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Mille plateaux

Liban: quadrature du cercle?

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Par Michel Hajji Georgiou
Publié avr. 12, 2026 - 23:20

Pendant que les négociateurs américains et iraniens s’éloignent de la table des pourparlers, les milieux du Hezbollah, en dépit des contradictions manifestes au sein de leur directoire, se font une joie de lancer des accusations de trahison à l’emporte-pièce à l’encontre de Joseph Aoun et de Nawaf Salam. 

Le timing de ces attaques n’est pas fortuit. Il n’est pas sans révéler une panique que l’on s’efforce de masquer sous les habits habituels de la rhétorique résistancielle. Car pour la première fois depuis les années 1990, la carte libanaise échappe au Hezbollah — et, partant, à Téhéran. Ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour le Hezb. Certes, il possède la faculté de déclencher des hostilités dans les rues du pays, mais il est de plus en plus isolé. En 2006, après le 14 mars 2005, il avait eu recours à une guerre, puis à un coup de force pour combler ce handicap. Mais nous ne sommes plus en 2005, et, cette fois, le Hezb prendrait un risque en s’enlisant à l’intérieur. Le résultat sera de plonger le Liban dans la violence. La logique pacifiste du 14 Mars a disparu, et, malheureusement, le parti se heurtera à des tensions graves. Peut-être même le recherche-t-il. Mais personne ne ressort jamais gagnant d’un tel jeu avec le feu. 

La rupture entre les volets libanais et iranien explique la double attaque que subit aujourd’hui l’État à Beyrouth. D’un côté, la réaction intempestive d’une milice décidée à regagner par la déstabilisation interne ce qu’elle a perdu sur le terrain politique. Le temps joue toujours en faveur du Hezbollah et de l’Iran: plus Israël se montre belliqueux, plus la légitimité de la «résistance» se renforce, et plus la «justesse» de sa reprise du pouvoir à Beyrouth paraît fondée aux yeux de ses partisans. De l’autre côté, le piège israélien, qui exploite ce travail de sape pour affaiblir davantage l’État à la veille des négociations de mardi. Tel-Aviv ne souhaite ni un État trop faible, ni un État trop soudé. La division actuelle lui convient à merveille. Les attaques contre l’exécutif sont du pain bénit. Le Hezbollah, une fois de plus, se montre particulièrement coopératif dans la stratégie israélienne de torpillage de l’État libanais. 

Il faut pourtant nommer les choses par leur nom. La récente frappe meurtrière sur Beyrouth, qui a fait plus de trois cents victimes, illustre avec une brutalité qui n’a besoin d’aucun commentaire ce que nous appelons la double responsabilité. Deux logiques également meurtrières, deux fondamentalismes également inhumains: celui, israélien, qui frappe sans prévenir, sans égard pour les vies civiles, en prétextant d’une pseudo «précision de tir» qui relève de la propagande de guerre ; et celui, milicien, pour qui le martyr est une promotion, la guerre une raison de vivre, et la mort civile un argument politique de plus. Cette maladie a un nom: la martyropathie. Et que le Hezbollah se cache parmi des civils qui ignorent que leur voisin de palier est une cible, que personne n’a sondé leur opinion sur la guerre dans laquelle on les enrôle malgré eux — voilà ce que cette «résistance» a, au fond, toujours été: une cohabitation imposée par la force, que l’on ose encore appeler protection. 

Des idéologues rétorqueront que l’État libanais est faible, que l’armée est faible, et que tout cela est la faute de la communauté internationale. C’est vrai, en partie. Mais ce que ces idéologues refusent d’admettre, c’est que l’affaiblissement de l’État fut aussi l’œuvre du régime Assad, puis du Hezbollah lui-même — sans oublier la corruption et la loyauté jirga des seigneuries internes. Le Hezbollah a magnifié son pouvoir sous le régime Assad, dont il était le protégé, avant que le aounisme ne lui confie définitivement les clefs de l’État libanais. Et si le régime Assad a gouverné le Liban, c’était sous le parrainage d’Israël et des États-Unis, dans la logique de l’alliance des minorités, pour casser le monde arabe sunnite et détruire la cause palestinienne. La Palestine quasi annihilée, le Hamas et ses parrains lui ayant prêté la faux, Israël a décidé de rabaisser l’Iran à sa juste proportion. Du reste, si l’on ne négocie pas avec l’ennemi super puissant… à quoi bon le concept de négociations? De la diplomatie? Tout devrait se régler par les armes? Et après? 

C’est là le jeu de dupes des grandes puissances. Les frontières entre l’ami et l’ennemi sont floues et se déplacent sans cesse. Les grands principes et les idéologies fanfaronnes? Foutaises. Dans cette guerre comme dans toutes les guerres, les partisans des uns et des autres ne sont que de la chair à canon.

Une cohabitation entre deux logiques — l’une pour qui la guerre est un art et l’autre qui souhaite simplement vivre en paix, bâtir un État, élever des enfants sans vivre dans la crainte qu’un missile lui tombe soudain sur le crâne — est impossible. Non qu’il faille céder aux pulsions essentialistes ou au projet de séparation. Le problème n’est pas communautaire. Le Hezbollah est plus qu’une milice: c’est un état d’esprit.

Que faire, alors?

Le Liban est nécessairement le pays de la mesure. Aucun excès ne peut se répercuter positivement sur la scène intérieure. Cela ne plaide pas pour les compromis bancals qui ont présidé aux destinées du pays depuis 1969, au point de le désubstantialiser. Cela plaide pour un consensus englobant toutes les parties, sans que ce dernier ne se fasse aux dépens des valeurs républicaines. Autant le Hezbollah est un cancer qui ronge le Liban depuis quarante ans, autant humilier ses partisans, et, avec, une communauté chiite meurtrie serait une erreur colossale, monstrueuse. Il y a en ce moment au Liban trop de haine et de montée aux extrêmes. Beaucoup plus que le Liban pourrait en supporter. Et les extrêmes sont le plat préféré de Téhéran et de Tel-Aviv. Depuis toujours, le bellicisme invite les ingérences et la logique des appuis de l’extérieur pour le renforcement respectif mimétique de suprématie. 

À la veille des négociations de mardi, l’État libanais devrait appeler d’urgence à une conférence de paix interne, invitant toutes les parties à s’entendre sur un document semblable à la Déclaration de Baabda de 2012 sous la présidence de Michel Sleiman, par laquelle le Liban s’engageait à la neutralité et au retrait des axes de tension régionaux, se dissociant officiellement de tout conflit extérieur. Celui qui refuserait de répondre à l’invitation se retrouverait de facto marginalisé et hors de la légitimité nationale ; ceux qui y participeraient reconnaîtraient, par leur présence même, le pouvoir légitime de l’État libanais, loin des îlots politiques dont nous sommes témoins jusqu’à présent. C’est le moyen de circonscrire les deux pièges à la fois: l’insurrectionnel du Hezbollah, et le subversif d’Israël.

Ce document pourrait aussi répondre à la question de comment aborder les négociations, en proposant un retour à la ligne de retenue tacite instaurée à la suite des accords d’armistice de 1949, qui délimitait les zones d’engagement militaire entre le Liban et Israël et permettait une forme de coexistence précaire mais réelle, avant que la logique milicienne ne la fasse définitivement voler en éclats.

L’État libanais devrait aussi profiter de l’affaiblissement politique de Téhéran et du Hezbollah, consécutif à l’échec des négociations irano-américaines, pour rassembler les forces qui en ont assez de voir leur pays hypothéqué depuis les années 1970 par la logique des capitulations et le système des millets. Ce rassemblement transcommunautaire politico-populaire est fondamental, aujourd’hui plus qu’il ne l’a jamais été. Il faut aujourd’hui défendre l’État libanais contre l’assaut insidieux du double ennemi. La véritable bataille est celle qui vise à l’abattre. Et l’État, quelles que soient ses nombreuses imperfections et erreurs, constitue le centre qui rassemble les Libanais. Il est aussi la seule garantie de paix. De paix interne, avant toute chose. 

Une majorité d’entre nous est consciente de ses responsabilités dans la catastrophe qui ravage ce pays. Beaucoup en ont tiré les leçons et souhaitent fonder un État bâti sur la vie commune, la liberté, la paix et le respect des individus et des groupes, dans le pluralisme et le droit à la différence. Nous avons trop souffert. Toutes les guerres du monde ont été livrées ici. Toutes. Nous payons le prix de nos erreurs et ne cherchons qu’à prendre notre destin en mains. Mais il faut que les autres, aussi, assument enfin les leurs — et cela ne peut se faire qu’à travers une dynamique similaire à celle du 14 mars 2005: une conjonction d’efforts internationaux et un mouvement populaire transversal orienté sur la reconquête par l’État libanais de son pouvoir régalien, et un refus définitif de la violence au nom de la neutralité positive.

Le Liban se trouve à présent pris dans la quadrature du cercle. 

Mais cela peut enfin changer. 

Yes, we can.

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