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Mille plateaux

« Zaamat », « jamaat » et la guerre contre Weber au Liban (1/2)

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Par Michel Hajji Georgiou
Publié mars 27, 2026 - 20:27

En ces temps de plongée de larges pans de la société libanaise dans les écueils haineux du clivage ami-ennemi (au niveau interlibanais), il convient plus que jamais de relire Michel Seurat. L'État de barbarie, son recueil d'articles posthumes consacrés à la déconstruction de la Syrie assadienne reste le repère analytique le plus rigoureux pour qui veut comprendre la structure profonde du politique arabe, y compris libanais.

Reprenant Ibn Khaldoun, replacé ici dans une tradition deleuzienne, Seurat y évoque l'État-zaamat (l'État des chefs) et l'État-jamaat (l'État des communautés) comme constructions intrinsèques au modèle stato-national syrien.

Aux antipodes pourtant du modèle tyrannique d'Assad, le Liban est aussi la superposition des deux : l'État des chefferies et l'État des corps communautaires, mais organisés en entités autonomes et rivales — ce qui fait de lui simultanément… trop d'État et pas assez d'État…

 

« L'État-douweylat »

À cela, il faut y ajouter une troisième couche héritée de la Question d'Orient et du système des millet et des capitulations, à savoir l'oxymore absurde de l'État-douweylat, l'État des micro-États aux ramifications internationales : des structures para-étatiques qui ne reconnaissent de l'État central que ce qu'il peut leur offrir, tout en lui contestant le monopole de la violence légitime — laquelle est, depuis Max Weber, l'un des éléments de la définition même de l'État.

Et c'est là que la lutte se noue. Le Liban est le territoire du dialogue sous la contrainte — comme à Genève, Lausanne, Taëf, Doha — qui ne produit d'«accord» que sous la pression de l'effondrement ou de la tutelle étrangère, et qui retombe dans la méfiance dès que la contrainte se relâche, comme en témoigne l'échec de la conférence de dialogue national en 2006, un an à peine après le retrait syrien.

C'est aussi le terrain de la rivalité mimétique pour le pouvoir en tant que signe de supériorité communautaire, et de la conscience de caste des chefferies face à toute remise en question. Les révolutions ne s'y font que dans la violence et à l'intérieur même de chaque communauté, séparément – et encore. Les soulèvements populaires parviennent à se coaliser face à un oppresseur étranger commun, mais peinent ensuite à produire un contrat politique, parce que la multiplication des allégeances et la persistance des légitimités résiduelles empêchent toute centralisation durable.

 

La guerre contre Weber

La modernité politique repose en principe sur une proposition weberienne simple et révolutionnaire que le Liban n'a jamais véritablement traversée. Il a produit des Constitutions, des institutions, des ministères et des ambassades, tout en maintenant sous la surface, dans un état de préservation quasi-organique, des légitimités résiduelles antéétatiques — chefferies charismatiques, féodalités historiques, milices — qui ont revendiqué, et obtenu, une existence parallèle à la légitimité constitutionnelle. La revendication d'une politique des campagnes ou des montagnes contre l'urbanisation, du particularisme contre la construction stato-nationale, anticipait d'un demi-siècle le mouvement identitaire mondial que nous voyons aujourd'hui — ce qui confère à son destin une portée qui le dépasse.

Tant qu'il n'est pas investi par une communauté par l'intermédiaire de son parti-force, l'État demeure ce faisant un objet de méfiance. La rivalité pour le pouvoir obéit à une mécanique mimétique : on le convoite parce qu'un autre le détient, et il devient, partant, bien plus un signe de supériorité communautaire qu'un programme de gouvernement… La hainamoration lacanienne dans toute sa splendeur…

 

Le 14 mars 2005, ou l'avortement royal

Il y a eu pourtant un instant singulier dans l'histoire contemporaine du Liban… Le 14 mars 2005. Une superposition du neuf et du vieux, du moderne et de l'archaïque, d'une pulsion souverainiste authentique et des appareils communautaires, qui, menacés par l'émergence d'une dynamique citoyenne transversale, s'employèrent immédiatement à le récupérer pour le vider de toute substance réformiste et le recommunautariser. Un million et demi de personnes dans les rues de Beyrouth, mus par une exigence de souveraineté, qui ne répondaient pas à une convocation de zaïm mais à quelque chose de plus étrange et de plus fragile, c'était à la fois fascinant et inquiétant. Les zaamats étaient en retrait, et le mouvement en autopilote – ou presque, puisqu'il était mené essentiellement par des intellectuels, des cadres de la société civile et des étudiants. Quant à la jamaat, son cadre était débordé. Pour un moment, l'aspiration à une légitimité rationnelle et nationale avait traversé les communautés plutôt que de s'y refermer. Seul le Hezbollah, fidèle à Assad, et tout heureux d'hériter de son legs, s'était ouvertement placé en confrontation avec le mouvement. Il y voyait lui aussi, dans la construction stato-nationale devenue possible, une menace pour ses armes et son hégémonie sur sa communauté.

Partant, l'instant a vite été étouffé par ses propres porteurs. L'incapacité du 14 Mars à trancher entre son passage vers l'État et l'existence des îlots dans l'État tient donc à la nature même du mouvement, simultanément désir d'un État souverain, commué ensuite en rassemblement de communautés qui ne voulaient pas de l'État de l'autre.

Bien que réelle et exaltante, la grâce – celle de la dernière chance ? – fut brève. Fugace. Un rêve.

Et c'est sur les ruines de cette aventure singulière, déconstruite à la fois sous les coups de butoir de l'axe Assad-Hezbollah et par les petits enjeux de pouvoir de ses chefs de file, que se joue désormais la tragédie actuelle du Liban.

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