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Mille plateaux

État et communautés au Liban : une longue histoire d’amour et de haine (2/2)

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Par Michel Hajji Georgiou
Publié mars 27, 2026 - 22:31

Des décombres du 14 mars 2005 n’ont émergé que d’autres décombres, incarnés symboliquement par ceux du port de Beyrouth atomisé le 4 août 2020.

Vidé de sa substance par les guerres, les occupations et les vagues incessantes de corruption, l’État libanais a été transformé en plateforme, et son pouvoir régalien usurpé à tour de rôle par les différentes forces de facto.

Avec la structure étatique, et même du temps révolu de sa gloire et de sa splendeur, les communautés libanaises ont toutes entretenu un rapport fantasmatique, presque libidinal, mais aussi méprisant, violent, presque BDSM.

Les chiites ou le voyage au bout de la désétatisation

La communauté chiite entretient, à titre d’exemple, depuis toujours une relation de hainamoration avec l'État libanais. Marginalisée depuis la fondation du Grand-Liban, rebelle au sein de la gauche communiste et des partis laïcs, puis derrière Moussa Sadr, il n'en demeure pas moins que son projet traditionnel — celui de Sadr, de Chamseddine, de Fadlallah, dans la tradition du Jabal Amel — était celui de la wilayat el-umma, étatiste, pour qui le Liban est une patrie définitive pour tous ses fils (preuve en est, celui qui s’arma de cette formule comme profession de foi fut un chiite, l’ancien président de la Chambre, Hussein Husseini), et l'État libanais une fin en soi, face à l'innovation khomeyniste de la wilayat el-faqih et aux aspirations paniraniennes du Hezbollah. Mais la culture du territoire chiite amélite fut progressivement remplacée par une culture de l'espace distillée par les Pasdaran, et inféodée à Téhéran.

Le Hezbollah acquit ensuite, sous la contrainte des armes, après 2005, le contrôle progressif des rouages de l'État, en plus de l'investissement institutionnel systématique d'Amal depuis les années 1990, sous l’ombrelle du régime Assad. L'effondrement de l'empire iranien, de Damas à Téhéran, a cependant marginalisé le parti et l’a renvoyé à son statut originel paratétatique, de retour en deçà de la ligne weberienne, en guerre ouverte contre un État libanais qui tente à présent tant bien que mal de recouvrer son autorité dans un contexte particulièrement complexe.  

Nabih Berry, phagocyté politiquement par le Hezb depuis le 8 mars 2005, se retrouve pleinement responsable du sort du duopole chiite au sein des institutions, dans une position à la fois inconfortable… et jouissive. Si Berry continue d’innover dans le funambulisme, le Hezbollah déclare ouvertement la guerre à l’État. Mais les deux ne perdent pas le nord s’agissant du mulk, du pouvoir, chargeant contre les institutions… tout en y participant. Le chef d’Amal sollicite ainsi l'ambassadeur iranien pour qu'il ignore une décision de l'exécutif visant à l'expulser, tandis que le Hezbollah réussit le tour de force de lâcher ses molosses contre le cabinet Salam… tout en y maintenant ses ministres ! Il boycotte, mais ne rend pas ses portefeuilles. La politique de la chaise vide, depuis 2005, a toujours été son violon d’Ingres pour nuire sans déguerpir.

La communauté chiite a ainsi atteint le point d'orgue de son voyage au bout de la désétatisation dans laquelle le Hezbollah l'entraîne depuis les années 1980. Le mythe de l'exportation de la révolution s'est effondré. Le statut de garde prétorienne résistante s'est évaporé. Il n'y a plus de statut spécial. Psychiquement, le chiisme politique est en crise existentielle.

L'ihbât sunnite et le risque de la frontière

La communauté sunnite, à l'origine hostile à la création du Grand-Liban du fait du rêve panarabiste, évolua sans doute de son côté vers le libanisme à partir de la défaite de 1967 et de la fin du rêve nassérien. Regardant à l'intérieur des frontières nationales, et se rendant compte de l'injustice de l'absence de parité islamo-chrétienne, elle se fixa sur la résistance palestinienne et le Mouvement national pour obtenir des réformes et une participation équitable au sein des institutions. Cette réinscription dans la culture territoriale se fit pourtant dans la douleur. D’abord celle du siège israélien de 1982, où abandonnée par le monde arabe, elle assista, après la chute du rêve panarabe, au départ d’Arafat de Beyrouth. Un double mythe qui s’effondre. Avec l'assassinat de Rafic Hariri en 2005, ensuite. La liquidation de Hariri acheva ce processus de territorialisation, et déboucha sur le printemps de Beyrouth et le retrait syrien du Liban, résultat d’une coalition transcommunautaire et protocitoyenne réunie sous le slogan Liban d’abord.

Depuis lors, surtout avec la mainmise du Hezbollah sur les institutions après le 7 mai 2008, la communauté sunnite traverse un ihbât profond. Ses leaders traditionnels sont disgraciés ou marginalisés, sa représentation fragmentée, son rapport à l'État diffus. Le Premier ministre Nawaf Salam représente une aspiration au renouveau, mais embryonnaire et fragile, sans base parlementaire ou populaire solide. Dans ce vide, une mécanique familière risque de se réactiver : l'attrait exercé par le président syrien Ahmad el-Chareh comme symbole d'une reconquista politico-communautaire, ou encore la tentation de l'ombre protectrice d'Erdogan — signes d'une confusion et d’une quête existentielle d’ancrage interne. Si l'État libanais ne recouvre pas son autorité et ne redonne pas consistance à son projet national, ce glissement pourrait se consolider, reproduisant dans un contexte différent la mécanique de 1967 : quand la frontière de l'État ne suffit plus à contenir les passions, celles-ci finissent par s'échapper vers l'extérieur. Il est à parier que Tom Barrack, la voix du grand décideur, n’a pas laissé échapper sa petite phrase négationniste vis-à-vis du Liban que par penchant idéologique.

La tentation du petit Liban : la communauté chrétienne

La communauté chrétienne, surtout maronite, a été l'enfant choyé du Grand-Liban jusqu'à la guerre civile. Après la guerre, et surtout les guerres fratricides interchrétiennes qui accélérèrent la mainmise syrienne, les chrétiens entrèrent dans un ihbât profond, toutes leurs figures populaires ayant été marginalisées et exilées jusqu'en 2005. Mais depuis lors, le discours de l'hinterland chrétien profond a glissé. Ce n'est plus celui de l'État libanais et du Grand-Liban — la fonction que la communauté s'était toujours assignée – des patriarches Howayek à Sfeir. Il y a une résurgence de la tentation d'un fédéralisme identitariste — les vieux discours séparatistes de la guerre civile habillés en pragmatisme de gestion. Une partie — particulièrement bruyante, du reste — des chrétiens ne veut plus tant défendre le périmètre de la souveraineté du Grand-Liban que vivre dans un petit Liban bien administré, homogène, européanisé et sans tension, en ignorant que même une identité fédérée souhaitant vivre dans un havre de paix ne peut pas coexister dans la quiétude avec des voisins qui se font la guerre en permanence. À considérer qu’ils ne seront pas eux-mêmes pris par la pulsion méphistophélique de l’auto-anéantissement au nom de l’unité pseudosacrée de la communauté, comme cela se produit de manière cyclique.

L'ironie est cruelle : disposant de la présidence de la République, du commandement de l'armée, d'une parité islamo-chrétienne respectée par leurs partenaires musulmans en dépit des réalités démographiques, les chrétiens n'ont plus confiance dans l'État, et souhaitent entériner ce ras-le-bol par une autre formule. Un mirage.

L'État orphelin

Au moment où l'État libanais tente, pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, de restaurer pleinement sa souveraineté et son autorité, il n'a jamais été aussi orphelin de père et de mère. Les forces de fait accompli au sein de la communauté chiite, engagées dans la résistance à toute recentralisation et dans l’allégeance inconditionnelle à un projet de guerre permanente impérialiste, n’en veulent pas. La communauté sunnite, en état de perdition, le regarde avec les yeux désabusés et impuissants des laissés pour compte. La communauté chrétienne, tentée par la sécession silencieuse dans un havre imaginaire, se laisse bercer par l’appel empoisonné des sirènes. Même les États-Unis et l'Europe semblent le traiter en pestiféré. Et c'est justement, sans doute, parce que, pour une fois, il n'appartient vraiment à aucune communauté ou composante prévalente.

L’ancien vice-président syrien Abdel Halim Khaddam avait cette phrase d’un cynisme effarant : « Nous avons gouverné les Libanais parce que ce sont des tribus qui se détestent ». Horrible, la formule n’en était pas pour autant entièrement fausse. Mais elle était vraie à l'époque où chaque tribu cherchait dans la tutelle étrangère la garantie de sa supériorité sur les autres, pas aujourd'hui où chaque communauté est simultanément orpheline et épuisée.

Il existe une vérité que des générations de personnalités politiques et de penseurs libanais de toutes les communautés ont découverte chacun de leur côté, au terme de parcours différents, souvent douloureux, parfois brisés : le Grand Liban est la seule garantie, le seul salut pour tous. Elle a été prononcée par des hommes qui venaient du nationalisme arabe et étaient arrivés au libanisme, par des hommes qui venaient du projet islamique et avaient choisi la citoyenneté, par des hommes qui venaient d’un particularisme chrétien et avaient compris que l'isolement était une mort lente. Et ces mots ont presque toujours été, pour ceux qui les ont dits publiquement et sans calcul, leurs derniers. Ce sacrifice mérite d'être préservé.

Si les Libanais, individus et groupes, veulent enfin vivre en paix, c'est le moment ou jamais de rallier l'État, de l'entourer et de recréer un centre de gravité libaniste — pas de plonger dans le nihilisme par lassitude ou désespoir.  

Mais, pour cela, il faudra aussi que l'État — à commencer par son Prince, gardien, en principe, de la Constitution et de la République — cesse de décevoir tous ses fils par omission, et croie enfin en lui-même.

 

Orphelin de père et de mère ? Soit. Il est grand temps qu’il devienne lui-même le père.

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