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Mille plateaux

Ennemi utile, ennemi réel

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Par Michel Hajji Georgiou
Publié mai 5, 2026 - 17:29

Il faut savoir gré à Naïm Kassem de ne posséder ni le charisme, ni l'éloquence, ni la virtù de son prédécesseur, Hassan Nasrallah.

Au fil des années, et sans doute jusqu'à son dérapage syrien, Nasrallah incarna dans l'esprit arabo-musulman une certaine idée de l'irréductibilité face à Israël. Ses talents de rhéteur avaient réussi un tour de maître, en l'occurrence faire oublier que sous ses harangues anti-impérialistes de « résistance », il constituait lui-même rien moins que le fer de lance d'un projet impérialiste iranien, érigé sur le sang de ses concitoyens libanais, de la gauche libanaise aux piliers du 14 Mars.

Or il y a, dans la rhétorique du Hezbollah, une ambivalence si soigneusement entretenue qu'elle nécessite des efforts extraordinaires de persuasion… et force est de constater que la poudre de perlimpinpin n'opère plus avec Kassem, dont le charme tient plus du doctrinaire psychorigide que du tribun historique.

Carl Schmitt avait posé, au fondement du politique, la distinction ami/ennemi comme acte souverain par excellence. Dans l'optique du philosophe allemand, celui qui tranche décide, et celui qui décide est souverain. Julien Freund, affinant l'idée, y avait ajouté que nul n'a le luxe de choisir ses ennemis, mais que c'est l'ennemi qui vous choisit ; et prétendre l'ignorer ne le fait pas disparaître, mais vous désarme simplement face à lui.

Ce que ni Schmitt ni Freund n'avaient entièrement anticipé, c'est l'usage pervers que peut faire d'un tel axiome un acteur politique suffisamment habile pour exhiber un ennemi de substitution afin de dissimuler l'ennemi réel. Qui plus est suffisamment protégé par le sacré pour que quiconque ose pointer cette substitution soit aussitôt rangé dans le camp de la trahison…

Car ce que la rhétorique de Naïm Kassem laisse entrevoir en creux, et que Nasrallah savait dissimuler sous un mélange savant d'argumentation et de littérature, c'est qu'Israël n'est pas l'ennemi principal du Hezbollah. Il en est la daawa au sens khaldounien utilisé par Michel Seurat dans L'État de barbarie, c'est-à-dire la justification, le carburant existentiel.

L'ennemi réel, celui que le parti a en ligne de mire depuis sa création, est double et intérieur. D'abord, la communauté chiite elle-même, qu'il s'agit de tenir, par tous les moyens, dans une allégeance sans reste à la wilayat el-faqih, en étouffant toute dissidence libaniste, démocratique ou simplement critique en son sein. Ensuite, l'État libanais, qu'il convient non pas de détruire, mais d'investir, de paralyser, de coloniser de l'intérieur et de désubstantialiser, au nom et pour le compte de Téhéran, jusqu'à ce qu'il devienne l'habillage légal d'un projet de pouvoir qui n'a jamais été libanais.

La dissimulation légitime face à l'adversité est ainsi érigée en art de gouvernement offensif, le Hezbollah déclarant vouloir libérer le Liban… tout en l'occupant politiquement et militairement. Il prétend par ailleurs défendre la souveraineté tout en subordonnant chaque décision stratégique à Téhéran. Il convoque le peuple libanais à l'unité tout en désignant comme traîtres ceux qui refuseraient de s'y fondre. Et il brandit enfin Israël, non sans un talent particulier pour les mises en scène, comme le rideau derrière lequel se joue le véritable drame.

Ce qui rend, du reste, le drame particulièrement redoutable, c'est que l'ennemi extérieur qui justifie la daawa n'est pas inventé. Israël existe bien, mène des raids meurtriers, occupe des portions de territoire libanais, viole l'accord du 27 novembre avec une brutalité documentée, et fournit, ce faisant, au Hezbollah un alibi inépuisable, renouvelé à chaque village rasé. La légitimité de la résistance à l'agression israélienne n'a pas été une invention. Elle est bien réelle, ancrée dans le droit international et dans la mémoire collective d'un peuple qui a effectivement subi l'occupation – même si toute trace de son passé a été totalement et violemment oblitérée par le Hezbollah depuis la fin des années 1980.

Et c'est précisément là que réside la sophistication criminelle du dispositif. Le Hezbollah n'a pas fabriqué cet ennemi de toutes pièces. Il l'a capturé, instrumentalisé, et s'est rendu structurellement dépendant de sa persistance (Tel-Aviv aussi, du reste, et c'est pour cela que les deux ont sans doute fait bon voisinage durant tant d'années, avant que l'Iran ne devienne, pour Israël en paix avec le monde arabe sunnite, l'adversaire élu). Sans l'agression israélienne, la daawa s'effondre. Sans la daawa, la domination interne n'a plus de bouclier sémantique. Dans cette perspective, une paix avec Israël constitue une double catastrophe existentielle. Il se retrouverait à découvert sur le plan intérieur, sommé de remettre ses armes, et dénué de toute rhétorique justifiant son contrôle du territoire et sa conquête martiale du mulk, le centre du pouvoir, l'État.

C'est dans ce nœud gordien que se retrouvent aujourd'hui le président de la République Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam, appelés à un grand écart tout bonnement impossible. D'un côté, une rue chiite et, au-delà, libanaise, encore meurtrie, encore traversée par la fureur légitime d'une communauté que Tel-Aviv bombarde sans relâche et sans discrimination. De l'autre, une volonté intérieure et internationale de liquider enfin cette situation paraétatique anormale et de rendre à l'État libanais le monopole de la violence légitime qu'il n'a jamais pleinement exercé depuis Taëf. Ces deux pressions ne sont pas sans obéir à des temporalités différentes et des conjonctures émotionnelles incompatibles. Quiconque tente de les concilier s'expose en effet à être accusé simultanément de complicité avec l'ennemi et de trahison envers son propre peuple. Autant le rétablissement du monopole de la violence légitime est nécessaire et fondamental à la survie de l'État libanais, autant le fait qu'il survienne sous la contrainte d'une paix forcée avec Israël le rend fort problématique.

La communauté internationale, dans ce contexte, ne peut pas se permettre de faire peser l'essentiel de sa pression sur les trois pôles politiques libanais, comme si ceux-ci étaient les principaux obstacles à la normalisation. Ce serait là inverser la charge de la preuve avec une légèreté coupable.

La restauration de la souveraineté libanaise passe par deux conditions préalables que seule une pression internationale cohérente peut créer : que Téhéran lâche une fois pour toutes, sous la contrainte, sa courroie de transmission beyrouthine, et qu'Israël soit contraint de brider sa machine à détruire en toute impunité, cessant ainsi de fournir au Hezbollah le carburant de sa légitimation perpétuelle. Exiger de Nawaf Salam et de Joseph Aoun, voire de Nabih Berry, qu'ils avancent sans que ces deux conditions soient réunies, c'est leur demander de marcher sur les eaux — ou, plus exactement, de signer leur propre arrêt de mort politique, voire physique.

Car Naïm Kassem n'a pas que des mots. Derrière la rhétorique idéologique et les métaphores de la résistance mythique, il y a une organisation digne des Assassins qui a démontré sa capacité et sa volonté d'éliminer tout obstacle à son hégémonie. Du reste, le spectre de Sadate, assassiné pour avoir osé tracer un chemin vers la paix que les gardiens de la guerre éternelle ne pouvaient tolérer, rôde toujours sur toute perspective de réconciliation au Proche-Orient.

Et ce n'est là ni paranoïa ni catastrophisme. Juste l'amère réalité des choses. Faut-il rappeler que les puissances occidentales, après avoir incité le cabinet Siniora à prendre sa décision historique relative au démantèlement du réseau téléphonique fixe du Hezbollah sur la route de l'aéroport de Beyrouth en 2008, n'ont eu que de tout petits mots de condamnation après les expéditions punitives de mai 2008 contre Beyrouth et la Montagne libanaise ? Donald Trump, dont la puissance repose aujourd'hui sur l'incertitude des mid-terms, saisit-il la portée de ce qu'il tente d'imposer, dans les circonstances actuelles, à Joseph Aoun en lui forçant la main pour se réunir avec Netanyahu ? Au-delà de l'incongru, il y a une inconscience et une légèreté mues uniquement par une obsession de la cosmétique.

Le vrai courage, aujourd'hui, n'est pas de demander aux autorités libanaises des bravades alors qu'elles sont face à un double ennemi animé par le même objectif mimétique, celui de les soumettre. Ce serait plutôt d'épauler l'État libanais pratiquement, à travers un plan complet dans les différents domaines, pour qu'il puisse se reconstruire avec ses institutions en dehors de l'emprise du Hezbollah. Même si cela passe par une force multinationale légitime formée de pays amis et chargée de maintenir la paix civile et d'aider les forces politiques et sécuritaires légales libanaises, libérées de l'influence hégémonique iranienne, à recouvrer la souveraineté de l'État libanais sur l'ensemble du territoire et à jeter les bases d'un programme politique à même de rétablir l'unité nationale.

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