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Étude

Les Houthis au Yémen: de Saada à Bab el-Mandeb (4/4)

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Photo MOHAMMED HUWAIS/AFP
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Publié oct. 11, 2026 - 15:12

VI - La guerre contre l’Iran (février-juin 2026): l’«intervention limitée»

Une entrée tardive et symbolique

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël attaquent l’Iran. Très vite, Téhéran ferme largement le détroit d’Ormuz, réduisant les exportations du Golfe à un filet. Beaucoup s’attendaient alors à ce que les Houthis ouvrent un second front à Bab el-Mandeb. Ils ne le font pas. Leur engagement est prudent, graduel et tardif: ce n’est que le 28 mars, un mois après le début de la guerre, qu’ils tirent leurs premiers missiles vers Israël, comme s’ils avaient attendu le moment où leur entrée produirait le plus d’effet.

Leurs opérations se limitent à des tirs de missiles et de drones vers Israël. L’effet militaire en est modeste, compte tenu de la distance et de l’efficacité de la défense antiaérienne israélienne. Surtout, ils évitent les fronts à fort impact: pas de campagne contre la navigation en mer Rouge, pas de frappes contre les monarchies du Golfe ni contre les infrastructures énergétiques régionales. La dimension médiatique compense: chaque tir entretient l’image d’une force de «résistance» fidèle à l’Axe. Ces tirs sont suspendus avec le mémorandum d’Islamabad, conclu en juin entre Washington et Téhéran.

Une dissuasion contrôlée

Pour en rendre compte, on peut mobiliser trois outils: la théorie de la dissuasion dans sa version asymétrique, la théorie de la guerre asymétrique et le concept d’escalade sous le seuil (escalation below threshold). L’acteur frappe là où le gain politique dépasse le risque militaire, menace sans passer à l’acte et se rend présent sans s’engager pleinement. Les Houthis passent ainsi d’une «dissuasion asymétrique ouverte» à une «dissuasion contrôlée».

Dans ce cadre, Bab el-Mandeb change de statut. D’instrument de pression tactique quotidien, le détroit devient une dissuasion stratégique de réserve. Son activation, combinée à la fermeture d’Ormuz, pourrait, selon certaines projections, porter le baril au-delà de 150 dollars et provoquer une inflation mondiale. C’est précisément parce que la carte est si puissante qu’elle n’est pas jouée: son usage déclencherait une riposte incontrôlable.

Les quatre contraintes

Quatre facteurs expliquent alors cette retenue. Le premier est l’effet des frappes de 2024-2025, qui ont dégradé les capacités, exposé les failles du renseignement et installé la menace crédible de nouvelles frappes.

Le deuxième est la fragilité économique: les zones houthies dépendent d’un commerce limité, de la contrebande de carburant, des transferts de salaires et des remises des émigrés; une escalade majeure risquait un effondrement interne rapide.

Le troisième facteur, souvent sous-estimé, est la relation avec l’Arabie saoudite. Depuis la trêve de 2022, Riyad joue un rôle de filet de sécurité économique, notamment par le financement partiel de salaires dans les zones houthies.

Le quatrième est l’autonomie relative vis-à-vis de Téhéran. Membre de l’Axe, le mouvement ne renonce pas à décider selon ses intérêts propres. Ses objectifs se résument alors ainsi: appuyer diplomatiquement l’Iran, préserver sa stature régionale, renforcer sa légitimité interne et garder intacte l’option d’escalade.

Une règle de décision

La logique peut être formulée comme une règle simple. Le mouvement opte pour l’escalade si elle accroît son influence politique sans menacer sa survie. Il s’abstient si l’escalade compromet sa stabilité interne ou déclenche une riposte destructrice. Au printemps 2026, cette règle produisait de la retenue. Il reste à comprendre pourquoi, à partir de juillet, la même règle a produit l’inverse, puis ce qu’elle devient en octobre, lorsque la survie elle-même est mise en jeu.

VII - Juillet-septembre 2026: du Pacte de La Mecque à la conquête du détroit

La rupture de juillet

Le basculement commence en juillet 2026, lorsque le mémorandum d’Islamabad se défait. L’Iran tire sur des navires qu’il accuse d’ignorer ses règles de transit à Ormuz, le président Trump déclare l’accord caduc et la marine américaine rétablit son blocus des ports iraniens le 14 juillet. Les Gardiens de la révolution menacent alors les autres corridors d’exportation utiles aux États-Unis et à leurs alliés. Selon Reuters, Téhéran demande aux Houthis de se tenir prêts à fermer Bab el-Mandeb.

Au Yémen, la trêve de 2022 se défait en deux temps. Le 3 juillet, un appareil de Mahan Air se pose à Sanaa, premier vol iranien annoncé depuis près de dix ans, et emmène une délégation houthie aux funérailles d’Ali Khamenei. Le 13 juillet, au vol retour, la piste de Sanaa est frappée pour empêcher l’atterrissage; l’avion est dérouté sur Hodeïda. Selon Reuters, il transportait dix à vingt et un conseillers des Gardiens de la révolution et du matériel pour missiles et drones. Les Houthis déclarent la trêve terminée et tirent le jour même sur l’aéroport d’Abha.

La suite s’enchaîne en moins de deux semaines. Le 20 juillet, les Houthis proclament un blocus naval de l’Arabie saoudite; le 22, deux pétroliers saoudiens sont touchés; le 24, Riyad bombarde Hodeïda; le 25, les Houthis frappent les raffineries d’Aramco à Jizan et à Yanbu, première attaque directe contre l’infrastructure pétrolière saoudienne depuis quatre ans. Le Brent repasse au-dessus de 100 dollars. Leur message reste calibré: il n’y a «pas de fermeture de Bab el-Mandeb», l’interdiction de navigation ne vise que l’Arabie saoudite.

Entre fin juillet et début août, Riyad lance une coalition maritime réunissant huit États riverains de la mer Rouge et du golfe d’Aden; les Houthis promettent en retour une «escalade totale». À partir du 6 août, ils frappent aussi les forces gouvernementales yéménites sur plusieurs fronts, notamment à Marib. En août, les attaques contre Najran, contre des navires saoudiens et contre le cargo Tihama, où deux marins pakistanais sont tués, se multiplient. La raffinerie de Jizan, d’une capacité de 400 000 barils par jour, reste à l’arrêt plusieurs semaines.

Le Pacte de défense de La Mecque (7 août 2026)

C’est dans ce contexte que Mohammed ben Salmane, Recep Tayyip Erdogan et Shehbaz Sharif signent à La Mecque, le 7 août 2026, l’Accord de défense commune de La Mecque. Son principe est celui d’une clause de défense collective: toute attaque armée contre l’un des trois États est considérée comme une attaque contre tous. Le texte n’a pas été rendu public et ne précise pas les obligations militaires de chacun. Il prolonge l’accord de défense saoudo-pakistanais de septembre 2025.

Pour Riyad, l’accord répond à un double constat. La protection américaine est devenue incertaine, Washington étant absorbé par la guerre avec l’Iran. Et le Royaume, qui cherche depuis 2022 à sortir du conflit yéménite, a besoin d’une dissuasion qui ne l’oblige pas à y replonger seul. Le pacte associe deux puissances complémentaires: la Turquie, deuxième armée de l’OTAN, déjà très présente en mer Rouge et en Somalie, et le Pakistan, seule puissance nucléaire du monde musulman, dont l’armée a une longue histoire de coopération avec le Royaume. Il prolonge la convergence Riyad-Ankara-Le Caire qui s’est dessinée face aux recompositions de la Corne de l’Afrique.

L’institutionnalisation est rapide mais inachevée. Le 31 août, à Istanbul, la première réunion du Comité stratégique politique et de défense rebaptise l’ensemble «Alliance de défense de La Mecque» et ouvre une feuille de route pour de futures adhésions. Islamabad indique que plus de six pays sont candidats, mais qu’aucun ne sera admis avant que l’accord soit pleinement opérationnel. Les parlements turc et pakistanais doivent encore approuver sa ratification.

Septembre: l’attaque la plus lourde et la conquête du littoral

Le 3 septembre, les Houthis lancent une offensive massive dans le gouvernorat de Taëz pour couper la route Taëz-Mokha; plus de 120 morts sont recensés en deux jours. Les forces gouvernementales contre-attaquent à al-Jawf et al-Bayda et annoncent viser Sanaa. Les Houthis accusent Riyad d’avoir frappé une prison à al-Hazm; le bilan, d’abord de 11 morts, est porté à 23. Dans la nuit du 7 au 8, ils répliquent par des dizaines de missiles et de drones contre Khamis Mushait, Abha, Jizan et Najran, dont l’aéroport d’Abha, la base King Khalid et des sites d’Aramco. On compte 73 blessés, des incendies sur des sites pétroliers et un baril qui bondit vers 100 dollars.

La suite prend tout le monde de vitesse. Les 9 et 10 septembre, les Houthis s’emparent de Hays, d’al-Khokha puis du port de Mokha; le 11, ils entrent dans Dhubab et prennent l’île de Mayun (Périm), au milieu du détroit; le 14, ils occupent les îles Hanish. Au total, six districts et environ 5 400 km² changent de mains après le repli des forces progouvernementales. Le Conseil de sécurité évoque fin septembre au moins 125 000 personnes déplacées depuis le début du mois. Des combats se poursuivent dans les montagnes de Kahboub, qui ouvrent la route vers Lahj et Aden.

Cette percée doit beaucoup à l’Iran. Selon Reuters, elle a été armée et conseillée par les Gardiens de la révolution, et conduite sur la Tihama par un officier de la force Al-Qods, Abdolreza Shahlaei. Des unités de guerre électronique auraient infiltré les communications adverses et ordonné le repli en se faisant passer pour des commandants sudistes. La conquête tient donc autant à la ruse qu’au rapport de forces, ce qui éclairera la fragilité des gains en octobre.

La guerre des symboles: de La Mecque à Médine

À la mi-septembre, Riyad affirme avoir intercepté un drone houthi au sud de La Mecque, avant qu’il n’entre dans l’espace aérien réglementé de la ville. La coalition parle de la deuxième tentative contre La Mecque depuis 2017. L’Organisation de la coopération islamique, le gouvernement yéménite, l’Égypte et le Pakistan condamnent. Les Houthis et l’Iran démentent et dénoncent un «faux prétexte».

Le 1er octobre, la coalition accuse les Houthis d’avoir frappé par drone, le 29 septembre, le poste électrique de Taibah à Médine, qui alimente la mosquée du Prophète. Un transformateur est mis hors service, sans coupure du réseau. Les Houthis parlent de «mensonge». Au-delà des faits, qui restent disputés, l’enjeu est clair: invoquer les deux villes saintes permet à Riyad de mobiliser le monde musulman et de donner au Pacte de La Mecque une résonance religieuse. Dès le 9 septembre, le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, avait averti que les attaques houthies pouvaient déclencher le pacte.

Le découplage américain: l’entente de Mascate

Le fait le plus significatif est peut-être diplomatique. Le 10 septembre, Mohammed ben Salmane appelle deux fois le président Trump pour obtenir des frappes; il essuie un refus. Washington se limite à un appui: plus de cent conseillers militaires fournissent à Riyad du renseignement et une aide au ciblage. À la mi-septembre, des représentants américains et houthis se rencontrent à Mascate, avec une facilitation omanaise. Le 18, le président Trump confirme que les deux parties «se parlent» en vue d’un accord.

Selon les comptes rendus, les Houthis s’engagent à ne pas viser les navires américains ou israéliens et à respecter l’entente de cessez-le-feu de mai 2025. Cela ressemble à un accord tacite: la navigation internationale est préservée, mais les navires et pétroliers saoudiens restent des cibles. Ce découplage n’est pas allé sans hésitation. Le 20 septembre, après un nouvel appel du prince héritier, le président Trump ordonne de préparer des frappes, puis les annule quelques heures plus tard, selon le New York Times.

Les Houthis poursuivent donc leur offensive contre le Royaume. Le 19 septembre, ils frappent Riyad, où un dépôt de carburant de l’aéroport King Khalid est touché. Le 24, ils revendiquent des tirs sur une «cible sensible» à Riyad et sur les installations d’Aramco à Yanbu, terminal de l’oléoduc Est-Ouest qui permet d’exporter par la mer Rouge en contournant Ormuz ; la coalition dit avoir intercepté six missiles balistiques et le Brent clôture au-dessus de 106 dollars. Le 26, deux nouvelles attaques visent Riyad et une grande ville du sud-ouest. Après la frappe du 27 septembre sur un marché à Mawiya (Taëz), qui fait au moins 7 morts et une quarantaine de blessés, les Houthis menacent de viser des ponts sur le territoire saoudien.

L’internationalisation de fin septembre

La riposte se construit par couches successives, sans déclaration de guerre. Les 18 et 25 septembre, le Conseil de sécurité condamne à l’unanimité les attaques houthies et reconnaît à l’Arabie saoudite son droit de légitime défense. Le 22, le G7 appelle les Houthis à cesser leurs frappes; le Royaume-Uni déploie un avion ravitailleur Voyager en appui de la défense aérienne saoudienne. Le 24, la France annonce l’envoi de soldats, de radars et de systèmes de défense pour protéger Yanbu.

Le 25 septembre, les chefs d’état-major saoudien, turc et pakistanais se réunissent à Riyad pour traduire le pacte en coopération militaire. Le 28, Rachad al-Alimi annonce des opérations de reconquête et le Parlement yéménite approuve la mobilisation générale. L’Union européenne veut renforcer l’opération Aspides: les Pays-Bas envoient une frégate, la Belgique et l’Italie en étudient l’envoi. Le porte-avions USS Theodore Roosevelt appareille vers la région. Fin septembre, aucune troupe turque ou pakistanaise n’est encore annoncée et aucune campagne offensive internationale n’est décidée. Il faudra moins d’une semaine pour que ce constat soit dépassé.

VIII. Octobre 2026: la contre-offensive et l’activation du pacte

«Aube du Yémen»: le détroit redevient un front

Le 4 octobre, Rachad al-Alimi lance l’opération «Aube du Yémen», dont l’objectif affiché est de restaurer les institutions, de reprendre Sanaa et de mettre fin au pouvoir houthi. Le 5, les forces gouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la nation, Résistance de la Tihama) revendiquent la prise de l’aéroport de Dhubab, la coupure de la route Dhubab-Mokha, le contrôle de la zone de Bab el-Mandeb et la reprise du port de Mokha. Elles affirment encercler des centaines de combattants houthis à Dhubab et sur l’île de Mayun. Le porte-parole de l’armée annonce aussi une «offensive stratégique» sur Sanaa.

L’appui saoudien change d’échelle. La coalition engage une centaine d’avions de combat, dit avoir détruit 324 cibles de haute valeur dès le premier jour, puis un dépôt de vingt missiles balistiques à Saada. Sa marine frappe dans le gouvernorat de Hodeïda des dépôts de vedettes piégées et de mines navales, et affirme avoir déjoué une attaque contre les voies maritimes du sud de la mer Rouge.

Ces gains restent disputés. Les Houthis démentent toute avancée adverse et nient la chute de Mokha. Reuters décrit plutôt des forces gouvernementales parvenues aux abords de la ville tandis que les combattants houthis se replient vers les hauteurs. Les bilans avancés par l’armée yéménite, plus de 1 800 Houthis «neutralisés» en quelques jours, ne sont pas vérifiés. Côté houthi, on dénonce 59 frappes saoudiennes en vingt-quatre heures le 8 octobre et des victimes civiles.

La riposte houthie: la guerre des aéroports

Menacés sur le littoral, les Houthis déplacent l’escalade vers la profondeur saoudienne. Le 3 octobre, un site d’Aramco près de Riyad est en flammes, ce que confirment l’AFP et des images satellites, alors que la coalition qualifie la revendication de «trompeuse». Le 5, les aéroports de Jizan et de Najran sont touchés, avec trois blessés selon l’aviation civile saoudienne; les Houthis revendiquent aussi des tirs sur l’aéroport de Riyad et sur une raffinerie d’Aramco en mer Rouge. Le Brent se maintient au-dessus de 100 dollars, contre 73 environ avant la guerre.

Le même jour, ils avertissent les compagnies aériennes que le ciel saoudien n’est «pas sûr», à l’exception explicite de La Mecque et de Médine. Les tirs se succèdent ensuite sur Abha, Khamis Mushait et Riyad. Le 7 octobre, des missiles balistiques visent l’aéroport d’Aden, tenu par le gouvernement, et un vol en provenance du Caire est dérouté. Le 8, l’aéroport King Khalid de Riyad est frappé: trois morts, dont un pilote, selon les autorités saoudiennes. Le trafic reprend le lendemain.

La logique est celle de la réciprocité. Sanaa étant sous blocus aérien et les aéroports de Sanaa et de Hodeïda ayant été bombardés, les Houthis entendent imposer un blocus à l’ensemble des aéroports saoudiens. Ils annoncent une guerre longue. Les 9 et 10 octobre, la coalition dit encore avoir détruit trois rampes de lancement et intercepté de nouveaux missiles et drones.

Le Pacte de La Mecque mis en œuvre (5 octobre)

Le 5 octobre, le Comité stratégique politique et de défense se réunit en urgence à Riyad. Les trois États décident de passer «immédiatement» à la mise en œuvre de leurs engagements de défense collective et d’assurer le déploiement rapide, dans le Royaume, des forces et capacités convenues. C’est la première fois que l’accord est appliqué. Le communiqué ne nomme pas les Houthis, mais condamne les tentatives de ciblage de La Mecque et de Médine. Le général pakistanais à la retraite Nauman Mahmood est désigné premier secrétaire général de l’alliance, pour trois ans.

La portée réelle reste limitée et défensive. Le déploiement se fera selon les «arrangements approuvés» et les lois nationales de chacun, alors que la ratification parlementaire n’est acquise ni à Ankara ni à Islamabad. Selon Khawaja Asif, Turcs et Pakistanais sont «présents sur le théâtre», mais seules les forces saoudiennes combattent; le Pakistan participe à la reconnaissance. Les analystes attendent surtout un renfort de la défense aérienne et antimissile. À Sanaa, un rassemblement armé dénonce dès le 7 octobre l’implication de la Turquie et du Pakistan.

Washington en retrait, Téhéran en marchandage

Le découplage américain tient malgré les morts de Riyad. Début octobre, le président Trump refuse toujours les frappes directes demandées par Riyad et répète que les Houthis ne veulent pas se battre contre les États-Unis. Le secrétaire d’État Rubio précise toutefois que ni Riyad ni le gouvernement yéménite n’acceptent que les Houthis conservent les territoires conquis. La France condamne les attaques le 7 octobre et réaffirme sa solidarité avec le Royaume.

Téhéran, de son côté, a inscrit le Yémen dans son marchandage sur Ormuz. Le plan en sept jours transmis à Washington par le Qatar le 22 septembre prévoit la levée du blocus naval, une dérogation aux sanctions pétrolières, le déblocage d’environ 12 milliards de dollars d’avoirs et un cessez-le-feu régional incluant le Liban et le Yémen. Le détroit rouvrirait au sixième jour, les négociations reprendraient au septième. Le président Trump l’aurait rejeté; le 5 octobre, Téhéran dit examiner les observations américaines. Le président Pezeshkian soutient que les opérations houthies sont indépendantes de l’Iran et propose ses bons offices entre Sanaa et Riyad.

Le 10 octobre: le carnage de l’aéroport King Khalid, un seuil franchi

Le samedi 10 octobre, l’aéroport international King Khalid de Riyad est frappé pour la troisième fois en une semaine. Cette fois, le projectile ne touche ni une piste ni un dépôt de carburant, mais une zone passagers: un témoin cité par Reuters voit la porte 401 du terminal des vols intérieurs atteinte de plein fouet. Selon l’Autorité générale de l’aviation civile, le bilan s’élève à au moins 12 morts et 309 blessés, dont plusieurs dans un état critique. Les morts sont de huit nationalités: quatre Saoudiens, deux Bangladais, un Américain, un Jordanien, un Palestinien, un Syrien, un Soudanais et un Égyptien. Une première évaluation évoque un missile balistique, et le système d’alerte saoudien n’a émis aucun avertissement. Selon Reuters, c’est l’attaque la plus meurtrière sur le sol du Royaume depuis plus de dix ans.

L’aéroport est fermé sans date de réouverture, et des centaines de vols sont annulés ou déroutés. Air India, flydubai, le groupe Lufthansa et PIA avaient déjà suspendu leurs liaisons, et l’Agence européenne de la sécurité aérienne élargit ses recommandations sur l’espace aérien saoudien. La revendication reste ambiguë: les Houthis ne signent pas formellement cette frappe, contrairement aux précédentes, mais le chef de leur bureau des médias se félicite d’avoir «fermé l’aéroport international de Riyad». Le 11 octobre, ils renouvellent leurs avertissements aux compagnies, aux employés et aux voyageurs, imputent à Riyad la responsabilité des «interceptions ratées» et annoncent que seuls les vols humanitaires munis d’un permis seront autorisés. Ils retournent ainsi contre le Royaume le régime d’autorisations que la coalition impose depuis des années à l’aéroport de Sanaa.

Les réactions montent d’un cran. La coalition parle d’un «crime de guerre caractérisé» et promet une riposte «ferme». Le Qatar y voit «une menace directe pour la sécurité de la région», tandis que l’Égypte, la Jordanie et Oman affichent leur solidarité avec Riyad. Le secrétaire d’État Rubio condamne les «terroristes houthis» en rappelant qu’un citoyen américain figure parmi les morts. Surtout, le président Trump, qui refusait jusque-là toute frappe, déclare: «On le fera peut-être, on va regarder», et annonce un appel au prince héritier. Interrogé sur son engagement à ne pas attaquer l’Iran avant les élections de mi-mandat, il répond par la même formule.

Trois éléments font de cette frappe une escalade d’une autre nature. Le premier est la cible. Jusqu’ici, la guerre des aéroports visait à paralyser le trafic et à imposer un coût économique; frapper un terminal plein de voyageurs revient à passer de la paralysie au massacre. En une seule frappe, le bilan dépasse celui de tout l’été. Le deuxième est l’internationalisation des victimes. Avec des morts venus de huit pays, dont plusieurs pays arabes et musulmans, le discours houthi d’une riposte à la seule «agression saoudienne» devient difficile à tenir, et Riyad dispose d’un argument de poids pour mobiliser ses partenaires du Pacte de La Mecque. Le troisième est la mort d’un Américain. Elle ne franchit pas la ligne rouge identifiée plus haut, qui porte sur un navire américain ou un pétrolier non saoudien, mais elle s’en approche assez pour rouvrir, pour la première fois depuis le 20 septembre, la question des frappes américaines.

Les conséquences possibles se lisent sur trois plans. Sur le plan militaire, la riposte «ferme» annoncée laisse attendre une intensification des frappes sur Sanaa et Saada, voire contre les dirigeants du mouvement, dans une spirale où chaque aéroport frappé appelle une frappe en retour. Sur le plan américain, Washington hésite entre trois options: maintenir le découplage en pressant les Houthis par le canal de Mascate, mener des frappes punitives limitées, ou rejoindre pleinement la campagne saoudienne. Les deux dernières ruineraient l’atout central des Houthis, l’abstention américaine, et rapprocheraient le scénario de rupture où le mouvement n’aurait plus de raison d’épargner la navigation internationale ni Bab el-Mandeb. Sur le plan diplomatique, la frappe renchérit le prix du plan iranien en sept jours: elle peut pousser Washington à exiger que Téhéran fasse cesser les tirs, ou au contraire relancer le débat sur une reprise des frappes contre l’Iran. Dans tous les cas, en tuant des civils au cœur de la capitale, les Houthis ont transformé l’escalade de compensation en pari sur la retenue de Washington, un pari dont ils ne maîtrisent plus l’issue.

Chronologie (2026)

28 février: début de la guerre américano-israélienne contre l’Iran; fermeture partielle d’Ormuz;

28 mars: premiers tirs de missiles houthis vers Israël.

Juin: mémorandum d’Islamabad entre Washington et Téhéran.

3 juillet: premier vol iranien à Sanaa depuis près de dix ans.

13-14 juillet: frappe sur la piste de Sanaa, avion dérouté sur Hodeïda; fin de la trêve de 2022; retour du blocus naval américain contre l’Iran.

20-25 juillet: blocus houthi de l’Arabie saoudite; pétroliers saoudiens touchés; frappes sur Jizan et Yanbu.

7 août: signature de l’Accord de défense commune de La Mecque (Arabie saoudite, Turquie, Pakistan).

31 août: première réunion du comité du pacte à Istanbul; «Alliance de défense de La Mecque».

3 septembre: offensive houthie dans le gouvernorat de Taëz.

8 septembre: attaque la plus lourde: Abha, Khamis Mushait, Jizan, Najran; 73 blessés.

9-14 septembre: prise de Hays, al-Khokha, Mokha, Dhubab, de l’île de Mayun puis des îles Hanish.

10 septembre: le président Trump refuse les frappes demandées par Mohammed ben Salmane.

Mi-septembre: drone intercepté au sud de La Mecque selon Riyad ; contacts américano-houthis à Mascate.

19-20 septembre: frappe sur Riyad; frappes américaines ordonnées puis annulées.

22-25 septembre: appel du G7; déploiements britannique et français; frappes revendiquées sur Yanbu; plan iranien en sept jours; réunion des chefs d’état-major du pacte à Riyad.

28-29 septembre: mobilisation générale au Yémen; drone sur un poste électrique à Médine selon la coalition.

3 octobre: incendie sur un site d’Aramco près de Riyad.

4-5 octobre: opération «Aube du Yémen»; reprise revendiquée de Mokha et de Dhubab, démentie par les Houthis.

5 octobre: activation du Pacte de La Mecque; déploiement turc et pakistanais décidé; aéroports de Jizan et Najran touchés.

7 octobre: missiles houthis sur l’aéroport d’Aden.

8 octobre: frappe sur l’aéroport King Khalid de Riyad: trois morts.

9-10 octobre: nouvelles interceptions; rampes de lancement détruites par la coalition.

10 octobre: frappe sur un terminal de l’aéroport King Khalid: au moins 12 morts et 309 blessés, attaque la plus meurtrière dans le Royaume depuis plus de dix ans; aéroport fermé; le président Trump envisage de se joindre aux frappes.

Conclusion: de l’escalade sélective à la guerre de survie

L’été 2026 semblait contredire le portrait d’un acteur prudent dressé au printemps. En réalité, il le confirmait en le déplaçant. La règle restait la même: recourir à l’escalade quand le gain politique dépasse le risque pour la survie. Octobre oblige à aller plus loin. La règle n’a pas changé, mais son second terme a basculé: pour la première fois depuis 2022, c’est la survie du mouvement qui est explicitement visée.

Ce que l’été avait changé

Trois termes du calcul s’étaient modifiés. La menace dissuasive avait faibli: absorbée par l’Iran, l’administration américaine préférait négocier avec les Houthis plutôt que d’ouvrir un nouveau front, comme l’illustre l’entente de Mascate. Le filet de sécurité saoudien s’était déchiré avec la fin de la trêve en juillet; frapper le Royaume ne coûtait plus ce qu’il coûtait. Enfin, la fermeture d’Ormuz avait fait de la mer Rouge et de l’oléoduc Est-Ouest le poumon des exportations saoudiennes. Qui tient Bab el-Mandeb et menace Yanbu tient Riyad à la gorge, tout en rendant un service stratégique décisif à Téhéran.

Les Houthis n’avaient donc pas renoncé au calibrage: ils l’avaient réorienté. Ils ont joué la carte du détroit sans le fermer, frappé l’Arabie saoudite en épargnant les navires américains et israéliens, et pris une position territoriale qui transformait une menace différée en capacité permanente. Le détroit cessait d’être une dissuasion de réserve pour devenir une rente de position, monnayable auprès de Washington, de Riyad et de Téhéran.

Ce qu’octobre remet en cause

Premier enseignement: la rente de position était plus fragile qu’elle n’en avait l’air. Une menace à distance ne s’attaque pas; un littoral occupé, si. En s’installant à Mokha, à Dhubab et sur Mayun, les Houthis ont offert à leurs adversaires ce qu’ils leur refusaient depuis des années: des cibles fixes, des lignes étirées et un objectif de reconquête lisible. La percée de septembre devait beaucoup à la ruse et à l’appui iranien; elle n’avait pas créé un rapport de forces capable de tenir sous une centaine d’avions de combat. Que Mokha soit ou non tombée, le détroit est redevenu un front disputé, plus un acquis.

Deuxième enseignement: deux des trois risques identifiés fin septembre se sont réalisés en moins de quinze jours. Le Pacte de La Mecque a été activé le 5 octobre, et l’internationalisation s’est approfondie, avec un Conseil de sécurité unanime et des appuis occidentaux à la défense du Royaume. Mais ni l’un ni l’autre n’a pris la forme redoutée. L’engagement turc et pakistanais reste défensif, juridiquement inachevé et borné à la protection du territoire saoudien. Aucune coalition offensive internationale n’existe. La guerre se régionalise sans s’américaniser.

Troisième enseignement: le calibrage houthi tient sur un axe et cède sur l’autre. Il tient vis-à-vis de Washington. Les navires américains et israéliens restent épargnés, la navigation internationale n’est pas visée, et même l’avertissement aux compagnies aériennes excepte La Mecque et Médine. Il cède vis-à-vis de Riyad. Frapper l’aéroport de la capitale et y tuer des civils, viser Aden, revendiquer un blocus aérien du Royaume: ce n’est plus une escalade sélective, c’est une escalade de compensation, qui répond à une perte de terrain par une hausse du coût infligé à l’arrière saoudien.

Ce glissement découle de la règle elle-même. Tant que l’escalade ne menaçait pas la survie, la retenue restait rationnelle. Dès lors que l’adversaire affiche pour but la reprise de Sanaa et la fin du pouvoir houthi, la retenue ne protège plus rien. Le mouvement n’arbitre plus entre gain politique et risque: il cherche à rendre la reconquête trop coûteuse pour être poursuivie. D’où l’annonce d’une guerre longue.

L’atout véritable: l’abstention américaine

L’actif stratégique des Houthis n’est donc plus le détroit. C’est le refus américain de frapper. Il a résisté aux appels répétés de Mohammed ben Salmane, à un ordre de frappe annulé in extremis le 20 septembre et aux morts de Riyad le 8 octobre. Le carnage du 10 octobre, qui a coûté la vie à un Américain, le soumet à sa plus rude épreuve: pour la première fois depuis le 20 septembre, le président Trump dit envisager de se joindre aux frappes. Tout le calibrage houthi est désormais organisé autour de sa préservation. La ligne rouge est connue: un navire américain ou un pétrolier non saoudien touché suffirait à la franchir.

C’est aussi pourquoi le Pacte de La Mecque compte au-delà de ses moyens actuels. Riyad a répondu au retrait américain non par une surenchère de demandes à Washington, mais par une architecture de sécurité de substitution, adossée à la deuxième armée de l’OTAN et à la seule puissance nucléaire du monde musulman. Les Houthis auront été, malgré eux, le premier test et le premier accélérateur d’un ordre de sécurité régional post-américain.

Une autonomie à réévaluer

L’été oblige enfin à nuancer la quatrième contrainte du printemps, l’autonomie relative vis-à-vis de Téhéran. L’offensive de septembre a été armée, conseillée et en partie conduite par les Gardiens de la révolution. Surtout, l’Iran a inscrit le Yémen dans son plan en sept jours pour Ormuz: le cessez-le-feu qu’il propose couvre explicitement le front yéménite. Le mouvement qui prétendait monnayer sa position auprès de trois capitales risque de devenir lui-même une monnaie d’échange. Téhéran nie toute direction des opérations, mais c’est bien lui qui en négocie l’arrêt.

Trois trajectoires

La première est l’enlisement. La contre-offensive bute sur les hauteurs, les Houthis conservent une partie du littoral, et la guerre des aéroports et du pétrole s’installe. C’est le scénario que les Houthis disent attendre; il use Riyad plus vite que Sanaa, à condition que le sanctuaire américain tienne.

La deuxième est la rupture. Si la coalition reprend durablement le détroit et pousse vers Hodeïda, les Houthis perdent leur rente et gardent une seule carte de même valeur: frapper la navigation internationale ou fermer effectivement Bab el-Mandeb. Ce serait la «riposte incontrôlable» que toute leur stratégie cherche à éviter depuis mars. Le danger d’une fuite en avant n’a jamais été aussi réel qu’au moment où ils reculent.

La troisième est le gel négocié. Un accord entre Washington et Téhéran sur Ormuz emporterait un cessez-le-feu au Yémen. Les Houthis, fidèles à leur logique, y chercheraient leur part. Mais Riyad et le gouvernement yéménite refusent qu’ils conservent les territoires conquis, et la ligne de cessez-le-feu serait l’enjeu de toute la négociation. Chaque kilomètre repris sur la côte d’ici là en modifie les termes, ce qui explique l’intensité des combats d’octobre.

Les fragilités qui demeurent

Du côté houthi, le risque interne s’aggrave. L’emprise repose sur la mobilisation permanente, qui justifie la pauvreté, la corruption et la répression. La guerre extérieure prolonge ce répit, mais elle n’efface ni la colère silencieuse d’une population épuisée, ni l’absence de projet politique au-delà de la prééminence d’une lignée. Le filet économique saoudien a disparu, et les bombardements touchent désormais Sanaa et Saada.

Du côté adverse, les faiblesses qui ont permis l’effondrement de septembre n’ont pas disparu. Le camp gouvernemental reste fragmenté, les forces sudistes y poursuivent leur propre agenda, et un pacte encore non ratifié ne remplace pas une stratégie de sortie. Plus de 125 000 déplacés en un mois rappellent enfin qui paie le prix de chaque phase.

Le mouvement né pour défendre une minorité zaydite marginalisée a tenu, quelques semaines, l’une des principales portes maritimes du monde. C’était la mesure de son succès et, on le voit désormais, celle de sa vulnérabilité: jamais il n’a été aussi exposé à une coalition aussi large. L’issue se joue sur deux tables à la fois, le front de la mer Rouge et la négociation entre Washington et Téhéran. Sur la seconde, les Houthis ne sont plus tout à fait maîtres de leur mise.

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Sources

Travaux de référence

  • Saoud EL-MAWLA, «Le Mouvement houthite au Yémen: d'une minorité politico-religieuse à une stratégie d'hégémonie», Maghreb - Machrek, 2018/1, n° 235, p. 69-103. DOI: 10.3917/machr.235.0069. Disponible sur Cairn.info.

  • Laurent BONNEFOY, «Yémen. Dix ans de pouvoir houthiste, une emprise encore précaire», Orient XXI, 23 septembre 2024.

  • Maysaa SHUJA EL-DEEN, «Yémen. Les houthistes, un pouvoir fragile aux racines familiales», Orient XXI, 22 août 2022 (traduction de «Entrenched Power: The Houthi System of Governance», The Yemen Review, Sana'a Center for Strategic Studies, 11 juillet 2022).

Presse et actualité (juillet-octobre 2026)

  • Euronews, «Saudi Arabia strikes back after heaviest Houthi attack in years», 8 septembre 2026.

  • Euronews (en arabe), «Les Houthis s'approchent de Bab el-Mandeb et Riyad cherche des alliés: pourquoi Washington n'intervient-il pas?», 19 septembre 2026.

  • Yemen Monitor (en arabe), «Mouvements militaires et diplomatiques accélérés autour du Yémen et de la mer Rouge», 29 septembre 2026.

  • Yemen Monitor (en arabe), «Le Pacte de La Mecque oblige-t-il le Pakistan à entrer dans la guerre du Yémen?», septembre 2026.

  • Masr360 (en arabe), «Les Houthis et la sécurité de la mer Rouge: les limites des alliances saoudiennes à Bab el-Mandeb», 19 septembre 2026.

  • Times of Egypt (en arabe, dépêche AFP), «Les Houthis visent l'Arabie saoudite par deux nouvelles attaques», 26 septembre 2026.

  • Al-Dawla 24 (en arabe), «Les Houthis menacent de frapper des ponts en Arabie saoudite», 28 septembre 2026.

 

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