

Le 10 mai 2000 disparaissait Raymond Eddé, au terme d’un exil de plus de deux décennies à Paris.
Eddé fut, dans le panorama politique libanais, une personnalité tout à fait atypique.
Une certaine histoire retient de lui aujourd’hui une figure idéaliste et obstinée, coupée de la réalité, puisqu’il refusa tous les compromis politiques qui cherchaient un colmatage temporaire des brèches par réflexe de survie immédiate aux dépens des valeurs fondamentales de la République et des fondements élémentaires de l’État, de l’accord du Caire à l’accord de Taëf.
Irréductible, le Amid ? Pourtant, paradoxe anachronique, c’est le contraire qu’on lui reprocha au sein de sa communauté. À savoir le fait de ne pas se laisser entraîner dans les flots de testostérone identitaire et de refuser d’écouter les doux chants des sirènes et de la mitraille, contrairement aux partis populaires et aux organisations armées de l’époque.
Comme Michel el-Khoury, leader du Destour, le Amid du Bloc national continua à empêcher la montée aux extrêmes, s’opposant à la tentation des armes qui faisait des ravages dans la rue libanaise et chrétienne, y compris au sein de ses partisans. La violence eut finalement raison de sa détermination. Victime d’une série d’attentats contre sa personne de la part des différents belligérants, il préféra partir. Sans savoir, sans doute, que ce départ serait définitif.
L’homme qui «avait raison»
La petite histoire voudrait que Raymond Eddé ait demandé que soit inscrite, comme épitaphe, sur sa tombe : « Ci-gît Raymond, qui avait raison. » Le Amid était anid, obstiné, dès qu’il s’agissait de camper ferme sur sa colonne vertébrale d’éthique politique.
Avec le temps, cependant, la formule n’a pas été sans mêler l’admiration, l’ironie, voire une certaine amertume. Comme s’il s’agissait de l’épitaphe d’un certain mode de comportement politique trop idéaliste, sinon naïf, qui refuse de plier et de s’adapter aux réalités politiques libanaises. Elle définit presque une catégorie anthropologique du personnage politique libanais intègre mais impuissant, peu doué pour la virtù machiavélique. Un « loser », en quelque sorte.
Ainsi, le temps libanais politicien a-t-il retenu de Raymond Eddé l’image d’un homme qui a vu venir les catastrophes, mais, en refusant les compromis par souci de garder les mains propres, a fini isolé, exilé, et presque transformé en Cassandra maronite, là où les instincts préféraient suivre les zaïm utilitaristes et populistes ou les « hommes de terrain » en treillis.
Et il est sans doute vrai qu’Eddé fut lui-même victime de son rigorisme politique lorsqu’il refusa la proposition de Michel el-Khoury d’unir le Destour et le Bloc national pour créer un contrepoids national au vatenguerrisme, au début des années 1970. « Jamais le fils d’Émile Eddé ne mettra sa main dans celle du fils de Béchara el-Khoury ! », avait-il répondu à cheikh Michel.
Et ce fut probablement l’une des erreurs politiques du Amid, puisque l’absence du centre politique qu’aurait pu représenter cet axe national ouvrit la voie à une montée aux extrêmes, et, derrière, à un maître de marionnettes nommé Hafez el-Assad, qui sut exploiter les querelles intestines pour régner durant trois décennies sur le pays du Cèdre.
La fonction et la stature
Cependant, il est peut-être bon, dans les circonstances actuelles, de détruire une bonne fois ce mythe de « l’idéalisme » et de « l’utopiste » qui continue d’entourer Raymond Eddé, le mal aimé du communautarisme libanais, à plus forte raison de sa tendance sectaire, identitaire, populiste et martiale.
Raymond Eddé – et l’auteur de ces lignes ne l’a pas connu personnellement, mais tire ses conclusions des prises de position et du parcours de l’homme – est sans doute le plus impopulaire des chefs politiques chrétiens (à moins que ce ne soit, comble de l’ironie, Béchara el-Khoury). Pourquoi ? Parce que le pouvoir qui l’intéressait n’était pas le pouvoir politique convoité par les politiques traditionnels. Eddé était en quête d’une autorité qui puisse incarner réellement quelque chose qui la dépasse : un savoir, une tenue intérieure, une cohérence, une expérience, une capacité de transmission, voire une forme de noblesse spirituelle ou intellectuelle.
Il distinguait instinctivement la fonction et la stature.
En cela, il entretenait un rapport très ancien, presque grec ou médiéval, à la légitimité. La vraie autorité ne venant pas du seul statut, elle devait nécessairement découler d’une adéquation entre l’être, la parole et l’œuvre.
Chez lui, l’autorité semble devoir satisfaire deux exigences simultanées, rarement réunies : une verticalité réelle du savoir, de l’expérience ou de la pensée et une reconnaissance organique venue d’en bas, du réel humain, du terrain et de la communauté vivante.
S’il a péché par manque d’épreuve du réel, ce n’est pas parce qu’il n’a pas voulu retrousser ses manches. C’est parce qu’il n’a pas voulu jouer les fiers à bras et les miliciens. Grosse différence.
Il n’a pas voulu succomber à l’illusion de la solution par la violence. Et, en cela, effectivement, il a eu raison. Et, malheureusement, le Liban étant ce qu’il est, il a tous les jours invariablement raison.
Eddé conjugua culture, profondeur et une certaine reconnaissance populaire fondée sur des positions de principe, pas des faits guerriers. Pas populaire au sens électoral brut, mais au sens où sa parole rencontra réellement des êtres, circula, transforma, engendra de l’adhésion libre plutôt qu’une obéissance imposée. Eddé créa du politique, là où les autres n’ont cessé de le défaire depuis un demi-siècle.
On retrouve là quelque chose de très méditerranéen, presque antique, encore une fois, en l’occurrence l’idée que l’autorité n’est pas seulement un mécanisme institutionnel, mais une relation vivante entre une personne et une cité. Une légitimité éprouvée dans la durée.
En cela, comme en bien d’autres choses, il fut tout à fait cohérent.
Peut-être trop cohérent pour un homme politique ?
Les perdants magnifiques
Au-delà, Raymond Eddé a-t-il été un « loser », comme le sous-entend toute une « école » politique actuelle, qui calcule la réussite en termes de masses drainées aux meetings et aux urnes ? Comme, après lui, des personnalités comme Nassib Lahoud ou Samir Frangié, pour n’en citer que quelques-unes ?
Il est sans doute temps de briser une fois pour toutes ce mythe qu’une figure qui ne cherche pas le culte de la personnalité comme fondement de sa légitimité politique est nécessairement à mettre au rebut de la politique ou à satelliser, réalisme oblige.
Avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Aron ?
Non.
Certaines personnalités constituent à présent des repères spécifiquement parce que leur savoir a été éprouvé, reconnu, incarné. Elles ont traversé la contradiction du monde réel sans perdre entièrement leur colonne vertébrale. Elles ont incarné une forme de vérité qui n’a pas été récompensée par l’histoire immédiate. Et cela donne plus de poids à leur parole, pas moins.
Ces figures ont souvent vu venir les désastres, compris les impasses et refusé certaines compromissions… puis perdu malgré cela. Ou parfois à cause de cela. Il y a chez elles quelque chose de tragique au sens noble. Pas tant la posture romantique du « maudit » que la confrontation entre lucidité et rapport de force. Elles révèlent une chose difficile à accepter : qu’avoir raison ne protège ni de l’échec, ni de l’isolement, ni de la destruction… mais, peut-être, du déshonneur.
Leonard Cohen avait eu ce titre sublime pour son deuxième roman : Beautiful Losers, traduit en français par « Les Perdants magnifiques ». La traduction fait perdre de sa force à l’oxymore. Ces « perdants » ne sont pas « magnifiques ». Ils sont tout simplement dans un registre qui n’est pas le même que celui des autres. Leurs ailes de géant ne sauraient leur permettre de marcher au milieu des foules, simplement.
Le Liban est rempli de «vainqueurs» tactiques et de perdants historiques. Beaucoup de ceux qui ont gagné les guerres symboliques ou militaires ont laissé derrière eux du vide, de la ruine ou de la peur. Tandis que certaines figures « vaincues » ont conservé une forme de légitimité morale parce qu’elles avaient perçu quelque chose d’essentiel sur le vivre-ensemble, la souveraineté, la violence ou la dignité humaine.
Raymond Eddé est de ceux-là.
Il accepta de payer le prix de sa clairvoyance plutôt que de trahir sa lecture du réel pour appartenir au camp des vainqueurs.
C’est à croire qu’il fut habité d’une tension presque sophocléenne, préférant la défaite juste à la victoire avilissante. Pas par goût de la défaite, non. Mais parce qu’une victoire achetée au prix du mensonge ou de l’aveuglement aurait fini, à ses yeux, par devenir une autre forme de ruine.
Et c’est sans doute pour cela qu’il ne voulut jamais vraiment, tout au fond de lui, devenir président d’une République qui n’a cessé, plus de vingt ans après son départ, de se vendre, encore et encore, au plus offrant, plutôt que se décider à être.