

Depuis avril 2023, le conflit opposant les Forces armées soudanaises (FAS), commandées par le général Abdelfattah Al-Bourhane, aux « Forces de soutien rapide » (FSR) du général Mohammad Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », a plongé le Soudan dans une spirale destructrice.
En octobre 2026, cette guerre intérieure est devenue la crise humanitaire la plus grave au monde. La position stratégique du pays, à la confluence de la mer Rouge et du bassin du Nil, couplée à ses ressources minières vitales, notamment l’or, en fait un pivot géopolitique majeur.
L’effondrement prolongé des institutions étatiques menace la stabilité de l’ensemble de la Corne de l’Afrique et du Sahel, exacerbant les enjeux sécuritaires internationaux.

Les dynamiques régionales restent complexes. L’Égypte continue de privilégier la restauration de l’autorité des institutions étatiques soudanaises via son soutien aux FAS.
L’Arabie Saoudite oscille entre des préoccupations sécuritaires liées aux FAS et des efforts de médiation continus, bien que souvent infructueux, pour tenter de stabiliser le pays.
De leur côté, les Émirats Arabes Unis demeurent la cible d’accusations récurrentes, soulevées par divers rapports d’experts et observateurs internationaux, les désignant comme un soutien logistique aux FSR, allégations qu’Abou Dhabi dément fermement.
Face à cette guerre qui traîne, Washington s’est repositionné comme acteur central de la médiation. Trump a confié le dossier à Massaad Boulos, son conseiller principal pour l’Afrique et le Proche-Orient, qui a initié une diplomatie de navette entre Le Caire, Riyad, Abou Dhabi et Port-Soudan.
Cette démarche, articulée autour du « Quad » (États-Unis, Arabie Saoudite, Émirats Arabes Unis, Égypte), visait une trêve humanitaire puis une transition civile. Mais ses résultats se font attendre.

Cette lecture géopolitique ne doit pas occulter la réalité dramatique du terrain. En octobre 2026, le bilan humain est vertigineux: plus de 33 millions de Soudanais, soit environ 65 % de la population, dépendent d’une aide humanitaire d’urgence.
La famine menace des pans entiers du pays, tandis que les déplacements de population, tant internes qu'externes, atteignent des niveaux inégalés depuis le début du siècle.
Réduire le conflit à une simple confrontation géopolitique, entre parrains étrangers, masquerait les responsabilités directes des belligérants, le rôle central de l’économie de guerre structurée autour de l’exploitation illicite de l’or, et les dynamiques locales, parfois ethniques, qui alimentent la fragmentation du territoire soudanais.
L'avenir du pays reste suspendu à la capacité de ses acteurs locaux à privilégier une sortie de crise, au lieu d'une victoire militaire qui s’avère illusoire.
L’Éthiopie, l’Erythrée et la Somalie
En octobre 2026, la Corne de l’Afrique offre le visage d’un paysage sécuritaire profondément enchevêtré, où les aspirations au désenclavement maritime de l’Éthiopie et les crises d’instabilité interne de l’Éthiopie elle-même et de la Somalie, se renforcent mutuellement pour menacer l’équilibre régional.
L’Éthiopie est le deuxième pays le plus peuplé du continent africain, mais privée de littoral depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993. Elle demeure structurellement entravée par sa dépendance à un corridor unique: Djibouti.

Le corridor djiboutien constitue aujourd’hui la principale artère économique de l’Éthiopie, acheminant plus de 95 % de son commerce extérieur.
Connecté par rail et par route aux terminaux ultramodernes de Djibouti, cet axe vital sécurise l’essentiel des importations éthiopiennes en carburants, matières premières industrielles, et biens de consommation, et conditionne ses exportations agricoles.
Mais cette concentration des flux sur un seul point de passage représente autant une force logistique qu’une faiblesse politique: elle expose Addis-Abeba à des coûts de transit élevés, à la saturation des infrastructures et, surtout, à la dépendance envers un partenaire unique.
C’est précisément cette fragilité qui a conduit le gouvernement éthiopien à rechercher activement des itinéraires alternatifs.
Le protocole éthiopien avec le Somaliland
Face à cette donne, Addis-Abeba a conclu dès janvier 2024 un protocole d’accord avec le Somaliland en vue d’obtenir un accès au port de Berbera.
Le Somaliland est un État autoproclamé de la Corne de l’Afrique, séparé de la Somalie en 1991 et bordant le golfe d’Aden. Bien qu’il fonctionne comme une république démocratique indépendante, dotée de sa propre monnaie, de son armée et d’institutions électorales relativement solides, il demeure privé de reconnaissance internationale.
Sa stabilité politique contraste avec la fragmentation persistante du reste de la Somalie, et ce contraste nourrit précisément ses revendications souverainistes.

Le port de Berbera occupe une place centrale dans cette ambition. Situé sur le golfe d’Aden, à proximité immédiate du détroit de Bab el-Mandeb, il constitue un carrefour maritime stratégique de la région. Modernisé par l’opérateur émirati DP World, ce port en eau profonde offre à l’Éthiopie enclavée un débouché crédible, adossé à un corridor logistique routier en pleine expansion vers l’intérieur du continent. Pour Addis-Abeba, il représente la possibilité de diversifier ses accès maritimes et de réduire sa vulnérabilité structurelle.
Mais ce qui relève, pour l’Éthiopie, d’un impératif économique a été perçu par Mogadiscio comme une atteinte intolérable à son intégrité territoriale. En reconnaissant de facto une entité qu’elle considère comme une province sécessionniste, l’Éthiopie a transformé un dossier portuaire en crise diplomatique explosive, cristallisant un affrontement entre deux logiques irréconciliables: le désenclavement d’un côté, la souveraineté de l’autre. Cette tension initiale allait servir de matrice aux recompositions régionales qui suivirent.

Cette rivalité portant sur l’accès à la mer est exacerbée par la brutale dégradation de la situation intérieure éthiopienne. Depuis septembre 2026, l’accord de paix de 2022 a volé en éclats avec la reprise des hostilités dans la région du Tigré. Le TPLF (1) et ses alliés locaux ont lancé une offensive majeure contre le gouvernement central, provoquant une contre-offensive fulgurante de l’armée éthiopienne, qui a repris des villes stratégiques comme Mekele.
Ce conflit a immédiatement pris une dimension régionale, avec des accusations réciproques d’ingérence entre l’Éthiopie et l’Érythrée, dont les tensions frontalières font craindre une guerre totale.
La dynamique est rendue encore plus périlleuse par son imbrication avec le théâtre soudanais, où des rapports font état d’un soutien logistique des FAS aux forces tigréennes, tandis qu’Addis-Abeba est accusée de soutenir les FSR, créant un dangereux cercle vicieux de déstabilisation croisée.
Washington considère que les conflits en Somalie, en Éthiopie et au Soudan forment un continuum sécuritaire qu’il convient de traiter globalement.
Dans ce cadre, Massaad Boulos s’efforce d’intégrer les tensions autour de l’accès à la mer de l’Éthiopie et le conflit du Tigré dans un vaste processus de stabilisation, tentant de lier ces dossiers aux fragiles trêves humanitaires négociées à Port-Soudan. Toutefois, cette médiation a ses limites, et les initiatives antérieures ont subi un échec relatif.
Face à la dégradation brutale des relations éthio-érythréennes, la Turquie pour sa part essaye de concilier les besoins d’accès à la mer de l’Éthiopie avec le respect de la souveraineté somalienne. L’imbrication de ces tensions montre que les questions d’infrastructures portuaires ne peuvent plus être isolées de la dynamique conflictuelle qui fragilise l’ensemble de la Corne de l’Afrique, où les vulnérabilités locales se superposent aux intérêts divergents des puissances régionales et internationales.
(à suivre)
(1) Le TPLF (Front de libération du peuple du Tigré) est un parti politique et ancien mouvement de guérilla éthiopien. Il a dominé la coalition au pouvoir en Éthiopie de 1991 à 2018. Fin 2020, ses tensions avec le gouvernement central ont déclenché la sanglante guerre du Tigré, conclue par un accord de paix en 2022.























