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Étude

De Persépolis à Téhéran, un même art de la guerre

Les constantes polémologiques de la puissance perse à travers les siècles

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بقلم Michel Hajji Georgiou
نُشر avr. 22, 2026 - 09:34

N.D.L.R. : L'étude qui suit, consacrée à une analyse détaillée de la logique de la guerre dans l'esprit et la pratique perso-iranienne à la lumière du conflit actuel avec les États-Unis, n'est pas à lire d'une seule traite, mais en segments, et le support numérique ne se prête sans doute pas à la longueur du texte. Il est plus recommandable d'imprimer l’article et de le lire sur papier. L'auteur présente d'avance ses excuses au lecteur pour cet inconvénient, mais la démarche académique suivie ne saurait tolérer une césure en plusieurs articles ou un résumé qui en affaiblirait la teneur et les nuances. Mea maxima culpa, donc.

 

Le mardi 21 avril 2026, en fin de soirée, Téhéran faisait savoir qu'il ne participerait pas aux négociations d'Islamabad prévues avec Washington le lendemain, invoquant des «conditions rédhibitoires» posées par les Américains. Le cessez-le-feu, conclu le 8 avril après cinquante jours de guerre ouverte, venait d'expirer, et Donald Trump s’est vu contraint de le prolonger pour donner encore le temps à la République islamique de parvenir à un accord. Le détroit d'Ormuz avait été déclaré pleinement ouvert au trafic commercial vendredi, envoyant les cours du pétrole chuter de plus de 10 %, avant que l’Iran ne le referme dès le samedi, dès lors que Washington refusait de lever son blocus naval. Donald Trump avait qualifié le cessez-le-feu de caduc «mercredi soir heure de Washington» tout en envoyant deux négociateurs au Pakistan. Téhéran avait, selon l'agence officielle IRNA, qualifié les déclarations américaines de «jeu médiatique» destiné à exercer une pression par le biais d'un «jeu de la faute», tout en maintenant le canal pakistanais ouvert jusqu'à mardi soir, heure du coup de théâtre. Et le coup de théâtre, c’est celui-ci: Téhéran a rejeté le cessez-le-feu de Trump, déclarant caduc l’accord du 8 avril et rouvrant formellement la voie à la reprise des hostilités….

 

Toute cette confusion diplomatique qui se déploie devant le monde entier, comme un (dangereux) marivaudage de bas-étage à n'y rien comprendre, n'est en fait rien de tel. Téhéran applique une doctrine. C'est, rejoué avec les instruments du XXIe siècle (missiles balistiques, drones FPV, blocus pétrolier, communiqués d'agences officieuses), le même pattern stratégique qu'un observateur attentif aurait pu décrire après Marathon, Salamine, ou la paix de Callias (dont les historiens disputent encore l'existence réelle). Depuis vingt-cinq siècles, les constantes de la puissance perse en situation de pression maximale n’ont pas changé. Parmi elles figure un art subtil et maîtrisé d’alterner le chaud et le froid, de nier ce que l'on fait tout en le faisant, ou encore tenir la ligne entre la guerre et la paix dans un état délibérément indéterminé.  

L'Iran contemporain, engagé depuis le 28 février 2026 dans le conflit le plus existentiellement périlleux de l'histoire de la République islamique, rejoue ainsi des modèles de confrontation que ni la conquête d'Alexandre, ni l'islam arabe, ni la révolution khomeyniste n'ont réussi à effacer. Cette récurrence procède de facteurs géopolitiques, et, partant, invariables à travers les siècles: géographie intérieure de la puissance, logique du plateau face à la mer, mais aussi du cœur face à la périphérie. Ces facteurs ne sont pas sans structurer toute l'histoire militaire de cette civilisation.

Sept invariants polémologiques traversent ce continuum.

 

I — La guerre du temps, ou la souveraineté «sur le seuil»

 

La première de ces constantes est sans doute la moins évidente pour un observateur qui n'est pas rompu aux habitudes de la Perse et de son histoire. Elle constitue pourtant l'élément le plus profond et, paradoxalement, le moins visible, de la stratégie médique: la doctrine de la temporalité comme arme. Ce que l'on nomme couramment la «duplicité» iranienne dans les négociations, ce n’est pas la ruse diplomatique ordinaire, au sens d'un mensonge ponctuel destiné à tromper un adversaire sur un point précis. Pas le cheval de Troie d’Ulysse. Il s’agit d’une duplicité structurelle, constitutive de la doctrine elle-même, qui consiste en la capacité à maintenir simultanément deux discours contradictoires sans que la contradiction soit vécue comme une incohérence interne… parce qu'elle est vécue comme la gestion normale d'une temporalité qui n'est pas celle de l'adversaire occidental.

Cette pensée ésotérique préasocratique, que l'Occident ne comprend pas dès qu'il s'agit de traiter et négocier avec Téhéran, ressemble à la thèse moniste dynamique que Héraclite d’Éphèse (et plus tard Ibn Arabi) défendait avant l’émergence du dualisme ontologique platonicien. Selon Héraclite, l'opposition n'est pas une contradiction, mais une tension entre deux bouts du même principe qui tirent dans le sens contraire. Au sens perse, cette non-dualité existe entre le zâhir, le manifeste, l'exotérique, et le bâtin, le caché, l'ésotérique. Les deux registres coexistent parce qu'ils appartiennent à des plans différents de la réalité. L'Un contient les deux pôles, dont il est deux manifestations. La dissimulation, la taqiyya, n'est donc pas un mensonge au sens occidental du terme, mais la reconnaissance de ces deux états qui sont des ordres séparés existant simultanément sans se contredire. Tenir un double langage, considérer que toute connaissance ne se définit pas en soi mais en vertu du manque de connaissance qui reste à gagner, c'est-à-dire par la négation de l'étant, relève, partant, d'un processus sain et légitime, signe de sagesse ontologique. L'oscillation iranienne entre guerre et paix est donc la position recherchée par l'Iran. Il n’y en a pas une autre. Les opposés cohabitent et sont donc cohérents. De quoi rendre fous les Occidentaux, qui recherchent la vérité derrière le masque, alors qu'il n'y a pas de masque. Juste deux «positions variables» d'une même posture qui n'a jamais recherché une unité «logique».

 

Le témoignage d'Hérodote

 

C'est Hérodote qui documente involontairement le premier la traduction mécanique la plus ancienne de cette idée dans l'histoire. Après la bataille de Marathon (490 av. J.-C.), Darius ne capitule pas, ne négocie pas, ne fait rien de lisible qui puisse être compris rationnellement. Un peu comme le Sauron du Seigneur des anneaux, il attend et se prépare en silence, accumulant pendant dix ans la machine de la deuxième invasion. Après la bataille de Salamine (480), Xerxès se retire mais laisse Mardonius avec une armée entière en Thessalie. Ni paix ni guerre, donc, mais un état suspendu d'indétermination stratégique qui épuise les cités grecques politiquement et économiquement, bien plus efficacement que n'eût pu le faire une nouvelle bataille. La paix de Callias (449 av. J.-C., dont les historiens disputent encore l'existence réelle, ce qui est en soi révélateur) aurait mis fin formellement aux guerres médiques. Mais les Perses continuèrent simultanément à financer Sparte contre Athènes, puis Athènes contre Sparte, retournant la guerre du Péloponnèse en instrument de leur politique sans jamais y apparaître officiellement. Voilà les origines de la guerre iranienne actuelle par la procuration financière, la corruption des élites, et l'entretien délibéré du chaos chez l'adversaire. Le tout sans ligne de front, à travers un jeu invisible sur les contradictions des autres.

 

Ce que les Grecs ne comprenaient pas, c'est que les Perses n'avaient simplement pas leur même rapport ontologique au temps. Là où la cité grecque pensait en termes d'agôn, de choc décisif, de bataille réglée, d'issue tranchée, l'empire iranien, lui, réfléchissait en termes de durée, de patience, d'accumulation lente et de retournement différé. Ce pattern trouve sa traduction dans la jurisprudence islamique elle-même, au travers du concept de la hudna, la trêve temporaire qui n'est pas la paix. Un contrat suspendu qui permet une pause pour se réarmer et repositionner avant que la bataille ne reprenne. Loin d’être perçue comme une reddition, la hudna est une parenthèse tactique dans une guerre dont l'horizon reste stratégiquement intact. Cyrus et ses successeurs étaient bien entendu loin de posséder ce concept théologico-juridique… mais ils en avaient pourtant développé la pratique intuitive absolue…

 

L'ambiguïté comme posture stratégique

 

La stratégie nucléaire iranienne depuis 2003 — mais aussi celle du Hezbollah au Liban qui crie au triomphe au milieu des décombres dès lors que le canon ennemi cesse de tonner — constitue le cas d'école moderne de cette doctrine. Plus de vingt ans de négociations, de concessions partielles, de violations calculées, de retours à la table, de seuils d'enrichissement franchis puis gelés, de signatures d'accords dont les encres n'avaient pas séché que les ambiguïtés d'application étaient déjà instrumentalisées… Pour Téhéran, le JCPOA de 2015 n’était pas un acte de désarmement, mais un acte de gestion temporelle. À travers l’accord, Téhéran achetait du temps sous pression maximale, tout en maintenant le threshold, le seuil, à portée de redéploiement rapide. Et c'est la même logique qui opère actuellement: nier les pourparlers tout en envoyant des délégués, ouvrir le détroit vendredi pour le refermer le samedi, appeler le dialogue américain «jeu médiatique» tout en gardant le canal pakistanais actif…

 

L'Iran ne fait jamais dans l'ambiguïté par accident. Il en fait parce que c’est là sa position stratégique naturelle, le milieu dans lequel il respire depuis vingt-cinq siècles, et qui, il le sait parfaitement bien, éreinte ses adversaires, ancrés dans le temps historique diachronique hégélien.

 

Ce que l'Occident s’obstine à ne pas vouloir comprendre, c'est que le sens de l'Histoire, pour les néo-Perses, opère donc aussi à contresens… mais aussi en transcendance, dans ce zaman el-latif défini par Sohravardi, ce temps entre les temps qui n'a que faire des contingences du temps historique diachronique (voir à ce propos l'article publié sur ce site le 7 mars 2026 sous le titre «La fin d'une utopie»).

 

II — La défense avancée ou la guerre au-delà du plateau

Le second pattern structurel est ce que les stratèges achéménides pratiquaient sans le nommer et que la République islamique a théorisé sous le vocable de defa' pishgin, la défense avancée. Les Achéménides avaient compris que la vulnérabilité de l'empire tenait à sa surface. Trop vaste pour être défendu de l'intérieur, il fallait donc multiplier les glacis périphériques et transformer les satrapies en zones-tampons militarisées, afin de combattre le plus loin possible du cœur persan. Ainsi, ce n'est pas par désir de conquête gratuite que Darius Ier avait lancé ses armées en Thrace et en Macédoine. Son objectif était de tenir les menaces à distance du plateau iranien. Et c'est la même raison qui avait conduit Xerxès à franchir l'Hellespont (l’actuel détroit des Dardanelles), pour se heurter ensuite aux 300 Spartiates de Léonidas aux Thermopyles.

 

L'Iran des mollahs a reproduit exactement la même logique. Depuis 1982, les Gardiens de la révolution islamique ont déployé leurs conseillers — dont les fameux quatre «diplomates» kidnappés plus tard par les Forces libanaises d'Élie Hobeika — dans la vallée de la Békaa pour organiser ce qui allait devenir le Hezbollah, première expérimentation réussie de la défense avancée moderne, première exportation de ladite «révolution islamique». Comme les satrapes achéménides qui levaient leurs propres armées au nom du Roi des rois», les milices de l'axe de résistance — le Hezbollah, le Hamas, les Houthis et les Factions de la Mobilisation populaire irakienne — constituaient autant de satrapies militarisées vassales de Téhéran sans en être formellement le bras. Le principe avancé par Téhéran étant que les guerres doivent se dérouler hors des frontières iraniennes sans que le sol perse n'en soit jamais le théâtre….

 

Mais ce principe a toujours eu son envers intérieur, que l'histoire achéménide comme l'histoire islamique confirment régulièrement: plus l'empire projette sa puissance vers la périphérie et plus il doit comprimer et verrouiller son propre centre. Les révoltes satrapiques qui jalonnent l'histoire achéménide (Égypte, Lydie, Babylone, etc.) sont le symétrique interne de chaque grande campagne extérieure. Ce n'est pas un accident de calendrier si la République islamique massacrait ses propres manifestants en janvier 2026, quelques semaines avant de lancer la guerre en février. C'est la même logique de compression qui est à l'œuvre, le même réflexe impérial qui exige que le dedans soit écrasé pour que le dehors puisse être attaqué. En ce sens, la défense avancée est toujours, en creux, une tyrannie intérieure.

 

III — La guerre composite ou l'art des coalitions vassales

 

L'armée achéménide était une mosaïque ethnique constitutive, composée pêle-mêle de Mèdes, Bactriens, Lydiens, Indiens, Éthiopiens, Égyptiens, etc. Chaque satrapie fournissait ses contingents selon un système de tribut militaire gradué, les peuples les plus proches de la Perse payant moins d'impôts mais servant davantage sous les armes. Hérodote, dans ses listes d'armées de Xerxès, dresse involontairement le portrait d'une puissance qui ne combat jamais seule et guerroie toujours à travers ses intermédiaires. L'Iran contemporain a reproduit exactement cette architecture. Le Hezbollah, le Hamas, les milices irakiennes et les Houthis constituaient un réseau régional capable d'opérer sous le seuil nucléaire potentiel, imposant des coûts diffus à ses adversaires sans déclencher de réponse massive contre le territoire iranien lui-même.

 

On retrouve même un lien de commandement similaire entre Perses et mollahs. Les satrapes étaient des gouverneurs nommés et contrôlés, les «yeux et oreilles du roi» qui supervisaient leur loyauté. Les milices de l'axe de résistance dépendent pareillement du contrôle financier et de la supervision militaire de Téhéran, sous le commandement politique et religieux du wali el-faqih, dont la doctrine chiite transnationale unit le corps impérial en dépit des particularités de chacun des corps paramilitaires et de leurs milieux. Notons du reste que l'adhésion à la wilayat el-faqih a fini par déborder le cadre chiite, des pans d'autres communautés, au Liban par exemple, ayant été «convertis», endoctrinés subtilement et subversivement au service du projet, sous le préau d'une gauche universaliste antiaméricaine et anti-israélienne — la lutte pour les opprimés contre «le Grand Satan impérialiste et son satellite régional, le projet sioniste» —, d'une cause palestinienne abandonnée par les pays arabes, ou encore de l'idéologie de l'alliance des minorités et de leur protection…

 

IV — La maîtrise des détroits ou la géopolitique du goulot

Xerxès ne s'est pas contenté de franchir l'Hellespont en 480 av. J.-C. Il s'est employé à le maîtriser, en faisant construire un pont de bateaux pour signifier symboliquement et matériellement sa domination sur le passage entre deux mondes. La marine achéménide était fondamentalement un instrument de contrôle des voies de passage (côtes ioniennes, Méditerranée orientale et golfe Persique). Or, en géopolitique, celui qui tient le goulot tient le monde. C'est l'axiome le plus ancien et le plus constant de la pensée stratégique iranienne.

 

En 2026, l'Iran a ciblé les infrastructures pétrolières de la région, notamment les navires dans le détroit d'Ormuz par lequel transite 20 % du pétrole mondial. La menace de fermeture totale, proférée avec une insistance croissante, réactive cette doctrine plurimillénaire. La réussite tactique de la saturation maritime par drones FPV en mars 2026, qui a rejoué le scénario du Millennium Challenge 2002 avec des améliorations technologiques considérables, a contraint la flotte américaine à une crise d'attrition en munitions d'interception. Les Iraniens ont démontré ainsi que la guerre des essaims est la réincarnation technologique de la guerre de harcèlement naval que pratiquaient déjà les Perses contre les trirèmes grecques. Ce qui s'est joué le samedi 19 avril dans le détroit, en l’occurrence l'ouverture, la fermeture, et les navires pris sous le feu à mi-passage, constituait la même séquence chorégraphiée… avec deux millénaires et demi d'écart…

 

V — La guerre asymétrique ou le refus ontologique du choc frontal

 

Dès la bataille de Marathon, les Perses misèrent sur la saturation par tir de flèches — l'arme à distance, celle qui dégrade avant l'affrontement — plutôt que sur le choc phalangique. La cavalerie achéménide était une force de harcèlement, d'enveloppement et de rupture des flancs, évitant à tout prix le choc central. Il ne faut voir nulle lâcheté dans ce refus du corps-à-corps, tout juste une doctrine visant la victoire par usure. Là où le guerrier grec cherchait à être décisif, le stratège perse cherchait la durée… Comme quoi la pensée philosophique déteint irrémédiablement sur les moyens de faire la guerre…

 

La stratégie iranienne de long terme a en effet toujours consisté à éviter la confrontation directe avec des forces militairement supérieures, en étendant l'influence par des moyens indirects. En 2026, Téhéran a adopté une posture délibérément asymétrique: des centaines de drones et de missiles balistiques pour saturer les défenses adverses, des attaques sur les infrastructures énergétiques pour renchérir politiquement le coût de la guerre pour Washington et Tel-Aviv, et un refus obstiné de l'engagement terrestre qui exposerait la vulnérabilité conventionnelle de l'armée iranienne. La distance comme arme (autrefois l'arc, aujourd'hui le missile balistique et le drone FPV) demeure la signature polémologique invariante du guerrier iranien.

À cela s'ajoute la volonté de créer plusieurs fronts de batailles simultanés, ce que prônait Che Guevara en voulant générer «plusieurs Vietnam» pour épuiser «l'impérialisme yankee». La Perse achéménide utilisait le même stratagème pour éreinter ses adversaires et les monter les uns contre les autres.

 

VI — La décapitation et la fragilité du centre

 

Le sixième invariant est peut-être le plus tragique. La vulnérabilité absolue du centre de commandement, quand la stratégie de défense avancée s'effondre et que la guerre revient vers le plateau, représente le talon d'Achille de tout empire de ce type. Alexandre avait compris en 330 av. J.-C. que l'empire achéménide, malgré son immensité, reposait structurellement sur la personne du Grand Roi. Forcer Darius III à fuir à Gaugamèles, c'était décapiter simultanément la légitimité politique et le commandement militaire de toute la machine impériale. Partant, les généraux macédoniens ne cherchèrent jamais à tenir chaque satrapie une à une. Ils visèrent le nœud symbolique et pratique de l'empire.

 

L'ouverture de l'opération Epic Fury, le 28 février 2026, élimina le cœur et la tête du régime iranien en visant Ali Khamenei, plongeant simultanément la direction iranienne dans une désorientation décisionnelle profonde. Mojtaba Khamenei fut élu le 8 mars pour remplacer son père, mais l'élection précipitée d'un successeur, par ailleurs victime lui-même d'une attaque militaire et dont le sort reste incertain, n'a pas reconstitué la légitimité accumulée sur quarante-cinq ans de pouvoir symbolique. Le New York Times décrivit fin mars une direction paralysée, au processus décisionnel gravement perturbé. Vingt-cinq siècles séparent certes la tente de Darius III en fuite de Gaugamèles des bunkers de l'IRGC après Epic Fury, mais la logique structurelle est rigoureusement identique. Un empire construit sur la volonté d'un souverain unique, qu'il soit roi des rois ou guide de la révolution islamique, peut être foudroyé par la suppression de ce nœud central. La différence, sans doute, est qu'Alexandre avait eu la noblesse de pleurer sur le corps de son ennemi et d'adopter sa mère comme la sienne. Trump, lui… D’aucuns argueront sans doute que Darius III méritait un traitement noble dans la logique politique chevaleresque de respect entre l’ami et de l’ennemi et du code moral qui l’accompagne, tandis que Khamenei…

 

Cette paralysie du centre iranien a produit une autre conséquence, moins visible mais structurellement lourde. L'effacement du guide suprême a ouvert un espace de rivalité entre les Pasdaran, gardiens de la révolution armée dont la logique est celle de la guerre totale et du refus de toute concession, et l'option politique incarnée par les négociateurs et une partie du gouvernement Pezeshkian, plus sensibles aux coûts économiques et humains du conflit. Ce clivage n'est pas neuf. Il traversait déjà sourdement la République islamique depuis des années, mais l'assassinat de Khamenei l'a rendu béant. Là où le wali arbitrait, résorbait les contradictions dans l’Un de sa personne divine, et pouvait manipuler la scène à souhait, élevant et rabaissant (machiavélisme oblige) faucons et  colombes au gré des opportunités politiques, le vide arbitre désormais par défaut en faveur des plus durs. Et pour cause: dans un régime dont la légitimité repose sur la résistance et la logique révolutionnaire, aucun acteur politique ne peut se permettre d'apparaître comme celui qui capitule. C'est précisément ce mécanisme, celui de la décapitation qui radicalise le corps décapité, que les Macédoniens n'eurent pas à affronter après Gaugamèles, faute de corps idéologique suffisamment structuré pour survivre à la fuite et l’assassinat du roi.

 

VII — La guerre de légitimité ou le récit comme armement

 

Loin d'être uniquement un conflit d'armées, la guerre iranienne a toujours été simultanément une bataille pour définir qui a le droit de faire la guerre et au nom de quoi. La légitimité idéologique et la guerre psychologique forment les deux faces d'un même pattern : le récit comme prolongement de la violence militaire, et la violence militaire comme confirmation du récit. On retrouve ici cette absence ontologique du dualisme perse — le zâhir et le bâtin comme registres simultanément vrais d'une même réalité.

La Perse inventa un instrument singulier de conquête douce bien avant la stratégie de «l'entrisme» trotskiste: le Cylindre de Cyrus, guerre narrative destinée à faire entrer Babylone sans combattre, en se présentant comme libérateur plutôt qu'envahisseur, comme restaurateur des dieux locaux plutôt qu'iconoclaste impérial.

 

Le Cylindre de Cyrus

 

Rédigé en akkadien cunéiforme, probablement en 539 av. J.-C., immédiatement après la prise de Babylone, le Cylindre est un texte dicté par Cyrus — ou en son nom — dans lequel il se présente comme un «libérateur» mandaté par Marduk, le dieu suprême babylonien, pour rétablir l'ordre que le roi précédent Nabonide avait perturbé. Il annonce le retour des peuples déportés dans leurs terres, la restauration des temples et la liberté des cultes locaux. C'est sur ce texte que repose la tradition, popularisée au XXe siècle notamment par l'ONU, qui en fit reproduire le cylindre en 1971, selon laquelle Cyrus aurait proclamé la première charte des droits de l'homme.

 

Au plan polémologique, le Cylindre constitue une opération de guerre psychologique d'une sophistication que le XXe siècle n'a pas dépassée. Par ce processus méphistophélique, Cyrus retourne la légitimité de l'ennemi contre lui-même en se présentant au nom de Marduk, le dieu babylonien, dont il prétend être le serviteur élu, plutôt qu'au nom des dieux perses. Une colonisation symbolique préalable à la colonisation territoriale. Avant que l'armée perse entre dans Babylone, le récit perse a déjà occupé le panthéon babylonien. Nabonide est délégitimé par le propre dieu de Babylone. Cyrus n'en est que l'expression…

 

Ce faisant, Cyrus rend aussi la conquête indiscernable de la libération. Babylone est «rendue à elle-même». Elle ne tombe pas. Cette manipulation sémantique neutralise toute résistance légitime: résister à Cyrus revient à résister à Marduk et à son propre ordre restauré. C'est le zâhir de la tolérance comme arme du bâtin de l'annexion…

 

Le Hezbollah libère-t-il le territoire ou conquiert-il en son nom le pouvoir à Beyrouth… ?

 

L'ambiguïté du geste de Cyrus n'est pas accidentelle. Les historiens débattent encore pour savoir si le Cylindre reflète ses convictions réelles ou une pure stratégie de manipulation. Or une fois de plus, la question est mal posée, tout simplement. Dans la doctrine des «positions variables», il n'y a pas de vérité cachée derrière le texte. Le zâhir est la politique, et le bâtin est aussi la politique, sur deux registres simultanément vrais. Cyrus croyait-il en Marduk? La question n'a pas de réponse binaire là où le binaire lui-même n'existe pas. Il agissait comme s'il y croyait, et sa performance était à la fois sincère et stratégique… exactement comme la République islamique agit comme si sa mission régionale était théologiquement mandatée et juste, sans que cela exclue le calcul de puissance le plus froid… et le sacrifice du foyer révolutionnaire, territoires et êtres humains.

 

Les Achéménides pratiquaient ainsi la soft coercion avant même que la catégorie existe. Ambassades intimidantes, offres de reddition honorables, mise en scène de la clémence royale… autant de modalités d'une guerre psychologique cherchant à démoraliser l'adversaire avant le premier choc. Là où Cyrus décentralisait la légitimité en respectant les cultes locaux, la République islamique l'a centralisée sur la figure unique du guide, fragilisant par là même l'ensemble du dispositif dès que ce nœud venait à être supprimé.

 

Le parallèle avec la wilayat el-faqih

 

L’imam Khomeiny n'a pas inventé la guerre de légitimité par le récit. Il l'a juste islamisée et théologisée. Là où Cyrus avait emprunté le dieu de l'ennemi pour se légitimer, Khomeiny a construit, en utilisant le chiisme, une doctrine juridico-théologique — le vicariat du théologien-juriste — qui transforme chaque milice, chaque proxy et chaque intervention régionale en acte de dévotion. Dans la logique néo-perse, le Hezbollah est plus que le bras armé de Téhéran. C’est le zâher du récit, une communauté de foi en la résistance. Et il importe peu que cette performance narrative soit «vraie». L'essentiel, c'est qu'elle la daawa, la rhétorique, soit opérationnelle sur le plan stratégique. Ici, la fin justifie les moyens, et il n'y a pas de temps à perdre entre le «vrai» et le «faux», le «mensonge» et la «vérité», la «réalité» et le «fantasme». Tout cela existe en binômes unitaires, au nom d'une «cohérence» appelée «sagesse» et justifiée par le principe ultime de la victoire…

La wilayat el-faqih joue donc exactement le même rôle structurel que la propagande achéménide de la tolérance. Elle transforme l'expansion régionale iranienne en mission de tutelle divine, en mandat théologique sur la communauté opprimée. Mais là où Cyrus jouait sur la clémence, la doctrine iranienne contemporaine a développé ce que l'on peut nommer la martyropathie,  le sacrifice comme doctrine opérationnelle qui transforme la mort en victoire narrative, rend toute défaite militaire lisible comme une élévation spirituelle, et soude les combattants face à la supériorité conventionnelle adverse… tout en rendant le régime structurellement incapable de négocier la défaite sans s'autodétruire symboliquement. C'est une guerre psychologique retournée contre soi autant que contre l'ennemi: sa force ultime est aussi sa limite absolue.

 

Quelle solution?

Comment traiter avec un tel adversaire?

 

Telle est la question que Thémistocle, Alexandre, Henry Kissinger et Mike Pompeo se sont tous posée, avec des réponses radicalement différentes et des succès inégaux. C'est aussi celle que Trump se pose à nouveau en ce printemps 2026, sans y avoir encore trouvé de réponse cohérente.

La première erreur, et la plus constante, est de chercher à fixer l'adversaire à positions variables, de le contraindre à un état défini par un ultimatum. Chaque deadline annoncée («ouvrez le détroit ou nous frappons», «dernière chance de négocier») lui offre précisément une nouvelle occasion de produire une réponse qui est simultanément les deux, tant et si bien qu'elle épuise celui qui pose la question et révèle sa rigidité mentale. La pression maximale, fondée sur l'hypothèse qu'à un certain niveau de douleur l'adversaire doit choisir entre capituler ou combattre, bute sur le même écueil. L'adversaire à positions variables n'a structurellement pas à choisir, parce que souffrir, négocier, résister et attendre ne sont pas pour lui des états exclusifs, mais des registres qu’il peut habiter simultanément. Une fois de plus, ce que la doctrine américaine lit comme de l'irrationalité est en réalité une rationalité d'un ordre différent, opérant sur un axe temporel que les démocraties électorales, condamnées au temps court du cycle politique, sont constitutionnellement incapables de tenir.

 

Ce qui fonctionne partiellement, imparfaitement, mais documenté par l'histoire, c'est d'adopter soi-même une part de cette temporalité, sans en faire un absolu. Si Alexandre a vaincu les Perses, ce n’est pas en les forçant à combattre selon les règles grecques. Il s'est battu avec leur vitesse et leur mobilité tout en maintenant la supériorité de choc au moment décisif qu'il choisissait seul. Kissinger, face à Hanoï, autre adversaire à positions variables et autre civilisation «du seuil», a fini par comprendre qu'il fallait négocier sur deux registres, la table officielle pour le zâhir, et les canaux secrets pour le bâtin, sans jamais exiger que les deux coïncident.

Transcender le dualisme

 

Concrètement, cela implique de ne jamais poser de questions auxquelles on exige une réponse binaire, mais des questions processuelles: «quelle est la prochaine étape?» plutôt que «êtes-vous d'accord?», parce qu'une étape s'accomplit là où un accord peut rester simultanément accepté et refusé. Il faut donc tenir son propre seuil sans l'annoncer. En ce sens, la dissuasion efficace contre cet acteur est la dissuasion opaque, celle dont l'adversaire sait qu'elle existe sans en connaître le déclencheur. C'est du reste ce qu'Israël, malgré tout, a mieux compris que Washington dans ce conflit.

 

Mais la vérité la plus difficile à formuler est peut-être qu'il n'y aura pas de traité définitif avec l'Iran, mais une succession de hudna, d'équilibres instables entretenus et de «positions variables» gérées dans la durée. La paix avec un tel adversaire est une pratique continue. Elle ne s'acquiert pas d'un seul coup, à moins d'utiliser des moyens vraiment dévastateurs comme ceux qui avaient terrassé le Japon et mis fin à la Deuxième guerre mondiale. La seule victoire totale sur ce type d'adversaire — et Alexandre l'avait compris en se proclamant l’héritier de Cyrus, c'est-à-dire en jouant le zâher perse mieux que les Perses eux-mêmes — suppose une profondeur culturelle et une patience stratégique qu'aucun acteur contemporain n'est en mesure de déployer. Ce qui laisse les autres dans la seule position réaliste: apprendre à cohabiter avec l'oscillation, à gérer le seuil plutôt qu'à le supprimer… et à ne jamais confondre un cessez-le-feu signé avec la fin de la guerre.

 

Le boomerang comme loi structurelle

 

Par-delà tout ce qui précède, il existe toutefois une loi plus profonde que la simple récurrence des patterns. Cette loi, que ni Cyrus ni Khomeiny n'ont su conjurer, dispose que chaque stratégie iranienne porte en elle, structurellement, le mécanisme de sa propre inversion. La défense avancée crée, dans la périphérie qu'elle cherche à contrôler, les conditions d'une coalition adverse qui finit par frapper le centre. La guerre composite engendre des proxies dont l'autonomie partielle échappe au commandement central au moment décisif. La maîtrise du goulot transforme le détroit en cible de blocus dès que l'adversaire décide de ne plus tolérer le chantage. La doctrine du seuil et de l'entre-deux, enfin, provoque à terme la frappe préventive qu'elle était précisément censée prévenir — parce qu'un adversaire suffisamment patient finit toujours par décider que l'ambiguïté entretenue est plus dangereuse que la guerre ouverte. L'empire achéménide en fit l'expérience avec Alexandre. La République islamique vient de la rejouer en 2026. Ce boomerang constitue la conséquence tragique et nécessaire, inscrite dans la logique même de cet empire depuis le premier jour. Elle porte en elle, quelque part, ses propres limites, voire les germes de sa démise.

 

La tragédie de la continuité

 

Ce qui est frappant, au terme de cette traversée polémologique à travers vingt-cinq siècles d'histoire militaire iranienne, c'est certes la ressemblance des formes guerrières, mais surtout la persistance d'une même contradiction fondamentale. La stratégie de projection iranienne a toujours créé, dans la périphérie qu'elle entendait contrôler, les conditions de son propre retournement. La défense avancée a produit le boomerang stratégique. La guerre composite a engendré la coalition adverse. La maîtrise du goulot a transformé le détroit en cible de blocus. La doctrine de l'entre-deux, cette souveraineté «sur le seuil» qui est l'invariant le plus profond de la puissance iranienne, ne peut pas fonctionner indéfiniment. Elle suppose un adversaire incapable de supporter l'ambiguïté sur la durée, et Washington, en frappant le 28 février 2026, a signifié que cette patience avait une limite.

 

En ce 21 avril, le cessez-le-feu vient d'expirer. Téhéran a claqué la porte d'Islamabad en invoquant des conditions rédhibitoires. L'Iran nie envoyer des délégués tout en en ayant envoyé jusqu'à ce soir. Il a rouvert le détroit vendredi pour le refermer samedi. Il a déclaré les négociations mortes tout en maintenant le canal pakistanais vivant — jusqu'au coup de théâtre de cette nuit. Cyrus avait dit, selon Hérodote, que les peuples mous viennent de terres molles. Il croyait que le plateau iranien forgeait des hommes durs. Ce que l'histoire longue de la puissance perse enseigne, c'est plutôt que le plateau iranien forge des empires dont la grandeur est inséparable de leur fragilité. Des empires de la périphérie maîtrisée, du seuil tenu, qui s'effondrent lorsque la périphérie se retourne contre le centre, lorsque le temps de l'adversaire rejoint enfin le leur, et que l'entre-deux dans lequel ils avaient si longtemps prospéré se referme brutalement comme une tenaille.

 

Là où certains continuent de voir dans la posture iranienne une «victoire» quelconque, il faudra éviter ce glissement périlleux qu’ils amorcent dans le monde anhistorique, qui ressemble à celui des sectes coupées de la réalité. Téhéran ne peut pas continuer à se mordre indéfiniment la queue face à la puissance de feu américaine et un adversaire aussi brutal que celui qu'il affronte actuellement — pour la première fois depuis Saddam Hussein —, et qui n'a lui-même que faire ni du temps historique, ni des principes démocratiques, et face auquel dualisme, pensée ésotérique et autres soft powers se heurtent immanquablement à un mélange brut de realpolitik nihiliste, de patience rusée du businessman, de césarisme sanguin et populiste, de messianisme providentialiste qui se croit lui aussi mandaté par Dieu et par l’Amérique, et de bellicisme vatenguerriste, tous poussés à leur paroxysme…

 

À tirer trop longtemps la moustache du tigre, on finit inéluctablement par se faire dévorer.

 

 

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