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Mille plateaux

Tel-Aviv–Téhéran: mimétismes sanglants et «double ennemi» (2/2)

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Par Michel Hajji Georgiou
Publié mars 31, 2026 - 12:20

Le Liban subit depuis des années une double logique de la violence et de l’exclusion, cette fameuse «montée aux extrêmes» – pour reprendre l’expression de René Girard inspirée de Clausewitz – mâtinée de moments de collusion objective, de détente dans l’animosité. Il est le seul pays à payer le prix d’une confrontation avec Israël, et même plus au service d’une cause arabe, la cause palestinienne juste et légitime, mais pour les beaux yeux des mollahs de Téhéran. 

 Dans ce sens, on ne peut légitimer le comportement du Hezbollah, qui a déclenché trois guerres destructrices en 2006, 2024 et 2026, par le souci de la confrontation avec l’État hébreu. Oui, d’aucuns useront du prétexte des hameaux de Chebaa et des collines de Kfarchouba, pour justifier le maintien de la résistance, mais cet argument a été démonté, cartes à l’appui, depuis 2006, comme étant une fabrication visant à légitimer la poursuite du projet Hezbollah, et, à l’époque, de prétexte visant à justifier le maintien de l’occupation syrienne du Liban – à savoir la lutte contre Israël. 

 

La réalité est amère, mais il faut quand-même la dire : si les miliciens du Hezbollah se battent sur le territoire libanais, et s’ils sont eux-mêmes parfaitement Libanais, ils le font pour et sur ordre de l’Iran. Leur parti a déclenché trois guerres sur commande, à l’instigation de Téhéran. Au nom d’une volonté factice de résister à Israël, le Hezbollah a littéralement invité les Israéliens à occuper le Liban. Non qu’ils aient eu besoin d’un prétexte – mais pourquoi leur en donner un gratuitement? Pourquoi parsemer la route de Jérusalem de checkpoints israéliens sur le territoire libanais ? Pourquoi contribuer, paradoxalement, à donner vie au Grand Israël…? 

 

Sommé de rendre à l'État son monopole de force légitime, sa maison-mère iranienne attaquée, son marjaa assassiné, le Hezb a choisi la voie de la fuite en avant suicidaire. L’État libanais ne saurait être tenu responsable de son choix. D’ailleurs, il ne lui a jamais demandé son avis avant de prendre ses décisions de guerre. Le comble est que l’État doive assumer, de toutes les manières et à chaque fois, les manipulations stratégiques de l’Iran sur le dos des Libanais, les fantassins du Hezb faisant office, à chaque fois, de pions…

 

Une paix des vaincus 

 

Le Liban ne veut pas de cette guerre, en dépit de l’enthousiasme frénétique des uns et des autres à en profiter pour régler leurs comptes sur la scène intérieure. Il s’agit, une fois de plus, d’une guerre entre Israël et l’Iran sur son territoire. Il n’y a pas ici de «bons» et de «mauvais». Juste deux occupants qui doivent cesser d’instrumentaliser le Liban, reconnaître sa souveraineté et retourner à l’intérieur de leurs frontières, et une milice qui doit remettre ses armes à l’État libanais et cesser de suicider sa communauté en la transformant en chair à canon par servitude volontaire. 

 

L’Iran a offert la chance à Israël d’achever sa destruction de la cause palestinienne grâce à la bêtise du Hamas, et voilà que le même scénario se déroule à présent avec le Hezbollah. Les deux projets n’ont que faire du Liban en tant que pays souverain et indépendant. La victoire d’Israël aurait pour effet une paix des vaincus imposée au Liban. La victoire du Hezbollah, même obtenue par défaut, aurait pour effet un nouvel épisode de vengeance à l’encontre de l’État libanais – et aussi des Libanais qui rejettent cette guerre et s’opposent à son projet. Ceux qui veulent en découdre et régler leurs comptes en soutenant l’un ou l’autre partie, notamment avec cette délicieuse et insupportable surenchère, du fond de leurs canapés de salon d’Amérique du Nord ou d’Europe, contribuent à la destruction du Liban, volontairement ou pas. 

 

Quelle que soit l’issue du conflit, le Liban n’en est pas une finalité. Le règlement se fera à ses dépens, dans la sphère internationale, parce qu’il a une fois de plus accepté, par un mélange d’incompétence décisionnelle et par impuissance, d’être transformé en terrain de confrontation. 

 

Mais les Libanais ne sont pourtant pas incapables de peser réellement sur l’issue de ce conflit qui les dépasse. Ils peuvent, et doivent, rallier la légalité libanaise (à condition que celle-ci continue à se prendre au sérieux). Plus que jamais. C’est la seule possibilité de sauver encore le Liban. 

 

L’Iran d’abord 

 

Il est temps pour les jusqu’auboutistes de toutes les communautés qui soutiennent le Hezbollah de comprendre que le parti ne se bat ni pour l’étendard de la Palestine, ni pour l’honneur de la communauté chiite, ni pour le Liban-Sud, la Békaa et le reste du territoire libanais, mais pour l’Iran, l’Iran d’abord, et l’Iran seulement. La «résistance à Israël» telle que menée par le Hezb a transformé le Liban en champ de ruines sans faire avancer la cause palestinienne, d’un iota. Au contraire, les acquis de la libération de l’an 2000 ont été galvaudés et inversés pour la plus grande gloire de Téhéran. Le Liban n’est plus, encore une fois, qu’un vaste champ de ruines, de déplacés et de désœuvrés…

 

Le camp opposé au Hezbollah doit comprendre, de son côté, que la communauté chiite n’est pas responsable de la tumeur Hezbollah, laquelle est le résultat de facteurs cumulatifs, et qu’on ne saurait demander à des intellectuels et des forces sans armes de faire une intifada démocratique intra-muros contre une milice armée jusqu’aux dents, qui plus est sous le feu des canons – ou encore de former une sorte d’équivalent du Rassemblement de Kornet Chehwane pour délégitimer le Hezbollah. L’exemple de Kornet Chehwane est particulièrement impossible à réaliser : il y avait un parrain à ce rassemblement, en l’occurrence l’église maronite sous l’égide de Nasrallah Sfeir et de Youssef Béchara, capables de réunir des forces politiques chrétiennes qui rechignaient à s’asseoir ensemble et discuter. Qui est l’autorité chiite, spirituelle ou temporelle, capable de rassembler l’opposition chiite, à l’heure où le Conseil supérieur chiite a été lui aussi phagocyté par la milice…?

 

Non. La solution politique au problème du Hezbollah est libanaise, pas chiite. Elle réside dans la formation d’une coalition de forces représentatives de toutes les communautés, incluant des personnalités chiites, pour préserver l’idée de l’État et renforcer sa capacitation décisionnelle dans l’étape à venir d’une part, et axée, de l’autre sur une volonté d’en finir avec la logique de la violence et de l’exclusion, et de prôner une culture du lien, de neutralité et de paix. 

 

Sans cela, le Liban est immanquablement voué à la disparition. Et tout le monde en assumera la responsabilité. Pas seulement le Hezbollah, et certainement pas la communauté chiite et ses valeureux démocrates! 

 

 

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