

L'usure du système Saleh
Pendant plus de trois décennies, Ali Abdallah Saleh gouverne par un système de clientélisme tribal. Il s'appuie sur un pacte conclu en 1978 avec le cheikh Abdallah al-Ahmar, chef de la confédération Hached, et le général Ali Mohsen al-Ahmar, commandant de la 1re division blindée. Son propre clan, les Sanhan, branche de la confédération Hached, tient les commandements militaires et sécuritaires. Ce système repose sur la rente pétrolière, qui représente jusqu'à 75 % des ressources de l'État en 2002.
Le déclin de la production (environ -40 % après ce pic) contracte la redistribution. Les petits cheikhs voient leurs subsides réduits, voire supprimés. Au même moment, les Houthis disposent de ressources propres et d'une légitimité extérieure aux structures tribales. Ils peuvent ainsi recruter parmi des tribus frustrées, notamment dans la confédération Bakil, qui réclame depuis longtemps l'égalité avec Hached.
2011 : de la révolution au pacte avec l'ancien ennemi
Le soulèvement de 2011 offre d'abord une occasion d'intégration. Les Houthis participent aux manifestations puis à la Conférence de dialogue national. Dans le même temps, dès mars 2011, ils prennent le contrôle de Saada, puis de districts d'Amran, de Hajja et d'al-Jawf. Après le départ de Saleh, négocié par l'initiative du Golfe, ils changent de camp.
Leur alliance avec leur ancien adversaire relève du paradoxe. Entre 2012 et 2014, Saleh leur ouvre les dépôts de l'armée et les réseaux de son parti, le Congrès général du peuple. Les deux partenaires partagent un ennemi: le parti al-Islah, lié aux Frères musulmans, et le général Ali Mohsen, passé du côté de la révolution. Pour Saleh, le pacte doit servir sa vengeance. Il profite en réalité aux Houthis, qui deviennent ce que beaucoup de Yéménites appellent un «monstre de Frankenstein».
Le 21 septembre 2014 et la guerre saoudienne
Le 21 septembre 2014, les Houthis entrent dans Sanaa. Ils s'emparent méthodiquement de la radio, de la télévision, des ministères et des casernes. Un «accord de paix et de partenariat national» prévoit leur retrait contre un gouvernement technocratique ; le gouvernement est formé, mais les combattants restent. En janvier 2015, le président Abd Rabbo Mansour Hadi et son Premier ministre Khaled Bahah démissionnent. Placé en résidence surveillée, Hadi s'enfuit à Aden, d'où il appelle l'Arabie saoudite à l'aide.
Le 26 mars 2015, Riyad lance l'opération «Tempête décisive» à la tête d'une coalition arabe. L'objectif, restaurer le gouvernement reconnu, n'est jamais atteint. En décembre 2017, Saleh tente de se retourner contre ses alliés et est tué. Les Houthis sortent de cette crise seuls maîtres de Sanaa. En 2018, l'accord de Stockholm, obtenu sous la pression humanitaire, arrête l'offensive contre Hodeïda et ancre durablement le mouvement sur la mer Rouge.
À partir d'avril 2022, une trêve parrainée par l'ONU met fin aux bombardements aériens saoudiens. Riyad cherche à sortir du dossier yéménite ; des négociations directes s'ouvrent via Mascate. Les Houthis font monter le prix de la paix, exigeant notamment le paiement par la coalition des arriérés de salaires des fonctionnaires. Cette trêve de quatre ans tiendra, tant bien que mal, jusqu'en juillet 2026.
Incarner l'État
L'image de combattants archaïques descendus des montagnes ne résiste pas à l'examen. Dans l'ouest du pays (entre un quart et un tiers du territoire), où vit plus de la moitié de la population, les Houthis ont su empêcher l'effondrement des services, de l'économie et de la sécurité. Le riyal y est resté plus stable que dans les zones gouvernementales et les attentats jihadistes y sont rares. Pour y parvenir, ils se sont d'abord appuyés sur les réseaux de fonctionnaires hérités de Saleh, avant de placer leurs propres hommes, surtout après 2017.
Le système des superviseurs
Le cœur du pouvoir réel est un appareil parallèle aux institutions: les superviseurs (mushrifin). Apparu à Saada en 2011, il est étendu à tous les ministères après la prise de Sanaa, sous couvert de lutte contre la corruption. Les ministres techniciens servent souvent de façade ; le pouvoir appartient au superviseur, loyaliste souvent sans compétence dans le domaine. Même Mahdi al-Mashat, qui préside le Conseil politique suprême, est doublé par son directeur de cabinet Ahmed Hamed, surnommé « le président du président».
Chaque gouvernorat a un superviseur général nommé par Abdelmalik al-Houthi et rattaché au Comité révolutionnaire. Sous lui, des centaines de superviseurs se répartissent en cinq catégories: sécurité, finances, affaires sociales, idéologie et éducation. Les services de sécurité comprennent la Sécurité préventive, qui surveille les combattants, le Bureau de la sécurité et du renseignement, et les Zainabiyat, une force féminine chargée de surveiller et d'arrêter les femmes.
Ce maillage a transformé les structures traditionnelles. Les cheikhs tribaux, jadis choisis par leur communauté, sont cooptés, marginalisés ou brisés, parfois par la destruction de leurs maisons. L'aqil, chef de quartier autrefois médiateur, devient un informateur: il signale les jeunes mobilisables et distribue l'aide humanitaire en priorité aux familles loyales.
Une machine fiscale au service de la guerre
Les zones houthies manquent de ressources naturelles. Pourtant, les prélèvements y atteindraient, selon une estimation de 2022, 1,8 milliard de dollars par an, soit autant que les recettes fiscales de tout le pays à la fin de l'ère Saleh. Les entreprises sont sommées de régler des arriérés remontant à leur création. La zakat est devenue un impôt obligatoire, collecté pendant le ramadan. S'y ajoutent des contributions pour les commémorations (Mouloud, Achoura, Journée de Jérusalem) et un prélèvement de type khoums au profit des Hachémites.
Cet argent finance l'effort de guerre plutôt que les salaires. Les fonctionnaires ne perçoivent souvent qu'une moitié de traitement, à intervalles irréguliers. Parallèlement, les prix de l'immobilier à Sanaa ont flambé, portés par une nouvelle classe de profiteurs de guerre proches du mouvement. L'aide humanitaire internationale a également été partiellement captée ; en 2024, puis à nouveau en 2025, les agences onusiennes et les ONG ont subi des vagues d'arrestations.
Idéologie, répression et colère silencieuse
L'idéologie d'Abdelmalik al-Houthi irrigue l'armée, l'école et les mosquées. Une police des mœurs restreint les droits des femmes ; des opposants comparent le régime à celui des talibans. Le système reste marqué par des non-dits sur la place des Hachémites et sur la transmission héréditaire du pouvoir, qui marginalise de fait la majorité sunnite chaféite du pays.
Le diagnostic est clair: l'emprise est solide mais précaire. La guerre sert de justification à la pauvreté, à la corruption et à la répression. Elle alimente aussi un réflexe nationaliste contre l'«agression» saoudienne, qui a longtemps fait oublier la proximité du mouvement avec Téhéran. Mais une fois la guerre terminée, il n'y aura plus de prétexte. D'où une hypothèse importante pour la suite: le mouvement a un intérêt structurel à maintenir un état de mobilisation permanente.
Un acteur régional
À partir de novembre 2023, au nom de la solidarité avec Gaza, les Houthis ouvrent un front maritime. En dix mois, ils mènent plus de 120 attaques contre des navires marchands, de plus en plus sophistiquées, et tirent des missiles vers Israël, à plus de 2 000 kilomètres. Le vraquier Rubymar, chargé d'engrais, coule en mars 2024 ; le pétrolier Sounion, frappé en août, frôle la marée noire historique. L'Égypte perd plus de la moitié de ses revenus du canal de Suez en 2024.
Les frappes américano-britanniques, lancées en janvier 2024, puis le bombardement israélien de Hodeïda le 20 juillet 2024, ne réduisent pas la capacité de projection du mouvement. En septembre 2024, un missile d'un nouveau type explose à quelques kilomètres de l'aéroport Ben Gourion. Politiquement, la campagne est un succès: elle vaut aux Houthis la gratitude publique du Hamas et une popularité régionale inédite. Elle place surtout l'Arabie saoudite dans l'embarras, incapable de reprendre les armes aux côtés de Washington et d'Israël contre un mouvement qui se réclame de la Palestine.
La doctrine de la dissuasion asymétrique
Cette phase illustre ce que les théories de la guerre asymétrique décrivent: un acteur plus faible utilise des moyens peu coûteux (missiles, drones, embarcations sans pilote) pour produire un effet stratégique disproportionné. Le détroit de Bab el-Mandeb, qui relie la mer Rouge au golfe d'Aden, en est le levier. Il voit passer environ 10 à 12 % du commerce maritime mondial et 25 à 30 % du trafic de conteneurs. Toute perturbation s'y répercute immédiatement sur les prix de l'énergie et les chaînes d'approvisionnement.
L'année 2025 marque une inflexion. La campagne aérienne américaine de mars à mai dégrade les infrastructures du mouvement ; elle s'achève par un cessez-le-feu négocié par Oman, qui engage les Houthis à ne plus viser les navires américains. Les frappes israéliennes sur Sanaa et Hodeïda se poursuivent ensuite et révèlent de graves failles de renseignement: plusieurs hauts responsables sont tués, dont le chef du gouvernement de Sanaa en août et le chef d'état-major à l'automne. Le cessez-le-feu à Gaza, en octobre, suspend enfin leurs attaques contre Israël.
Une mer Rouge en recomposition
Autour du détroit, la carte se redessine. Le 26 décembre 2025, Israël devient le premier État membre de l'ONU à reconnaître le Somaliland ; son ministre des Affaires étrangères se rend à Hargeisa en janvier 2026 et des discussions sont évoquées autour d'une présence près du port de Berbera. En réaction, Mogadiscio obtient la condamnation de 21 États, dont l'Arabie saoudite, l'Égypte, la Turquie, le Qatar et l'Iran, et rompt ses accords avec les Émirats. L'Égypte déploie des troupes en Somalie et consolide un axe Le Caire-Asmara-Mogadiscio ; la Turquie y assure la protection des eaux territoriales. La rive africaine de Bab el-Mandeb devient ainsi un théâtre de rivalités qui recoupe directement le dossier houthi.
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