


Si mon père n’avait pas été contraint de se réfugier au Liban et de quitter la ville d’Acre, qui ne craint pas la mer, je participerais aujourd’hui activement aux campagnes électorales, comme mes cousins titulaires de la nationalité israélienne.
Mais je possède un document d’identité de réfugié au Liban, qui ne me donne aucune possibilité d’exercer mon droit de vote.
Ma fille, en revanche, qui possède la nationalité américaine, débat avec son mari, de sensibilité républicaine, en faisant valoir que les démocrates ne sont pas meilleurs non plus, ni en politique intérieure ni en politique étrangère.
En période électorale, les discours sur la souveraineté nationale, l’indépendance et la prospérité se multiplient. On trace des lignes rouges et jaunes pour séparer les politiques intérieures des politiques étrangères, afin de démontrer la grandeur et la noblesse du sentiment national, ainsi qu’un attachement exceptionnel à la souveraineté.
Mais le spectacle électoral et ses incongruités mettent à nu les illusions de grandeur et de puissance. Les lignes rouges disparaissent en un instant lorsque le président Trump, lors d’une conférence de presse, «élit» son ami-ennemi Netanyahu en dehors des urnes, sans susciter de véritable protestation parmi les partisans du Likoud. Une attitude qui contraste avec les réactions nerveuses et le zèle jaloux pour la souveraineté israélienne manifestés par les dirigeants de l’opposition, regroupés au sein du «Bloc du changement», qui proclame son ambition de réformer et de reconstruire, sous la direction de Gadi Eisenkot, d’origine marocaine, et de son parti Yashar («Intègre»).
Et puisque les deux partis qui se disputent les sièges du Congrès américain courent après le soutien des grands donateurs juifs fortunés des États-Unis, les lignes rouges acquièrent cette étonnante faculté de changer de couleur pour permettre à l’argent de circuler sans entraves.
Dès lors, si l’on posait une question toute simple aux électeurs américains et israéliens, à savoir s’il existe réellement une frontière entre ce qui relève de la politique intérieure et de la politique étrangère des deux pays, je crois que la réponse serait évidente, sans même attendre le dépouillement des bulletins.
Si telle est la situation des États-Unis, puissance mondiale, et d’Israël, puissance régionale, qu’en est-il du peuple palestinien, qui ne possède pas d’État et ne peut même prétendre se rapprocher du statut de pôle de puissance?
Car le Palestinien dispose d’un État sur la terre où il vit, mais cet État ne possède toujours pas de frontières reconnues. Il s’accroche donc aux lignes d’armistice antérieures à la guerre de juin 1967.
Quant à la frontière entre la politique intérieure israélienne et l’«extérieur» palestinien, elle n’existe pas davantage, du fait de la violation flagrante des accords d’Oslo. Sans parler des résolutions des Nations unies, que l’on pourrait rassembler en un épais volume destiné à préserver les droits palestiniens.
Quiconque suit la campagne électorale israélienne peut mesurer la place qu’occupe la question palestinienne dans la politique intérieure d’Israël à travers les questions posées dans les sondages d’opinion:
Êtes-vous favorable à l’annexion des territoires de «Judée-Samarie» et à l’extension immédiate de la pleine souveraineté israélienne à la Cisjordanie?
Que ferons-nous des Palestiniens qui ne sont pas partis? Devons-nous confier l’administration de la Cisjordanie aux autorités jordaniennes tout en conservant la souveraineté israélienne?
Cependant, l’expulsion et la séparation totale d’avec les Palestiniens constituent la réponse la plus répandue et la plus susceptible d’attirer les suffrages. Sans parler des meurtres quotidiens, conformément à cette maxime selon laquelle «le bon Palestinien est un Palestinien mort».
Le Palestinien, lui, dispose d’une autre manière d’exercer son droit de vote. En Cisjordanie, les questions prennent notamment les formes suivantes:
Préférez-vous libérer la Palestine du fleuve à la mer, ou accepteriez-vous de n’en obtenir qu’une partie? La libération d’al-Aqsa est-elle prioritaire par rapport à l’établissement d’un État palestinien?
Rejetez-vous les accords d’Oslo tout en continuant à appliquer les lois qui en découlent, ou rejetez-vous les deux?
Et les questions sur l’attachement aux droits historiques se succèdent sans fin, tandis que s’effondrent les limites mêmes de l’habitation individuelle à Jérusalem-Est, celles de la tente à Gaza, celles du poulailler dans les villages ou des pâturages dans la vie bédouine. Jusqu’aux limites de l’olivier, entre son fruit et sa branche, qui s’effacent à leur tour.
Tel est le paradoxe de l’absence de frontières entre Israël et la Palestine.
Si le conflit continue d’opposer, ensemble, les deux pôles américain et israélien au Palestinien, celui-ci mérite de se considérer lui aussi comme un pôle, malgré la disproportion des forces et des dimensions, comparable à celle qui sépare l’éléphant de la fourmi.
Le Palestinien a également le droit de choisir les fourmis comme emblème de sa campagne électorale, à condition qu’elles forment une longue colonne dont on aperçoit le début sans jamais en voir la fin. Nous ferions ainsi jeu égal, sur le plan électoral, avec l’éléphant et l’âne frappés de l’étoile de David.
Car nous acquerrions les vertus du royaume des fourmis: le travail acharné et organisé, ainsi que la patience face aux destructions que l’éléphant inflige à quiconque n’a pas l’extrême sagesse de s’écarter de son chemin.
La vérité oblige à reconnaître que le pôle palestinien recueille peu de voix aux États-Unis. Mais la solidarité des communautés, de tous ceux qui se soulèvent pour la justice et de tous ceux qui rejettent la violence a rendu le drapeau palestinien largement reconnaissable. Et si certains veulent l’interdire par la loi, il suffit de le remplacer par une tranche de pastèque. N’est-ce pas là une force irrésistible, capable de réduire à néant les effets des lois injustes?
En Israël, le Palestinien détenteur de la nationalité israélienne, sans l’avoir choisie, représente près de 17% des voix à l’échelle de l’«État». Il dispose de ses propres partis et milite également au sein de formations juives, sionistes ou religieuses. Il est donc impossible, juridiquement, de considérer la question palestinienne comme une affaire extérieure, ainsi qu’on le fait pour Jérusalem-Est, la Cisjordanie et Gaza.
Car le fait de traiter le Palestinien comme un élément «extérieur» a conduit une partie des Palestiniens à voter par le moyen des attentats-suicides pour favoriser la victoire de Netanyahu sur Shimon Peres. C’est ce qu’avaient déclaré des dirigeants du Hamas lors des élections qui portèrent Netanyahu au pouvoir pour la première fois, et où il se trouve encore aujourd’hui.
Or, aujourd’hui, les dirigeants du Hamas expriment leur volonté de participer aux élections palestiniennes par l’intermédiaire de personnalités indépendantes. Il s’agit là d’une évolution positive sur le plan historique, après trois décennies au cours desquelles le Hamas s’est aventuré jusqu’aux extrêmes de la violence, culminant avec l’attaque funeste du 7 octobre.
La solution ne demande ni beaucoup d’efforts ni un arsenal législatif. Il suffirait à un caricaturiste de dessiner une fourmi portant le drapeau palestinien à côté de l’éléphant et de l’âne, tous deux marqués d’une brillante étoile de David.
J’appelle donc tous les partisans de la démocratie dans le monde à soutenir la proposition de créer une circonscription électorale unique pour les trois peuples, américain, israélien et palestinien.
L’idée n’est pas nouvelle. Une part importante des Palestiniens et des Juifs vivant dans le Grand Israël, ou la Palestine historique, envisagent déjà la solution d’un État unique fondé sur le principe «une personne, une voix».
Et puisque les États-Unis et Israël se trouvent, à cet égard, dans une situation commune, l’absence de frontières de la Palestine fait de son peuple une population divisée, semblable à ces colonies de fourmis qui ne connaissent pas de frontières et que ni l’éléphant ni l’âne ne peuvent anéantir.
Car l’Union américaine détient, à elle seule, le statut de superpuissance souveraine, dotée d’une hégémonie et de droits exceptionnels. La réalité montre qu’Israël est un État bénéficiant d’une autonomie illimitée et d’une protection absolue, tandis que le Palestinien ne jouit que d’une autonomie extrêmement restreinte, malgré l’absence de frontières.
Dès lors, la circonscription électorale unique pourrait bien offrir une issue à tous.

















