

Les intérêts politiques donnent souvent lieu aux convergences les plus étranges. Certaines sont si illogiques qu’elles en deviennent difficiles à comprendre, voire à concevoir. Et pourtant, elles existent bel et bien. Entre la manière dont la politique se pratique et celle dont elle se conçoit en théorie, le fossé est considérable. C’est sans doute ce qui explique nombre des phénomènes auxquels nous assistons aujourd’hui au Liban.
En près de deux décennies, le Liban est passé du statut de pays ayant libéré son territoire de l’une des armées les plus puissantes et les plus meurtrières de la région, sans condition, sans traité de paix et même sans accord sur des arrangements de sécurité, à celui d’un État dont cinq collines ont été occupées, puis près de 60 villages, dont les maisons ont été entièrement rasées, tandis que plus de 200 000 citoyens ont été déplacés, sans que leur retour paraisse proche ou même envisageable dans un avenir prévisible.
L’occupant israélien exige le désarmement du Hezbollah au nom de la protection de ses frontières septentrionales. Le parti, lui, refuse au motif que, tant qu’une partie du territoire demeure occupée (ce qui n’aurait peut-être pas été le cas sans son engagement dans les guerres de soutien), la résistance à l’occupation reste nécessaire (ce qui, en théorie, est naturellement exact). C’est là que les deux parties se rejoignent, bien qu’elles se situent aux antipodes l’une de l’autre!
Contrairement à ce qu’il prétend, Israël ne souhaite pas réellement le désarmement du Hezbollah ni la remise de son arsenal à l’État libanais. Une telle évolution rendrait en effet impossible et injustifiable son projet d’établir une zone tampon permanente au Liban-Sud. Elle priverait Israël des prétextes nécessaires à la réalisation de cet objectif, dont la mise en œuvre a déjà commencé sur le terrain, à travers les opérations qu’il mène quotidiennement: démolition de maisons, rasage de terrains au bulldozer, ouverture de routes, préparatifs en vue de l’installation de postes et de positions militaires et, bien entendu, refus de se retirer et de permettre le retour des habitants.
De son côté, le Hezbollah, tout en sachant que l’ensemble des paramètres politiques et militaires ont changé depuis sa guerre de 2006 et la «victoire divine» qu’il avait alors proclamée, persiste à vouloir conserver ses armes. Parmi ces bouleversements figurent notamment la chute du régime de Bachar el-Assad, l’assassinat des principaux dirigeants du parti et de hauts responsables de Téhéran, l’effondrement de l’équation de dissuasion, ainsi que la supériorité israélienne en matière de renseignement, illustrée par l’affaire des bipeurs, et sur le plan militaire. Le Hezbollah s’obstine pourtant à conserver son arsenal, alors même qu’il s’est montré incapable de faire face à Israël depuis le cessez-le-feu ayant mis fin à la dernière guerre, tandis que l’État hébreu poursuit sans interruption ses violations quotidiennes et ses opérations visant les cadres du parti.
Entre les deux, l’État libanais demeure incapable d’assumer son rôle et d’exercer sa fonction première, qui consiste à réserver la détention des armes aux seules institutions militaires et sécuritaires officielles. Il redoute une confrontation avec le Hezbollah afin de préserver la paix civile et, naturellement, il n’est pas davantage en mesure d’affronter l’armée israélienne, compte tenu de l’immense déséquilibre des forces militaires.
La persistance de la faiblesse de l’État central sert les intérêts d’Israël, qui ne recherche pas des partenaires dans la conduite de ses politiques, mais des subordonnés. Son histoire récente regorge d’exemples où il s’est employé à affaiblir ceux qui prônaient la paix ou la stabilité. Le dernier en date est l’appel du ministre israélien de la Sécurité nationale, Ben Gvir, au démantèlement et à la dissolution pure et simple de l’Autorité palestinienne, alors même que celle-ci n’a cessé de défendre des solutions pacifiques et la fin du conflit par la négociation. Voilà qui devrait donner à réfléchir à certains, au Liban, qui se précipitent vers la normalisation et la «paix», brûlent les étapes dans cette direction et vont jusqu’à évoquer l’abrogation de la loi sur le boycott d’Israël!
L’instauration d’un État central libanais fort, détenant le monopole des armes et assurant le contrôle de la frontière méridionale, priverait Israël des arguments qu’il invoque pour prétendre qu’il demeure constamment menacé au nord et que ses implantations dans ces régions sont continuellement exposées au danger. Or, chacun sait combien Israël a constamment besoin de guerres pour pérenniser son projet de colonisation et de peuplement, qu’il cherche à étendre au Liban, et combien de telles mesures seraient susceptibles de faire obstacle à ce projet.
À l’inverse, les difficultés entravant l’édification de l’État sur le plan intérieur ne dérangent nullement le Hezbollah. Elles rendent inapplicable l’exigence de collecte des armes et lui permettent de continuer à définir son propre agenda en accord avec Téhéran, sans nécessairement tenir compte de l’intérêt national libanais, quand ce n’est pas en contradiction totale avec celui-ci.
Reste à évoquer le rôle américain dans ce dossier. L’attention que Washington porte au Liban pourrait progressivement diminuer si le pays demeure enlisé dans une impasse politique persistante, sans la moindre avancée tangible dont le président américain Donald Trump pourrait se prévaloir devant les opinions publiques américaine et internationale. Il est évident qu’Israël ne souhaite pas voir se renforcer les relations officielles entre le Liban et les États-Unis. Non pas qu’il craigne pour son statut privilégié au sein de la politique intérieure et extérieure américaine, mais parce que, par nature, il entend préserver l’exclusivité de sa supériorité régionale. Le Liban, avec ses moyens limités et ses effondrements successifs, ne saurait évidemment lui disputer cette suprématie. Il représente toutefois le seul modèle capable de se présenter sous un jour différent, notamment par son pluralisme et sa diversité.
S’il est acquis que seul Washington est en mesure d’exercer des pressions sur Israël, lesquelles ne sauraient d’ailleurs être absolues, cela ne dispense pas le Liban de mobiliser tous les soutiens internationaux possibles en faveur de sa cause et de contribuer à la formation d’une opinion publique internationale favorable, capable de maintenir cette cause vivante. Car tuer cette cause reviendrait à la laisser prisonnière de l’impasse actuelle, tandis qu’Israël conserve toute sa supériorité dans les bombardements, le rasage des terrains au bulldozer, les destructions et les déplacements forcés de population.
C’est pourquoi la question du monopole des armes par l’État apparaît bien plus profonde que certains ne pourraient le penser. Elle impose un nouveau dialogue, qui pourrait peut-être commencer entre Beyrouth et Téhéran, avec l’accompagnement de l’Arabie saoudite et le soutien des États-Unis.



















