Logo Levant Time

Mille plateaux

Mohammad Hussein Chamseddine, le amélite qui oeuvra pour «un autre Liban»
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mai 16, 2026 - 11:11

Le texte qui suit est la traduction d’une allocution en langue arabe prononcée par notre collègue Michel Hajji Georgiou lors d’une table-ronde organisée le vendredi 15 mai à Beyrouth par le site d’informations et d’analyses Janoubiya , en hommage à la mémoire de l’écrivain et politologue Mohammad Hussein Chamseddine, avec la participation de notre confrère Ali Mohammad Hassan el-Amine, directeur de Janoubiya , de l’ancien ministre Ibrahim Mohammad Mahdi Chamseddine, de notre collaborateur Hisham Dibsi, politologue, et de l’écrivain et politologue Hassan Bazih. L’objectif du texte est de replacer la pensée et l’oeuvre de Chamseddine dans la continuité de l’héritage historique politique et moral libaniste et étatiste des ulémas du Jabal Amel. Chers amis, Je voudrais, en premier lieu, remercier M. Ali el-Amine pour cette initiative de rendre hommage à notre ami Mohammad Hussein Chamseddine, et pour son invitation à cette occasion, notamment en présence de personnalités d’une telle stature, pour lesquelles je nourris toutes un profond respect. Mohammad Hussein est sans aucun doute l’un de mes maîtres, à qui je dois une grande part de l’expérience que j’ai acquise et de la formation de ma conception de l’idée libanaise au cours des deux dernières décennies, depuis la période qui a suivi la déclaration des évêques maronites en 2000 et qui a conduit au 14 mars 2005. Je voudrais saisir cette occasion, car Mohammad Hussein « vivait pleinement l’autre » au point de ne plus distinguer entre son œuvre et celle de ses compagnons de route, pour saluer la mémoire de ces derniers. Parler de Mohammad Hussein Chamseddine, c’est parler en même temps de Samir Frangié, de Nassir el-Assaad, de Saoud el-Mawla, de Farès Souhaid, de Tony Khawaja (la liste est longue !) et de tous ceux qui, vivants ou disparus, ont contribué à la fondation du Congrès permanent pour le dialogue libanais au début des années 1990. C’est parler aussi du sayyed Hani Fahs et du sayyed Mohammad Hassan el-Amine, et, à leur tête, de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine. La symbolique du lieu où nous nous trouvons nous impose de saluer leur mémoire. Je demande à ces nobles présents un peu d’indulgence, car en parlant de Mohammad Hussein, je parle en même temps d’une tradition dont j’apprends lentement et avec soin, grâce à mes amis et maestros chiites : la tradition du Jabal Amel, cette source lumineuse et inépuisable de connaissance, de sagesse et de fiqh. Une tradition plus solide que toutes les épreuves qui l’ont affligée par le passé, et que celles qui la déchirent aujourd’hui. La lumière de cette culture libanaise authentiquement humaine surpassera sans nul doute cette nouvelle épreuve de feu et de sang qu’elle traverse une fois encore. Mohammad Hussein Chamseddine est parti comme il a vécu : sur la pointe des pieds, dans le calme et l’humilité, sans éloge excessif ni oraison funèbre. Il ne s’est pas réveillé le matin où le Liban s’apprêtait, une fois encore, à être immolé sur l’autel de deux pathologies, l’une martyropathe, l’autre exterminatrice. Tel un maître qui a accompli sa mission, il est parti, sans cette quiétude de la certitude que son héritage et sa pensée lui survivraient. À l’instar de tous ceux qui ont lutté pendant plus d’un demi-siècle pour que le Grand Liban souverain et son vivre-ensemble continuent d’exister, il part sans même savoir si le Liban lui-même survivra. C’est là assurément l’une des composantes du malheur libanais : un siècle après la fondation de son État, le Liban lui-même demeure menacé de disparition. Et nous voyons maintenant, sous nos yeux, comment une partie de sa terre, qui m’est chère, ce berceau de la culture dont je veux parler à travers Chamseddine, est réduite de manière criminelle en cendres. Telle est la malédiction du Liban. Telle est la malédiction de Caïn. * * * Mohammad, le maestro, et c’est ainsi que nous l’approchions, n’était pas un simple penseur. Il était un éducateur, un pédagogue, qui traitait avec ses interlocuteurs selon le niveau de leur culture et de leur réflexion, offrant son savoir avec un sens aigu du service, sans étalages démonstratifs inutiles. Précis, rigoureux, concis, peu enclin aux mots. Mais prodigue de sens. Et il vous laissait toujours avec bien plus que le bagage intellectuel avec lequel vous étiez venu à lui. Il était même quelque chose de plus difficile encore : un penseur politique qui offrait son œuvre en cadeau aux autres sans rien réclamer en retour. Toute la littérature politique sur laquelle nous avons bâti la dynamique de la souveraineté et de l’indépendance depuis les années 1990, des documents du Rassemblement de Kornet Chehwan à ceux du secrétariat général et des conférences annuelles du 14 Mars, en passant par l’Appel de Beyrouth 2004, est née sur la table de Mohammad ou est passée entre ses mains, jaillie de cet esprit indissociable de celui de ses collègues. * * * Chers amis, C’est pour moi un honneur qu’Ibrahim Chamseddine soit parmi nous ce soir. Mohammad Hussein fut l’un des disciples de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, dont il a hérité la conviction que la wilayat el-umma prime sur la wilayat el-faqih , et la certitude que la voie chiite au Liban ne passe pas par Téhéran mais par le pacte national libanais. Cette conviction n’est pas née de la seule conjoncture politique. Elle est une mémoire qui s’étend du Jabal Amel jusqu’au présent, à travers une chaîne intellectuelle qui a commencé avec le sayyed Mohsen el-Amine, traversé l’imam Moussa al-Sadr, atteint sa profondeur avec l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, puis trouvé sa traduction critique dans les réflexions du sayyed Hani Fahs et du sayyed Mohammad Hassan el-Amine, dont nous vivons ce soir dans l’espace symbolique de son legs, en présence de son fils Ali. Cette chaîne conceptuelle n’est pas un simple historique d’idées. Elle constitue une réponse à une question que les chiites libanais vivent aujourd’hui au cœur de la guerre : à quoi renvoie l’imam Hussein ? Quel est le sens de Kerbala ? * * * Le sayyed Mohammad Hassan el-Amine posa cette question lors de sa conférence à Teïrdebbah en 1993, avec la précision de celui qui connaît les limites de la certitude. Sa réponse est la suivante : Achoura est une mémoire vivante, mais qui meurt de l’usage qu’on en fait. Lorsqu’elle se réduit à un simple rite, à un « portemanteau où accrocher de nouveaux chagrins », à une occasion de faire éclater un deuil accumulé se nourrissant d’une déception après l’autre, Kerbala cesse d’être une énergie motrice pour devenir un fardeau. Il mit en garde contre deux voies également erronées : la première fait du présent une réplique répétée de l’histoire, s’illusionnant que « la seule évocation de Kerbala suffit à créer en notre temps un mouvement d’adhésion totale aux causes du droit et de la justice ». La seconde rompt entièrement le lien entre présent et passé, réduisant Kerbala à une simple narration tragique. La troisième voie, la sienne, consiste à lire l’événement dans ses conditions historiques afin d’en extraire ce qui, des motivations humaines, a persisté à travers le temps : la liberté, la justice, la dignité. Quel est donc le fond de Kerbala dans cette lecture ? Le sayyed Mohammad Hassan el-Amine l’a exprimé d’une manière inoubliable: Husseïn avait vu « le joyau de la justice, de l’unité, de la liberté et de l’égalité se faire dérober à la religion au nom de la religion elle-même ». Il avait vu l’islam instrumentalisé pour couvrir son propre contraire. Il avait vu les juristes émettre des fatwa, le Coran récité, la voix de l’appel à la prière résonner, et derrière tout cela un pouvoir qui pillait, tyrannisait et anéantissait. Et il avait demandé : « Que pouvait faire celui qui connaissait cette vérité terrifiante ? » Hussein n’est pas allé à Kerbala pour chercher la mort. Il y est allé parce qu’il lui était impossible de vivre à l’encontre de ce qu’il était. Il refusa l’allégeance à Yazid, alors qu’il aurait pu jurer fidélité et rester en vie, mais à quelle vie ? Une vie qui accepte l’injustice comme condition à sa propre continuation. Ce choix ne lui était pas accessible. La finalité n’était pas la mort : c’était le refus du mensonge. Et la mort fut ce qu’impliquait ce refus, non ce qu’il recherchait. C’est ce qu’il dit lui-même : « Je ne suis pas sorti par arrogance ni par orgueil, ni pour semer la corruption ni pour exercer l’injustice. Je suis sorti pour chercher la réforme dans la communauté de mon grand-père. » On pourrait objecter que l’imam infaillible connaît son destin à l’avance, et que cette connaissance fait de la mort un choix et non une conséquence. La réponse est que l’infaillibilité n’est pas une contrainte, mais une harmonie absolue entre l’acte et la vérité. Hussein n’a pas accepté la mort ; il a refusé le mensonge, et la mort fut ce qu’impliquait ce refus. L’expérience chrétienne éclaire cela : le Christ connaît son destin et l’on ne dit pas pour autant qu’il a recherché la mort, mais qu’il a refusé de trahir la vérité ; la connaissance du destin ne fait pas de la mort une fin, elle en fait un témoignage qu’il existe quelque chose de plus grand que la peur. Et le martyre de Husseïn est ce que René Girard nommait le « pharmakos », le sacrifice qui ne reproduit pas la violence mais en dévoile le mécanisme et l’annule. Il est un second vol que signala le sayyed Mohammad Hassan el-Amine : le vol de la doctrine du libre arbitre. Mouawiyya « fut le premier souverain en islam à porter la hache de destruction sur la plus haute doctrine qu’ait apportée l’islam : la doctrine du choix », transformant l’injustice en décret divin et la contestation en mécréance. Et c’est précisément contre cela que Hussein s’insurgea : contre la normalisation de l’injustice, sa sacralisation et son érection en volonté de Dieu. Ce diagnostic acquiert aujourd’hui une acuité insoutenable. Ceux qui mènent la guerre au nom de Husseïn reproduisent ce contre quoi il a résisté : ils font de la guerre une fatalité, du martire une obligation et de l’opposition une trahison. Ils dérobent le joyau une fois encore, au nom du joyau lui-même. Permettez-moi, en présence d’Ibrahim Chamseddine ce soir, de rappeler ce qu’il dit à Jebb Jennine en 2008, et que j’avais rapporté dans mes écrits de l’époque : « Dieu n’a pas besoin des hommes pour le défendre. Nul ne peut se présenter au Jour du Jugement et dire : “Je t’ai envoyé des martyrs et mérite donc le paradis.” Le dieu faible qui a besoin de notre sang ne mérite pas d’être adoré. » Cher Ibrahim, c’est comme si vous relatiez ce qui se passe chaque jour en ce moment… * * * Dès le début du siècle dernier, le sayyed Mohsen el-Amine avait jugé que les rites ayant transformé le souvenir de Kerbala en sang versé chaque année dans les rues de la flagellation constituaient une dénaturation du sens du martyre husseinien : ils plaçaient la mort au centre de la scène là où c’est la dignité qui devrait y être. Cette position lui valut des accusations d’hérésie de la part de certains milieux parmi les oulémas de Jabal Amel eux-mêmes. Il poursuivit quand-même dans la voie de ce qu’il avait discerné. Plus d’un demi-siècle plus tard, le cheikh Mohammad Jawad Moughnié, juriste amélite libanais, fut le premier à répondre à la wilayat el-faqih khomeiniste par un traitement juridique écrit et explicite, affirmant que le pouvoir politique en temps d’occultation revient à l’ umma et non au faqih . Il l’écrivit en 1979, peu avant sa mort, à un moment où l’opposition à Khomeiny restait encore possible. L’imam Mohammad Mahdi Chamseddine paracheva ce cercle dans ses testaments et dans son ouvrage Nizam al-Hukm wal-Idara fi al-Islam , où il distingua entre la wilayat el-faqih absolue, gouvernement du juriste sur l’État et la société, et la wilayat el-umma ʿala nafsiha en temps d’occultation. Il exigea des chiites libanais, dans ses testaments, que leur appartenance nationale soit le fondement, que le Liban soit une patrie définitive sur laquelle nulle autre autorité ne saurait l’emporter. Et c’est Mohammad Hussein Chamseddine qui transforma cette vision en littérature politique concrète, au cœur d’un projet libanais national, humain et universel. * * * Si Mohsen el-Amine a réformé le rite de la mémoire, si Moussa el-Sadr a rendu aux chiites leur dignité sociale, si Mohammad Jawad Moughnié et Mohammad Mahdi Chamseddine ont posé le cadre jurisprudentiel du refus, si Mohammad Hassan el-Amine a dévoilé comment le nom de Husseïn est volé pour couvrir ce contre quoi Husseïn a lutté, c’est Mohammad Hussein Chamseddine qui a édifié avec tous ces matériaux l’architecture politique : le projet de l’État libanais comme finalité, l’État appartenant à tous ses fils, l’État qui garantit la diversité sans l’absorber, qui veille sur les communautés et les individus dans le cadre d’une complémentarité culturelle naturelle fondée sur la bonne gestion du modèle du vivre-ensemble et sur l’idée de l’identité composite et la culture de l’empathie. Ce qui fait du Liban ce que René Maheu appelait « un style de civilisation ». Cette architecture politique reposait sur un socle philosophique auquel il ne dérogeait pas, en l’occurrence qu’il n’existe pas de solution purement chiite à la question chiite. Les problèmes de chaque communauté au Liban sont les problèmes de tous les Libanais, et ils ne se résolvent pas selon la logique du repli confessionnel et identitaire, mais selon celle de la solution nationale transversale qui dépasse la communauté et touche la société tout entière. En cela, Mohammad Hussein prolonge la logique de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, la logique amélite libanaise : l’État comme projet unique, le seul garant valable pour toutes les composantes libanaises, à commencer par les chiites. Ces mots ne sont pas coupés de la réalité : ils constituent une réponse directe à quiconque cherche aujourd’hui une « solution chiite à la question chiite », ou mise sur une sortie sectaire étroite qui « sauverait » prétendument une communauté aux dépens de l’entité et du vivre-ensemble. Cohérent avec lui-même et avec sa vision du Liban, Mohammad travailla avec ses compagnons à briser tous les remparts et à fondre la pensée amélite dans l’aspiration de Nasrallah Sfeir à la liberté et de Hassan Khaled à la justice et l’égalité. Il brisa ainsi la spirale de la violence symbolique héritée de la guerre, dont la plupart des forces d’occupation se servaient pour empêcher toute réconciliation libanaise. Cette dynamique de retissage de l’unité nationale courrouça le pouvoir de tutelle, qui réagit violemment le 7 mai 2001, mais aussi tout particulièrement face à l’Appel de Beyrouth 2004, dont elle empêcha les assises. Mais la réconciliation triompha de la violence et de la haine le 14 mars 2005. Mais Mohammad Hussein ne dissimulait pas non plus sa désillusion face aux dérives de cette période. Il voyait dans la médiocrité d’une classe politique libanaise fuyant ses responsabilités l’une des causes fondamentales du recul du projet souverainiste. Cela se manifesta dans le projet de loi électoral dit « orthodoxe » qui accentua le sectarisme, puis dans les marchandages mesquins qui portèrent Michel Aoun à la présidence de la République et donnèrent au Hezbollah toute latitude d’agir sous le couvert de la légalité. Mohammad n’y voyait pas de simples erreurs tactiques, mais une faillite politique et morale : les leaders à la tête de leurs communautés, par excès d’irresponsabilité et manque de foi en leur propre capacité à tisser des ententes internes, et par peur de l’autre, recourent à un parrain régional qui les approvisionne en argent, en armes et en surplus de puissance afin qu’ils s’en servent contre leurs partenaires, pour les dominer. C’est là la preuve irréfutable d’une faiblesse qui se déguise sous le label de force, et qui ne mène qu’à la catastrophe, la défaite, puis la frustration et l’abattement. Pourquoi cet attachement à la réconciliation malgré tout ? Mohammad avait une règle d’or qu’il répétait, empruntée à Hamid Frangié : « Si les Libanais s’accordent sur le mal, il devient bien ; et s’ils se divisent sur le bien, il devient mal. » Le consensus n’était pas pour lui une méthode parmi d’autres : c’était la condition de l’existence même du Liban. Mon ami Hisham Dibsi sait que Mohammad Hussein commença sa vie politique comme militant dans les rangs du Fatah, et comme fondateur de l’Organisation populaire libanaise au Liban-Sud. À l’instar de Samir Frangié, il accomplit son « voyage au bout de la violence », et, après avoir cru en les armes comme leviers de changement, leur avait tourné le dos avec conviction. Écrivant sur Samir Frangié et Hani Fahs, il se décrivait en réalité lui-même : ce voyage du rouge vers le blanc, du Fatah à l’édification de la culture nationale rassembleuse. Il estimait ainsi que la paix n’est pas le simple absence de la guerre, mais « le degré le plus élevé de la morale et sa mission la plus noble ». * * * Dans la nuit même où le Hezbollah lança sa guerre absurde, Mohammad Hussein Chamseddine nous quitta. Son départ faillit passer inaperçu dans le tumulte de ce qui se déroulait. Mais cette coïncidence porte un sens manifeste : ce contre quoi il avait intellectuellement lutté tout au long de son parcours, la lecture de Hussein comme héros de la mort, l’Iran érigé en référence, le joyau de la justice une fois encore volé sous le signe du joyau lui-même, c’est cela qui explosa cette nuit-là. Nous ne faisons pas que commémorer aujourd’hui. Nous affirmons que Hussein est mort pour la vie et non pour la mort. Nous affirmons que la chiité libanaise, celle du Jabal Amel, de Mohsen el-Amine, de Moussa el-Sadr, de Mohammad Jawad Moughnié, de Mohammad Mahdi Chamseddine, de Hani Fahs et de Mohammad Hassan el-Amine, n’est pas le prolongement d’un projet impérialiste, mais une partie du tissu de cette patrie certes difficile, mais nécessaire. L’histoire n’oubliera pas que cet homme frêle, assis avec sa tasse de café, sa cigarette et sa plume comme seuls instruments de travail, bâtissait, de ses mains et de son esprit, dans un silence complet, le socle intellectuel d’un seul et même projet libanais : un Liban fondé non sur l’équilibre des forces, mais sur la force de l’équilibre. Cette longue nuit finira assurément par se dissiper, et la lumière de l’équilibre, de la raison et du vivre-ensemble se lèvera, pour que le Grand Liban redevienne ce «style de civilisation» unique dont Mohammad, Samir et leurs compagnons et inspirateurs ont toujours rêvé et pour lequel ils ont sans cesse œuvré.

Raymond Eddé ou l’éloge de la « défaite »
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mai 14, 2026 - 03:29

Le 10 mai 2000 disparaissait Raymond Eddé, au terme d’un exil de plus de deux décennies à Paris. Eddé fut, dans le panorama politique libanais, une personnalité tout à fait atypique. Une certaine histoire retient de lui aujourd’hui une figure idéaliste et obstinée, coupée de la réalité, puisqu’il refusa tous les compromis politiques qui cherchaient un colmatage temporaire des brèches par réflexe de survie immédiate aux dépens des valeurs fondamentales de la République et des fondements élémentaires de l’État, de l’accord du Caire à l’accord de Taëf. Irréductible, le Amid ? Pourtant, paradoxe anachronique, c’est le contraire qu’on lui reprocha au sein de sa communauté. À savoir le fait de ne pas se laisser entraîner dans les flots de testostérone identitaire et de refuser d’écouter les doux chants des sirènes et de la mitraille, contrairement aux partis populaires et aux organisations armées de l’époque. Comme Michel el-Khoury, leader du Destour, le Amid du Bloc national continua à empêcher la montée aux extrêmes, s’opposant à la tentation des armes qui faisait des ravages dans la rue libanaise et chrétienne, y compris au sein de ses partisans. La violence eut finalement raison de sa détermination. Victime d’une série d’attentats contre sa personne de la part des différents belligérants, il préféra partir. Sans savoir, sans doute, que ce départ serait définitif. L’homme qui «avait raison» La petite histoire voudrait que Raymond Eddé ait demandé que soit inscrite, comme épitaphe, sur sa tombe : « Ci-gît Raymond, qui avait raison. » Le Amid était anid , obstiné, dès qu’il s’agissait de camper ferme sur sa colonne vertébrale d’éthique politique. Avec le temps, cependant, la formule n’a pas été sans mêler l’admiration, l’ironie, voire une certaine amertume. Comme s’il s’agissait de l’épitaphe d’un certain mode de comportement politique trop idéaliste, sinon naïf, qui refuse de plier et de s’adapter aux réalités politiques libanaises. Elle définit presque une catégorie anthropologique du personnage politique libanais intègre mais impuissant, peu doué pour la virtù machiavélique. Un « loser », en quelque sorte. Ainsi, le temps libanais politicien a-t-il retenu de Raymond Eddé l’image d’un homme qui a vu venir les catastrophes, mais, en refusant les compromis par souci de garder les mains propres, a fini isolé, exilé, et presque transformé en Cassandra maronite, là où les instincts préféraient suivre les zaïm utilitaristes et populistes ou les « hommes de terrain » en treillis. Et il est sans doute vrai qu’Eddé fut lui-même victime de son rigorisme politique lorsqu’il refusa la proposition de Michel el-Khoury d’unir le Destour et le Bloc national pour créer un contrepoids national au vatenguerrisme, au début des années 1970. « Jamais le fils d’Émile Eddé ne mettra sa main dans celle du fils de Béchara el-Khoury ! », avait-il répondu à cheikh Michel. Et ce fut probablement l’une des erreurs politiques du Amid, puisque l’absence du centre politique qu’aurait pu représenter cet axe national ouvrit la voie à une montée aux extrêmes, et, derrière, à un maître de marionnettes nommé Hafez el-Assad, qui sut exploiter les querelles intestines pour régner durant trois décennies sur le pays du Cèdre. La fonction et la stature Cependant, il est peut-être bon, dans les circonstances actuelles, de détruire une bonne fois ce mythe de « l’idéalisme » et de « l’utopiste » qui continue d’entourer Raymond Eddé, le mal aimé du communautarisme libanais, à plus forte raison de sa tendance sectaire, identitaire, populiste et martiale. Raymond Eddé – et l’auteur de ces lignes ne l’a pas connu personnellement, mais tire ses conclusions des prises de position et du parcours de l’homme – est sans doute le plus impopulaire des chefs politiques chrétiens (à moins que ce ne soit, comble de l’ironie, Béchara el-Khoury). Pourquoi ? Parce que le pouvoir qui l’intéressait n’était pas le pouvoir politique convoité par les politiques traditionnels. Eddé était en quête d’une autorité qui puisse incarner réellement quelque chose qui la dépasse : un savoir, une tenue intérieure, une cohérence, une expérience, une capacité de transmission, voire une forme de noblesse spirituelle ou intellectuelle. Il distinguait instinctivement la fonction et la stature. En cela, il entretenait un rapport très ancien, presque grec ou médiéval, à la légitimité. La vraie autorité ne venant pas du seul statut, elle devait nécessairement découler d’une adéquation entre l’être, la parole et l’œuvre. Chez lui, l’autorité semble devoir satisfaire deux exigences simultanées, rarement réunies : une verticalité réelle du savoir, de l’expérience ou de la pensée et une reconnaissance organique venue d’en bas, du réel humain, du terrain et de la communauté vivante. S’il a péché par manque d’épreuve du réel, ce n’est pas parce qu’il n’a pas voulu retrousser ses manches. C’est parce qu’il n’a pas voulu jouer les fiers à bras et les miliciens. Grosse différence. Il n’a pas voulu succomber à l’illusion de la solution par la violence. Et, en cela, effectivement, il a eu raison. Et, malheureusement, le Liban étant ce qu’il est, il a tous les jours invariablement raison. Eddé conjugua culture, profondeur et une certaine reconnaissance populaire fondée sur des positions de principe, pas des faits guerriers. Pas populaire au sens électoral brut, mais au sens où sa parole rencontra réellement des êtres, circula, transforma, engendra de l’adhésion libre plutôt qu’une obéissance imposée. Eddé créa du politique, là où les autres n’ont cessé de le défaire depuis un demi-siècle. On retrouve là quelque chose de très méditerranéen, presque antique, encore une fois, en l’occurrence l’idée que l’autorité n’est pas seulement un mécanisme institutionnel, mais une relation vivante entre une personne et une cité. Une légitimité éprouvée dans la durée. En cela, comme en bien d’autres choses, il fut tout à fait cohérent. Peut-être trop cohérent pour un homme politique ? Les perdants magnifiques Au-delà, Raymond Eddé a-t-il été un « loser », comme le sous-entend toute une « école » politique actuelle, qui calcule la réussite en termes de masses drainées aux meetings et aux urnes ? Comme, après lui, des personnalités comme Nassib Lahoud ou Samir Frangié, pour n’en citer que quelques-unes ? Il est sans doute temps de briser une fois pour toutes ce mythe qu’une figure qui ne cherche pas le culte de la personnalité comme fondement de sa légitimité politique est nécessairement à mettre au rebut de la politique ou à satelliser, réalisme oblige. Avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Aron ? Non. Certaines personnalités constituent à présent des repères spécifiquement parce que leur savoir a été éprouvé, reconnu, incarné. Elles ont traversé la contradiction du monde réel sans perdre entièrement leur colonne vertébrale. Elles ont incarné une forme de vérité qui n’a pas été récompensée par l’histoire immédiate. Et cela donne plus de poids à leur parole, pas moins. Ces figures ont souvent vu venir les désastres, compris les impasses et refusé certaines compromissions… puis perdu malgré cela. Ou parfois à cause de cela. Il y a chez elles quelque chose de tragique au sens noble. Pas tant la posture romantique du « maudit » que la confrontation entre lucidité et rapport de force. Elles révèlent une chose difficile à accepter : qu’avoir raison ne protège ni de l’échec, ni de l’isolement, ni de la destruction… mais, peut-être, du déshonneur. Leonard Cohen avait eu ce titre sublime pour son deuxième roman : Beautiful Losers , traduit en français par « Les Perdants magnifiques ». La traduction fait perdre de sa force à l’oxymore. Ces « perdants » ne sont pas « magnifiques ». Ils sont tout simplement dans un registre qui n’est pas le même que celui des autres. Leurs ailes de géant ne sauraient leur permettre de marcher au milieu des foules, simplement. Le Liban est rempli de «vainqueurs» tactiques et de perdants historiques. Beaucoup de ceux qui ont gagné les guerres symboliques ou militaires ont laissé derrière eux du vide, de la ruine ou de la peur. Tandis que certaines figures « vaincues » ont conservé une forme de légitimité morale parce qu’elles avaient perçu quelque chose d’essentiel sur le vivre-ensemble, la souveraineté, la violence ou la dignité humaine. Raymond Eddé est de ceux-là. Il accepta de payer le prix de sa clairvoyance plutôt que de trahir sa lecture du réel pour appartenir au camp des vainqueurs. C’est à croire qu’il fut habité d’une tension presque sophocléenne, préférant la défaite juste à la victoire avilissante. Pas par goût de la défaite, non. Mais parce qu’une victoire achetée au prix du mensonge ou de l’aveuglement aurait fini, à ses yeux, par devenir une autre forme de ruine. Et c’est sans doute pour cela qu’il ne voulut jamais vraiment, tout au fond de lui, devenir président d’une République qui n’a cessé, plus de vingt ans après son départ, de se vendre, encore et encore, au plus offrant, plutôt que se décider à être.

Écartèlements
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mai 8, 2026 - 21:28

Que les différents camps au Liban soient directement concernés par la bataille existentielle qui se livre actuellement au Liban est tout à fait naturel. Le contraire serait malsain. Cependant, entre apathie et enthousiasme débordant, voire embrigadement aveugle, il existe tout un spectre émotionnel qui, comme d’habitude, est occulté à la faveur d’alignements mortels pour le pays sur un conflit qui l’habite, mais qui le dépasse totalement. Comme c’est le cas depuis toujours, du reste. Le corps libanais est immunodéficitaire. Il attire tous les virus et toutes les maladies. D’où sa propension à flirter en permanence avec la mort. Et, contrairement aux idées traumatiques de suprémacisme identitaire qui resurgissent de manière fort commode à chaque période de crise, la source de la faiblesse ontologique du Liban n’est pas le pluralisme, mais une culture politique archaïque. Une confédération de tribus gérés par des leaders charismatiques qui rechignent toujours, cent ans après la fondation du Grand Liban, à fonder un État et à gérer sainement et rationnellement les affaires publiques, et qui persistent à s’aligner sur le plus fort au gré des mutations régionales et internationales. La question n’est pas là. Les réactions mimétiques ont invariablement détruit ce pays depuis sa création. Elles sont précisément le fait d’une course à la domination, voire à l’hégémonie, où se superposent des angoisses individuelles colportées à un corps communautaire, et la recherche d’une force à l’étranger pour compenser une impossibilité à établir une domination totale à l’intérieur. Il existe deux logiques proposées pour briser ce cercle vicieux. La première est un divorce entre les communautés ou entre les différentes régions, une sorte de retour à des formules antérieures au Grand Liban. Cela suppose d’abord une volonté commune de se séparer, et, sans doute, des mouvements de population si la nature sous-jacente du projet est communautaire. La seconde est la construction d’une légitimité nationale respectueuse du pluralisme, sur base de cinq fondamentaux: liberté, justice, égalité, vivre-ensemble, citoyenneté. Mais cela suppose une volonté, et elle doit être vaste, individuelle et transversale. Sinon, le réflexe communautaire ne sera jamais brisé et les chefs de tribus continueront à diriger le pays comme une « loya jirga » dépendante des soubresauts régionaux en jouant, en bons maîtres sismologues à l’intérieur, sur la tectonique des plaques entre les groupes communautaires libanaises. Ces deux projets continuent à se faire concurrence au Liban depuis 1920, le troisième, celui de la fusion dans un ensemble plus vaste, ayant été abandonné. La Constitution de Taëf dispose pourtant, dans son préambule, que le Liban dans ses frontières actuelles est une patrie définitive pour tous ses fils. Les principales formations politiques libanaises actuelles, après l’échec du transversalisme 14 marsiste, sont-elles dans cet état d’esprit ? La question mérite d’être posée et élucidée, sans faux-semblants. Mais le plus inquiétant n’est pas le débat sur le sort du Grand Liban en soi, mais la manière dont les composantes libanaises ont décidé de le mener — dans les pires circonstances qui soient sur le terrain —, dans une haine manifeste chacune de l’autre, doublée d’une volonté de vengeance qui résonne comme un retour cataclysmique d’un profond refoulé. Dans ce contexte, il est difficile de ne pas revenir sur cette volonté de « représailles » ou de « vengeance » mimétique, et du mécanisme qui y préside, à savoir un retour à un âge mythique fantasmatique, où l’on était les plus forts, que l’on a perdu et qui est de nouveau à portée de mains. C’est là l’expression d’un délire pathologique profond. L’histoire se répète peut-être en apparence, mais les temps ont changé, et au Proche-Orient, les équilibres sont ténus. Les projets partiels, suprémacistes ou séparatistes, sont fragiles, sinon fous. Pas parce qu’ils sont risqués, mais parce qu’ils dépendent de facteurs qui ne sont jamais entre les mains de ceux qui les défendent mordicus. Au Liban, on ne décide pas, ou très peu. Surtout si l’on n’est pas unis de manière transversale — et cela ne se joue pas à quelques figures dissidentes disposées à « sortir » des positionnements communautaires, par intérêt ou conviction, pour rejoindre le camp adverse dans une illusion de front transcommunautaire. Le 14 mars 2005 en est la preuve. Les États-Unis ne voulaient pas — David Satterfield l’avait dit ouvertement — d’un retrait syrien du Liban. Il a eu lieu en raison de cette manifestation gigantesque qui a été l’œuvre d’une volonté politique et citoyenne plurielle. Au Liban, on tente de s’adapter tant bien que mal, de naviguer à vue pour éviter que le navire sombre complètement. Ce navire a besoin d’un capitaine posé et modéré pour gérer la navigation en eaux troubles. Et ce capitaine, c’est l’État, nonobstant toutes ses tares, parce que c’est aujourd’hui la seule boussole, le seul espace qui nous rassembler. Et il mérite de recevoir l’appui le plus vaste dans sa mission périlleuse, sans être malmené et écartelé par les ambitions, les euphories et les accès nostalgiques frénétiques des uns et des autres.

Ennemi utile, ennemi réel
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mai 5, 2026 - 17:29

Il faut savoir gré à Naïm Kassem de ne posséder ni le charisme, ni l'éloquence, ni la virtù de son prédécesseur, Hassan Nasrallah. Au fil des années, et sans doute jusqu'à son dérapage syrien, Nasrallah incarna dans l'esprit arabo-musulman une certaine idée de l'irréductibilité face à Israël. Ses talents de rhéteur avaient réussi un tour de maître, en l'occurrence faire oublier que sous ses harangues anti-impérialistes de « résistance », il constituait lui-même rien moins que le fer de lance d'un projet impérialiste iranien, érigé sur le sang de ses concitoyens libanais, de la gauche libanaise aux piliers du 14 Mars. Or il y a, dans la rhétorique du Hezbollah, une ambivalence si soigneusement entretenue qu'elle nécessite des efforts extraordinaires de persuasion… et force est de constater que la poudre de perlimpinpin n'opère plus avec Kassem, dont le charme tient plus du doctrinaire psychorigide que du tribun historique. Carl Schmitt avait posé, au fondement du politique, la distinction ami/ennemi comme acte souverain par excellence. Dans l'optique du philosophe allemand, celui qui tranche décide, et celui qui décide est souverain. Julien Freund, affinant l'idée, y avait ajouté que nul n'a le luxe de choisir ses ennemis, mais que c'est l'ennemi qui vous choisit ; et prétendre l'ignorer ne le fait pas disparaître, mais vous désarme simplement face à lui. Ce que ni Schmitt ni Freund n'avaient entièrement anticipé, c'est l'usage pervers que peut faire d'un tel axiome un acteur politique suffisamment habile pour exhiber un ennemi de substitution afin de dissimuler l'ennemi réel. Qui plus est suffisamment protégé par le sacré pour que quiconque ose pointer cette substitution soit aussitôt rangé dans le camp de la trahison… Car ce que la rhétorique de Naïm Kassem laisse entrevoir en creux, et que Nasrallah savait dissimuler sous un mélange savant d'argumentation et de littérature, c'est qu'Israël n'est pas l'ennemi principal du Hezbollah. Il en est la daawa au sens khaldounien utilisé par Michel Seurat dans L'État de barbarie , c'est-à-dire la justification, le carburant existentiel. L'ennemi réel, celui que le parti a en ligne de mire depuis sa création, est double et intérieur. D'abord, la communauté chiite elle-même, qu'il s'agit de tenir, par tous les moyens, dans une allégeance sans reste à la wilayat el-faqih , en étouffant toute dissidence libaniste, démocratique ou simplement critique en son sein. Ensuite, l'État libanais, qu'il convient non pas de détruire, mais d'investir, de paralyser, de coloniser de l'intérieur et de désubstantialiser, au nom et pour le compte de Téhéran, jusqu'à ce qu'il devienne l'habillage légal d'un projet de pouvoir qui n'a jamais été libanais. La dissimulation légitime face à l'adversité est ainsi érigée en art de gouvernement offensif, le Hezbollah déclarant vouloir libérer le Liban… tout en l'occupant politiquement et militairement. Il prétend par ailleurs défendre la souveraineté tout en subordonnant chaque décision stratégique à Téhéran. Il convoque le peuple libanais à l'unité tout en désignant comme traîtres ceux qui refuseraient de s'y fondre. Et il brandit enfin Israël, non sans un talent particulier pour les mises en scène, comme le rideau derrière lequel se joue le véritable drame. Ce qui rend, du reste, le drame particulièrement redoutable, c'est que l'ennemi extérieur qui justifie la daawa n'est pas inventé. Israël existe bien, mène des raids meurtriers, occupe des portions de territoire libanais, viole l'accord du 27 novembre avec une brutalité documentée, et fournit, ce faisant, au Hezbollah un alibi inépuisable, renouvelé à chaque village rasé. La légitimité de la résistance à l'agression israélienne n'a pas été une invention. Elle est bien réelle, ancrée dans le droit international et dans la mémoire collective d'un peuple qui a effectivement subi l'occupation – même si toute trace de son passé a été totalement et violemment oblitérée par le Hezbollah depuis la fin des années 1980. Et c'est précisément là que réside la sophistication criminelle du dispositif. Le Hezbollah n'a pas fabriqué cet ennemi de toutes pièces. Il l'a capturé, instrumentalisé, et s'est rendu structurellement dépendant de sa persistance (Tel-Aviv aussi, du reste, et c'est pour cela que les deux ont sans doute fait bon voisinage durant tant d'années, avant que l'Iran ne devienne, pour Israël en paix avec le monde arabe sunnite, l'adversaire élu). Sans l'agression israélienne, la daawa s'effondre. Sans la daawa , la domination interne n'a plus de bouclier sémantique. Dans cette perspective, une paix avec Israël constitue une double catastrophe existentielle. Il se retrouverait à découvert sur le plan intérieur, sommé de remettre ses armes, et dénué de toute rhétorique justifiant son contrôle du territoire et sa conquête martiale du mulk , le centre du pouvoir, l'État. C'est dans ce nœud gordien que se retrouvent aujourd'hui le président de la République Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam, appelés à un grand écart tout bonnement impossible. D'un côté, une rue chiite et, au-delà, libanaise, encore meurtrie, encore traversée par la fureur légitime d'une communauté que Tel-Aviv bombarde sans relâche et sans discrimination. De l'autre, une volonté intérieure et internationale de liquider enfin cette situation paraétatique anormale et de rendre à l'État libanais le monopole de la violence légitime qu'il n'a jamais pleinement exercé depuis Taëf. Ces deux pressions ne sont pas sans obéir à des temporalités différentes et des conjonctures émotionnelles incompatibles. Quiconque tente de les concilier s'expose en effet à être accusé simultanément de complicité avec l'ennemi et de trahison envers son propre peuple. Autant le rétablissement du monopole de la violence légitime est nécessaire et fondamental à la survie de l'État libanais, autant le fait qu'il survienne sous la contrainte d'une paix forcée avec Israël le rend fort problématique. La communauté internationale, dans ce contexte, ne peut pas se permettre de faire peser l'essentiel de sa pression sur les trois pôles politiques libanais, comme si ceux-ci étaient les principaux obstacles à la normalisation. Ce serait là inverser la charge de la preuve avec une légèreté coupable. La restauration de la souveraineté libanaise passe par deux conditions préalables que seule une pression internationale cohérente peut créer : que Téhéran lâche une fois pour toutes, sous la contrainte, sa courroie de transmission beyrouthine, et qu'Israël soit contraint de brider sa machine à détruire en toute impunité, cessant ainsi de fournir au Hezbollah le carburant de sa légitimation perpétuelle. Exiger de Nawaf Salam et de Joseph Aoun, voire de Nabih Berry, qu'ils avancent sans que ces deux conditions soient réunies, c'est leur demander de marcher sur les eaux — ou, plus exactement, de signer leur propre arrêt de mort politique, voire physique. Car Naïm Kassem n'a pas que des mots. Derrière la rhétorique idéologique et les métaphores de la résistance mythique, il y a une organisation digne des Assassins qui a démontré sa capacité et sa volonté d'éliminer tout obstacle à son hégémonie. Du reste, le spectre de Sadate, assassiné pour avoir osé tracer un chemin vers la paix que les gardiens de la guerre éternelle ne pouvaient tolérer, rôde toujours sur toute perspective de réconciliation au Proche-Orient. Et ce n'est là ni paranoïa ni catastrophisme. Juste l'amère réalité des choses. Faut-il rappeler que les puissances occidentales, après avoir incité le cabinet Siniora à prendre sa décision historique relative au démantèlement du réseau téléphonique fixe du Hezbollah sur la route de l'aéroport de Beyrouth en 2008, n'ont eu que de tout petits mots de condamnation après les expéditions punitives de mai 2008 contre Beyrouth et la Montagne libanaise ? Donald Trump, dont la puissance repose aujourd'hui sur l'incertitude des mid-terms, saisit-il la portée de ce qu'il tente d'imposer, dans les circonstances actuelles, à Joseph Aoun en lui forçant la main pour se réunir avec Netanyahu ? Au-delà de l'incongru, il y a une inconscience et une légèreté mues uniquement par une obsession de la cosmétique. Le vrai courage, aujourd'hui, n'est pas de demander aux autorités libanaises des bravades alors qu'elles sont face à un double ennemi animé par le même objectif mimétique, celui de les soumettre. Ce serait plutôt d'épauler l'État libanais pratiquement, à travers un plan complet dans les différents domaines, pour qu'il puisse se reconstruire avec ses institutions en dehors de l'emprise du Hezbollah. Même si cela passe par une force multinationale légitime formée de pays amis et chargée de maintenir la paix civile et d'aider les forces politiques et sécuritaires légales libanaises, libérées de l'influence hégémonique iranienne, à recouvrer la souveraineté de l'État libanais sur l'ensemble du territoire et à jeter les bases d'un programme politique à même de rétablir l'unité nationale.

L’éternel retour de la tragédie?
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
avr. 19, 2026 - 21:50

Il y a dans le cessez-le-feu libano-israélien conclu sous l'égide américaine une promesse. Mais cette promesse est à la fois ténue et tendue, si fragile, comme le fil des Parques, qu'elle semble capable d'être rompue à tout moment. Le Liban a appris depuis longtemps à vivre de peu et à transformer les miettes de stabilité en matière de survie. Aussi accueille-t-il cette trêve comme une rémission — mais dont on sait, d'expérience, qu'elle peut n'être en réalité que le prélude à une rechute. C'est là toute la tragédie libanaise dans ce qu'elle a de plus lancinant. L'inéluctable récurrence du malheur, et son retour cyclique que la mémoire collective n'a jamais vraiment cessé d'anticiper. Car le Liban connaît les cessez-le-feu. Il les connaît trop bien. Depuis la guerre de 1975, il en a traversé un nombre suffisant pour savoir que leur durée de vie relève moins de la volonté des parties que de la conjoncture régionale, des équilibres internes aux puissances parrainantes, et d'une série de variables que personne, à Beyrouth, ne maîtrise vraiment. Le peuple libanais a développé, partant, cette sorte de sagesse amère de l'enfant qui a appris, à ses dépens, que l'intervention de la maîtresse n'arrête le «bully» que le temps d'une pause légère. Sitôt que la surveillante a le dos tourné, la violence reprend ses droits. Inévitablement. Mais ce qui pèse réellement aujourd'hui, au-delà de l'incertitude immédiate, c'est la profondeur temporelle de ce déjà-vu. La mémoire de 1982 ou de 2006 revient comme une malédiction, accompagnée de quelque chose de plus structurel: le règne interminable de l'éphémère. Dans le temps libanais, le compromis traîne et l'entre-deux angoissant s'évertue avec lenteur jusqu'à devenir une condition d'existence. L'on a appris, par conséquent, à intérioriser un message paradoxal, presque insoutenable à force de répétition, qui n'a pas été sans provoquer un état schizophrène latent ; à savoir celui de vivre sans cesse dans l'espoir et de s'attendre toujours au pire simultanément. Comme une fatalité. Ce réflexe de survie a été forgé par des décennies où le pire, justement, a fini par survenir à chaque fois qu'on avait commencé à croire que le meilleur était possible… Or ce message paradoxal, cette injonction contradictoire qui structure la psyché collective libanaise depuis 1975, atteint aujourd'hui un degré d'intensité hyperbolique, précisément parce que les acteurs en présence n'ont pas changé dans leurs logiques profondes, même si leurs capacités opérationnelles ont été sévèrement entamées. Le Hezbollah, traversé de divisions internes entre un courant pragmatique et une frange intransigeante qui reflètent certainement l'écartèlement entre colombes et faucons au sein même du régime iranien, dispose d'une capacité d'atermoiement considérable. Il sait faire mine de jouer le jeu de l'État libanais, via Nabih Berry ou en préservant ses ministres au gouvernement, tout en continuant à faire de la surenchère et en travaillant à reconstruire ses capacités militaires… en attendant le moment propice pour inverser le rapport de force, comme il l'avait fait par les armes en mai 2008… ou, avec une «élégance» plus classique, en renversant le cabinet Hariri en 2011, précisément au moment où ce dernier rendait visite à Barack Obama à la Maison-Blanche. La voie choisie par Joseph Aoun et Nawaf Salam, celle de la négociation et de l'affirmation progressive de la souveraineté, se révèle, dans ce contexte, aussi nécessaire que périlleuse. L'État libanais se retrouve pris en tenaille entre deux volontés adverses qui convergent, paradoxalement, dans leur effet de sape: Israël, qui entend affaiblir l'État suffisamment pour qu'il reste malléable tout en le maintenant assez solide pour constituer un interlocuteur utile ; le Hezbollah, qui ne peut pas survivre à la disparition de ses armes et à la rupture du lien existentiel entre son volet libanais et son commanditaire iranien, et qui sait que la dynamique de paix, si elle aboutit, signe son obsolescence stratégique. Un mouvement qui a construit son identité entière sur la violence armée et la rhétorique de la «résistance» ne peut pas se convertir en force politique ordinaire sans cesser d'être ce qu'il prétend être. Il serait condamné à disparaître par la logique même de sa propre hubris — comme une secte dont la doctrine s'effondre — s'il entrait dans le jeu politique et acceptait de déposer les armes. C'est du reste aussi le cas des Pasdaran en Iran, et c'est pourquoi la trêve avec les États-Unis tombera sans doute à l'eau. La guerre comme art de vivre… et comme artifice pour resserrer l'esprit de corps et se relégitimer inlassablement. L'hostilité extérieure au service de l'extermination des ennemis de l'intérieur. Dans cette optique, il est certain que le Hezbollah fera tout pour réinvestir l'État au Liban et en refaire le subalterne fantoche et cadavérique de son mini-État satrape. Pour revenir au Liban, habitué à ce que l'ombre sinistre des malédictions d'antan plane sur la Ville, le précédent de 1982 devrait occuper davantage les mémoires. Une fenêtre d'opportunité réelle, même si contestée avec force, s'était ouverte entre Beyrouth et Tel-Aviv, adossée à la volonté américaine incarnée à l'époque par le secrétaire d'État Alexander Haig. La chute de Haig et l'effondrement de Menahem Begin avaient suffi pour que la dynamique s'inverse et que l'accord du 17 mai devienne le symbole le plus cuisant de l'illusion diplomatique, avant d'être abrogé sous la pression de Hafez el-Assad et d'une partie des composantes politiques libanaises. L'histoire, au Liban, très loin de la farce, même tragique, se répète, mais toujours comme blessure. Et il suffirait du moindre changement à Washington — les mid terms — ou à Tel-Aviv — la chute du cabinet actuel — pour que cette trêve fragile, et, avec, toute la dynamique des négociations et ses protagonistes, suive le même chemin. Le Liban ne peut pas se permettre d'attendre que l'histoire ait fini de se répéter. C'est pourquoi, indépendamment de la dynamique extérieure, ce qu'il faut construire, et vite, c'est une feuille de route libanaise dotée d'une légitimité politique et populaire suffisante pour résister aux pressions internes et aux aléas des capitales d'influence, dont les priorités peuvent changer en quelques semaines, et dont l'intérêt n'est certainement pas celui du Liban, malgré les meilleures (ou pas) intentions du monde. La paix avec Israël n'est pas une panacée, mais le Liban ne peut pas non plus rester éternellement, et seul, en guerre. Qui plus est, le Hezbollah, qui prétend y résister, ne cesse d'entraîner paradoxalement le Liban, au fil de ses équipées désastreuses et de ses «victoires» délirantes, dans une paix des vaincus. En affaiblissant l'État et en voulant se poser en seul interlocuteur de Tel-Aviv pour négocier des deals, il érode à chaque fois un peu plus ce qu'il en reste encore comme souveraineté et autorité. Et il le fait volontairement, subversivement. Des clous successifs dans le cercueil du Liban. Mais aussi, force est de constater que les institutions de l'État actuel, comme au lendemain de la révolution du Cèdre en 2005, ne peuvent pas se purger elles-mêmes d'une gangrène idéologique et politique - l'axe syro-iranien - qui les ronge depuis 1990. Partant, ce que les États-Unis demandent au Liban équivaut à demander à un malade du cancer à se soigner lui-même en dépit de la gravité de son état. Tout juste le malade peut-il s'efforcer de survivre et de rester fonctionnel grâce aux forces dont il dispose encore. Cela aussi, il faut en être conscient, quel que soit le désir profond d'une grande partie des Libanais à en finir avec l'hégémonie du Hezbollah. Le Liban n'en peut plus de ce régime de l'urgence permanente, de ce mouvement perpétuel de crise en guerre et de guerre en crise qui, depuis 1967, a littéralement dévasté les institutions et les hommes, et diffère indéfiniment le droit élémentaire à une vie à peu près normale. Or les Libanais méritent de vivre. Pas héroïquement. Juste humainement. Ne serait-ce que de temps en temps… La communauté internationale peut-elle, tout en réclamant au Liban de faire preuve de bravoure alors qu'il se trouve pris entre le marteau et l'enclume du «double ennemi», offrir à l'État libanais et sa population des garanties durables de stabilité en parallèle avec le processus des négociations en cours, afin d'éviter un retour à cette tragédie, faite de précarité, d'incertitudes, et ultimement, de chaos? Vu l'état actuel du monde, il est légitime d'en douter. Il y a fort à parier, en revanche, que dans ce maelstrom insensé, les Libanais ne puissent, in fine, compter que sur eux-mêmes. Et devient impératif pour eux d'œuvrer, ce faisant, à consolider une scène intérieure unie sur des constantes claires et intraitables, en l'occurrence les valeurs républicaines et l'esprit du vivre-ensemble sous la seule garantie de la Constitution libanaise, loin des surenchères triomphalistes des uns et des autres. Et si le Hezbollah s'obstine à ne pas faire partie de ce consensus, comme d'habitude, c'est lui qui aura choisi, une fois de plus, la voie de l'impasse et de l'irrationnel face aux choix posé et salutaire de la légitimité rationnelle. La moira de l'espérance libanaise pour lutter contre l' hubris suicidaire du Hezb. Personne ne peut sauver malgré lui quelqu'un qui a vraiment décidé d'en finir. Par contre, se sauver soi-même, dans ce cas, est un devoir.

Liban: quadrature du cercle?
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
avr. 12, 2026 - 23:20

Pendant que les négociateurs américains et iraniens s’éloignent de la table des pourparlers, les milieux du Hezbollah, en dépit des contradictions manifestes au sein de leur directoire, se font une joie de lancer des accusations de trahison à l’emporte-pièce à l’encontre de Joseph Aoun et de Nawaf Salam. Le timing de ces attaques n’est pas fortuit. Il n’est pas sans révéler une panique que l’on s’efforce de masquer sous les habits habituels de la rhétorique résistancielle. Car pour la première fois depuis les années 1990, la carte libanaise échappe au Hezbollah — et, partant, à Téhéran. Ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour le Hezb. Certes, il possède la faculté de déclencher des hostilités dans les rues du pays, mais il est de plus en plus isolé. En 2006, après le 14 mars 2005, il avait eu recours à une guerre, puis à un coup de force pour combler ce handicap. Mais nous ne sommes plus en 2005, et, cette fois, le Hezb prendrait un risque en s’enlisant à l’intérieur. Le résultat sera de plonger le Liban dans la violence. La logique pacifiste du 14 Mars a disparu, et, malheureusement, le parti se heurtera à des tensions graves. Peut-être même le recherche-t-il. Mais personne ne ressort jamais gagnant d’un tel jeu avec le feu. La rupture entre les volets libanais et iranien explique la double attaque que subit aujourd’hui l’État à Beyrouth. D’un côté, la réaction intempestive d’une milice décidée à regagner par la déstabilisation interne ce qu’elle a perdu sur le terrain politique. Le temps joue toujours en faveur du Hezbollah et de l’Iran: plus Israël se montre belliqueux, plus la légitimité de la «résistance» se renforce, et plus la «justesse» de sa reprise du pouvoir à Beyrouth paraît fondée aux yeux de ses partisans. De l’autre côté, le piège israélien, qui exploite ce travail de sape pour affaiblir davantage l’État à la veille des négociations de mardi. Tel-Aviv ne souhaite ni un État trop faible, ni un État trop soudé. La division actuelle lui convient à merveille. Les attaques contre l’exécutif sont du pain bénit. Le Hezbollah, une fois de plus, se montre particulièrement coopératif dans la stratégie israélienne de torpillage de l’État libanais. Il faut pourtant nommer les choses par leur nom. La récente frappe meurtrière sur Beyrouth, qui a fait plus de trois cents victimes, illustre avec une brutalité qui n’a besoin d’aucun commentaire ce que nous appelons la double responsabilité. Deux logiques également meurtrières, deux fondamentalismes également inhumains: celui, israélien, qui frappe sans prévenir, sans égard pour les vies civiles, en prétextant d’une pseudo «précision de tir» qui relève de la propagande de guerre ; et celui, milicien, pour qui le martyr est une promotion, la guerre une raison de vivre, et la mort civile un argument politique de plus. Cette maladie a un nom: la martyropathie. Et que le Hezbollah se cache parmi des civils qui ignorent que leur voisin de palier est une cible, que personne n’a sondé leur opinion sur la guerre dans laquelle on les enrôle malgré eux — voilà ce que cette «résistance» a, au fond, toujours été: une cohabitation imposée par la force, que l’on ose encore appeler protection. Des idéologues rétorqueront que l’État libanais est faible, que l’armée est faible, et que tout cela est la faute de la communauté internationale. C’est vrai, en partie. Mais ce que ces idéologues refusent d’admettre, c’est que l’affaiblissement de l’État fut aussi l’œuvre du régime Assad, puis du Hezbollah lui-même — sans oublier la corruption et la loyauté jirga des seigneuries internes. Le Hezbollah a magnifié son pouvoir sous le régime Assad, dont il était le protégé, avant que le aounisme ne lui confie définitivement les clefs de l’État libanais. Et si le régime Assad a gouverné le Liban, c’était sous le parrainage d’Israël et des États-Unis, dans la logique de l’alliance des minorités, pour casser le monde arabe sunnite et détruire la cause palestinienne. La Palestine quasi annihilée, le Hamas et ses parrains lui ayant prêté la faux, Israël a décidé de rabaisser l’Iran à sa juste proportion. Du reste, si l’on ne négocie pas avec l’ennemi super puissant… à quoi bon le concept de négociations? De la diplomatie? Tout devrait se régler par les armes? Et après? C’est là le jeu de dupes des grandes puissances. Les frontières entre l’ami et l’ennemi sont floues et se déplacent sans cesse. Les grands principes et les idéologies fanfaronnes? Foutaises. Dans cette guerre comme dans toutes les guerres, les partisans des uns et des autres ne sont que de la chair à canon. Une cohabitation entre deux logiques — l’une pour qui la guerre est un art et l’autre qui souhaite simplement vivre en paix, bâtir un État, élever des enfants sans vivre dans la crainte qu’un missile lui tombe soudain sur le crâne — est impossible. Non qu’il faille céder aux pulsions essentialistes ou au projet de séparation. Le problème n’est pas communautaire. Le Hezbollah est plus qu’une milice: c’est un état d’esprit. Que faire, alors? Le Liban est nécessairement le pays de la mesure. Aucun excès ne peut se répercuter positivement sur la scène intérieure. Cela ne plaide pas pour les compromis bancals qui ont présidé aux destinées du pays depuis 1969, au point de le désubstantialiser. Cela plaide pour un consensus englobant toutes les parties, sans que ce dernier ne se fasse aux dépens des valeurs républicaines. Autant le Hezbollah est un cancer qui ronge le Liban depuis quarante ans, autant humilier ses partisans, et, avec, une communauté chiite meurtrie serait une erreur colossale, monstrueuse. Il y a en ce moment au Liban trop de haine et de montée aux extrêmes. Beaucoup plus que le Liban pourrait en supporter. Et les extrêmes sont le plat préféré de Téhéran et de Tel-Aviv. Depuis toujours, le bellicisme invite les ingérences et la logique des appuis de l’extérieur pour le renforcement respectif mimétique de suprématie. À la veille des négociations de mardi, l’État libanais devrait appeler d’urgence à une conférence de paix interne, invitant toutes les parties à s’entendre sur un document semblable à la Déclaration de Baabda de 2012 sous la présidence de Michel Sleiman, par laquelle le Liban s’engageait à la neutralité et au retrait des axes de tension régionaux, se dissociant officiellement de tout conflit extérieur. Celui qui refuserait de répondre à l’invitation se retrouverait de facto marginalisé et hors de la légitimité nationale ; ceux qui y participeraient reconnaîtraient, par leur présence même, le pouvoir légitime de l’État libanais, loin des îlots politiques dont nous sommes témoins jusqu’à présent. C’est le moyen de circonscrire les deux pièges à la fois: l’insurrectionnel du Hezbollah, et le subversif d’Israël. Ce document pourrait aussi répondre à la question de comment aborder les négociations, en proposant un retour à la ligne de retenue tacite instaurée à la suite des accords d’armistice de 1949, qui délimitait les zones d’engagement militaire entre le Liban et Israël et permettait une forme de coexistence précaire mais réelle, avant que la logique milicienne ne la fasse définitivement voler en éclats. L’État libanais devrait aussi profiter de l’affaiblissement politique de Téhéran et du Hezbollah, consécutif à l’échec des négociations irano-américaines, pour rassembler les forces qui en ont assez de voir leur pays hypothéqué depuis les années 1970 par la logique des capitulations et le système des millets. Ce rassemblement transcommunautaire politico-populaire est fondamental, aujourd’hui plus qu’il ne l’a jamais été. Il faut aujourd’hui défendre l’État libanais contre l’assaut insidieux du double ennemi. La véritable bataille est celle qui vise à l’abattre. Et l’État, quelles que soient ses nombreuses imperfections et erreurs, constitue le centre qui rassemble les Libanais. Il est aussi la seule garantie de paix. De paix interne, avant toute chose. Une majorité d’entre nous est consciente de ses responsabilités dans la catastrophe qui ravage ce pays. Beaucoup en ont tiré les leçons et souhaitent fonder un État bâti sur la vie commune, la liberté, la paix et le respect des individus et des groupes, dans le pluralisme et le droit à la différence. Nous avons trop souffert. Toutes les guerres du monde ont été livrées ici. Toutes. Nous payons le prix de nos erreurs et ne cherchons qu’à prendre notre destin en mains. Mais il faut que les autres, aussi, assument enfin les leurs — et cela ne peut se faire qu’à travers une dynamique similaire à celle du 14 mars 2005: une conjonction d’efforts internationaux et un mouvement populaire transversal orienté sur la reconquête par l’État libanais de son pouvoir régalien, et un refus définitif de la violence au nom de la neutralité positive. Le Liban se trouve à présent pris dans la quadrature du cercle. Mais cela peut enfin changer. Yes, we can.

Liban, l’urbicide des martyropathes
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
avr. 8, 2026 - 13:46

Les «débordements» récents de la guerre hors des zones du conflit délimitées territorialement depuis le début de la guerre, avec son lot de victimes, nous interpellent. La Guerre de guérilla d'Ernesto «Che» Guevara, ou encore Révolution dans la révolution? de Régis Debray, pour ne citer que ces deux livres-là, ont longuement analysé, dans la foulée de l'âge d'or révolutionnaire des années 1960, comment la guerre irrégulière, loin de se réduire à une simple tactique de harcèlement menée par des forces faibles contre un adversaire supérieur, prend la forme d'une entreprise plus subtile et plus inquiétante, où la population civile ne constitue plus seulement un refuge ou un relais logistique, mais devient progressivement l'enjeu même de la confrontation, et où la dynamique de la violence ne cesse de travailler et de recomposer au gré de ses propres logiques. Dans ce cadre, la guérilla, la guerre post-clausewitzienne, ne se contente pas d'évoluer au sein d'un milieu social donné, qu'elle supposerait acquis ou naturellement favorable, mais agit sur ce milieu avec une volonté de le reconfigurer, de le contraindre à sortir de l'indifférence ou de l'ambivalence, en suscitant des situations dans lesquelles toute neutralité se trouve rendue intenable. Guevara parlait ainsi de créer les conditions révolutionnaires plutôt que d'attendre leur «maturité sociale». Cette logique, que l'on pourrait qualifier de stratégie de polarisation induite, repose sur un mécanisme relativement constant, dont les déclinaisons historiques révèlent à la fois une plasticité et une formidable efficacité. Une organisation insurgée s'insère d'abord dans un tissu social qui ne lui est pas nécessairement acquis dans son ensemble, y mène des actions ciblées contre une puissance étatique ou occupante, puis s'expose, délibérément ou par calcul, à des représailles dont l'ampleur, souvent disproportionnée, affecte indistinctement combattants et civils. À travers ce processus, la violence adverse, loin de constituer un simple coût stratégique, acquiert une fonction opératoire, puisqu'elle contribue à produire les conditions d'un basculement émotionnel et politique de la population, transformant la souffrance subie en ressort de mobilisation. «Le poisson dans l'eau» Une telle dynamique n'est pas fortuite ; elle ne relève pas d'une improvisation empirique. Elle s'inscrit en fait dans une tradition théorique déjà ancienne, dont les formulations les plus influentes apparaissent dans les écrits de Mao Zedong sur la guerre populaire prolongée. La célèbre métaphore du poisson évoluant dans l'eau, souvent citée pour décrire l'osmose entre guérilla et population, suggère en réalité un travail constant sur cette «eau», que la guérilla s'efforce de densifier et de politiser, parfois au prix d'une contrainte assumée, afin d'assurer sa propre survie et son expansion. Dans les pratiques révolutionnaires chinoises, cette transformation du milieu social s'accompagne entre autres de campagnes de propagande, de mécanismes de pression interne, et d'une instrumentalisation indirecte de la violence adverse, appelée à révéler, par sa brutalité, la nature oppressive de l'ennemi. La guerre d'indépendance algérienne fournit, à cet égard, un exemple particulièrement éclairant de cette dialectique, dans la mesure où le Front de Libération Nationale, en menant des actions spectaculaires dans les centres urbains, notamment lors de la bataille d'Alger en 1957, s'exposait à une répression systématique de la part de l'armée française, dont les méthodes, où la torture et les disparitions voisinaient avec un quadrillage intensif des quartiers populaires, produisirent un effet paradoxal. Une partie significative de la population, initialement réticente ou prudente, se trouva ainsi progressivement entraînée dans le camp indépendantiste, pas seulement par solidarité, mais aussi par une forme de nécessité morale et existentielle, tant la violence subie rendait intenable toute position intermédiaire. Il est possible de retrouver un phénomène analogue dans la guerre du Vietnam, où l'implantation du Viet Cong au sein des villages ruraux ne reposait pas exclusivement sur une adhésion préalable des populations locales, mais sur une capacité à exploiter les effets des opérations militaires américaines, en particulier les bombardements massifs et les déplacements forcés que scandaient, par intermittences, des massacres de civils. L'événement de Mỹ Lai, en 1968, demeure à cet égard emblématique, dans la mesure où il a contribué à transformer une violence ponctuelle en catalyseur d'engagement, renforçant la légitimité de l'insurrection auprès de segments de population jusque-là hésitants. «Un, deux, plusieurs Vietnams» Dans des contextes plus contemporains, notamment au Proche-Orient, lieu par excellence de l'innovation dans la post-guerre, cette logique apparaît sans cesse sous des formes renouvelées, où les organisations armées opérant au sein de zones densément peuplées s'inscrivent dans une interaction permanente avec la puissance militaire adverse, dont les représailles, souvent médiatisées à l'échelle internationale, alimentent des cycles de colère et de mobilisation. Dans les territoires palestiniens, les différentes phases d'insurrection, qu'elles soient spontanées ou organisées, ont régulièrement donné lieu à des réponses militaires dont les effets sur les populations civiles ont contribué à renforcer, de manière complexe et parfois contradictoire, les dynamiques d'adhésion aux groupes armés. Le cas libanais, dans sa configuration actuelle, illustre cette mécanique avec une acuité singulière. Le Hezbollah, dont le foyer révolutionnaire se trouve aujourd'hui systématiquement démantelé, les cadres des Pasdaran iraniens et les siens propres traqués et abattus, les bastions du Liban-Sud, de la Békaa et de la banlieue sud de Beyrouth réduits à l'état de décombres par les frappes israéliennes tandis que deux millions de personnes se trouvaient arrachées à leurs lieux de vie, se retrouve contraint d'opérer un repli stratégique vers des régions qui ne lui sont guère favorables, à Beyrouth, dans le Metn-Sud ou le Metn-Nord, par exemple, milieux où la guerre qu'il a initiée rencontre une opposition sourde, voire une hostilité déclarée. Ce déplacement forcé ouvre ainsi une nouvelle phase de l'affrontement, dont les enjeux débordent largement le seul registre territorial pour devenir proprement sociaux. Le Hezbollah a toujours ouvertement revendiqué une inspiration et une application des techniques subversives de Guevara en termes de polémologie, qui le différencient du foquisme formel, étatiste, appliqué par l'OLP durant la guerre. Le Hezb lutte dans une optique spatiale, pas territoriale. Le foco est donc amovible, parce que l'espace de la guerre est celui de la wilayat el-faqih . Le territoire en soi n'est pas important, il est disposable et dispensable. Comme les habitants du foyer, transformés en martyropathes, et donc prêts à mourir pour la doctrine, pas pour le territoire. Le Hezb procède par urbicide au nom de l'empire spatial iranien. À cela vient s'ajouter du reste, du côté polémologique, une couche néo-achéménide de stratégie perse. Logique de l'empire et vastes étendues obligent, les Perses menaient des guerres sur plusieurs fronts, utilisant, à cette fin, des guerres par procuration et par subsidiation d'alliés, par le biais des satrapies. Ils finançaient aussi les villes ennemies (y compris Athènes vs Sparte) pour les monter l'une contre l'autre, ce qui leur permettait de gérer les fronts sans toujours les occuper militairement. La Perse des Pasdaran crée ainsi une sorte de néo-guevarisme de révolution permanente en appliquant — depuis deux décennies dans la région, mais aussi dans le cadre de cette guerre en bombardant une vaste étendue de territoires — la célèbre formule du Che : «Créer un, deux, plusieurs Vietnams.» L'objectif n'est pas seulement de pousser les adversaires, surtout le Golfe, à céder et implorer la paix la plus prompte possible, mais aussi d'internationaliser le conflit autant que possible pour, paradoxalement, y mettre fin. Le «win-win» game Au-delà du maquis urbain du Hezb, se dessine un calcul d'une autre nature, que l'on pourrait qualifier de jeu subversif à somme positive pour la seule organisation armée — le sinistre et fameux win-win game. En s'insérant dans des zones réticentes à la guerre et en maintenant des activités qui exposent ces zones aux frappes israéliennes, le Hezbollah contraint Israël à bombarder des populations qui lui sont hostiles, faisant de l'adversaire l'instrument malgré lui d'une recomposition des loyautés. La souffrance infligée à des milieux qui contestaient la guerre ne peut, dans ce schéma, que les rapprocher, par nécessité, de celui qui s'érige en seul protecteur possible. Mais le calcul va plus loin encore, car la présence des déplacés du Liban-Sud dans ces quartiers suscite, au sein des populations d'accueil, des réactions d'hostilité et parfois de rejet ouvert, tensions dont l'organisation tire parti pour alimenter, par effet de miroir, un sentiment de cohésion interne parmi les siens. Il n'est guère de ciment plus puissant que le sentiment partagé de n'être nulle part chez soi, et nulle part à l'abri que dans les rangs de la communauté armée, bien au chaud au sein de la açabiya communautaire. L'analyse de ces phénomènes gagne en profondeur lorsqu'elle s'appuie sur des cadres conceptuels issus de la philosophie politique et de l'anthropologie, à commencer par la pensée clausewitzienne, qui, en affirmant la nature intrinsèquement politique de la guerre, permet de comprendre comment la violence peut être mobilisée comme instrument de transformation des subjectivités collectives. La théorie de la violence mimétique développée par René Girard éclaire la manière dont les cycles de représailles tendent à s'auto-entretenir, chaque acte de violence venant justifier le suivant, dans une spirale où la distinction entre agresseur et victime devient progressivement brouillée. Les analyses de Michel Seurat sur les formes de pouvoir fragmenté au Moyen-Orient suggèrent que la violence, loin de désorganiser le social, participe aussi à sa recomposition, en produisant de nouvelles loyautés et en redéfinissant les lignes de fracture communautaires. Une telle stratégie, qui consiste à susciter ou à exploiter la violence adverse pour transformer une population, n'est pas sans soulever des questions morales fondamentales. D'un côté, elle peut apparaître comme une réponse pragmatique à une situation d'asymétrie radicale, dans laquelle les forces insurgées ne disposent d'aucun autre levier pour contester la domination d'un adversaire supérieur. De l'autre, elle implique une forme d'instrumentalisation des civils, exposés à des risques accrus, parfois sans leur consentement explicite, au nom d'un objectif politique qui les dépasse. Dans cette tension se dessine l'une des ambiguïtés fondamentales de la guerre irrégulière, où la frontière entre stratégie de libération et mise en danger délibérée devient difficile à tracer avec netteté. Ainsi, la guérilla, lorsqu'elle s'inscrit dans une telle logique, ne se contente pas de refléter un état de la société, mais contribue activement à le produire, en transformant la violence en vecteur d'adhésion et en faisant de la souffrance collective un élément constitutif de la mobilisation politique. Ce déplacement, où la population cesse d'être un simple arrière-plan pour devenir le théâtre même de la guerre, confère à ces conflits une dimension profondément tragique, dans laquelle la construction de la loyauté passe par l'expérience partagée de la violence, et où la neutralité, progressivement, se dissout dans l'impossibilité de rester à l'écart. Retour du refoulé ? Il convient cependant de ne pas laisser cette logique sans son contrepoint, car si la stratégie de polarisation induite suppose que la violence peut indéfiniment fabriquer de l'adhésion, elle bute tôt ou tard sur une résistance que l'on pourrait appeler, avec Freud, le retour du refoulé . La culture du martyre et la culture de la vie ne sauraient durablement coexister sans s'affronter, leur collision restant, à terme, inévitable. L'explosion du port de Beyrouth, en août 2020, en a fourni la démonstration la plus tragique, moins comme accident que comme symptôme d'une organisation qui a fait de la mort un mode de gouvernement, et qui s'est trouvée un jour confrontée, au cœur même de la cité qu'elle prétendait défendre, aux conséquences de ce choix. L'Éros et le Thanatos ne peuvent durablement partager le même territoire, et l'une des deux logiques finit par l'emporter, sans que rien, dans l'histoire, ne permette de supposer que ce soit la seconde. Mais là aussi, le Hezbollah se montre sournois, pervers. Car, au-delà de la açabiya qu'il crée au sein de sa communauté, voire au-delà, à travers la création de tensions internes binaires, le Bien contre le Mal, sommant ainsi chacun de choisir un camp, il pose d'ores et déjà les conditions d'un après-guerre où une seule victoire compte vraiment : celle qui écrasera les voix dissidentes, les «ennemis de l'intérieur», «les traîtres». La victime d'aujourd'hui, qui cherche à étendre la zone d'adhésion contre l'ennemi, se pose déjà ouvertement en bourreau de demain, prêt à dresser les potences. La seule logique à adopter, face à cette impasse idéologique, est celle du double ennemi: ennemi «territorial», Israël, avec ses crimes quotidiens contre la population civile, et ennemi «spatial», le Hezbollah, avec son idéologie transnationale au service des Pasdaran. À l'urbicide de Gaza répond un autre, mouvant, qui passe de territoire en territoire. Entre les deux, combien de victimes innocentes périront-elles encore avant que la culture de la vie ne finisse par triompher une fois pour toutes?

Tel-Aviv–Téhéran: mimétismes sanglants et «double ennemi» (2/2)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mars 31, 2026 - 12:20

Le Liban subit depuis des années une double logique de la violence et de l’exclusion, cette fameuse «montée aux extrêmes» – pour reprendre l’expression de René Girard inspirée de Clausewitz – mâtinée de moments de collusion objective, de détente dans l’animosité. Il est le seul pays à payer le prix d’une confrontation avec Israël, et même plus au service d’une cause arabe, la cause palestinienne juste et légitime, mais pour les beaux yeux des mollahs de Téhéran. Dans ce sens, on ne peut légitimer le comportement du Hezbollah, qui a déclenché trois guerres destructrices en 2006, 2024 et 2026, par le souci de la confrontation avec l’État hébreu. Oui, d’aucuns useront du prétexte des hameaux de Chebaa et des collines de Kfarchouba, pour justifier le maintien de la résistance, mais cet argument a été démonté, cartes à l’appui, depuis 2006, comme étant une fabrication visant à légitimer la poursuite du projet Hezbollah, et, à l’époque, de prétexte visant à justifier le maintien de l’occupation syrienne du Liban – à savoir la lutte contre Israël. La réalité est amère, mais il faut quand-même la dire : si les miliciens du Hezbollah se battent sur le territoire libanais, et s’ils sont eux-mêmes parfaitement Libanais, ils le font pour et sur ordre de l’Iran. Leur parti a déclenché trois guerres sur commande, à l’instigation de Téhéran. Au nom d’une volonté factice de résister à Israël, le Hezbollah a littéralement invité les Israéliens à occuper le Liban. Non qu’ils aient eu besoin d’un prétexte – mais pourquoi leur en donner un gratuitement? Pourquoi parsemer la route de Jérusalem de checkpoints israéliens sur le territoire libanais ? Pourquoi contribuer, paradoxalement, à donner vie au Grand Israël…? Sommé de rendre à l'État son monopole de force légitime, sa maison-mère iranienne attaquée, son marjaa assassiné, le Hezb a choisi la voie de la fuite en avant suicidaire. L’État libanais ne saurait être tenu responsable de son choix. D’ailleurs, il ne lui a jamais demandé son avis avant de prendre ses décisions de guerre. Le comble est que l’État doive assumer, de toutes les manières et à chaque fois, les manipulations stratégiques de l’Iran sur le dos des Libanais, les fantassins du Hezb faisant office, à chaque fois, de pions… Une paix des vaincus Le Liban ne veut pas de cette guerre, en dépit de l’enthousiasme frénétique des uns et des autres à en profiter pour régler leurs comptes sur la scène intérieure. Il s’agit, une fois de plus, d’une guerre entre Israël et l’Iran sur son territoire. Il n’y a pas ici de «bons» et de «mauvais». Juste deux occupants qui doivent cesser d’instrumentaliser le Liban, reconnaître sa souveraineté et retourner à l’intérieur de leurs frontières, et une milice qui doit remettre ses armes à l’État libanais et cesser de suicider sa communauté en la transformant en chair à canon par servitude volontaire. L’Iran a offert la chance à Israël d’achever sa destruction de la cause palestinienne grâce à la bêtise du Hamas, et voilà que le même scénario se déroule à présent avec le Hezbollah. Les deux projets n’ont que faire du Liban en tant que pays souverain et indépendant. La victoire d’Israël aurait pour effet une paix des vaincus imposée au Liban. La victoire du Hezbollah, même obtenue par défaut, aurait pour effet un nouvel épisode de vengeance à l’encontre de l’État libanais – et aussi des Libanais qui rejettent cette guerre et s’opposent à son projet. Ceux qui veulent en découdre et régler leurs comptes en soutenant l’un ou l’autre partie, notamment avec cette délicieuse et insupportable surenchère, du fond de leurs canapés de salon d’Amérique du Nord ou d’Europe, contribuent à la destruction du Liban, volontairement ou pas. Quelle que soit l’issue du conflit, le Liban n’en est pas une finalité. Le règlement se fera à ses dépens, dans la sphère internationale, parce qu’il a une fois de plus accepté, par un mélange d’incompétence décisionnelle et par impuissance, d’être transformé en terrain de confrontation. Mais les Libanais ne sont pourtant pas incapables de peser réellement sur l’issue de ce conflit qui les dépasse. Ils peuvent, et doivent, rallier la légalité libanaise (à condition que celle-ci continue à se prendre au sérieux). Plus que jamais. C’est la seule possibilité de sauver encore le Liban. L’Iran d’abord Il est temps pour les jusqu’auboutistes de toutes les communautés qui soutiennent le Hezbollah de comprendre que le parti ne se bat ni pour l’étendard de la Palestine, ni pour l’honneur de la communauté chiite, ni pour le Liban-Sud, la Békaa et le reste du territoire libanais, mais pour l’Iran, l’Iran d’abord, et l’Iran seulement. La «résistance à Israël» telle que menée par le Hezb a transformé le Liban en champ de ruines sans faire avancer la cause palestinienne, d’un iota. Au contraire, les acquis de la libération de l’an 2000 ont été galvaudés et inversés pour la plus grande gloire de Téhéran. Le Liban n’est plus, encore une fois, qu’un vaste champ de ruines, de déplacés et de désœuvrés… Le camp opposé au Hezbollah doit comprendre, de son côté, que la communauté chiite n’est pas responsable de la tumeur Hezbollah, laquelle est le résultat de facteurs cumulatifs, et qu’on ne saurait demander à des intellectuels et des forces sans armes de faire une intifada démocratique intra-muros contre une milice armée jusqu’aux dents, qui plus est sous le feu des canons – ou encore de former une sorte d’équivalent du Rassemblement de Kornet Chehwane pour délégitimer le Hezbollah. L’exemple de Kornet Chehwane est particulièrement impossible à réaliser : il y avait un parrain à ce rassemblement, en l’occurrence l’église maronite sous l’égide de Nasrallah Sfeir et de Youssef Béchara, capables de réunir des forces politiques chrétiennes qui rechignaient à s’asseoir ensemble et discuter. Qui est l’autorité chiite, spirituelle ou temporelle, capable de rassembler l’opposition chiite, à l’heure où le Conseil supérieur chiite a été lui aussi phagocyté par la milice…? Non. La solution politique au problème du Hezbollah est libanaise, pas chiite. Elle réside dans la formation d’une coalition de forces représentatives de toutes les communautés, incluant des personnalités chiites, pour préserver l’idée de l’État et renforcer sa capacitation décisionnelle dans l’étape à venir d’une part, et axée, de l’autre sur une volonté d’en finir avec la logique de la violence et de l’exclusion, et de prôner une culture du lien, de neutralité et de paix. Sans cela, le Liban est immanquablement voué à la disparition. Et tout le monde en assumera la responsabilité. Pas seulement le Hezbollah, et certainement pas la communauté chiite et ses valeureux démocrates!

Tel-Aviv-Téhéran: mimétismes sanglants et «double ennemi» (1/2)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mars 31, 2026 - 12:01

Le conflit actuel qui se déroule sous nos yeux au Liban oppose bel et bien Israël et l’Iran, et plus spécifiquement Israël et le Hezbollah. En dehors de toute volonté de diabolisation du Hezbollah – et, pourtant, il existe un florilège de raisons valables pour le diaboliser, entre les assassinats politiques, enlèvements, exécutions manu militari, coups de force miliciens, humiliations de l’armée, transformation du Liban en plaque tournante régionale du blanchiment d’argent et de la drogue, ou encore contribution massive à la corruption, et la liste est très longue… – le Hezbollah est, par sa nature, une ramification des Gardiens de la révolution iranienne venue se greffer depuis 1982 sur une communauté chiite marginalisée, abandonnée par l’État libanais. Ce faisant, il s’est implanté au Liban-Sud, remplissant le vacuum laissé par l’État libanais durant la guerre, puis est devenu l’enfant choyé par l’occupant syrien. Cette implantation s’est faite d’abord par la multiplication de structures d’organisations sociales idéologiques islamistes qui ont compensé l’absence des institutions étatiques, et suscité, partant, l’adhésion d’une partie de la population. Ensuite par une forme de légitimation fondée sur le discours de la résistance à Israël et à ses affidés au Liban-Sud. Mais aussi par la force, avec l’assassinat des cadres de la gauche résistante, la «guerre des Frères» avec le mouvement Amal, la protection du régime Assad après la fin de ces combats fratricides, mais aussi et surtout par le terrorisme exercé sur les opposants chiites non-Hezbollah, allant des menaces jusqu’à la violence et aux assassinats. Certes, la guerre suppose par définition, du point de vue de ses protagonistes, une logique binaire de confrontation entre le bien et le mal, l’ami et l’ennemi. Ce n’est pas seulement, du reste, le propre de la guerre ; c’est l’un des axiomes fondamentaux du politique. Mais la guerre, spécifiquement, n’a que faire des nuances là où la politique en appelle. Cependant, le binôme «ami-ennemi» propre à Carl Schmitt et Julien Freund, quoique tentant théoriquement, ne saurait fonctionner pour analyser le conflit actuel. Une autre lecture, plus adaptée, serait celle du «double ennemi», développée par Jacques Beauchard, et plus adaptée aux États fragiles, incapables d’influer sur les différends provoqués par des acteurs tiers, paraétatiques par exemple. «L’ennemi de l’ennemi demeure un ennemi», dit Beauchard. Il est un fait difficilement contestable que ni le Hezbollah, ni naturellement Israël, n’agissent dans l’intérêt du Liban. Et, qui plus est, force est de constater le mimétisme quasi total qui existe entre les deux. État de qui-vive martial Depuis 1948, l’État d’Israël se trouve ainsi en guerre permanente, pour asseoir une légitimité fondée sur l’éradication d’un peuple autochtone qui se trouvait sur la terre qu’il occupe actuellement, et ce quels que soient les prétextes idéologiques avancés par les sionistes pour justifier historiquement cette occupation. La logique du régime israélien, de Ben Gourion à Netanyahu, a été de rester en état de qui-vive martial contre ses ennemis, au nom d’une menace existentielle… qu’il a, du reste, souvent entretenue, non seulement par volonté de mobilisation de l’esprit de corps israélien, mais pour mieux diviser les rangs de ses adversaires (la création du Hamas face au Fateh. Il a, dans le même esprit, laissé faire longtemps l’Iranien dans la région au nom de ladite «alliance des minorités», dans le but d’amoindrir les régimes arabes et de maintenir un état de conflit sunnito-chiite). Cette logique, à l’exception de la parenthèse Oslo, annihilée avec l’assassinat de Yitzhak Rabin en novembre 1995, a été fondée sur la haine, l’exclusion et la violence à l’égard des Palestiniens, dont le lâchage et l’extermination sans bruit ont été la condition sine qua non d’une paix avec les pays arabes. Israël joue ainsi en toute impunité au gendarme du Proche-Orient, et le mythe du Grand Israël continue de titiller l’extrême-droite israélienne, comme en attestent les déclarations récentes de certains responsables israéliens et américains. Sans oublier, dans la pratique, le comportement annexionniste en Syrie et, à présent, potentiellement, au Liban, grâce à la guerre actuelle. Du reste, il existe chez Netanyahu une mégalomanie galopante doublée d’un réalisme politique, sur un fond de corruption manifeste. L’hégémonie théocratique de l’Iran des mollahs De son côté, l’Iran se trouve en guerre permanente aussi depuis l’avènement des mollahs, et surtout de Khomeiny en 1979. Le projet de la wilayat el-faqih est celui d’une hégémonie théocratique transnationale, légitimée par le biais de ceux au sein de la communauté chiite qui choisissent d’y adhérer. Le guide spirituel iranien en est le Léviathan, l’hégémon , le dictateur. L’exportation de la révolution islamique a été la daawa (au sens khaldounien, le discours politique élaboré pour conquérir le pouvoir) de l’Iran khomeyniste dès ses débuts, et l’Iran n’y a jamais renoncé. Toutes ses ramifications miliciennes, à commencer par le Hezbollah, ont été créées à cette fin. Certes, le Hezb s’est transformé, plus par réalisme et utilitarisme que par conviction et réforme, en parti politique, par souci d’entrisme dans le système politique libanais. Mais son commandement est resté miliciano-religieux, totalement inféodé sur le plan décisionnel aux Pasdaran. Partant, son projet n’a que faire du périmètre libanais, comme en attestent les discours de Hassan Nasrallah, qui ne réservaient en général qu’un petit pan à la situation libanaise, au terme d’analyses interminables de la situation régionale sous l’angle iranien. La «Lettre ouverte aux opprimés» reste le document politique du Hezbollah, en dépit de son entreprise cosmétique visant à «adoucir» son visage par opportunisme politique. Pour légitimer son existence, le Hezbollah a donc adopté la daawa de la résistance à Israël, après sa liquidation systématique des cadres de la Résistance nationale formée par la gauche, notamment par le Parti communiste libanais. Une partie de la gauche a ensuite été placée sous la tutelle syrienne et encadrée par Assad, comme en Syrie, puis phagocytée financièrement et politiquement par l’Iran. Les leaderships modérés et libanais ont été marginalisés… même Nabih Berry, réduit progressivement, surtout après la fin de la tutelle syrienne, au rang de paravent politico-institutionnel au service du Hezb. La fonction tribunicienne de la résistance à Israël n’a cependant pas empêché le Hezbollah de jouer implicitement le rôle de garde-frontière pour l’État hébreu depuis le retrait israélien de l’an 2000, avec l’assentiment de Tel-Aviv. L’objectif primordial d’Israël était d’en finir avec la cause palestinienne, le Hezb étant, dans ce cadre, un allié objectif sur le territoire libanais, aux antipodes de sa rhétorique de «libération de la Palestine». L’Iran a ainsi fait main basse sur la cause palestinienne, via le Hamas et le Hezbollah, une véritable aubaine pour Tel-Aviv, qui justifiait, de cette façon, une montée aux extrêmes permanente avec des acteurs islamistes, donc impossibles à légitimer aux yeux de la communauté internationale, plutôt que des acteurs politiques modérés, comme le Fateh ou la gauche. Cette alliance objective s’est heurtée sporadiquement aux ambitions iraniennes de maximiser ses cartes de pression sur Israël à travers ses proxys, dans le cadre des négociations régionales avec l’Occident. L’entente tacite a ainsi été ébranlée en 2006, avec la guerre de Juillet. Mais, paradoxalement, cette guerre, et la mise en place de la résolution 1701 qui l’a éloigné temporairement de la frontière sud, a été l’occasion en or pour le Hezbollah - marginalisé sur la scène libanaise et en mal de légitimité depuis son assassinat de Rafic Hariri en février 2005 - de redorer son blason en se parant d’une «victoire divine» à la Pyrrhus. Après 2006, il s’est donc consacré à son objectif initial et fondamental: prendre le pouvoir à Beyrouth pour le compte de Téhéran. Cette entreprise avait commencé avec les arrangements d’Avril 1996 et la campagne menée contre Rafic Hariri, dans le but de désubstantialiser l’État libanais et le transformer économiquement et politiquement en squelette rachitique, au profit du mini-État viable en lui-même. Il a, dans le même ordre d’idées, empêché en 1993 l’armée de se déployer au Liban-Sud, intervenant dans ce cadre auprès de Damas pour annuler la décision prise dans ce sens par Hariri. Après la guerre de juillet 2006, il a empêché à nouveau la troupe de se déployer au Sud conformément à la 1701, multipliant par ailleurs les attaques contre la Finul… L’assassinat de Hariri s’inscrivit également dans ce cadre de travail de sape mené contre l’État. L’occupation du centre-ville après la guerre de 2006 en signe de vindicte contre l’État libanais et le 14 Mars, puis le siège du Grand Sérail pour provoquer la chute du cabinet Siniora, le coup de force du 7 mai 2008, puis l’octroi à Doha du tiers de blocage au gouvernement, la désintégration du 14 Mars en raison de la quête de pouvoir obsessionnelle des uns et des autres, et l’avènement de Michel Aoun à la présidence ont achevé ce processus. C’est l’État libanais qui est dans la ligne de mire du Hezbollah depuis le départ. Ce dernier en a perdu le contrôle avec l’effondrement de l’empire iranien après le 7 octobre 2023 et sa catastrophique guerre de soutien à Gaza, et c’est sur lui qu’il se déchaînera potentiellement à l’issue de cette guerre. Il a d’ailleurs déjà largement entamé le travail, et lâché ses foudres sur Nawaf Salam comme il l’avait fait en 2006 contre Fouad Siniora… alors que ce dernier avait arrêté la guerre et la destruction à Rome, sauvant le parti proiranien d’un funeste sort... L’État libanais essaie d’arrêter à présent la guerre, et c’est pourtant sur lui que le Hezb se déchaîne… alors que c’est le parti qui, une fois de plus, s’est mis, et le Liban avec lui, dans ce pétrin! Enfin, paroxysme du mimétisme, le projet impérialiste du Grand Israël, animé par une logique fondamentaliste et sectaire, n’a d’égal que le projet impérialiste de la Grande Perse, réalisé sur le terrain après l’accord sur le nucléaire de 2015, avec la mainmise de l’Iran sur Damas, Beyrouth, Sanaa et Bagdad, et mu par un autre mégalomane, utilitariste et corrompu, feu Khamenei. Les deux forces sont ainsi animées d’une nostalgie d’un âge d’or, basée sur des mythes religieux et une vision millénariste et eschatologique commune. En résumé, «ennemis», oui. Mais aussi deux faces de la même médaille… et deux calamités pour le Liban.

État et communautés au Liban : une longue histoire d’amour et de haine (2/2)
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mars 27, 2026 - 22:31

Des décombres du 14 mars 2005 n’ont émergé que d’autres décombres, incarnés symboliquement par ceux du port de Beyrouth atomisé le 4 août 2020. Vidé de sa substance par les guerres, les occupations et les vagues incessantes de corruption, l’État libanais a été transformé en plateforme, et son pouvoir régalien usurpé à tour de rôle par les différentes forces de facto. Avec la structure étatique, et même du temps révolu de sa gloire et de sa splendeur, les communautés libanaises ont toutes entretenu un rapport fantasmatique, presque libidinal, mais aussi méprisant, violent, presque BDSM. Les chiites ou le voyage au bout de la désétatisation La communauté chiite entretient, à titre d’exemple, depuis toujours une relation de hainamoration avec l'État libanais. Marginalisée depuis la fondation du Grand-Liban, rebelle au sein de la gauche communiste et des partis laïcs, puis derrière Moussa Sadr, il n'en demeure pas moins que son projet traditionnel — celui de Sadr, de Chamseddine, de Fadlallah, dans la tradition du Jabal Amel — était celui de la wilayat el-umma , étatiste, pour qui le Liban est une patrie définitive pour tous ses fils (preuve en est, celui qui s’arma de cette formule comme profession de foi fut un chiite, l’ancien président de la Chambre, Hussein Husseini), et l'État libanais une fin en soi, face à l'innovation khomeyniste de la wilayat el-faqih et aux aspirations paniraniennes du Hezbollah. Mais la culture du territoire chiite amélite fut progressivement remplacée par une culture de l'espace distillée par les Pasdaran, et inféodée à Téhéran. Le Hezbollah acquit ensuite, sous la contrainte des armes, après 2005, le contrôle progressif des rouages de l'État, en plus de l'investissement institutionnel systématique d'Amal depuis les années 1990, sous l’ombrelle du régime Assad. L'effondrement de l'empire iranien, de Damas à Téhéran, a cependant marginalisé le parti et l’a renvoyé à son statut originel paratétatique, de retour en deçà de la ligne weberienne, en guerre ouverte contre un État libanais qui tente à présent tant bien que mal de recouvrer son autorité dans un contexte particulièrement complexe. Nabih Berry, phagocyté politiquement par le Hezb depuis le 8 mars 2005, se retrouve pleinement responsable du sort du duopole chiite au sein des institutions, dans une position à la fois inconfortable… et jouissive. Si Berry continue d’innover dans le funambulisme, le Hezbollah déclare ouvertement la guerre à l’État. Mais les deux ne perdent pas le nord s’agissant du mulk , du pouvoir, chargeant contre les institutions… tout en y participant. Le chef d’Amal sollicite ainsi l'ambassadeur iranien pour qu'il ignore une décision de l'exécutif visant à l'expulser, tandis que le Hezbollah réussit le tour de force de lâcher ses molosses contre le cabinet Salam… tout en y maintenant ses ministres ! Il boycotte, mais ne rend pas ses portefeuilles. La politique de la chaise vide, depuis 2005, a toujours été son violon d’Ingres pour nuire sans déguerpir. La communauté chiite a ainsi atteint le point d'orgue de son voyage au bout de la désétatisation dans laquelle le Hezbollah l'entraîne depuis les années 1980. Le mythe de l'exportation de la révolution s'est effondré. Le statut de garde prétorienne résistante s'est évaporé. Il n'y a plus de statut spécial. Psychiquement, le chiisme politique est en crise existentielle. L'ihbât sunnite et le risque de la frontière La communauté sunnite, à l'origine hostile à la création du Grand-Liban du fait du rêve panarabiste, évolua sans doute de son côté vers le libanisme à partir de la défaite de 1967 et de la fin du rêve nassérien. Regardant à l'intérieur des frontières nationales, et se rendant compte de l'injustice de l'absence de parité islamo-chrétienne, elle se fixa sur la résistance palestinienne et le Mouvement national pour obtenir des réformes et une participation équitable au sein des institutions. Cette réinscription dans la culture territoriale se fit pourtant dans la douleur. D’abord celle du siège israélien de 1982, où abandonnée par le monde arabe, elle assista, après la chute du rêve panarabe, au départ d’Arafat de Beyrouth. Un double mythe qui s’effondre. Avec l'assassinat de Rafic Hariri en 2005, ensuite. La liquidation de Hariri acheva ce processus de territorialisation, et déboucha sur le printemps de Beyrouth et le retrait syrien du Liban, résultat d’une coalition transcommunautaire et protocitoyenne réunie sous le slogan Liban d’abord . Depuis lors, surtout avec la mainmise du Hezbollah sur les institutions après le 7 mai 2008, la communauté sunnite traverse un ihbât profond. Ses leaders traditionnels sont disgraciés ou marginalisés, sa représentation fragmentée, son rapport à l'État diffus. Le Premier ministre Nawaf Salam représente une aspiration au renouveau, mais embryonnaire et fragile, sans base parlementaire ou populaire solide. Dans ce vide, une mécanique familière risque de se réactiver : l'attrait exercé par le président syrien Ahmad el-Chareh comme symbole d'une reconquista politico-communautaire, ou encore la tentation de l'ombre protectrice d'Erdogan — signes d'une confusion et d’une quête existentielle d’ancrage interne. Si l'État libanais ne recouvre pas son autorité et ne redonne pas consistance à son projet national, ce glissement pourrait se consolider, reproduisant dans un contexte différent la mécanique de 1967 : quand la frontière de l'État ne suffit plus à contenir les passions, celles-ci finissent par s'échapper vers l'extérieur. Il est à parier que Tom Barrack, la voix du grand décideur, n’a pas laissé échapper sa petite phrase négationniste vis-à-vis du Liban que par penchant idéologique. La tentation du petit Liban : la communauté chrétienne La communauté chrétienne, surtout maronite, a été l'enfant choyé du Grand-Liban jusqu'à la guerre civile. Après la guerre, et surtout les guerres fratricides interchrétiennes qui accélérèrent la mainmise syrienne, les chrétiens entrèrent dans un ihbât profond, toutes leurs figures populaires ayant été marginalisées et exilées jusqu'en 2005. Mais depuis lors, le discours de l'hinterland chrétien profond a glissé. Ce n'est plus celui de l'État libanais et du Grand-Liban — la fonction que la communauté s'était toujours assignée – des patriarches Howayek à Sfeir. Il y a une résurgence de la tentation d'un fédéralisme identitariste — les vieux discours séparatistes de la guerre civile habillés en pragmatisme de gestion. Une partie — particulièrement bruyante, du reste — des chrétiens ne veut plus tant défendre le périmètre de la souveraineté du Grand-Liban que vivre dans un petit Liban bien administré, homogène, européanisé et sans tension, en ignorant que même une identité fédérée souhaitant vivre dans un havre de paix ne peut pas coexister dans la quiétude avec des voisins qui se font la guerre en permanence. À considérer qu’ils ne seront pas eux-mêmes pris par la pulsion méphistophélique de l’auto-anéantissement au nom de l’unité pseudosacrée de la communauté, comme cela se produit de manière cyclique. L'ironie est cruelle : disposant de la présidence de la République, du commandement de l'armée, d'une parité islamo-chrétienne respectée par leurs partenaires musulmans en dépit des réalités démographiques, les chrétiens n'ont plus confiance dans l'État, et souhaitent entériner ce ras-le-bol par une autre formule. Un mirage. L'État orphelin Au moment où l'État libanais tente, pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, de restaurer pleinement sa souveraineté et son autorité, il n'a jamais été aussi orphelin de père et de mère. Les forces de fait accompli au sein de la communauté chiite, engagées dans la résistance à toute recentralisation et dans l’allégeance inconditionnelle à un projet de guerre permanente impérialiste, n’en veulent pas. La communauté sunnite, en état de perdition, le regarde avec les yeux désabusés et impuissants des laissés pour compte. La communauté chrétienne, tentée par la sécession silencieuse dans un havre imaginaire, se laisse bercer par l’appel empoisonné des sirènes. Même les États-Unis et l'Europe semblent le traiter en pestiféré. Et c'est justement, sans doute, parce que, pour une fois, il n'appartient vraiment à aucune communauté ou composante prévalente. L’ancien vice-président syrien Abdel Halim Khaddam avait cette phrase d’un cynisme effarant : « Nous avons gouverné les Libanais parce que ce sont des tribus qui se détestent ». Horrible, la formule n’en était pas pour autant entièrement fausse. Mais elle était vraie à l'époque où chaque tribu cherchait dans la tutelle étrangère la garantie de sa supériorité sur les autres, pas aujourd'hui où chaque communauté est simultanément orpheline et épuisée. Il existe une vérité que des générations de personnalités politiques et de penseurs libanais de toutes les communautés ont découverte chacun de leur côté, au terme de parcours différents, souvent douloureux, parfois brisés : le Grand Liban est la seule garantie, le seul salut pour tous. Elle a été prononcée par des hommes qui venaient du nationalisme arabe et étaient arrivés au libanisme, par des hommes qui venaient du projet islamique et avaient choisi la citoyenneté, par des hommes qui venaient d’un particularisme chrétien et avaient compris que l'isolement était une mort lente. Et ces mots ont presque toujours été, pour ceux qui les ont dits publiquement et sans calcul, leurs derniers. Ce sacrifice mérite d'être préservé. Si les Libanais, individus et groupes, veulent enfin vivre en paix, c'est le moment ou jamais de rallier l'État, de l'entourer et de recréer un centre de gravité libaniste — pas de plonger dans le nihilisme par lassitude ou désespoir. Mais, pour cela, il faudra aussi que l'État — à commencer par son Prince, gardien, en principe, de la Constitution et de la République — cesse de décevoir tous ses fils par omission, et croie enfin en lui-même. Orphelin de père et de mère ? Soit. Il est grand temps qu’il devienne lui-même le père.

/