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Mille plateaux

L’éternel retour de la tragédie?

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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié avr. 19, 2026 - 21:50

Il y a dans le cessez-le-feu libano-israélien conclu sous l'égide américaine une promesse. Mais cette promesse est à la fois ténue et tendue, si fragile, comme le fil des Parques, qu'elle semble capable d'être rompue à tout moment. Le Liban a appris depuis longtemps à vivre de peu et à transformer les miettes de stabilité en matière de survie. Aussi accueille-t-il cette trêve comme une rémission — mais dont on sait, d'expérience, qu'elle peut n'être en réalité que le prélude à une rechute.

C'est là toute la tragédie libanaise dans ce qu'elle a de plus lancinant. L'inéluctable récurrence du malheur, et son retour cyclique que la mémoire collective n'a jamais vraiment cessé d'anticiper.

Car le Liban connaît les cessez-le-feu. Il les connaît trop bien. Depuis la guerre de 1975, il en a traversé un nombre suffisant pour savoir que leur durée de vie relève moins de la volonté des parties que de la conjoncture régionale, des équilibres internes aux puissances parrainantes, et d'une série de variables que personne, à Beyrouth, ne maîtrise vraiment. Le peuple libanais a développé, partant, cette sorte de sagesse amère de l'enfant qui a appris, à ses dépens, que l'intervention de la maîtresse n'arrête le «bully» que le temps d'une pause légère. Sitôt que la surveillante a le dos tourné, la violence reprend ses droits.

Inévitablement.

Mais ce qui pèse réellement aujourd'hui, au-delà de l'incertitude immédiate, c'est la profondeur temporelle de ce déjà-vu. La mémoire de 1982 ou de 2006 revient comme une malédiction, accompagnée de quelque chose de plus structurel: le règne interminable de l'éphémère. Dans le temps libanais, le compromis traîne et l'entre-deux angoissant s'évertue avec lenteur jusqu'à devenir une condition d'existence. L'on a appris, par conséquent, à intérioriser un message paradoxal, presque insoutenable à force de répétition, qui n'a pas été sans provoquer un état schizophrène latent ; à savoir celui de vivre sans cesse dans l'espoir et de s'attendre toujours au pire simultanément. Comme une fatalité. Ce réflexe de survie a été forgé par des décennies où le pire, justement, a fini par survenir à chaque fois qu'on avait commencé à croire que le meilleur était possible…

Or ce message paradoxal, cette injonction contradictoire qui structure la psyché collective libanaise depuis 1975, atteint aujourd'hui un degré d'intensité hyperbolique, précisément parce que les acteurs en présence n'ont pas changé dans leurs logiques profondes, même si leurs capacités opérationnelles ont été sévèrement entamées. Le Hezbollah, traversé de divisions internes entre un courant pragmatique et une frange intransigeante qui reflètent certainement l'écartèlement entre colombes et faucons au sein même du régime iranien, dispose d'une capacité d'atermoiement considérable. Il sait faire mine de jouer le jeu de l'État libanais, via Nabih Berry ou en préservant ses ministres au gouvernement, tout en continuant à faire de la surenchère et en travaillant à reconstruire ses capacités militaires… en attendant le moment propice pour inverser le rapport de force, comme il l'avait fait par les armes en mai 2008… ou, avec une «élégance» plus classique, en renversant le cabinet Hariri en 2011, précisément au moment où ce dernier rendait visite à Barack Obama à la Maison-Blanche.

La voie choisie par Joseph Aoun et Nawaf Salam, celle de la négociation et de l'affirmation progressive de la souveraineté, se révèle, dans ce contexte, aussi nécessaire que périlleuse. L'État libanais se retrouve pris en tenaille entre deux volontés adverses qui convergent, paradoxalement, dans leur effet de sape: Israël, qui entend affaiblir l'État suffisamment pour qu'il reste malléable tout en le maintenant assez solide pour constituer un interlocuteur utile ; le Hezbollah, qui ne peut pas survivre à la disparition de ses armes et à la rupture du lien existentiel entre son volet libanais et son commanditaire iranien, et qui sait que la dynamique de paix, si elle aboutit, signe son obsolescence stratégique. Un mouvement qui a construit son identité entière sur la violence armée et la rhétorique de la «résistance» ne peut pas se convertir en force politique ordinaire sans cesser d'être ce qu'il prétend être. Il serait condamné à disparaître par la logique même de sa propre hubris — comme une secte dont la doctrine s'effondre — s'il entrait dans le jeu politique et acceptait de déposer les armes. C'est du reste aussi le cas des Pasdaran en Iran, et c'est pourquoi la trêve avec les États-Unis tombera sans doute à l'eau. La guerre comme art de vivre… et comme artifice pour resserrer l'esprit de corps et se relégitimer inlassablement. L'hostilité extérieure au service de l'extermination des ennemis de l'intérieur. Dans cette optique, il est certain que le Hezbollah fera tout pour réinvestir l'État au Liban et en refaire le subalterne fantoche et cadavérique de son mini-État satrape.

Pour revenir au Liban, habitué à ce que l'ombre sinistre des malédictions d'antan plane sur la Ville, le précédent de 1982 devrait occuper davantage les mémoires. Une fenêtre d'opportunité réelle, même si contestée avec force, s'était ouverte entre Beyrouth et Tel-Aviv, adossée à la volonté américaine incarnée à l'époque par le secrétaire d'État Alexander Haig. La chute de Haig et l'effondrement de Menahem Begin avaient suffi pour que la dynamique s'inverse et que l'accord du 17 mai devienne le symbole le plus cuisant de l'illusion diplomatique, avant d'être abrogé sous la pression de Hafez el-Assad et d'une partie des composantes politiques libanaises. L'histoire, au Liban, très loin de la farce, même tragique, se répète, mais toujours comme blessure. Et il suffirait du moindre changement à Washington — les mid terms — ou à Tel-Aviv — la chute du cabinet actuel — pour que cette trêve fragile, et, avec, toute la dynamique des négociations et ses protagonistes, suive le même chemin.

Le Liban ne peut pas se permettre d'attendre que l'histoire ait fini de se répéter.

C'est pourquoi, indépendamment de la dynamique extérieure, ce qu'il faut construire, et vite, c'est une feuille de route libanaise dotée d'une légitimité politique et populaire suffisante pour résister aux pressions internes et aux aléas des capitales d'influence, dont les priorités peuvent changer en quelques semaines, et dont l'intérêt n'est certainement pas celui du Liban, malgré les meilleures (ou pas) intentions du monde. La paix avec Israël n'est pas une panacée, mais le Liban ne peut pas non plus rester éternellement, et seul, en guerre. Qui plus est, le Hezbollah, qui prétend y résister, ne cesse d'entraîner paradoxalement le Liban, au fil de ses équipées désastreuses et de ses «victoires» délirantes, dans une paix des vaincus. En affaiblissant l'État et en voulant se poser en seul interlocuteur de Tel-Aviv pour négocier des deals, il érode à chaque fois un peu plus ce qu'il en reste encore comme souveraineté et autorité. Et il le fait volontairement, subversivement. Des clous successifs dans le cercueil du Liban.

Mais aussi, force est de constater que les institutions de l'État actuel, comme au lendemain de la révolution du Cèdre en 2005, ne peuvent pas se purger elles-mêmes d'une gangrène idéologique et politique - l'axe syro-iranien - qui les ronge depuis 1990. Partant, ce que les États-Unis demandent au Liban équivaut à demander à un malade du cancer à se soigner lui-même en dépit de la gravité de son état. Tout juste le malade peut-il s'efforcer de survivre et de rester fonctionnel grâce aux forces dont il dispose encore. Cela aussi, il faut en être conscient, quel que soit le désir profond d'une grande partie des Libanais à en finir avec l'hégémonie du Hezbollah.

Le Liban n'en peut plus de ce régime de l'urgence permanente, de ce mouvement perpétuel de crise en guerre et de guerre en crise qui, depuis 1967, a littéralement dévasté les institutions et les hommes, et diffère indéfiniment le droit élémentaire à une vie à peu près normale. Or les Libanais méritent de vivre. Pas héroïquement. Juste humainement. Ne serait-ce que de temps en temps…

La communauté internationale peut-elle, tout en réclamant au Liban de faire preuve de bravoure alors qu'il se trouve pris entre le marteau et l'enclume du «double ennemi», offrir à l'État libanais et sa population des garanties durables de stabilité en parallèle avec le processus des négociations en cours, afin d'éviter un retour à cette tragédie, faite de précarité, d'incertitudes, et ultimement, de chaos?

Vu l'état actuel du monde, il est légitime d'en douter.

Il y a fort à parier, en revanche, que dans ce maelstrom insensé, les Libanais ne puissent, in fine, compter que sur eux-mêmes. Et devient impératif pour eux d'œuvrer, ce faisant, à consolider une scène intérieure unie sur des constantes claires et intraitables, en l'occurrence les valeurs républicaines et l'esprit du vivre-ensemble sous la seule garantie de la Constitution libanaise, loin des surenchères triomphalistes des uns et des autres. Et si le Hezbollah s'obstine à ne pas faire partie de ce consensus, comme d'habitude, c'est lui qui aura choisi, une fois de plus, la voie de l'impasse et de l'irrationnel face aux choix posé et salutaire de la légitimité rationnelle.

La moira de l'espérance libanaise pour lutter contre l'hubris suicidaire du Hezb.

Personne ne peut sauver malgré lui quelqu'un qui a vraiment décidé d'en finir.

Par contre, se sauver soi-même, dans ce cas, est un devoir.

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