reconnu, lui, est réduit à une fiction. L’accord irano-saoudien de 2023, négocié sous parapluie chinois, a mis fin à sept ans de rupture. Il ne visait pas tant à réconcilier deux puissances existentiellement rivales, mais à geler un front que ni l’un ni l’autre n’étaient en mesure de gagner. Riyad voulait sortir du bourbier yéménite, réduire les frappes de drones sur ses infrastructures, protéger la Vision 2030 de Mohammad ben Salman. Téhéran voulait obtenir une reconnaissance implicite de ses gains au Yémen et en Irak, réduire son isolement et éviter une escalade américaine. Mais la trêve n’a rien réglé. Elle encadre la nuisance houthie sans y mettre fin, limite les ambitions iraniennes sans les désarmer et crée un équilibre instable. Elle préserve surtout l’Arabie de rétorsions iraniennes sur son territoire dans le cadre d’un conflit israélo-iranien. Du reste, Riyad n’a aucun intérêt à rouvrir une guerre au Yémen dont il est sorti exsangue, et l’Iran, affaibli par les frappes israéliennes, n’a pas les moyens d’élargir l’incendie. Le Yémen devient ainsi une zone de tension contrôlée, utile mais contenue, que les deux capitales préfèrent maintenir à basse intensité. Prochain article : Le corridor terrestre et l’ambition de l’Empire levantin Article lié « L’Empire iranien » : anatomie d’une chute

«L’Empire iranien» : anatomie d’une chute (1/5)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
déc. 19, 2025 - 11:45

L’année 2025 a été une année-charnière au Moyen-Orient dans la mesure où elle a fait voler en éclats un projet en gestation depuis le début des années 1980 - incluant le parti al-Daawa en Irak, le Hezbollah au Liban et le régime Assad en Syrie - Michel Seurat avait été l’un des premiers à en parler dans ses articles. Plus tard, dans les années 2000, le Hamas à Gaza et les houthis au Yémen ont rejoint cette dynamique, qui a également tenté de s’implanter au Bahreïn durant le printemps arabe de 2011. C’est d’ailleurs en 2005-2006, après le déboulonnement de Saddam Hussein en Irak, l’assassinat de Rafic Hariri, la guerre de juillet 2006 et la mise au pas progressive du Fateh par le Hamas à Gaza que le projet du « croissant chiite » iranien se met véritablement en place dans la réalité… avant de recevoir une légitimité de facto en 2015 à travers le Plan d’action global commun sur le nucléaire iranien, « cadeau » en or de Barack Obama qui a profité aux visées impérialistes des mollahs. Depuis un quart de siècle, la politique régionale de Téhéran a obéi à une logique claire comme de l’eau de roche : s’installer sur les goulots et les corridors du Moyen-Orient, transformer les détroits, les routes terrestres et les enclaves en instruments de chantage stratégique, et bâtir autour de l’Iran une profondeur défensive faite de milices, de régimes captifs et de morceaux d’États. D’un côté, les détroits : Ormuz à l’est, Bab el-Mandeb au sud de la mer Rouge, et, de l’autre, les corridors terrestres : Téhéran – Bagdad – Damas – Beyrouth. Puis un troisième étage, longtemps sous-estimé : Gaza, point de pression intérieur sur Israël, mais aussi sur l’Égypte. Enfin, une tectonique peu comprise car jamais suffisamment expliquée : « l’alliance des minorités » qui a structuré le Levant durant un demi-siècle — et dont Israël s’est accommodé aussi longtemps qu’elle garantissait un ordre prévisible. Et puis… le 7 octobre 2023, dans un geste suicidaire, un certain Yahya Senouar a précipité ce projet dans l’abîme, emportant après lui les hauts cadres du Hezbollah et le Hamas. Et, en décembre 2024, l’Empire iranien s’est réveillé avec le coup de grâce - la chute de Damas, avec la fuite de Bachar el-Assad, lâché par ses soldats et ses alliés. L’effondrement de l’axe a conduit tout naturellement à ce que le coeur de l’empire soit lui-même attaqué, le haut-commandement des Pasdaran soit lui-même éradiqué par Israël et le programme nucléaire laminé. Retour sur le projet impérialiste iranien, à présent émietté, mais toujours capable de nuire, à travers une approche géopolitique. Bab el-Mandeb : l’autre gorge du monde Les analyses scolieuses commencent généralement par le détroit d’Ormuz, voie d'accès et partie la plus orientale du golfe Persique. Ormuz constitue en effet un point stratégique vital, puisqu’il représente une voie commerciale essentielle du trafic international, empruntée par plus de 30 % du commerce mondial de pétrole. Outre Oman, les Émirats arabes unis et l'Iran, le détroit commande l'accès à d'autres pays producteurs d'hydrocarbures aussi importants que l'Irak, le Koweït, l'Arabie saoudite, Bahreïn et le Qatar. Non moins de 2 400 pétroliers y transitent chaque année, pour un volume d'environ 17 millions de barils de pétrole par jour. C’est donc un couloir d’échanges fondamental, en tant qu’unique voie de sortie satisfaisante pour le pétrole saoudien, iranien et émirati (soit un quart de la production mondiale de pétrole brut). Les options pour exporter le pétrole en contournant le détroit sont limitées et ces exportations ne peuvent être qu’en quantité limitée. L’Iran, frontalière du détroit, peut en bloquer l’accès. Ce n’est pas pour rien que, le 29 juin 2008, le commandant du Corps des Gardiens de la révolution islamique, Mohammad Ali Jafari, avait affirmé que si l'Iran était attaqué par Israël ou les États-Unis, il fermerait le détroit. Cependant, la focalisation sur Ormuz occulte un peu le fait que le système fonctionne en quelque sorte comme un sablier : Ormuz au nord-est, Bab el-Mandeb au sud-ouest. Bab-el-Mandeb est un détroit de la mer Rouge reliant celle-ci au golfe d'Aden, et séparant Djibouti et l'Érythrée, en Afrique, du Yémen, sur la péninsule Arabique. Le détroit est aussi un verrou stratégique important et l'un des couloirs de navigation les plus fréquentés au monde, dans la mesure où il se trouve sur l'itinéraire empruntant la mer Rouge et le canal de Suez. Il concentre plus de 10 % du trafic maritime mondial, dont 75 % des exportations européennes ; il constitue un corridor énergétique entre Golfe, Europe et Asie, et le point où se rejoignent routes pétrolières, flux céréaliers et logistique containerisée. Pour le commerce entre l'Europe du Nord et l'Asie, l'alternative passe par… le cap de Bonne-Espérance, soit un détour de 6 500 km ! Partant, lorsque Bab el-Mandeb se ferme… Suez cesse d’exister. Pour l’Iran, l’équation est limpide : s’il existe un second Ormuz, c’est bien Bab el-Mandeb. Prochain article : Au Yémen, le pari houthi