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Mille plateaux

Écartèlements

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Par Michel Hajji Georgiou
Publié mai 8, 2026 - 21:28

Que les différents camps au Liban soient directement concernés par la bataille existentielle qui se livre actuellement au Liban est tout à fait naturel.

 

Le contraire serait malsain.

  

Cependant, entre apathie et enthousiasme débordant, voire embrigadement aveugle, il existe tout un spectre émotionnel qui, comme d’habitude, est occulté à la faveur d’alignements mortels pour le pays sur un conflit qui l’habite, mais qui le dépasse totalement.

 

Comme c’est le cas depuis toujours, du reste.

 

Le corps libanais est immunodéficitaire. Il attire tous les virus et toutes les maladies. D’où sa propension à flirter en permanence avec la mort.

 

Et, contrairement aux idées traumatiques de suprémacisme identitaire qui resurgissent de manière fort commode à chaque période de crise, la source de la faiblesse ontologique du Liban n’est pas le pluralisme, mais une culture politique archaïque. Une confédération de tribus gérés par des leaders charismatiques qui rechignent toujours, cent ans après la fondation du Grand Liban, à fonder un État et à gérer sainement et rationnellement les affaires publiques, et qui persistent à s’aligner sur le plus fort au gré des mutations régionales et internationales.

 

La question n’est pas là.

  

Les réactions mimétiques ont invariablement détruit ce pays depuis sa création. Elles sont précisément le fait d’une course à la domination, voire à l’hégémonie, où se superposent des angoisses individuelles colportées à un corps communautaire, et la recherche d’une force à l’étranger pour compenser une impossibilité à établir une domination totale à l’intérieur.

 

Il existe deux logiques proposées pour briser ce cercle vicieux. La première est un divorce entre les communautés ou entre les différentes régions, une sorte de retour à des formules antérieures au Grand Liban. Cela suppose d’abord une volonté commune de se séparer, et, sans doute, des mouvements de population si la nature sous-jacente du projet est communautaire. La seconde est la construction d’une légitimité nationale respectueuse du pluralisme, sur base de cinq fondamentaux: liberté, justice, égalité, vivre-ensemble, citoyenneté. Mais cela suppose une volonté, et elle doit être vaste, individuelle et transversale. Sinon, le réflexe communautaire ne sera jamais brisé et les chefs de tribus continueront à diriger le pays comme une « loya jirga » dépendante des soubresauts régionaux en jouant, en bons maîtres sismologues à l’intérieur, sur la tectonique des plaques entre les groupes communautaires libanaises.

 

Ces deux projets continuent à se faire concurrence au Liban depuis 1920, le troisième, celui de la fusion dans un ensemble plus vaste, ayant été abandonné.

 

La Constitution de Taëf dispose pourtant, dans son préambule, que le Liban dans ses frontières actuelles est une patrie définitive pour tous ses fils.

 

Les principales formations politiques libanaises actuelles, après l’échec du transversalisme 14 marsiste, sont-elles dans cet état d’esprit ?

 

La question mérite d’être posée et élucidée, sans faux-semblants.

 

Mais le plus inquiétant n’est pas le débat sur le sort du Grand Liban en soi, mais la manière dont les composantes libanaises ont décidé de le mener — dans les pires circonstances qui soient sur le terrain —, dans une haine manifeste chacune de l’autre, doublée d’une volonté de vengeance qui résonne comme un retour cataclysmique d’un profond refoulé.

 

Dans ce contexte, il est difficile de ne pas revenir sur cette volonté de « représailles » ou de « vengeance » mimétique, et du mécanisme qui y préside, à savoir un retour à un âge mythique fantasmatique, où l’on était les plus forts, que l’on a perdu et qui est de nouveau à portée de mains.

 

C’est là l’expression d’un délire pathologique profond. L’histoire se répète peut-être en apparence, mais les temps ont changé, et au Proche-Orient, les équilibres sont ténus. Les projets partiels, suprémacistes ou séparatistes, sont fragiles, sinon fous. Pas parce qu’ils sont risqués, mais parce qu’ils dépendent de facteurs qui ne sont jamais entre les mains de ceux qui les défendent mordicus.

 

Au Liban, on ne décide pas, ou très peu.

 

Surtout si l’on n’est pas unis de manière transversale — et cela ne se joue pas à quelques figures dissidentes disposées à « sortir » des positionnements communautaires, par intérêt ou conviction, pour rejoindre le camp adverse dans une illusion de front transcommunautaire.

 

Le 14 mars 2005 en est la preuve. Les États-Unis ne voulaient pas — David Satterfield l’avait dit ouvertement — d’un retrait syrien du Liban. Il a eu lieu en raison de cette manifestation gigantesque qui a été l’œuvre d’une volonté politique et citoyenne plurielle.

 

Au Liban, on tente de s’adapter tant bien que mal, de naviguer à vue pour éviter que le navire sombre complètement.

 

Ce navire a besoin d’un capitaine posé et modéré pour gérer la navigation en eaux troubles.

 

Et ce capitaine, c’est l’État, nonobstant toutes ses tares, parce que c’est aujourd’hui la seule boussole, le seul espace qui nous rassembler.

 

Et il mérite de recevoir l’appui le plus vaste dans sa mission périlleuse, sans être malmené et écartelé par les ambitions, les euphories et les accès nostalgiques frénétiques des uns et des autres.

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