


Le texte qui suit est long, mais il forme un tout qu’il serait artificiel de découper. Que le lecteur veuille bien nous pardonner. Né des manifestations lycéennes en France, il prend l’événement comme point de départ d’une réflexion plus vaste sur la société, le monde, le politique et l’avenir des générations qui viennent. Il ne prétend pas apporter des réponses définitives, mais cherche avant tout, humblement, à soulever des questions et susciter des interrogations et une réflexion.
«You who build the altars now to sacrifice your children, you must not do it any more.»
En 1969, parmi les chansons de son deuxième album, Songs from a Room, le poète canadien Leonard Cohen livrait au monde Story of Isaac, une chanson inspirée du récit d’Isaac, qu’Abraham s’apprête à sacrifier pour obéir à la volonté divine.
Mais Cohen, toujours sensible aux développements sociaux et politiques autour de lui, renversait la perspective du récit biblique, signe des temps oblige. Avec lui, ce n’était plus Abraham qui racontait son épreuve, mais Isaac, l’enfant de neuf ans voyant son père entrer dans sa chambre, puis l’entraîner, une hache à la main, vers une montagne où devait s’accomplir ce que le vieux patriarche pensait être un ordre de Dieu.
Le père avançait, tout à fait convaincu de la nécessité de son geste, et l’enfant le suivait, docile. Cependant, derrière la confiance et la promesse de protection qui devraient unir un père à son fils, se profilait l’inacceptable, l’épouvantable: un adulte était prêt à sacrifier son enfant au nom d’une vérité dont il se croyait le dépositaire.
Cohen écrivait à une époque où la guerre du Vietnam, la contestation de l’autorité, le rejet des valeurs héritées et la remise en question des hiérarchies traditionnelles traversaient les sociétés occidentales. Ces bouleversements participaient de ce qu’il qualifierait plus tard de «catastrophe psychique», cette déliaison du rapport à Dieu, mais aussi du lien contractuel entre les hommes ; une crise qui allait devenir, au fil des années et des textes, l’une de ses préoccupations majeures.
Story of Isaac dépassait ainsi la seule dénonciation de la guerre. Elle interrogeait cette étrange propension des hommes à sacrifier les générations suivantes au nom de leurs convictions, certitudes et autres impératifs qu’ils avaient eux-mêmes érigés en absolus.
«A scheme is not a vision», prévenait Cohen. Un projet n’est pas une vision. Et, lors d’un concert à Berlin en 1972, il introduisait la chanson en la dédiant à ceux qui «n’hésiteraient pas à sacrifier une génération au profit d’une autre».
Plus d’un demi-siècle plus tard, comment ne pas penser à ces mots du chanteur canadien, notamment face aux images des lycéens français descendus dans la rue pour protester contre la dégradation de leurs conditions d’enseignement, et face aux réactions paroxystiques et parfaitement antinomiques que leur soulèvement suscite?
Certes, la chanson de Cohen parle manifestement des jeunes enrôlés pour servir de chair à canon - et reste éminemment d’actualité dans ce sens.
Mais quel rapport alors entre ces adolescents qui réclament des enseignants, des salles de classe décentes et des perspectives d’avenir, et l’enfant biblique conduit en victime sacrificielle par son père au sommet du mont Moria?
Celui, justement, d’une génération à laquelle on demande de faire confiance à un monde dont les adultes semblent de moins en moins capables de garantir les promesses et de fixer des repères.
Une autre forme de sacrifice.
Plus insidieuse, celle-là.
Un malaise identifiable, mais…
La contestation lycéenne française, qui a pris naissance à la mi-septembre 2026 dans un établissement de Créteil avant de gagner des centaines de lycées, est née de revendications concrètes: manque d’enseignants, inégalités scolaires, vétusté de certains bâtiments, classes surchargées, ou encore inquiétudes suscitées par les mécanismes de sélection universitaire.
Le malaise est donc, de prime abord, parfaitement identifiable. Dans plusieurs établissements, notamment dans les banlieues populaires, il s’agit d’obtenir les moyens élémentaires d’étudier dans des conditions acceptables. Il n’est même plus question de discuter des orientations pédagogiques ou des finalités de l’enseignement.
C’est dire.
Le mouvement a rapidement pris une ampleur nationale. Étudiants, enseignants, syndicats et parents se sont joints à la mobilisation, tandis qu’aux revendications scolaires venaient s’ajouter la dénonciation des violences policières et des interrogations plus générales sur les inégalités sociales.
Pourtant, ces revendications posent très certainement une problématique qui va bien au-delà des lycées.
L’école est l’un des premiers lieux de formation à la citoyenneté et porte en elle les prémisses du renouvellement de la société. Le fait qu’elle se trouve elle-même, dans certains établissements, dans un état de délabrement avancé, n’est-il pas le signe patent d’un fatidique «désenchantement du monde» qui attend les élèves?
L’école est, en quelque sorte, la promesse du monde à venir.
Or, pour une partie de ces jeunes, la promesse semble mort-née.
Faut-il s’étonner, dès lors, qu’une génération découvre si tôt, de la manière la plus glauque et la plus macabre, au berceau même de la culture, que le monde qu’on lui promet est déjà en morceaux, et éprouve le besoin de manifester sa colère?
Société en décomposition?
Certes, il serait tentant de voir dans cette mobilisation une nouvelle expression de l’esprit de Mai 68, ou, plus généralement, une répétition des contestations lycéennes et universitaires qui ont régulièrement secoué la France depuis lors. La filiation existe, dans cet esprit de rébellion et cette volonté cyclique de renouveau propres à l’histoire sociopolitique française. Elle est sans doute même essentielle pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui. Mais, au-delà de l’insurgence stricto sensu, ce qu’elle révèle peut-être davantage, ce sont précisément les mutations profondes d’une société humaine en décomposition.
En 1968, une partie de la jeunesse française se soulevait contre un monde dont elle récusait, pêle-mêle, l’autorité, les hiérarchies, les interdits et les valeurs. La contestation universitaire s’inscrivait à l’époque dans un mouvement transnational plus large de remise en question des rapports sociaux, de la morale traditionnelle, des structures familiales et des institutions politiques. En rencontrant les aspirations du monde ouvrier, elle était devenue une crise de société.
Mais le monde était alors encore «contenu» par des idéologies systémiques qui, quelle qu’en fût la valeur, encadraient la pensée et donnaient un sens à l’existence. Ces idéologies, souvent gnostiques dans leur prétention à déchiffrer le sens de l’histoire, promettaient de «réenchanter» le monde et de mener la marche de l’humanité à bon port.
Une partie importante de cette jeunesse évoluait ainsi dans une société portée par la croissance économique et par la conviction que le progrès pouvait ouvrir de nouvelles possibilités d’émancipation. Elle contestait un monde dont elle pensait pouvoir transformer les fondements. Les institutions n’étaient considérées ni comme intouchables ni comme immuables. Il existait encore, derrière la contestation, une confiance dans la possibilité d’inventer un autre ordre social. Après avoir tout cassé. Ou presque.
Le conflit entre les générations était aussi, dans une certaine mesure, un conflit sur la définition de la liberté. Les parents avaient grandi dans un monde marqué par les guerres, les privations, les obligations collectives et les impératifs de reconstruction. Et dans une culture traditionnelle et autoritaire qui ne connaissait pas encore le rock ou le même niveau de liberté sexuelle. Leurs enfants entendaient remettre en question les contraintes qui avaient structuré cet héritage.
«Ce monde, je l’ai fait pour toi», chantait Maxime Le Forestier dans Dialogue, en faisant parler le père face à un fils qui, loin de se contenter de cet héritage, lui répondait qu’il ne l’avait pas demandé et qu’il lui faudrait désormais refaire ce monde, en le rendant un peu plus souriant pour les générations suivantes.
Le problème n’était pas seulement de récuser l’avenir dessiné par les parents, mais de revendiquer la liberté d’en inventer un autre.
Et c’est précisément dans cette atmosphère qu’était apparue Story of Isaac.
Abraham, le père dans la chanson de Cohen, pouvait être entendu comme l’incarnation des certitudes d’un monde ancien. Son fils Isaac représentait ces générations auxquelles on imposait des sacrifices au nom de valeurs, d’idéologies ou de guerres qu’elles n’avaient pas choisies.
Il n’est évidemment pas question d’idéaliser cette période, ni d’oublier les inquiétudes matérielles, les inégalités et les contradictions qui la traversaient. Les idéologies constituaient, après tout, un carcan autant qu’un repère. Du reste, les étudiants de 1968 ne formaient pas une génération homogène, pas davantage que leurs revendications ne se réduisaient à une aspiration romantique à la liberté. Sartre et Camus n’avaient pas plus raison qu’Aron. Aucun d’eux ne détenait les clés d’un avenir dont l’histoire allait se charger de démentir bien des certitudes.
Cependant, au-delà des divergences, demeurait la conviction que l’histoire avait un sens, que le progrès pouvait être orienté et que l’avenir était, sinon prévisible, du moins susceptible d’être construit. Le fruit de la gnose philosophique hégélienne et marxiste des siècles précédents…
Or, c’est précisément cette conviction qui allait progressivement s’effriter.
Le désenchantement désenchanté
Les mobilisations lycéennes et universitaires ultérieures racontent, à cet égard, une autre histoire. En 1986, les étudiants s’insurgeaient contre le projet Devaquet et la menace d’une sélection universitaire renforcée. La mort de Malik Oussekine, frappé par des policiers, allait inscrire durablement cet épisode dans la mémoire politique française. En 1990, puis en 1998, les lycéens dénonçaient déjà les insuffisances de l’institution scolaire et réclamaient des moyens supplémentaires.
Au début des années 2000, la contestation changeait progressivement de nature. En 2005, les lycéens manifestaient contre la loi Fillon et, en 2006, le mouvement contre le contrat première embauche faisait apparaître une angoisse dépassant le cadre universitaire: celle de la précarité de l’entrée dans la vie professionnelle.
En près d’un demi-siècle, la perspective de la contestation s’était sensiblement déplacée. L’objectif n’était plus tant de se libérer d’un monde dont on rejetait les valeurs que de parvenir à trouver sa place dans une société dont les promesses de stabilité et d’ascension sociale devenaient de plus en plus incertaines.
À la contestation des contraintes se substituait ainsi, en partie, la peur de l’exclusion.
Et ce glissement ne concernait pas la seule jeunesse: en 2016, les assemblées de Nuit debout, place de la République, traduisaient la volonté de retrouver une forme de délibération collective en dehors des cadres traditionnels de représentation. Deux ans plus tard, les Gilets jaunes bloquaient les principaux axes routiers, portant les frustrations d’une France périphérique qui ne se reconnaissait plus dans les discours et les mécanismes du pouvoir.
Ces mouvements, qui ne présentaient pourtant ni la même sociologie, ni les mêmes revendications, ni nécessairement les mêmes aspirations politiques, exprimaient toutefois, sous des formes différentes, un même sentiment de dépossession.
Le désenchantement était lui-même désenchanté, en quelque sorte.
Il ne s’agissait plus tant, cette fois, d’inventer un monde nouveau que de retrouver une prise sur un monde dont les décisions semblaient échapper à ceux qui en subissaient les conséquences. La crise des institutions devenait aussi une crise de la représentation.
Faut-il s’en étonner?
L’un des paradoxes de la vie politique française tient à cette tension entre une légitimité charismatique, incarnée par des hommes, et une légitimité républicaine appelée à se fixer dans les institutions. La République voudrait «happer» le charisme de ses dirigeants pour le transmettre aux institutions, alors que la France continue de rechercher des hommes providentiels. C’est dans cette tension permanente entre la symbolique de «l’homme fort», héritée de la monarchie et de l’Empire, et le régime démocratique parlementaire de la IIIe République que la France tangue sans cesse depuis deux siècles.
Une véritable hainamoration avec le pouvoir (à partir de laquelle un génie nommé de Gaulle avait réussi à fonder la Ve).
À croire que, pour détourner les vers de Corneille dans Cinna, sitôt qu’ils les ont portés au faîte, les Français n’attendent plus que de précipiter la chute de leurs gouvernants.
N’est-ce pas, du reste, l’une des clefs de la démocratie?
L’alternance?
Même avec passion et, parfois, déraison?
Une désagrégation du politique
Mais, pour que cette formule tienne, encore fallait-il que les «hommes forts» s’appuient sur des partis solides, sur des institutions capables de leur survivre et sur une adhésion aux idéaux démocratiques.
Or, c’est dans une France travaillée par les fractures économiques, sociales et territoriales qu’Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir en 2017, consacrant l’affaiblissement spectaculaire de la droite et de la gauche traditionnelles.
Le macronisme prétendait dépasser leurs vieux antagonismes et substituer aux fidélités idéologiques une approche fondée sur le pragmatisme, l’efficacité et l’adaptation aux transformations économiques. Mais il n’a pas pour autant résorbé les contradictions qui traversaient la société française. Il les a trouvées déjà présentes, puis les a vues se recomposer, parfois se radicaliser.
En dépit de sa volonté de forger un mythe de «l’homme fort», Macron a souvent mis en branle une image marketing rutilante, sans pouvoir renouer avec le charisme des personnalités clés de la Ve République, et ce même s’il a tenté de pratiquer les institutions avec la virtù de ses illustres prédécesseurs.
Le macronisme s’est construit, en quelque sorte, sur une désagrégation du politique au sortir de la mondialisation, mais il n’a rien proposé de tangible pour le restaurer. Au contraire, l’érosion n’en a été qu’accélérée.
Près de dix ans plus tard, le centre présidentiel se retrouve privé de majorité parlementaire, pris entre des pôles dont les visions de la société paraissent difficilement conciliables. Jamais le sort de la Ve République, et plus généralement de la France depuis plus d’un demi-siècle, n’a-t-il paru aussi incertain.
Toutes proportions historiques gardées, la configuration actuelle évoque par certains aspects la Plaine ou le Marais de la Convention nationale, cette composante située entre les Girondins et les Montagnards, dont les ralliements pouvaient faire basculer les rapports de force révolutionnaires.
L’analogie s’arrête évidemment là. Mais le Marais n’était pas une force neutre, pas davantage que ne l’est le macronisme. La centralité politique n’exclut ni les convictions, ni les calculs, ni les manœuvres. Elle peut même devenir un formidable instrument de pouvoir lorsque celui qui l’occupe parvient à jouer des antagonismes qu’il prétend dépasser.
C’est peut-être là que réside l’un des paradoxes du macronisme: avoir érigé le dépassement des clivages en méthode de gouvernement, tout en contribuant, par ses choix politiques et ses calculs tactiques, à leur recomposition. Même si, in fine, la France risque quand même de basculer dans un sens ou l’autre, hors du contrat politique démocratique républicain.
Avec Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, le débat politique français semble s’organiser de plus en plus autour de conceptions concurrentes du peuple, de la nation, de la souveraineté et des appartenances sociales ou culturelles. Un retour à des arguments pré-mondialisation dans un monde en pleine ré-identitarisation et repli sur lui-même.
Les deux projets de l’extrême gauche et de l’extrême droite ne sont évidemment pas identiques. Leurs programmes politiques et affinités culturelles, ainsi que leurs rapports respectifs aux libertés, aux institutions et aux droits, ne peuvent vraiment être confondus… en dépit de leur partage de la nostalgie de «l’homme fort» et de la fascination pour… Vladimir Poutine.
Mais la confrontation politique ne porte plus seulement sur la répartition des richesses, les rapports de production ou le rôle économique de l’État. Elle concerne aussi la définition de ceux qui appartiennent à la communauté nationale, de ceux qui seraient oubliés ou exclus, et de ceux qui peuvent prétendre parler au nom du peuple.
Post-mondialisation oblige, la question sociale semble désormais emprunter de plus en plus souvent le langage de l’identité. Ainsi, une revendication aussi élémentaire que la présence d’enseignants dans les lycées se retrouve-t-elle absorbée dans une querelle opposant les banlieues aux territoires ruraux, les populations supposément favorisées à celles qui se considèrent abandonnées, ou encore les uns aux autres dans une étrange concurrence mimétique de frustrations et de souffrances…
Le retour du refoulé
La transformation n’est pas exclusivement française. Elle constitue même sans doute l’un des paradoxes les plus inquiétants de la mondialisation.
Celle-ci promettait l’ouverture des frontières, la circulation des richesses, le rapprochement des sociétés, voire une certaine convergence des valeurs politiques et culturelles. Mais l’intégration croissante des économies et des réseaux de communication est loin d’avoir produit une solidarité comparable entre les populations. Elle a aussi nourri le sentiment de dépossession de ceux qui voyaient leur environnement se transformer sans disposer des moyens d’influer sur ces mutations.
Aussi la nation, la religion, la communauté ou encore le territoire sont-ils rapidement redevenus, au sein des sociétés, des espaces de réassurance, parfois de repli, voire d’exclusion. Loin de s’évanouir dans une humanité supposément unifiée par le progrès, le besoin d’appartenance a retrouvé une vigueur nouvelle. Retour du refoulé grégaire identitaire?
Sommes-nous en fait véritablement entrés de plain-pied dans l’ère de la post-mondialisation?
Difficile de trancher.
Le monde se trouve sans doute dans l’un de ces entre-deux monstrueux dont parlait Gramsci, marqué par l’épuisement de certaines des promesses politiques de la mondialisation, au moment même où nos interdépendances matérielles et technologiques atteignent des proportions inédites.
Jamais les hommes n’ont été aussi proches virtuellement, et pourtant cette proximité ne semble pas les aider à mieux se comprendre! Plus les moyens de communication prolifèrent, plus le débat se fragmente en univers de certitudes. Plus les identités se fondent dans la matrice du capitalisme, plus elles deviennent des frontières infranchissables. Les antagonismes économiques se doublent de conflits culturels, religieux ou territoriaux. Si bien que l’adversaire politique n’est plus simplement celui qui défend un projet différent, mais celui dont la présence même peut être ressentie comme une menace à exterminer.
Or, comment construire un monde commun lorsque les individus qui le composent semblent éprouver des difficultés croissantes à se reconnaître comme membres d’une même société? Et comment demander aux nouvelles générations d’y trouver leur place lorsque les adultes leur transmettent aussi leurs divisions, leurs ressentiments et leurs certitudes contradictoires?
Car ce ne sont plus seulement les conflits entre générations qui semblent se reproduire. Ce sont aussi les conflits non résolus des générations précédentes qui deviennent l’héritage des suivantes. Les adolescents ne découvrent pas uniquement une école dont les promesses se dérobent, mais une société dont les membres peinent eux-mêmes à s’accorder sur ce qui les unit.
C’est bien à ce niveau que se situe à présent le cœur du problème.
Nous disposons aujourd’hui de moyens scientifiques, techniques et matériels prodigieux pour transformer le monde. Nous sommes capables de communiquer instantanément d’un continent à l’autre, de repousser les limites de la connaissance et d’envisager des bouleversements qui auraient relevé de la science-fiction quelques décennies auparavant.
Mais ce progrès semble désormais avancer sans destination intelligible.
L’intelligence artificielle menace de bouleverser le travail, l’éducation, les formes de création et jusqu’à certaines représentations de l’intelligence humaine elle-même. Les crises environnementales remettent en question les conditions matérielles de l’existence. Les guerres et les fractures géopolitiques, avec notamment la résurgence de la menace atomique, rappellent la fragilité des équilibres internationaux.
La persistance du racisme, la résurgence des passions autoritaires et la montée des populismes rappellent en plus que le progrès humain n’a rien d’inéluctable. Il n’existe aucun sens de l’histoire qui dispenserait les hommes de leur responsabilité, de leur volonté d’agir, de leur culture politique et de la nécessité de construire des réseaux de solidarité entre «gens de bien», au sens d’Edmund Burke.
Et, dans cet univers dont nous sommes incapables de décrire les contours futurs, nous demandons aux adolescents d’être compétitifs, performants, mobiles, flexibles, capables de s’adapter indéfiniment!
Nous leur promettons ainsi l’autonomie en multipliant les incertitudes. Nous leur présentons l’effort individuel comme la clé de leur avenir, alors que les conditions de cet avenir dépendent de mécanismes qu’ils ne maîtrisent pas et que leurs aînés peinent eux-mêmes à comprendre.
Qui peut d’ailleurs prétendre maîtriser véritablement les conséquences de ces mutations?
Cela, il est peut-être nécessaire de le dire noir sur blanc.
Personne.
Même pas ceux qui façonnent eux-mêmes l’intelligence artificielle et les nanotechnologies, en nous répétant tous les jours que l’humanité est irrémédiablement condamnée par ce qu’ils développent allègrement…
Oppenheimer doit se retourner dans sa tombe!
Société liquide, certitudes rigides
Le plus troublant, peut-être, est que les réactions à la contestation lycéenne reproduisent exactement les contradictions du monde que ces jeunes découvrent.
D’un côté, certains voudraient voir dans chaque manifestation lycéenne les prémisses d’une nouvelle révolution. De l’autre, on dénonce une jeunesse ingrate, indisciplinée, violente, incapable de respecter l’autorité.
Les violences commises par certains manifestants contre des personnes, des établissements ou des forces de l’ordre ne sauraient évidemment être excusées au nom d’une quelconque innocence de la jeunesse. Mais les blessures graves subies par plusieurs adolescents lors d’interventions policières et les milliers d’interpellations soulèvent, elles aussi, des interrogations légitimes sur la proportionnalité de la réponse publique.
L’autorité est indispensable à toute société, qui plus est pour un régime dont la légitimité est en chute depuis des mois. Mais encore faut-il qu’elle puisse se prévaloir d’une légitimité qui ne repose pas sur sa seule capacité à contraindre!
Plus inquiétante encore est cette tendance à transformer immédiatement les adolescents en symboles des affrontements politiques des adultes. Leur parole est accueillie ou rejetée selon qu’elle confirme ou dérange les convictions préexistantes.
Or, dans les deux cas, on semble parfois oublier les premiers intéressés.
Les lycéens ne sont pourtant pas plus les dépositaires d’une vérité nouvelle que les responsables des contradictions du monde dont ils héritent. Ils sont juste traversés par les mêmes préjugés, les mêmes tentations autoritaires et les mêmes violences que leurs aînés, et évoluent en phase avec le monde dans lequel ils vivent. Rien ne permet, du reste, d’affirmer qu’ils construiront nécessairement une société meilleure.
Mais ils arrivent dans un monde qu’ils n’ont pas choisi et dont ils devront, malgré eux, assumer les conséquences.
Cette asymétrie devrait, à elle seule, nous imposer une responsabilité particulière.
Une société peut-elle se perpétuer simplement en transmettant des savoirs, des institutions ou des règles? Ou doit-elle aussi transmettre la conviction qu’il existe quelque chose qui mérite d’être préservé, discuté et transformé ensemble?
Ne doit-elle pas donner aux générations suivantes les moyens de ne pas devenir les prisonnières des certitudes de celles qui les ont précédées?
Or, que leur transmettons-nous aujourd’hui?
Un monde dont les repères se dissolvent, des institutions qui peinent à tenir leurs promesses, des communautés politiques qui se fragmentent, des technologies dont nous ne maîtrisons pas toutes les conséquences, et cette étrange injonction de s’adapter à des transformations dont personne ne semble véritablement capable de définir les finalités.
Une «société liquide», où les cadres de l’existence se dérobent, mais où les certitudes politiques et identitaires se rigidifient. Et où les réactions sont souvent bien creuses.
Nous promettons aux générations de demain un monde dont l’avenir paraît, pour l’instant, sérieusement compromis. À peine la possibilité de survivre. Sans même pouvoir leur garantir les conditions d’une existence digne…
Un cri de vie
Faut-il pour autant parler d’une «génération sacrifiée»?
Le sacrifice, ici, consiste à demander aux générations suivantes de supporter les conséquences de nos renoncements, à leur présenter nos impasses comme des fatalités, ou encore à leur imposer nos antagonismes comme autant d’héritages auxquels elles ne pourraient se soustraire. Et surtout, à leur demander de croire en un avenir que nous semblons avoir nous-mêmes renoncé à concevoir collectivement.
Au nom de quoi?
Au nom de la compétitivité, de la sécurité, de la souveraineté, de l’identité, de la croissance ou de nécessités économiques réputées incontournables?
Au nom de quels impératifs, si nous ne sommes plus capables de leur donner un sens qui dépasse leur propre reproduction?
Peut-être le plus inquiétant n’est-il pas que la jeunesse se révolte contre le monde que nous lui proposons. Peut-être est-ce plutôt que nous ayons si peu à lui répondre lorsqu’elle nous demande ce qu’elle peut en attendre.
Des menaces, des insultes, des coups de matraque… et de l’incompréhension… avec, derrière, un centre et des extrêmes qui se frottent les mains, en attendant que le vent, avec un zeste conséquent de virtù, tourne dans le «bon» sens…
Chacun y projette ses pulsions, ses angoisses, ses haines et ses désirs. Sans vraiment entendre les doléances des principaux concernés.
Pourtant, ces adolescents qui descendent aujourd’hui dans la rue pour des conditions d’étude dignes et la possibilité de choisir leur avenir continuent, malgré tout, de manifester une forme de confiance dans la société.
S’ils manifestent, c’est parce qu’ils considèrent encore que cette société peut être transformée.
C’est peut-être ce qui demeure de plus rassurant dans leur colère.
La véritable génération sacrifiée serait sans doute celle qui, ayant hérité de toutes nos impasses, de tous nos renoncements et de toutes nos certitudes contradictoires, finirait par ne plus rien attendre du monde.
Et, partant, par ne plus rien lui demander.
C’est par son cri que l’on sait, après tout, qu’un enfant n’est pas mort-né.















