

De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution.
Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur.
Même à cent ans.
Surtout à cent ans!
Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire.
À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée.
«Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié.
Mais attention.
Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste.
Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban.
En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif.
Mais l’humain l’avait déçu.
Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République.
Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même.
Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République.
Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques.
Il n’épargnait personne.
Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques!
Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques.
De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux.
Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun.
Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres.
Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain.
Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée.
Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie.
Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.»
En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance.
Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques.
Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité.
Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais.
Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher.
En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien.
À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles.
À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri.
Mais il était juste.
Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban.
Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens».
Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés.
Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique.
Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés.
Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste.
Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées.
Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine.
L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler.
C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968.
Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement.
Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques.
En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles.
Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre.
Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge.
Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur.
Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité.
Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.»
Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus?
Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?